‹ Quelques mots sur la Vie de Jésus de M. Ernest RenanChapitre 1 sur 5 · SUR · texte numérisé non relu

SUR

DE H. ERNEST REMN

Il y a près de deux mille ans, huit témoins, choisis parmi des hommes du peuple, simples et sincères, ont écrit les Évangiles et les Épîtres qui contiennent la vie et la doctrine de Jésus. Des milliers de témoins ont raconté cette existence, apparue dans la plénitude des temps historiques, à des millions d'auditeurs, et la tradition s'est transmise, sans interruption, depuis dix-huit cent soixante-trois ans, à partir d'un homme qui se nommait Pierre jusqu'à un homme qui s'appelle Pie IX. Tous ces hommes ont cru que Jésus était Dieu même. Divisés entre eux, catholiques, pro-

testants, Grecs, Européens, Asiatiques, Africains, Américains, tous les chrétiens s'accordent sur ce point suprême; ils vivent de cette croyance; plusieurs, à toutes les époques et encore en ce siècle, sont morts pour elle.

Huit ou dix hommes, depuis vingt ans, vivant à deux mille ans des événements, habitant à cinq cents lieues de leur théâtre, dans des régions qui doivent tout à la civilisation chrétienne, ont entrepris d'écrire de nouveau la vie de ce Jésus que nous nommons Notre-Seigneur. Ils affirment, après bien d'autres, mais par des arguments qu'ils disent nouveaux , que Jésus et ses historiens se sont trompés ou bien qu'ils ont trompé. Ils déclarent que Jésus est un mortel, l'un de nous, comme Socrate, Scipion ou Virgile.

Ces opinions, jusqu'ici demeurées ensevelies dans les nuages de l'érudition germanique , se présentent à la France , sous les auspices d'un savant et habile écrivain, M. Renan.

A la lecture de son livre, annoncé, applaudi , répandu avec une habileté retentissante, le premier mouvement de ceux qui croient , c'est de bondir, se sentant blessés au cœur. Nous ne serions pas sincères si nous demeurions calmes, et ce n'est pas M. Renan qui se plaindra de nos colères; elles prouvent que le coup est dur et que le point est sensible. Cette maison où vous entrez le chapeau sur la tête, comme dans

une auberge, c'est la maison de Dieu l Ce corps vivant que vous étendez sur une table de marbre , que vous ouvrez comme un cadavre, et dont vous décrivez avec une froide éloquence les fibres et les veines, c'est mon pèrel Vous profanez mon Église, vous disséquez mon père, vous tutoyez mon Dieu l

Ah l ne nous reprochez pas de crier, car vous savez bien que vous nous faites mail Votre style ne nous magnétise pas assez pour endormir la douleur.

Sachons cependant imposer silence à cette émotion première, et respectons, même dans ceux qui nous blessent, la liberté sacrée des hommes. Dieu permet à tous de le chercher librement, et la divinité du Sauveur a besoin de preuves comme l'existence du Créateur. Laissons aux petits souverains de la terre l'abri d'une inviolabilité fragile. Trop de colère trahit, d'ailleurs, trop d'épouvante, et l'on n'est pas bien sûr de faire honte aux incrédules en les comparant à Arius, à Luther, deux des hommes qui ont le plus agi sur leurs semblables. Il est même des impies que l'on nommerait Satan, sans leur être désagréable, parce que le malin esprit n'est pas sans crédit ici-bas.

Avant tout, soyons équitables, ne prenons pas nos vivacités pour des réponses, ni même nos douleurs pour des preuves, ne permettons pas que l'émotion nous mène à l'exagération. Je suis loin de blâmer ceux dont le courroux s'enflamme, je comprends les

