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LES ECOLES SPECIALES

En réduisant. à un minimum les Facultés des lettres et des sciences., N apoléon , il faut le dire, était fidèle à l'esprit de la Révolution française. Ge n'est pas que celle-ci méconnùt'la nécessité de l'enseignement supérieur ; mais en opposition directe avec le moyen âge, qui avait cherché à réaliser la réunion de toutes les sciences, — YUniversitas scientiarum^ — la Révolution mettait sa confiance dans les écoles spéciales. On courrait risque de se tromper éi l'on cherchait une raison philosophique de cette volte-face : les opinions des hommes se font d'après ce qu'ils voient, et leplug souyeat.nous appelons du nom de ^principes\ce qyi^st le fruit d'une expérienc e assez lin^ tég. En 1789, on n'aimait pas les universités parce qu'elles n'avaient rien,, en effet, qui fût très-digne d'intérêt. Depuis longtemps l'Université de Paris- était discréditée. Le rôle peu généreux qu'elle avait joué dans no» querellai&de religion^ la. faiblesse et- la routine de son enseignement; le caractère cléric5al que lui donnait la Faculté de théologie, tout cela

avait détourné les sympathies des esprits éclairés. En province, la décadence était encore plus4)rofonde. La suppression des universités, en 1793, fit peu de bruit, et personne, au temps du Consulat, ne songea à les relever. Dans la mémorable discussion qui eut lieu, en 1802, au Tribunat et au Corps législatif, pour la réorganisation de l'enseignement, un seul orateur, Pourcroy, rappelle une fois le nom des universités*.

Des écoles spéciales pour toutes les directions de l'intelligence et de l'activité humaines, voilà ce que réclamait alors Topinion publique. Le gouvernement se proposait d*en créer un grand nombre. Outre les écoles destinées aux services publics, tels que la guerre, la marine, Tartillerie, le génie, les ponts et chaussées, l'hydrographie, outre les écoles de droit et de médecine, on avait l'intention de fonder des écoles pour la, physique et la chimie, pour les arts mécaniques, pour les mathématiques transcendantes, pour la géographie, l'histoire et l'économie publique, pour las-

1. Discours prononcé au Corps législatif, le 30 germinal an X. « Le gouvernement, en recherchant un nouveau mode d'enseignement approprié à l'état actuel des connaissances et au génie de la nation française, a cru nécessaire de sortir de la route accoutumée. Instruit par le passé, il a rejeté les formes anciennes des universités , dont la philosophie et les lumières appellent la réforme depuis près d'un demi-siècle, et qui n^étaient plus d'accord avec les progrès de la raison. »

tronomie, pour les arts du dessin. Plusieurs ne furent jamais fondées : quelques-unes, au contraire, comme l'école polytechnique, ont atteint un degré extraordinaire de solidité ; d'autres encore sont venues se joindre à celles qui étaient primitivement projetées, comme l'école des mines, l'école normale, Técole plus anciennement établie des langues orientales. Sous les gouvernements qui suivirent l'Empire, cette liste ne cessa point de s'augmenter. Ainsi l'école forestière et l'école des chartes sont de la Restauration. Pendant qu'en Allemagne les universités grossissaient le faisceau de leurs cours, multipliaient le nombre des professeurs et des leçons, attiraient des milliers d'étudiants, nos pauvres Facultés des lettres et des sciences restaient dans le dénûment. Élèves et maîtres, tout ce qui était jeune, ardent, ambitieux, se dirigeait vers les écoles spéciales. On voit assez la différence des deux systèmes : à chaque nouvel ordre d'études nous ouvrions un nouvel asile; en Allemagne on joignait la science la dernière venue à ses aînées. Voyons quels sont les avantages et les inconvénients de l'une et de l'autre organisation. .

