III. Réexposition du Scherzo, d'abord indiquée par le
simple da capo, puis réécrite entièrement par le compositeur ; il y introduit alors quelque variante rythmique ou ornementale qui en change souvent le caractère.
Pendant toute une partie de sa production (1802 à 1817) Beethoven n'écrivit point de pièce de ce
type. Une seule Sonate présente deux pièces de cette même forme (la Sonate op. 26 contient un Scherzo et une Marche funèbre).
La Marche (funèbre ou non) est exactement de même coupe que le Scherzo.
La pièce finale.
La période italienne primitive avait laissé subsister la Gigue comme pièce terminale de la Sonate ; Pb.-E. Bach y avait établi l'usage de la forme binaire de la Suite, n'ayant plus le rythme de Gigue. Haydn, Mozart surtout, avaient donné à cette pièce la forme Rondeau. Beethoven garda le Rondeau dans un grand nombre de ses œuvres et ne le supprima que fort tard. Cependant il lui donna une construction particulière, le faisant gagner en cohésion, en unité, par l'introduction d'un nouvel élément. Le Refrain devint comme une sorte de première idée et le premier couplet renferma une seconde idée dans un ton voisin, amenée ou non par une transition ?nodulante. Cette seconde idée, avec ou sans pont, se réexposa au ton principal dans le dernier couplet.
La forme typique du Rondeau-Sonate peut se résumer ainsi :
( A) Refrain ; première idée, au ton principal. Exp. < B) 1er Couplet : Pont, seconde idée dans un ton ( voisin.
A) Refrain au ton principal.
i A) nefrain au ton principal.
rv. ) ty 2e Couplet, présentant soit un élément nouveau, soit un Déveloi" sées précédemment.
j veau, soit un Développement des idées expo-
i A) Refrain: première idée, au ion principal. \ B) 3e Couplet : Pont, seconde idée, au ton prin-
Réexp. ) ciPaL
\ A) Refrain, au ton principal, souvent déve-
/ loppé, ou fragmenté, ou présenté sous
f l'orme de Coda concluante.
Cette très intéressante transformation du Rondeau, introduisant en lui les expositions et réexpositions propres à la forme Sonate, laisse pourtant subsister tout le caractère particulier du Rondeau, par la nature des idées, toujours très différentes d'idées de Sonate, et par Fimportance du refrain, revenant toujours au ton principal et restant personnage unique seulement accompagne d'une seconde idée fugitive, souvent simple émanation de lui-même. « Dans la forme Sonate, dit d'Indy, les deux idées se combattent; dans la forme Rondeau elles se complètent. »
Près des deux tiers des Sonates de piano de Beethoven ont comme pièce terminale un Rondeau. Dans certaines autres, Beethoven a adopté une forme Sonate d'allure rapide; dans d'autres enfin, il fait appel à la fugue et à la variation .
Remarques générales.
Le génie de Beethoven ne se contenta pas d'innover, de perfectionner isolément chacune des pièces de la Sonate.
Son sens architectural le poussa à en équilibrer harmonieusement les proportions, à en varier les oppositions, tandis que l'omnipotence de sa pensée intérieure créa une affinité spéciale entre
les diverses parties destinées à former un tout.
Avant Beethoven (en exceptant peut-être Rust), les thèmes des divers mouvements d'une Sonate n'avaient point de parenté entre eux. Le contraste qu'ils offraient parfois n'était, en somme, qu'un fait imprévu et non point le résultat d'une intention déterminée soumettant ces éléments l'un à l'autre, établissant entre eux des parentés thématiques qui allaient augmenter considérablement l'unité synthétique de l'œuvre.
L'unité tonale est toujours sauvegardée avec un soin jaloux. Dans le cas où l'établissement d'une pièce ou d'une phrase dans un ton relativement éloigné ou d'un rapport dangereux pour la stabilité tonale vient à se produire, cet écart est toujours compensé par des oscillations harmoniques complémentaires ou des rappels de modulations caractéristiques qui rétablissent l'équilibre et la cohésion.
Beethoven paraît constamment préoccupé de la recherche des meilleures proportions à donner aux diverses pièces de la Sonate, relativement à leur nombre et à leur longueur.
Le premier morceau de la Sonate semble l'attacher tout particulièrement, le Menuet lui paraît un accessoire un peu disparate, il le supprime bientôt, puis, sentant le besoin d'une pièce épisodique, il reprend une forme déjà un peu esquissée dans ses premières Sonates, le Scherzo, mais qui réapparaît alors très agrandi et avec une liberté rythmique nouvelle.
Le Rondeau, agrandi, subsiste longtemps puis disparaît à son tour, ne semblant plus, sans doute,
suffisamment équilibrer La portée expressive de la pièce initiale. Ce sont de nouvelles formes (Fugue ou Variation) qui le remplacent dans toutes les dernières Sonates. Le mouvement lent seul demeure, mais il tend a devenir introduction de la pièce finale ou à s'agglomérer avec elle dans les Variations.
Beethoven avait admirablement senti que l'ordre et la proportion ne conduisaient point à la monotonie de redites identiques. Il était apte à équililibrer ses masses avec la même solide hardiesse que les grands constructeurs du moyen âge apportaient à élever leurs incomparables cathédrales « dans le style dontl'unité est un symbole ».
Ses idées ont la variété d'expression des innombrables statues des vieux porches; il excella à en modifier le détail en évitant la commode et fastidieuse répétition, comme les sculpteurs des tympans de la bonne époque savaient différencier les attitudes et revêtements de leurs personnages symétriques. Chez lui, comme chez les admirables artistes médiévaux, le génie sait mélanger la plus exubérante fantaisie, l'expression de la plus suave pureté etl'austérité la plus profonde. Dans un ordre supérieur, il sut allier l'énergie, la puissance, la grandeur surhumaine à l'exquise sensibilité, au charme de l'expression la plus tendre, la plus chastement passionnée ; la gaieté robuste de ses danses paysannes contraste avec la douce quiétude de la nature amie : les combats héroïques d'épiques guerriers voisinent avec les abîmes entr'ouverts, des méditations d'outre-tombe et les ineffables contemplations de la paix supra- terrestre.
Jamais il ne visa à l'effet produit, mais il demeura soumis toujours à la loi intérieure qu'il porta en lui.
Quiconque veut comprendre Beethoven, ou tout au moins essayer d'entrevoir quelque chose de son immensité, de se rapprocher de cette âme qui fut plus que celle d'un musicien et synthétisa musicalement les aspirations de l'humanité déchue et rachetée, doit chercher, au delà des règles et des formules, les manifestations harmoniques de la Loi donnée à la création par l'Amour créateur. Il leur faut se souvenir que cette loi, à laquelle obéissent les mondes, ne rayonne visiblement que pour ceux qui la cherchent au fond de leur cœur.
u Ses douleurs, ses joies, ses triomphes, ses déceptions sont de tous les temps, de tous les hommes.
ce Beethoven est la nature même des choses dans des conditions qui ne varient point. »