LES FACULTÉS DES LETTRES
Qui croirait, avant dy avoir réfléchi^ un instant, que hischof et évéque sont tirés d'un même mot? Mais ces deux termes ne diffèrent pas plus entre eux qu'un cours de philologie professé dans une université allemande ne diffère de certains cours de nos Facultés des lettres. Le professeur allemand a devant lui des étudiants dont il connaît les noms, qu'il a vus au moins une fois chez lui, qui l'ont payé pour l'entendre sur un sujet convenu entre eux et lui, et qui survent, la plume» à la main, une leçon d'où l'éloquence est^baiinie et où les faits ne sauraient être trop nombreux. Dans nos Facultés, les conditions sont autres. On a trop bien décrit pour que nous en parlions à / notre tour, « cette porte battante qui durant toute la leçon ne cesse de s'ouvrir et de se fermer, ce va et-vient perpétuel, cet air désœuvré des auditeurs, le ton du professeur presque jamais didactique, parfois déclamatoire, ces leçons qui forment chacune un tout complet avec exorde et péroraison, cette habileté à rechercher les lieux
communs sonores qui n'apprennent rfen de nonveau, mais qui font infailliblement éclater les marques d'assentiment. » Nous avons plus haut décrit la faiblesse de nos écoles primaires; nous avons ensuite essayé de montrer les défauts de nos lycées ; dans nos Facultés, ce ne sont ni des défauts, ni des faiblesses qui frappent l'observateur. Ce qu'il constate d'abord, c'est une déviation de l'enseignement, une difformité due à une croissance irrégulière. Nous ne songeons pas à en accuser nos professeurs ; nul ne sait mieux que nous combien nos Facultés renferment d'hommes éminents €t studieux. Mais il est trop évident cpie pour constituer un enseignement il faut deux personnes : le maître et l'élève. Or, Télève manque à nos Facultés des lettres, et par son absence il a faussé la leçon du maître.
Me défiant de mon jugement, je transcrirai encore ici quelques lignes d'un haut fonctionnaire de l'Université : « L'enseignement que nous continuons d'appeler supérieur, parce qu'il se donne dans des Facultés, est obligé le plus sauvent de rester beaucoup au-dessous, par le niveau scientifique, de l'enseignement que nous appelons secondaire et qui est donné dans les hautes classes du lycée. 0n a des coursde littérature ancienne où il faut sauver par toutes le;5 grâces du langage, par toutes les finesses oratoires, la citation de
quelques lignes, de quelques mots de latin ou de grec ; ou des cours de physique où rien n'est épargné pour l'effet agréable des expériences, mais où Ton n'oserait écrire, ni surtout discuter une formule trigonométrique : car on a affaire à un auditoire auquel il faut plaire, et de qui Ton ne peut raisonnablement attendre une . application fatigante K »
Comme les idées morales, familières à tous les esprits, ont toujours de Taction sur la foule, quelques professeurs ont fait de la leçon une sorte de prédication. D'autres se sont adressés au sens littéraire, naturellement éveillé chez nous et déjà développé par l'instruction du lycée : le cours de Faculté est devenu l'occasion de délicates causeries et de jouissances esthétiques. Plusieurs, à la poursuite de l'actualité, ont cherché des sujets confinant aux préoccupations du jour, et retiennent le public par le goût des allusions ou par l'attrait de la polémique. Ainsi nos Facultés, privées de leur auditoire naturel, ont créé autour d'elles un auditoire de circonstance, qui s'est habitué à cette sorte d'enseignement et qui ne songe point à s'étonner des formes extraordinaires sous lesquelles il se présente. On trouve tout simple-, dans telle grande ville de province, que le journal
1 . Cournot. Des institutions d'instruction puhliqi^ en France,
annonce successivement chacune des leçons du professeur, avec le sujet qu'il traitera: une société choisie, en partie composée de dames, entoure la chaire et applaudit aux paroles de Torateur.