Les fondateurs de nos écoles sont partis de l'idée fort simple que voici. Désirant avoir les meilleurs ingénieurs, les meilleurs humanistes, les meilleurs» mathématiciens, nous prendrons les

maîtres les plus éminents dans chaque département intellectuel ; nous les placerons en des établissements distincts, et par lemoyen'des^xamems et des concours, nous leur amènerens les -élèves les "mieux doués. 11 y aura donc une abondance extraordinaire de lumières. QueUetécole-que celle où les mathématiques seront -enseignées par Lagrange, Laplace, Monge! De phis, toute inutile dépense de force sera épargnée ; à quoi bon, par exemple, avoir un ou deux professeurs de langues orientales dans nos villes de province? Nous au rons une école des langues orientales où nous réunirons les hommes les plus savants en cette matière; on obtiendra de la sorte un ensemble de cours qui se compléteront Tun l'autre, an lieu que les leçons d'un ou deux maîtres étaient évidemment fort insuffisantes. Mais c'est, surtout pour les élèves que ce système donnera ses résultats les plus admirables. Nous éloignons d'abord les vocations incertaines, les intelligences médio-. cres, qui ne pourraient qu'encombrer inutilement les salles de cours; prenant ensuite cette jeunesse triée avec soin et déjà bien prépaï'ée, nous la soumettrons à une culture d'autant plus énergique que nous y joindrons tous les moyens Habituels dont nous disposons, savoir les classements, les récompenses, les places en perspective. Tous les instruments de travail, bibliothèques. Salles d'é-

tade, laboratoires, seront au service de ces élèves privilégiés; même nous les préserverons des distractions du dehors, en continuant pour eux, dans les bâtiments de l'école, Tinternat que nous leur avons d'abord offert au lycée.

On ne peut pas nier que ce système n'ait produit sur le moment des résultats brillants. Quelques-unes de ces écoles eurent une période d'éclat qui sembla justifier Tidée des fondateurs. Les inconvénients ne se firent sentir que plus tard.

En premier lieu, par le seul fait qu'on assemblait les lun[iières sur un seul point, on faisait Tombre partout ailleurs. Il devint impossible de suivre en province des cours quelque peu relevés; les rares foyers intellectuels qui existaient en dehors de Paris s'étetgnirefit; En revanche, par suite de cette agglomération de Télite du pays dans une même ville, il y eut encombrement. Tel homme qui se serait fait en province une juste réputation, qui aurait assemblé autour de lui un groupe d'élèves, qui aurait peut-être fondé orne école, perdit sa vie à Paris dans Tattente d'une place et dans de stériles compétitions. On sacrifia l'avenir au présent, car on ne songea point à assurer d'une manière suffisante le renouvellement de cette élite de professeurs qu'on montrait à l'Europe, et dont on était si fier. Ce n'est pas assez d'établir dans la capitale des cours très-relevés ;

il faudrait qu'en province il y eût d'autres cours plus accessibles, qui servissent à leur recruter des élèves. Il est arrivé avec le temps que certains enseignements ont surtout profité aux étrangers. Silvestre de Sacy faisait à TÉcole des langues orientales un cours où sont venus s'asseoir tous les arabisants de l'Europe : mais les Français, dans cet auditoire, étaient en petit nombre, car nous n'avions pas en province des cours d'arabe qui pussent préparer les commençants. Pareille chose est arrivée plus tard au Collège de France, pour le cours ' d'Eugène Burnouf : il a servi surtout aux Allemands qui, préparés chez eux par d'autres maîtres, venaient achever leur instruction à Paris. Les inconvénients de ce genre sont les plus dangereux, car il est impossible d'en fournir la preuve directe : une vocation non éveillée reste inconnue de tout le monde, même de celui qui la possède.