colères de Tamour blessé, je ne serai pas surpris si, parmi les gardiens de la foi , quelqu'un se lève pour infliger un châtiment à cette tentative impie, au nom de la religion, du goût et du sens commun, également outragés. Tel n'est pas mon rôle et telle n'est pas ma disposition. Ce livre nous blesse , mais il n*€St pas écrit, je le crois, avec l'intention de nous blesser. Plus d'un ennemi le trouve trop doux. Pourquoi le nier? Il offre un mélange inattendu de scandale et d'édification, de tendresse et d'insulte; c'est un livre de piété qui conclut à ne pas croire ; il peut, selon la disposition du lecteur, servir d'instrument à l'irréligion ou d'aliment à la religion. Que d'autres voient dans cette tranquille audace et dans ce ton doux, un peu câlin, qui convient à notre temps, un artifice consommé et le signe d'un aveuglement devenu irrémédiable; pour moi, je n'ai ni l'intention, ni le droit de prononcer si sévèrement. Sans trop de naïveté, j'aimerais mieux, à bien des pages, juger M. Renan en progrès sur lui-même, et presqu'en train de revenir sur ses pas. A nier ma foi. Voltaire apportait plus d'esprit mais moins de respect, Rousseau plus d'éloquence, mais moins de savoir, Strauss, plus d'érudition, mais moins de réserve. M. Renan a parcouru la Galilée, il a vu Jérusalem, il a gravi le mont Liban, il y fut visité par la mort, qui révèle au coeur tant de clartés. Jésus ressuscité ne lui a pas

parlé, mais sur sa tombe sacrée, non loin d*une tombe chérie, il n'a pu se défendre d'un frémissement de respect.

J'ai donc ouvert ce livre avec une irritation douloureuse et une secrète frayeur; je ne craignais pas pour la religion qui en a vu bien d'autres, je pouvais trembler pour ma foi, pour les âmes fragiles et mal armées, comme la mienne. Au moment où je le ferme, la crainte est aisément tombée, l'irritation s'apaise, et il ne me reste que la douleur.

Sans doute, c'est une œuvre dangereuse, comme les innombrables livres contre la foi, pas beaucoup plus que de moins éloquents.

Contre la foi, il n'y a pas, en effet, de petits ennemis; aucun ne doit être négligé. Nous avons beau dire que l'Église triomphe toujours de ses adversaires; dans ses victoires, comme dans toutes his victoires, l'armée diminue et on perd du monde.

Toutes les attaques ont un complice dans chaque homme, à savoir notre cœur, toujours secrètement incliné et intéressé à ne pas croire afin de ne pas obéir.

Ne négligeons donc pas cette nouvelle attaque, mais ne l'exagérons pas.

Ne prenons pas au sérieux, surtout, les cris de triomphe de quelques écrivains incrédules.

Il faut la naïve confiance des gens de lettres dans le pouvoir des phrases pour attribuer à un livre tant de puissance. Est-ce qu'il y a eu, depuis que le monde est monde, un seul livre qui ait changé les hommes, sans le secours des institutions? Aux yeux des gens de lettres, ce qui est dit est fait, une parole en France est un acte dans le monde. On croit entendre des architectes prendre leurs plans pour des murailles, et parce qu'ils auraient supprimé Notre-Dame sur la carte de Paris, se figurer déjà que les tours vont tomber dans la Seine. Superbe et risible prétention ! De tous les magasins de librairie de Paris, aidés par tous les journaux impies d'Europe, il ne sort pas un seul livre, y compris celui-ci, qui ait un effet à comparer avec l'effet qui est silencieusement produit tous les ans dans deux maisons, placées l'une en face de l'autre, dans le coin d'une rue de Paris, l'une qui envoie deux cents jeunes gens, les missionnaires, civiliser les païens, l'autre qui envoie deux mille jeunes filles,

les sœurs, soulager les malheureux, en les conviant à cette tâche héroïque par cette simple parole : Jésus est Dieu.

Ne cessons pas de le redire. Ce livre n'est pas, comme on le prétend pompeusement , le livre du siècle I II n'est ni la première, ni la dernière, ni la plus forte tentative contre le christianisme, même contemporain. Devant la divinité de Jésus, la négation est aussi ancienne que l'affirmation. Tous ceux qui lui ont refusé le titre de Dieu lui ont décerné le nom de sage; la thèse est bien vieille; M. Renan prend la question et il la laisse au point où elle en était au premier siècle. Ses preuves ne lui appartiennent pas plus que sa conclusion; il emprunte les premières à la critique allemande du xix* siècle , la seconde à l'incrédulité savante de tous les temps. Il n'est nouveau que par sa manière et ses aveux.

Il est dangereux cependant par un côté qui lui appartient en propre. Quel est ce danger?

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Il n'est pas dans la science de l'auteur et dans Tapparition de découvertes inattendues. Si mon opinion a'était pas sans autorité, en pareille matière, j'affirmerais que les savants, surtout en Allemagne, seront très-désappointés. Le danger n'est pas davantage dans la négation, puisqu'elle est de tous les temps; il est dans la tranquillité de la négation.