On dira encore que c'est le génie national qui le veut ainsi et que des entretiens sur le style ou sur la morale sont une des manifestations de l'esprit français. Pour moi, je pense que le même phénomène se serait produit en tout pays où l'enseignement supérieur aurait été privé de ses auditeurs véritables. Si nos Facultés de droit et de médecine étaient placées demain dans les mêmes conditions, on verrait bientôt les cours dévier dans les considérations sur la légitimité de la peine de mort et sur l'existence du principe vital. C'est précisément ce qui a eu lieu, dès l'origine de nos Facultés des lettres, pour les cours de philosophie, de littérature et d'histoire. Essayez d'interpréter un ouvrage de Platon devant un auditoire où personne ne sait le grec 1 quel moyen d'étudier les sources de notre histoire, Grégoire de Tours par. exemple, avec des auditeurs qui n'ont jamais eu le texte du chroniqueur entre les mains I On expose à grands traits la théorie platonicienne ; on citera quelques passages bien choisis pour dépeindre les mœurs des Mérovingiens. Ce sera déjà un succès si l'on fait accepter à l'assistance une
distraetion aussi se vèce^ Quelquesr-uns de nospror
fesseurs, qui se^ faisaient une idée plus relevée de renseignement supérieur, ne. tardent pas à se décourager. On en voit qui y après peu d'années, quittent leur chaire pour retourner dans un collège ou pour se faire attacher à une école spéciale.
Nulle part au monde le. métier de professeur n'est aussi pénible. Malgré le mérite, Tâge, les services rendus, chaque leçon est comme une nouvelle épreuve. Le professeur ne sait pas q^iel public il aura devant lui : il faut qu'il soit spirituel pu entraînant, il faut qu'une conclusion bien tournée laisse une impression, favorable au. nour veau venu qui est présent dans T assistance et qui va le juger sur une leçon. Plus redoutables encore sont les auditeurs anciens, qui suivent le cours depuis quatre, cinq, dix ans, et qui, comme des habitués de théâtre, comparent le professeur à lui-même: il ne faut pas qu'Usaient à.constater son déclin ; le cours doit être sans cesse renouvelé pour ces juges devenus d*autant;plus. exigeants qu'on a plus fait pour eux.
La transmission de la science ne coûte pas tant de peine. Voulezrvous voir comment elle se faitdan&le pays où. le professeur east le plus resppcté .? Voyjez ce savant qui .quitte.saitahle.de travail^ prends le oalii6r.aù estoontenu.sûa cours. et se rend^àJliLniversité: il reprend à. Tendroit où la dernière
fois il a. été iaterrompu par Theure.. Il dicte ou, parle assez leutement pour que les étudiants puis- -^J sent prendre, leurs notes. Quand les trois quarts d'heure réglementaires sont écoulés, il se lève. La leçon ne Ta ni ému, ni fatigué. Il en peut donner deux ou trois le mènàe jour, tout en continuant ses propres travaux. Comme il est sûr qu'au bout de trois ans le public universitaire est complètement renouvelé, il suffit, à la rigueur, qu'il ait une provision de trois années de cours devant lui. Au commencement de sa carrière, il rédige ses cahiers que, pendant le reste de sa vie, il tient à jour et enrichit du résultat de ses recherches et de ses lectures. Aussi le professeur allemand ne songe-t-il point à se reposer, et il est fort rare qu'à moins d'y être contraint, il abandonne sa chaire. Gottfried Hermann, Bœckh donnaient à soixante-dix ans leurs leçons de grec comme ils faisaient à vingt-quatre.