En second lieu, si nombreuses que soient les chaires dans nos écoles spéciales, si richement dotés que soient ces établissements, ils n'ont jamais rélasticité d'une université où chaque science nouvelle peut aussitôt avoir sa chaire» souvent remplie par celui-là même qui vient de créer la science. Il faut ménager les finances de l'État, ne pas surcharger de travail les élèves, attendre que la science nouvelle soit solidement as-

sise. De là tant de savants qui n'arrivent à renseignement qu'au moment où ils sont usés ; de là surtout des retards ou des lacunes qui s'introdui sent dans le programme des écoles. Il s'établit assez vite un cadre officiel qu'il devient très-difficile d'élargir; à l'École normale, la critique de texte, la paléographie, l'enseignement historique du français, depuis soixante ans, n'ont pu se faire donner une place, parce que ces enseignements ne s'étaient pas présentés à l'esprit des fondateurs. Il est dans la nature des écoles spéciales de préférer aux cours du dehors les cours faits à l'intérieur, pour l'usage particulier des élèves. On comprend dès lors combien il devient difficile à un enseignement nouveau de s'introduire dans ces sortes de forteresses. Le directeur, assiégé de demandes, ne songe qu'à faire bonne contenance et à défendre le temps de ses élèves. La fondation d'une chaire nouvelle est un événement trop grave pour qu'on n'attende pas, avant de s'y résoudre, la pression de la nécessité. Mais il est trop clair qu'à moins d'incidents imprévus, la nécessité d'un enseignement se fait d'autant moins sentir qu'on s'en est passé plus longtemps. Certains établissements dont le programme, au moment de la création, représentait bien l'état de la science, sont incomplets, surannés, dépassés aujourd'hui.

Troisièmement, comme tous les élèves destinés

à la même carrière reçoivent le même eosteignement, on répand sur le corps tout^ntier une uniformité de doctrine et de méthode qui n'est nullement favorable au progrès. Admettons que les chaires soient occupées par des hommes supérieurs : encore ne sont-ils pas universels. Tel esprit d'une moindre portée peut représenter un côté de la science qui aurait eu besoin de n'être pas négligé. Tel professeur exclu de 1 école. parce qu'il est moins brillant ou parce que son savoir est moins étendu, a peut-être une méthode qui aurait ouvert à de jeunes esprits la route des découvertes. Mais supposons maintenant (et la chose, on en conviendra, n'est pas impossible) qu'un choix insuffisant ait été fait pour une ou plusieurs chaires, ou que des professeurs, excellents à l'origine, mais fatigi^és de recommencer tous les. ans le même cours, manquant d'ailleurs du stimulant de la concurrence, ne le fassent plus avec la même ardeur. Voici des parties entières de la science qui vont tomber en souffrance, et la lacune ainsi produite se retrouvera dans tout le personnel sorti de l'école. On s'explique le manque de controverses scientifiques, et par suite l'absence d'activité critique à l'intérieur d'un seul et mçme corps, si Ion songe à cette uniformité de l'éducation. Nous voyons bien qu'il existe une différence entre l'esprit de l'École polytech-

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nigue et .çel^i de FlteQle cçfttfftle, ^atre 1^ jftçthode^s de l'École normale et celles de l'JSçole . des chartes. Mais les promotions d'uQe seule et mùme écple se ressembleut trop pour qu'entre mem.brqs du même corps il s'engage des discussions Ir^ctueuseç. Ajoutons-y l'esprit de camaraderie qui tend à fermer les portes à tout ce qui vient du dehors, et nous comprendrons comment des corps qui OQt pu d'abord servir de modèle à l'Europe, perdent peu à peu de leur valeur, et sont non-seulement devancés par d'autres pays, mais deviennent inférieurs à leur propre passé.

Ces défauts échappent en temps ordinaire au grand pubUc. Mais il suffit de transporter par hypothèse le système des écoles spéciales sur un domaine où règne encore librement toute notre activité intellectuelle, pour comprendre les conséquences qu'il entraine. Je suppose que demain TÉtat s'avise d'appliquer à l'École des Beaux-Arts le même régime qu'à l'École polytechnique : il serait décidé que les commandes officielles et le titre de peintre appartiendraient seulement aux jeunes artistes entrés après concours à l'école, instruits d'après ses programmes, continuellement examinés et classés, tenus tous aux mêmes études et rangés en sortant par ordre de numéros. Devant cette concurrence de l'État, après un temps plus ou m^pins long, les ateliers particuliers qui corn-

posent à Paris comme une Université de peinture, se fermeraient. On obtiendrait peut-être d'abord une école des Beaux-Arts extrêmement brillante : mais tout le monde voit que ce serait bientôt le déclin et la ruine de notre peinture.