La tranquillité de l'indifférence, la distraction habituelle des choses de l'autre vie, est ce qu'il y a de plus commun au monde. Depuis Voltaire nous connaissons aussi l'incrédulité frivole, la malice impie, l'éclat de rire au pied de l'autel.

Mais les symptômes accoutumés de ce mal douloureux que l'on nomme le doute sont la passion ou la tristesse. L'Église a eu, elle a encore des ennemis ardents, implacables; il est rare que ces violences soient désintéressées ; souvent, quand le motif s'en va, elles se changent en soumission. Il est surtout des

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Rien, au contraire, rien, dans le livre de M. Renai rt ne trahit cette émotion; à renverser sa propre foi, fie trdubler celle des autres hommes, la main ne lii tei tremble pas. Quelle colère , si un enfant brisait , soi iir ses yeux, la Vénus de Milo? Il est en paix, au con lit traire, en arrachant Jésus de nos entrailles. Il a pari qi quelque part de l'audace d'un familier, il y joint 1 sa calme d'un critique, et son dédain transcendant. 1 critique prétend n'être pas un historien, un philo d sophe, un littérateur; il est tout cela et mieux qu cela, c'est le juge du dernier ressort des affaires hu f maines. Il en vient à l'impassibilité sans remords di l démolisseur, du chirurgien, de l'homme de guerre i Ces hommes abattent des foyers paisibles et sécu laires, ils tranchent des membres, ils ravagent dei provinces, puis ils rentrent chez eux, fiers de leui besogne, ils aiment leurs femmes, ils laissent leui enfant jouer avec leurs instruments, ils posent la tête sur leur couche, sans se demander de qui leun coups ont fait tomber les pleurs. Ainsi fait le critique

de m'y exiler et que j'étais tenté de maudire. Les jours qui suivirent cette découverte furent les plus tristes de ma vie....

« Si, en perdant la foi j'avais perdu le souci des questions qu'elli m'avait résolues, sans doute ce violent état n'aurait pas duré longtemps, la fatigue m'aurait assoupi et ma vie se serait endormie conmie tant d'autres, endormie dans le scepticisme.

« Heureusement, il n'en était pas ainsi ; jamais je n'avais mieuY senti l'importance des problèmes que depuis que j'en avais perdu la solution.... J'étais incrédule, mais je détestais Tincrédulité ! »

ït ses conclusions sont tranquilles comme sa consîience. Il propage une incrédulité polie, pas si polie '.cpendant qu'elle ne transforme tous les croyants en mbéciles ou en hypocrites, mais enfin une incréduîté décente, pédante, respectueuse, et sentimentale, lui laisse croire aux jeunes gens qu'ils sont un peu savants, et aux savants qu'ils sont un peu poètes.

Tout le danger du livre est dans cet art raffiné, lont il importe de mettre à nu les secrets ressorts.

L'écrivain pose la question au cœur même de la foi. Sa hardiesse me choque moins que sa tranquillité. Je ne regrette point d'entendre ainsi déclarer par l'unanimité des incrédules que la grande question du temps, après dix-neuf siècles, après la Révolution française, après l'invention de la vapeur ou de l'électricité, après les progrès de la critique, de la physique et de la politique, c'est encore de savoir si le fils de Marie est Dieu. Et, en même temps, je suis bien aise de voir la polémique ramenée, après tant de divisions et de menus procès, sur un terrain où nous sommes tous d'accord, catholiques de toutes les nuances, chrétiens de toutes les communions, de toutes les langues, de toutes les races et de toutes les latitudes, membres de cette étonnante société des esprits, qui a été fondée au-dessus des frontières, des idiomes, et malgré la guerre, la distance et la mort, par Celui qui est en cause, par Jésus-Christ.

Après avoir qualifié Toeuvre, en termes généraux suivons l'auteur de plus près sur le terrain qu'il * choisi.

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IV \ie

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saint Augustin vivait, si Bossuet était parmi nous, j'entends, comme un torrent qui descend de la mon tagne, leur voix faire explosion. Ce que Michel-Ange a fait de Moïse, ils le feraient de Jésus. Ils tailleraient dans un marbre colossal le vrai Jésus, rénovateur du monde, pour le présenter à nos adorations, à côté de ce petit Jésus, en cire peinte, modelé par des mains de femme

La seconde manière appartient à l'érudition; on pèsera et on soupèsera les textes; on fera la concordance du livre de M. Renan avec ceux de M. Ewald qu'il copie, et avec les Évangiles, qu'il arrange : on

opposera citation à citation; on portera la lumière dans les obscurités, Tordre dans les contradictions ; on vérifiera le titre de cet alliage un peu suspect de science et de caprice; on montrera que le caprice n'a pas de bornes et que la science en a.

