‹ Quelques mots sur la sonate (évolution du genre)Chapitre 16 sur 36 · LES PRÉDÉCESSEURS DE BEETHOVEN · texte numérisé non relu

LES PRÉDÉCESSEURS DE BEETHOVEN

Franz-Joseph Haydn, Wolfgang-Amadeus Mozart, Friedrich Wilhelm Rust.

Haydn n'atteint pas à l'expression psychologique, a-t-on dit. Sans doute ne l'a-t-il point cherchée, mais par le fait que sa musique était la sincère expression de son esprit fin, primesautier, aimablement fantaisiste, de son cœur tout simplement confiant, bon et quiet, elle éveille en nous de pareils sentiments.

C'est merveille d'ouvrir un de ses cahiers de Sonates et de se laisser aller ingénument au charme ingénu de cette fraîche et alerte musique. Le « jeune » Haydn chante allègrement, et les ornements délicats dont il brode le fin tissu de ses mélodies n'en altèrent jamais le pur tracé. Il est tout imprégné de l'art de Ph.-E. Bach, ainsi qu'il l'avoue lui-même, mais il est un exemple frappant de l'entière liberté que garde le réel tempérament d'artiste en s'appropria nt la science d'un maître

La nalure de Ph.-E. Bach el celle de Haydn, si différentes, pour se servir des mêmes moyens, n'en arrivent pas moins à des fins diverses. Le rythme capricieux, fantasque, un peu belliqueux de Ph.-E. Bach devient ici la fantaisie aimablement piquante d'un intarissable enjouement. Et vraiment, à notre époque surtout, nous pouvons l'apprécier, la musique du bon vieil Haydn, pour si « vieille perruque » que puissent la trouver nos jeunes « snobs », et c'est une délicieuse impression qu'on éprouve au contact de sa fraîcheur, de sa grâce pure, de sa libre aisance et de son harmonieux équilibre.

Haydn (1732-1809) écrivit douze Sonates pour baryton ou viola bastarr/a f sorte de petit violoncelle dont jouait le prince Esterhazy), six Sonates pour violon et pianoforte, soixante-six Sonates pour piano forte. On y trouve la continuation du style de Ph.-E. Bach, avec des thèmes plus définis et le caractère italien des compositeurs bavarois (ou autrichiens) mélangé à l'allure populaire qui se trouvera chez Beethoven.

La forme de sa Sonate est moins constante que chez ses prédécesseurs. Souvent l'œuvre se termine sur un Menuet, mettant au contraire un Rondeau à ia place de la pièce médiane lente. Sauf pour la première Sonate, coupée en quatre mouvements, le nombre des morceaux est de trois ou de deux. Très fréquemment la variation est employée pour les pièces finales, revêtant soit un Menuet, soit un Rondeau. Le Menuet est la pièce de prédilection de Haydn dont il use et abuse même un peu. Certains de ces Menuets ont une Blanche Selva. — Sonate. 5

74 QUELQUES MOTS si;|{ LA SONATE.

allure toute nouvelle Faisant déjà présager le Menuel expressif de la première manière de Beethoven.

Dans la construction des premiers mouvements de Sonate, la seconde idée prend une importance de plus en plus grande et habituelle, c'est là encore un appoint fourni à Beethoven. Enfin le développement se rapproche peu à peu de la conception beethovénienne d'une action, d'une explication des thèmes exposés. Les modulations, quelquefois étonnamment hardies, semblent le trait d'union entre les audaces enharmoniques de Ph.-E. Bach et l'expressif essor que Beethoven va donner à l'harmonie (Voy. les deux Sonates en mi b de Haydn, l'une dédiée à Mme von Genziger, l'autre portant Je numéro d'œuvre 78).

Wolfgang-Amadeus Mozart (1756-1791) (exactement Johannes-Chrysostomus-Wolfgang-Theophilus Mozart), à l'opposé de Haydn, n'a pas vu l'éclosion de son génie dans le domaine symphonique mais bien dans l'ordre dramatique; il n'est donc pas étonnant que ses Sonates n'offrent pas de notables progrès sur celles de Haydn.

Elles font toujours usage de l'ancienne forme établie par Ph.-E. Bach ; plus que celles de Haydn, elles présentent l'influence de l'italianisme sur la mélodie. Le seul point spécial est l'habituel emploi du Pont ou passage de transition reliant les deux idées, et aussi le Développement assez actif tel que l'avait inauguré Haydn.

Voici la nomenclature de ses œuvres dans la forme Sonate : quarante-deux Sonates pour piano et violon réparties ainsi dans sa production : les

LA SONATE PRK-BEETUOVENIENNE. 75

quatre premières, dédiées à Mme Victoire de France, gravées à Paris en 1764 ; six Sonates dédiées à la reine d'Angleterre ; vingt-sept Sonates datant de 1770 à 1783 ; enfin les meilleures, les cinq dernières, écrites entre 1784 et 1788.