N'oublions pas d'ajouter une circonstance qui ne contribue point médiocrement à hâter la décadence. A mesure qu'il faut pourvoir aux chaires vacantes, on s'adresse tout naturellement aux anciens élèves de l'école. Comme dans ces familles qui dégénèrent par de trop fréquents mariages entre parents, les défauts de tempérament s'accusent toujours davantage.

Si du personnel enseignant nous passons maintenant aux élèves, nous voyons se produire d'autres inconvénients. Une école unique en son genre, surtout si elle ouvre l'accès d'une carrière, voit ses avenues se peupler de candidats. Il faut opposer à Id foule la barrière des examens. iVIais cette barrière elle-même n'a pas été suffisante, car on a dû y joindre la condition de la limite d'âge. Ce n'est pas assez qu*un jeune homme soit en état de répondre à toutes les questions du programme : il faut qu'il se soit mis assez tôt à cette préparation spéciale, pour n'avoir pas dépassé la limite étroite de l'âge fixé par nos règlements, U est difficile de ne pas croire qu'en posant cette condition, le législateur a plutôt consulté la comme-

dite de rexaminateur que l'intérêt bien entendu de l'État et de la science. Pourquoi refuser les vocations tardives? Si vous craignez l'obstination des médiocrités, mettez une limite au nombre des épreuves. Mais par une condition aussi mal imaginée vous écartez des sujets excellents : chez ceux qui se préparent à vos examens, vous empêchez le développement général de l'esprit, sans compter que vous liez les mains aux proviseurs qui voudraient s'opposer à l'escalade des classes par les élèves médiocres.

Nous avons déjà vu que l'éducation générale, en France, est de moins longue durée qu'en Allemagne et en Angleterre, puisqu'elle est censée terminée après le lycée. Mais sur le temps même du lycée il faut retrancher les dernières années, car nos collégiens commencent dès lors une préparation spéciale, et se séparent d'avance en Polytechniciens, en Saint-Gyriens, en marins. Plus les programmes sont difficiles et la limite d'âge étroite, plus la préparation commence tôt. On cherche à gagner des années^ c'est-à-dire à quitter le plus tôt possible renseignement général. De là un défaut de maturité qui s'accuse dans la suite de la vie : si l'on a pu dire que les mathématiques faussaient l'esprit, si Ton a vu des hopmes éminents par leurs connaissances scientifiques donner dans les systèmes les moins conformiss à

retpérience et à niistoîre,ce n'est pas à l'algèbre ou à l'analyse qu'il faut s'en prendre, mais au précoce abandon des études générales. De tels écarts sont exceptionnels : ce qui est plus fréquent et plus dangereux, c'est l'absence de curiosité, le manque d'ouverture d'esprit, défauts qu'une culture en serre chaude a ordinairement pour conséquences.

On connaît assez bien l'hygiène du corps : mais l'hygiène de l'esprit semble encore dans son enfance. Entre dix-sept et vingt-quatre ans se place un âge critique où l'esprit, au moment de s'épanouir, a besoin de recueillement et de liberté pouf choisir en connaissance de cause les occupations et les études qui lui conviennent le mieux. C'est le temps que nous avons choisi pour l'écraser de travaux, au risque de briser ou de fausser le res* sort à jamais. Nos candidats à l'École polytech-^ lîrque, à l'École normale, sont les jeunes gens les plus instruits et les plus laborieux de l'Eui*ope : mais trop souvent la suite ne répond pas à ces commencements et l'on trt)uve éteints à qtiarante ans ces brillants sujets de nos écoles.