Chose remarquable ! ces professeurs qui relativement se donnent si peu de peine, qui sontpayés par leurs élèves, qui se renferment exactement dans les limites de leurs cours, exercent sur l'esprit des auditeurs une influence immense : au lieu que nos orateurs brillants, entraînants, à Taffùt .:ijtc^ des aouveautés, n'ont aucune action sérieuse sur leur publia. C'est qu'en Allems^ne le travail sert de lien entre le professeur et les étudiants ; un
terme qui revient fréquemment dans le langage des universités exprime bien ce rapport : le professeur, s'adressant à ses élèves, les appelle cornmilitones. Il n'y a pas de lien plus solide et plus noble entre les hommes que celui des recherches faites de concert dans un commun amour de la vérité.
La pire conséquence d'un état de choses contre nature, c'est que ceux mêmes qui ont le plus à en souffrir finissent par s'y habituer, au point d'en devenir les défenseurs. Si l'on essaye de constituer notre enseignement supérieur sur des bases analogues à celles où il est établi en Allemagne, nous verrons probablement des professeurs de Faculté prendre la parole pour vanter nos cours ouverts à tout venant et nos leçons oratoires. 11 ne faut pas s'en étonner. Non-seulement l'esprit finit par prendre ses habitudes et son pli, mais le travail d'érudition est devenu tellement étranger à quelques-unes de nos Facultés des lettres, qu'on s'en fait parfois l'idée la plus bizarre. On se représente le savant comme un être isolé du monde, la recherche scientifique comme un plaisir égoïste, les élèves comme des gens initiés à un culte secret. Si ceux qui parlent ainsi avaient seulement goûté une fois la généreuse satisfaction de transmettre les instruments du travail à de jeunes esprits, et la joie de les voir entrer dans la voie des recher-
ches originales, ils changeraient aans doute de langage et renonceraient de bon cœur, en échange d'un tel plaisir, aux applaudissements de- leur amphithéâtre.
On dira sans doute que notre appréciation est exagérée, et que nos Facultés des lettres ne sont point si étrangères à l'érudition que nous le donnons à penser. Ne voit-on pas les grandes questions de l'histoire et de là philologie exposées avec talent par nos professeurs ? Y a-t-il idées si nouvelles qui ne soient aussitôt saisies, mises en lumière?— Nous en convenons volontiers, mais on doit faire ici une distinction importante. Autre chose est de propager la science, autre chose de l'enseigner. Le rôle de vulgarisateur, fort utile en lui-même, n'est pas celui qui convient au professeur : au moins n'est-ce qu'une moitié de sa tâche. Il faut que le professeur, dans son cours, recommence les recherches et refasse le travail de l'inventeur, pour mettre ses élèves en état «de comprendre les méthodes scientifiques et pour les rendre capables de continuer les découvertes faites par leurs aînés dans la vie. Tout le monde sait comme nous que les sujets les plus élevés sont familiers à nos professeurs de Facultés : ils exposent à leur auditoire les origines et les transformations des. langues et des littératures, le développement des institutions religieuses et poli-
tiques^ les- grande» découvertes de ^archéologi^ et de l'épigrapbie. Mais, à la rigueur, les journawx: et les revues sufïiraiefat pour cette sorte d'enseignement. Un point de Thistoire littéraire éclairci d'après les sources, un texte critiqué avec soin, une inscription bien commentée, vaudraient mieux pour des élèves *. C'est ici que l'on sent Torganisation vicieuse de nos Facultés des lettres. Les professeurs doivent se contenter d'exposer des résultats et de les soumettre à une critique d'en,-i semble. La plupart en gémissent; quelquesr^ins^ de bonne grâce^ s'y résignent ; bien peu s'en, féli^ citent. Je ne crois pas qu'il s'en trouve, comme je l'ai entendu dire, qui caeh^nt les^ sources d'où ils tirent leur science, ou qui poursuivent de leurs moqueries le pédant qui leur a fourni la matière de leurs leçons.
1. II est juste d'ajouter que depuis quelques années, à côté de Isi grande leçon y beaucoup de professeurs fomt jmti petite leçon pour les candidats à lalicAuce.