Il serait trop dur enfin que, nous autres, simples lecteurs sans autorité, hommes du monde mêlés à la ^ie des affaires, parce que nous n'avons ni la science, ni l'éloquence, nous fussions privés de défendre notre maître. Le plus petit a le droit de se lever pour venger son bienfaiteur. Il pourra partir ainsi de nos rangs, au premier moment, plus d'une réponse incomplète, A^iolente ou faible, ce qui revient au même, mais ayant toutes cependant la valeur d'un acte de foi opposé à un acte de doute , la supériorité de l'amour sur le dédain. Je parlerai donc, et voici ma méthode :

J'ai lu consciencieusement ce livre; j'ai noté soigneusement ce qu'il raconte, ce qu'il accorde, et ce qu'il invente, et, malgré la séduction d'un style vraiment supérieur, bien que çà et là déparé par une subtilité bizarre, souvent ému, plus souvent indigné, toujours attaché, j'ai comparé l'art des récits à la simplicité de l'Évangile, la force des aveux à la fragilité des inventions; j'ai vu se fondre les objections, grandir les preuves, et je serais bien mal inspiré si je ne parvenais pas, après cette lecture attentive, à préser-

ver du venin qu'elle recèle quelques-uns de ceux qii 1^' n'auront pas songé plus que moi à se défendre contr son attrait.

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La Vie de Jésus peut se diviser en deux parties : leit faits et les résultats, la vie proprement dite et l'œuvrell

La vie est racontée avec beaucoup d'art, et un usagi habile, bien qu'un peu affecté, de la couleur locale. Horace Vernet a jeté le burnous sur les épaules d'Abraham et communiqué aux scènes bibliques quelque chose de vivant et de moderne. M. Renan parle, comme dirait madame de Gasparin, le patois de Ghanaan ; il a vu les lacs de Judée et contemplé son ciel, il en a senti sous ses pieds le sable brûlant, il a rêvé pendant ses belles nuits : la Galilée est sa province, il en nomme tous les hameaux. C'est l'Évangile en Terre sainte, et l'accord frappant des textes et des lieux * a saisi son âme; nous lui devons quelques paysages

* Introdueiion, p. un. Rappelons ici la description si saisissante de Jérusalem par M. de Gtiampagny, Rome et la JudéSy chap. xv.

ouvant servir heureusement à un Évangile illustré. Toutefois, qu'il ne s'y trompe pas I Si ce pays n'a ►as été à jamais consacré par la visite de Dieu, à quoi >on tant de paysages? Jésus seul m'attache à Gapharlau^'i et à Nazareth. Si Jésus ne fut qu'un homme, ^ierre et André redeviennent des bateliers, je n'ai que 'aire de leurs filets et de leurs cabanes ; Kerioth et Magdala m'importent peu. Le Sinaï, sans Dieu, n'est ju'une colline indifférente, et à décrire si longuement des vallons sans beauté et des lacs médiocres, on ennuie son lecteur. Pour moi, cette poussière a reçu l'empreinte des pas de Dieu fait homme, ces lieux sont les lieux saints, et voilà pourquoi j'admire vos descriptions charmantes.

Mais sur ce fonds tracé de main d'artiste, les faits sont agencés avec un aplomb d'affirmations sans preuves ou de preuves sans solidité qui étonne. L'auteur renvoie, le long des pages, à des textes qui s'étonnent aussi très-souvent, quand on les interroge, de tout ce qu'on leur fait dire, et il s'appuie sommairement, au début de son Introduction, sur des autorités savantes, parmi lesquelles on est surpris de ne trouver les travaux d'aucun auteur catholique ou protestant, pas même le beau livre de son confrère de l'Institut, M. Wallon^

* N'oublions pas de rappeler les savants travaux de M. Foisset, le premier qui ait répondu en bon français aux nouveaux germanismes

Prenons M. Renan, quoi qu'il en soit, pour j et suivons-le, pas à pas, dans cet essai de cinq Évangile. Je n'écris plus, je copie, et dans ce i suivre, dix ou douze mots seulement, sous for points d'interrogation, m'appartiennent.

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