11 n'y a pas de pays où la sécurité qui convient si bieii à l'adolescence et aux premières années def la jeunesse soit gl*atuîtement troublée comme en France. Non - seulement il faut entrer dans une école, mais uùe fois entré, on n'a plus guère

— aboie choix d'en sortir et d'en chercher une autre. Notre système d'instruction ne s*est pas codk tenté de séparer les carrières dès l'origine; mais il a mis entre elles des murs de clôture. De là le sentiment d'anxiété qui, à seize ans, s'est emparé de la plupart d'entre nous ; de là aussi tant de vocations fourvoyées, de gens restant dans le train qui les emporte, mais regrettant de n'être pas allés ailleurs. En d'autres contrées, grâce à la réunion de toutes les sciences en une seule Université, grâce à l'échange continuel des idées entre étudiants, grâce surtout à l'absence des conditions d'âge, tel qui voulait se faire théologien devient philologue ; tel autre qui se destinait à apprendre les matiiématiques, reconnaît qu il est fait pour déchiffrer des diplômes. Le nombre est grai^d de ces transfuges qui, après s'être trompés d'abord, ont ensuite conquis une place distinguée dans la carrière de leur choix.

Mais la limite d'âge n'est pas le seul cauchemar dont soit tourmentée notre jeunesse. Les programmes des examens, d'abord fort modestes, se sont peu à peu grossis de matières nouvelles, à mesure que le nombre des candidats a permis d'élever le niveau des connaissances. Il faut donc, à un moment donné, être prêt à répondre sur la matière de plusieurs enseignements, pr(^x)ogéei chacun pendant un ou deux ans. Il faut surchar-

ger sa mémoire en prévision d'un court examen qui décide du sort de la vie entière. Les connaissances ainsi acquises ne resteront pas dans Tesprit; elles ne laisseront même pas après elles ce profit général que procure à Tintelligence un travail librement entrepris et poursuivi avec goût et mesure. Le plus souvent, le seul résultat de cette préparation hâtive et outiée, c'est la fatigue précoce et le dégoût du travail.

Voyons maintenant comment se font les examens, a Aussi longtemps que la concurrence des candidats n'était que médiocrement excitée, comme c'était le cas, par exemple, dans les premières années de l'École polytechnique, la tâche de l'examinateur n'était pas bien difficile. On démêlait bien vite dans une classe de mathématiques ceux qui montraient du goût et de l'aptitude pour les mathématiques, ceux qui répondaient avec intelligence, fallût-il venir en aide à leur mémoire. Tout autres sont les conditions qu'impose la grande concurrence des candidats. Un examinateur ne peut attribuer des numéros à plusieurs centaines de jeunes gens, sans inventer pour son propre compte des procédés artificiels de classement et de numérotage : car si c'est la nature qui ' produit des esprits supérieurs et des esprits vulgaires, ce n'est pas la nature qui donne le n** 159

plutôt que le n 160. Ou le champ de Texamen restera circonscrit et Texamen tournera à la subtilité, car l'examinateur est de nos jours pour le professeur de mathématiques ce que les sophistes grecs étaient pour les géomètres leurs contemporains; ou bien, par réaction contre cet esprit de subtilité, on se rejettera sur l'étendue et la diversité des matières pour créer des moyens d'élimination, auquel cas l'instruction, devenue mnémonique, ne fournira plus les garanties d'aptitude que Ton doit principalement rechercher. »

Par ces lignes, venant d'un homme qui a été lui-même professeur de mathématiques et inspecteur général*, on peut se figurer le régime auquel le système des écoles spéciales a condamné nos jeunes gens : on a dû créer des classes spéciales pour préparer aux examens. Puis il s'est fondé des institutions disposées tout entières en vue de ces classes, de sorte que la spécialité, comme une maladie, ronge tous les ans plus profondément les études du collège.