Pour le pianoforte, Mozart écrivit : une Sonate en ré pour deux pianos ; cinq Sonates pour piano à quatre mains ; dix-sept Sonates pour piano à deux mains, dont les dates de composition sont les suivantes : six Sonates dédiées au baron Durnitz, 1774; trois Sonates, ut, la et ré, ditesde Mannheim, 1777 ; quatre Sonates, 1778 à 1784 (parmi lesquelles se trouve la Sonate en ut publiée en même temps que la grande Fantaisie en ut, et qui dut à cette publication simultanée de paraître faire partie de la même œuvre) ; deux Sonates sont de 1788, et les deux dernières en sib et en ré, datent de 1789.

Nous voici en présence, avec Friedrich- Wilhelm Rust (1739-1796), le dernier des précurseurs de Beethoven, d'un être spécial, complétant à merveille tout ce que devaient offrir à Beethoven ses prédécesseurs, son génie devant s'épanouir sur trop de faces pour qu'un seul musicien suffise à les préparer toutes. Il est le centre et l'aboutissement d'un faisceau. C'est pourquoi nous voyons autour de lui se grouper cette précieuse pléiade qui l'approche de plus en plus en se complétant mutuellement : Ph.-E. Bach, Haydn, Mozart et Rust.

Si nous essayons de grouper ici, synthétiquement, les innovations propres à chacun d'eux, nous voyons ceci :

1° Évolution de la forme. — Ph.-E. Bach. — Constitution delà Sonate dithématique.

7i; QUELQUES MOTS SUIt LA SONATE.

Haydn. — Agrandissement de la seconde idée.

Mozart. — Affermissement de l'usage du Pont.

RisT. — Reprise à la Sonate de Gorelli d'une Introduction précédant l'œuvre et du principe d'un dessin de caractère cyclique. Enchaînement des divers morceaux de l'œuvre.

-2° Transformation de V écriture instrumentale. — Ph.-E. Bach. — Appropriation spéciale du style galant sur laquelle nous reviendrons plus loin.

Haydn. —Emploi de la même écriture, plus fixée. Disparition totale de la basse chiffrée ou des notes à adjoindre comme «remplissage » de la réalisation harmonique. Emploi de la « basse d'Alberti » dont il a été question avec Paradies. Les « traits » deviennent plus coulants, ce sont souvent des arpègements continus à la manière de la « basse d'Alberti », mais dont les dessins changent de degrés à peu près< constamment, ce qui donne plus de mouvement et de variété à l'ensemble.

Le « trémolo » mesuré, sur place ou en marche, est aussi d'un emploi fréquent.

Mozart. — Ne présente à côté de Haydn aucune particularité d'écriture.

Rust. — Se sert de l'écriture de Haydn aussi, mais en lui donnant plus d'ampleur.

Le irait se méhdise surtout davantage. La « basse d'Alberti » donne lieu à de grands dessins d'arpèges qui serviront un peu à Beethoven mais surtout aux romantiques et font encore la base de l'accompagnement moderne. Cette manière d'accompagner, en mettant en résonnance plusieurs octaves de l'instrument, presque simultanément, donne à l'ensemble un chatoiement, un

velouté qui font disparaître la sécheresse du piano. Mais cette écriture ne pouvait exister avant que la pédale du pianot'orte ne permette de tenir les notes de basse qui doivent rester la base sur laquelle s'échafaude toute la résonnance harmonique résultante. C'est de là que sortent tous les c< bruissements » etles « ondulations » quiforment « fond » et enveloppent d'une atmosphère harmonieuse et floue les « paysages » contemporains.

Certains des traits de Rust, qui semblent hardis comme doigté instrumental pour son époque, sont cependant très proches parents de récriture de Rameau, en certaines de ses pièces brillantes :

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Des séjours qu'il fit en Italie, Rust a rapporté la vivacité de son écriture instrumentale, qui la rapproche beaucoup de celle des pièces de clavecin de D. Scarlatti. Comme lui, il fait usage de grands écarts, de notes isolées piquées ou au-dessus ou au-dessous des traits, et qui donnent beaucoup de nerveuse netteté à l'ensemble. Rust t'ait en cela beaucoup plus présager l'écriture de Weber que

celle de Beethoven. 11 fait aussi usage de traits à mains croisées dont quelques-uns offrent des dispositions particulièrement difficultueuses d'exécution. Nous pourrions citer h ce point de vue l'exquis Final de la Sonate en sol.

