‹ Quelques mots sur l'instruction publique en FranceChapitre 5 sur 43 · ORTHOGRAPHE · texte numérisé non relu

ORTHOGRAPHE

Tout cela, dira-t-on, est fort bien. Mais ce n'est pas de la grammaire. Que deviennent pendant ce temps les trois sortes d'e, et la règle des participes, et même qui s'accorde quand il précède et qui ne s'accorde pas toujours quand il suit, et les diflférentes manières d'écrire quelque et toutes ces autres règles que nous avons apprises dans notre jeunesse et qu'en écrivant nous nous félicitons de savoir si bien appliquer? De tout cela^ il n'a pas encore été question, et nous sommes ainsi conduits au second inconvénient que nous signalions au commencement, savoir la part exagérée qui est faite dans nos écoles à la langue écrite, et particulièrement à l'orthographe.

Les conditions particulières de notre langue, le caractère savant de notre civilisation ont fai^ de la France le pays de l'orthographe. Une réforme par reille à celle de Grimm en Allemagne, ou même à celle de l'Académie espagnole, rencontrerait chez nous d'insurmontables résistances. Mais je voudrais au moins que les finesses de Ti0tre ortho-

graphe restassent réservées au lycée et qu'on n'en incommodât point nos petits paysans. Je voudrais aussi que l'instituteur apprît à distinguer ce qui se rapporte à la langue écrite et ce qui appartient à la langue parlée, et qu'il ne confondît pas ces deux sortes d'enseignements.

Quand vous dites, par exemple : La maison que

/ j'ai vu^ bombarder; et : La maison que j'ai yue

tomber, où est la diflërence dans la prononciation? et à moins que vous ne songiez au futur poëte qui peut se trouver dans la classe, et qui a besoin de connaître les règles de prosodie, à quoi sert dans la langue parlée une telle distinction? Enseignez-la tant -que vous voudrez au collège , mais faites-en grâce â l'école primaire. Vous nous dites qu'il faut écrire entendus dans cette phrase : Le.s hommes qui vous cherchent sont ici ; on les a entendus entrer. Je le veux bietn , mais essayez de prononcer cet s et vous verrez qu'il vaut mieux ignorer la règle en parlant.

C'e$t pourtant â des vétilles orthographiques que l'on gaspille le meilleur du temps, de la peine et de la bonne volonté de nos enfants. Plus la règle est subtile, plus le maître y attache d'importance : Un couvre-pied, des couvre-pieds.

Mais il faut écrire : Un serre-tête, des serre-tête

j\]^ \ (parce que chacun ne serre qu'une tête). — Les deux Corneille étaient frères. Les Corneilles, les

Racines sont rares. — Où est la différence, je vous prie, et qui songera jamais à faire entendre cet 5 ? — Ne voyez-vous pas qu'au lieu de la pomme vous donnez à Tenfant la pelure, et au lieu de la chose , non pas même le mot , mais rimage du mot? Les bons élèves retiennent la règle, les médiocres la savent à moitié et prennent l'habitude de l'à-peu-près. Les esprits lents se découragent d'apprendre une science si difficile : leur pensée va ailleurs, souvent là où elle ne devrait pas aller ; ils perdent le respect de la classe et du maître.

L'orthographe nous prend plus de temps que l'histoire naturelle. Elle n'a jamais fini de commander; toujours elle a par devers elle quelque subtilité nouvelle. Née dans l'école, grandie dan^ l^cole, elle en est devenue le tyran. Elle eçt le tourment de l'élève et, par un juste retour des choses, le désespoir du maître. Non-seulement elle coûte un temps précieux à nos enfants , mais c'est un des plus sûrs moyens de les déshabituer de penser. Il faut écrire : un verrou, des verrous ; mais il faut: un bijou, des bijoux. Pourquoi? Ditesleur au moins que dans l'ancienne orthographe française , qui comportait une plus grande liberté, on mettait indifféremment Vx ou 1'*, et que l'irrégularité actuelle est un reste de cette ancienne incertitude. Je suppose qu'une lecture amène le nom

éu Rhin ou du Rhône. Pourquoi y a-t-il un h après IV ; c'est que les motç comme rkétoriqiœ , rhwne , qui viennent du grec, avaient une aspiration, et qn'on a confondu à tort avec ces mots les noms âe nos deux fleuves. L'enfant sera enchanté de it^ ' savoiFces petites choses ; le sens Ja istorique s'év eillera en lui; il aura une idée plus juste de l'orthographe ; il apprendra à distinguer le fond de la forme, l'être de l'apparence, et tout en retenant sa règle , il s'habituera à faire des questions aux autres et à lui-même.

Par la force même des choses, nos manuels accordent autant et plus de place à telle règle d'orthographe d'un emploi rare et d'une importance fort secondaire, qu'à tel principe qui doit être appliqué à tout instant. Laissez les premières de côté et attendez pour les expliquer que la lecture d'un texte vous en amène un exemple. Le malheureux élève qui- lit son rudiment croit que la langue française est semée de pièges. Ici encore il faut que l'instituteur ne soit pas le serviteur du livre et qu'il présente le rudiment comme un aide-mémoire et non comme un catéchisme dont tous les articles méritent un égal respect.

Quand on traite de l'orthographe , il faut faire une distinction entre le mécanisme grasomatical, qui peut s'enseigner par règles, et l'orthographe premièredesimots, qui ne s'apprend que par l'usage.

Ainsi les personnes et les temps du verbe appartiennent au mécanisme grammatical : je sais que la troisième personne du pluriel finit en ent ou nt, que le conditionnel se termine en rais. Mais l'orthographe des verbes eux-mêmes ne peut s'apprendre une fois pour toutes. Je ne saurais pas, si onnemeTaditou sije ne l'ai vu, comment on écrit: fouetter, dompter, astreindre, contraindrei Et de même comment deviner l'orthographe des substantifs tels que moelle, arrhes, abbaye? Cette partie de notre orthographe française est si compliquée et si capricieuse, elle est si inexplicable pour ceux qui ne savent pas l'histoire de la langue , qu'on ne peut espérer la faire apprendre en ses détails àc de jeunes enfants. Enseignez les choses essentielles ; quant au surplus, fiez-vous à votre élève, si vous avez su lui communiquer l'habitude de l'observation et le goût de la lecture. L'opinion qui attribue à l'orthographe une si grande importance, sera pour lui un stimulant suffisant : le jeune homme qui emporte de l'école la connaissance des principales règles de la grammaire, qui aime la lecture et qui sait se servir d'un dictioniiaire, peut aisément compléter son éducation sur ce point.

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