A ces inconvénients intellectuels s'en joint un autre de nature morale. On perd dès les premières années de la jeunesse la notion du travail désintéressé ; on associe Tidée d'examen si étroi-

1. Courool. Des institutions d'instruction publique en France,

tement à celle de travail, qu'une fois que les derniers examens sont franchis, le travail ne parait plus avoir de raison d'être. C'est une chose étonnjkîite, combien, même chez les plus instruits et les meilleurs d'entre nos jeunes gens, l'amour de la science est rare. On veut être ingénieur, avocat, professeur, médecin : mais très -peu se proposent d'étudier les mathématiques, le droit, TaHtiquité, la physiologie. Les examens trop fréquents et trop prématurés n'ont pas permis de s'appliquer à la science et d'apprendre à l'aimer. « Nous n'avons que faire de tant desavants,» pensera peut-être le lecteur : mais le métier et la routine viendront toujours assez tôt. Laissez les jeunes gens goûter pendant deux ou trois ans le plaisir de la recherche scientilîque : leur intelligence et leur caractère en garderont toute la vie J'influence fortifiante.

Le devoir et l'intérêt de l'État seraient de s'opposer autant qu'il est possible à l'engourdissement des esprits : on croirait au contraire qu'il s'est appliqué à le favoriser. Une habitude de nos grandes administrations, c'est d'adopter un homme une fois pour toutes et de se charger de sa carrière. Passé un certain délai, comme elles ne laissent plus entrer, elles ne font plus sortir personne : mais ces billets directs ne valent rien. Nous nous reposons sur un si bon maître ot le

laisser aller nous fait perdre les qualités mêmes qui nous avaient fait choisir.

Après avoir montré les défauts de nos écoles, indiquons en peu de motis les remèdes qu'on y peut apporter.

Demander la suppression des écoles spéciales, pour en insérer l'enseignement dans celui des universités, autant vaudrait inviter le fleuve à remonter vers sa source. Mais au moins pourraiton diminuer Tencombrement à rentrée de chaque carrière, en ménageant de distance en distance d'autres portes, donnant accès aux candidats qui ont mieux aimé faire seuls une partie de la route. Eu même temps que chaque carrière communiquerait avec le dehors par Tadmission de nouveaux venus, elle éliminerait les sujets fatigués avant l'âge ou restés au-dessous des espérances . qu'ils avaient fait concevoir. Pour prendre deux exemples, on entrerait à égalité de droits àTÉcole des Ponts-et-Chaussées, après avoir fait dans une Faculté des sciences les études que d'autres préféraient suivre à l'École polytechnique ; les étudiants de nos Facultés des lettres se présenteraient à l'agrégation sans être obligés de subir dans l'enseignement des collèges un stage dont sont dispensés les élèves de TÈcole normale. La suppressa de la limite d'âge U*ouverait son correctif

dans la limitation du droit de se représenter aux épreuves : il ne faut pas que la masse des candi«^ dats primitivement refusés vienne assiéger de nouveau chaque station de la route.

Une autre modification concernerait le régime intérieur de nos écoles. La précellence dans une faculté devrait remporter toujours sur un ensemble de qualités moyennes. Sauf un certain nombre de cours nécessaires, les élèves cesseraient d'être tous astreints aux mêmes exercices et aux mêmes travaux. L'école pourrait d'autant mieux favoriser les vocations particulières, qu'elle userait plus rigoureusement du droit d'élimination envers les élèves incapables ou paresseux, et qu'elle déverserait dans les autres carrières ceux qui se seraient engagés dans des travaux d'un ordre trop détourné.

A côté des cours obligatoires, laissez les élèves choisir, soit à l'intérieur soit au dehors de l'école, les cours qui agréent le mieux à leur tour d'esprit et à leurs aptitudes. L'élève de l'École polytechnique pourra apprendre les mathématiques à la Sorbonne ou au Collège de France ; l'élève de l'École normale coUationnera des manuscrits à la Bibliothèque nationale. Les maîtres s'effrayent aussitôt à ridée des abus possibles : il vaudrait mieux montrer plus de confiance envers des jeunes gens qu'on a dû choisir en connaissance de cause

et qui demain seront des fonctionnaires de TÉtat. S'ils n'apprenaient pas à travailler d'eux-mêmes, ils seraient toujours des serviteurs assez médiocres. La direction la mieux entendue, le programme d'études le plus sagement aménagé, doivent laisser une place aux libres préférences et à Tinitiative des élèves. Quoi qu'on leur accorde sur ce chapitre, on restera toujours loin de la latitude illimitée dont jouissent au delà du Rhin les jeunes gens de dix-huit à vingt-six ans.