Rust emploie aussi des tons peu usités, comme tonalités principales, tels que ré b majeur, sol b majeur, etc. L'usage de ces tons (d'abord interdit par la construction défectueuse des clavicordes), restait évité (malgré l'exemple de J.-S. Bach en son « Clavecin bien tempéré », et le perfectionnement des instruments), à cause de la difficulté de doigté instrumental qu'ils entraînent.

Enfin on trouve chez Rust la disposition beethovénienne des longs trilles soutenant une pédale harmonique pendant que la même main continue la mélodie.

3* Nature des idées. — Ph.-E. Bach. — Chez Ph.-E. Bach, la mélodie restreint beaucoup son tracé. Elle n'a plus que bien rarement l'envergure que J.-S. Bach lui avait donnée. En revanche, l'idée gagne en oppositions rythmiques. Par le fait même qu'elle se fragmente et n'est plus le jet abondant et continu qui se répand en souples et amples contours, elle est obligée de compenser cette perte par l'intérêt des oppositions de ses divers fragments. Le rythme souvent bref, saccadé, nerveux, donne une certaine sécheresse à la phrase. Le rythme, dans l'idée principale, et l'harmonie très audacieuse dans l'enchaînement des diverses parties, sont ici les éléments les plus importants dans la constitution des matériaux du premier mouvement de la Sonate qui, de ce fait,

manque un peu d'expansion expressive. Les Andante, ou du moins quelques-uns d'entre eux, échappent à cette critique, mais ils sont plutôt alors un reste de l'ancien style qu'une manifestation du style nouveau.

Dans les pièces finales la nature des idées reste sensiblement apparentée à celle des pièces vives de D. Scarlatti. C'est un reste de la Suite, et le caractère particulier du thème ne s'y présente pas encore.

Haydn. — Le caractère dominant de ses idées reste vif, avec des rythmes brefs, mais le côté brusque et impératif de Ph.-E. Bach a fait place à une grâce élégante et légère. C'est frais, pimpant, alerte et pur. Bien que fine et ornée, la phrase ne participe en rien du caractère de naïveté fictive, de grâce apprêtée et fardée des « rocailles » de Couperin. Ici la grâce est naturelle et sans atours, candidement jeune.

Dans les Andante, assez rares d'ailleurs, car le plus souvent cette pièce estremplacée par quelque Rondeau ou Menuet beaucoup plus en harmonie avec son enjouement naturel, nous trouvons en Haydn précisément le défaut de la jeunesse. Il n'a pas en lui la profondeur de sentiment nécessaire à remplir un mouvement lent. De sorte que ces morceaux-là sont souvent longs et fastidieux.

Mozart. — Dans ses œuvres de piano, Mozart participe de ces mêmes caractères généraux : pureté de la ligne, grâce du contour. Plus de grandeur que chez Haydn, mais moins de fantaisie. L'idée est souvent un peu formulaire. Dans quelques Sonates, celles en la et en ut pourpiano seul,

celle on ré pour deux pianos, les premières idée* sont énergiques et nerveuses sous leur apparence délicate, et elles sont déjà bien symphoniques. Les secondes idées sont pleines de charme et de finesse. 11 faut signaler, dans les Sonates pour piano seul, les idées de la pièce finale de la Sonate en ut : idées inquiètes, où la « syncope » haletante met une lièvre très beethovénienne. C'est un morceau très particulier dans l'œuvre pianistique de Mozart. Après le calme Andùnte, plein du charme et de la tendresse caractéristiques de l'auteur, ce houleux final avec ses interruptions brusques, ses insistances impatientes et la persistance de son inquiétude est vraiment d'un autre style que les finals accoutumés. C'est un superbe morceau qui clôt dignement cette belle Sonate.

Ru st. — Avec Rust la nature des idées, apparentée d'abord à celle des maîtres précédents, s'en différencie cependant par bien des traits spéciaux.

Les secondes idées surtout acquièrent une amplitude expressive qu'elles n'avaient pas jusqu'alors. Les premières idées se caractérisent aussi davantage.

Mais l'évolution la plus remarquable est, sans contredit, celle des idées mélodiques des pièces lentes. Rust est le premier compositeur de Sonates qui ait porté ces éléments mélodiques à cette puissance émotive et c'est en cela surtout qu'il annonce Beethoven.

D'une manière générale, les Andante de Rust parlent vraiment, c'est-à-dire qu'ils expriment une pensée soutenue, un sentiment profond et intérieur. On sent la Sonate se recueillir, à ce

LA SONATE l'RE-BEETHOVEN'IENNE. Si

moment, etc'est avec une émotion grave et contenue qu'elle laisse s'élever la mélodie exprimant le meilleur d'elle-même. Avec les Andante de Rusl surtout, la Sonate perd le caractère de divertissement pour l'esprit qu'avait la Suite. C'est un pas décisif qui est fait dans le sens de l'expression sincère du sentiment.

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