Peut-être ne sera-t-il pas inutile d'opposer une esquisse de cette vie libre et de cette activité multiple à la discipline défiante et uniforme de nos écoles. Pourquoi nos Facultés des sciences et des lettres ne deviendraient-elles pas les centres d'un mouvement analogue ?.

L'étudiant allemand, une fois inscrit- à l'université, est maître de suivre, dans la spécialité et en dehors de la spécialité qu'il a choisie, les professeurs et les cours qu'il préfère. Pendant trois ans, aucune surveillance, aucun examen, ne vient contrôler ou limiter sa liberté. Il est vrai qu'à différentes reprises on a essayé, en certaines universités, d'établir une distinction entre les cours obligatoires et les cours facultatifs : mais les professeurs ont toujours protesté contre une mesure non moins fâcheuse pour les maîtres, dont elle

eachaioait la liberté d'enseigoiameat, que pour ]^s étudiants, doat elle <^ontraciait Iqs préféreao^s*. Non-seulement Télève choisit parmi les nombreux cours de Tuniversité ceux doat il entend dire }e plus de bien ou qu'il pen^e devoir lui profiter le mieux, mais il regarde les dix-neuf universités de l'Allemagne comme sa propriété et son domain^. Après avoir expliqué Tacite à Berlin, il ira entendre un cours sur Plante à Leipzig: le jeune ifldianiste fera le voyage de Breslau à Tubingue parce qu'on y annonce un cours sur le Rig-véda. Pour chaque ordre d'études, on combine des itinéraires que les aînés transmettent aux nouveaux venus, et que chacun modifie suivant ses goûts et son inspiration. Entre tous les genres de savoir, l'étudiant va chercher celui pour lequel il se sent fait : entre tous les professeurs, il choisit celui dont l'intelligence est le plus en harmonie avec la sienne, ou plutôt il va de maître en maître s'approprier les qualités de chacun. Ainsi que nous l'avons déjà dit, on passe aisément d'une Faculté à l'autre, et ces changements, qui chez nous amènent presque toujours une rupture dans la yiç, s'accomplissent là-bas sans grande difficulté. .Un exemple montrera mieux que je ne pourria,i3 le

Niebuhr, Savigny, Gcimcu, dans lears éoiits, s'élèvent coulre toute obligation de ce genre.

faire cette ardonoanee plus libre et jAm lai:g94(^ études. 3b r«nprunte aux Mémoires de Clwirles de Raumer, qui mourut en 1865 comme profe»seur de géolcgie à TUniversité d'Erlangen *.

En 1 80 1 , Charles de Raumer quitte le gymjwse pour aller à Gœttingue étudier le droit. Il se fait inscrire chez le professeur Waldeck, qui explique les Institutes et les Pandectes d'après rancieAQe méthode : Tannée d'après, il entend un cours mprès du professeur Hugo, qui appartient à la nouvelle école, Técole historique. Pendant son quatrième semestre, il joint au droit Fétude de Fadministration. Durant ces deux années il a toujours eu soin de suivre un ou deux cours en dehors de sa spécialité : ainsi il a fait des mathématiques avec Thibaut, de Thistoire naturelle avec Blumenbach ; il s'est également inscrit pour un cours sur l'histoire de la peinture, sans compter les leçons de langues vivantes.

En 1803, Raumer s'en va à Halle pour entendre le célèbre philologue Wolf, dont il s'éprend à tel point qu'il suit tous ses cours pendant trois semestres. Le temps de l'université était fini et il allait entrer dans la carrière du droit, quand un de ses camarades lui écrit qu'un nouveau professeur qui lui plaira, Steffens, un géologue, est

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