OBSERVATION
Le sujet de celte observation est un nommé P***, charron, père de trois enfants, âgé d’environ 55 ans, tempérament bilioso-sanguin : il était déjà malade depuis trois ou quatre jours, lorsque je lui ai fait ma première visite. En entrant dans sa chambre, je vis l'effroi peint sur le visage de son épouse et de sa mère; il est vrai de dire que sa position était loin d’être rassurante, car les symptômes cholériques étaient prononcés à un degré effrayant : faciès plombé, saillie des pommettes très-évidente; yeux caves, secs, enfoncés dans l’orbite comme s’ils eussent perdu une partie de leur substance constituante par une espèce d’atrophie ; selles copieuses et fréquentes couleur de décoction de pois mêlée à quelques glaires qui les rendaient filantes; vomissements souvent répétés, mais avec des efforts qui fatiguaient extrêmement le malade ; douleurs épigastriques très-vives, crampes aux membres inférieurs, langue noirâtre et comme gercée, lèvres livides, pouls imperceptible, froid général;
système urinaire nul clans ses fonctions depuis près de vingt-quatre heures; la prostration de ses forces était extrême; la cyanose commençait à se faire voir autour des yeux, sur le dos de la main dont les doigts étaient rétractés. Tels étaient les phénomènes morbides que je remarquai. M. Aurias, qui, en qualité de médecin des épidémies de ce canton, avait donné ses soins à ce village avant m.on arrivée, me raconta que la maladie avait débuté, chez ce malade, par de fortes sueurs auxquelles on n’avait pas pris garde (et je ferai observer qu’à INézignan c’était presque toujours par de fortes sueurs que se manifestait l’invasion du choléra). Ces sueurs s’étant supprimées, entraînèrent à leur suite cette foule de symptômes alarmants que je viens d’énumérer. Pour les combattre , le docteur avait déjà employé sans succès les boissons fraîches, la glace, un punch dont je ne me rappelle pas bien la composition ; je sais seulement qu’il y entrait l’infusion de plusieurs plantes dont l’effet était tonique; les sinapismes aux mollets , à la plante des pieds. Encore quelques instants et le malade n’était plus. Comme je considérais le choléra, une affection nerveuse dans laquelle l’élément inflammatoire ne jouait qu’un rôle secondaire, je voulus essayer un mode de traitement basé sur cette idée. Alors je composai une potion dont les proportions sont les suivantes :
Eau de menthe poivrée 5 onces 1/2.
Eau de fleurs d’oranger 1/2 once.
Sirop de gomme 1 once.
Ether sulfurique 10 gouttes.
Je recommandai fortement d’en donner une cuillerée chaque deux minutes. Le cas était désespérant : j’avoue que je ne lui donnais que quelques instants à vivre ; il était 7 heures du soir , et je pensais bien que le jour ne se lèverait plus pour lui. Le lendemain, nous hésitions, avec M. Bidon, chirurgien du lieu, qui avait eu la complaisance de m’accompagner dans les maisons des cholériques, nous hésitions, dis-je, à entrer chez ce malade, dans la crainte que s’il avait succombé, notre présence ne vînt redoubler les pleurs et les gémissements de cette malheureuse famille; cependant nous entrons,
et je laisse à penser quel fut mon étonnement lorsque je vis le changement qui s était opéré : son faciès n’est plus ce faciès effrayant de la veille; ses joues sont un peu rosées ; ses yeux, ternes et enfoncés, ont repris de l’éclat; le pouls, imperceptible à la radiale, a reparu ; la peau est légèrement halitueuse ; le malade n’accuse qu’une douleur épigastrique assez intense. A la seconde cuillerée de la potion sus décrite, les vomissements et les selles avaient disparu entièrement. Encouragé par cet état d’amélioration, je fais appliquer vingt sangsues sur la région épigastrique, et sur les piqûres un cataplasme de farine de lin arrosé de quelques gouttes de laudanum : ce moyen calma la douleur. Cependant je ne perdais pas de vue cette moiteur de la peau : si je parvenais à rétablir la transpiration , jetais presque certain que le malade ne succomberait pas. A cet effet, la tisane faite avec une infusion de fleurs de bourrache est prescrite; des sinapismes sont mis aux mollets, et des bouteilles d’eau chaude appliquées à la plante des pieds. Le soir, j’apprends avec plaisir que mon malade a sué presque tout le jour ; moi-même je le trouve dans un état de moiteur assez prononcée; et ce qui me causa le plus de plaisir, ce fut d’apprendre que les urines avaient reparu : même tisane, continuation des sinapismes. Le lendemain, le mieux se soutenait ; on accusait des douleurs abdominales très-aiguës ; depuis trente-six heures, on n’avait pas été du ventru : demi-lavement avec une décoction de tête de pavot et d’une demi-cuillerée de graine de lin. A la visite du soir, les douleurs abdominales avaient disparu à la suite d’une selle assez copieuse d’une matière liquide jaunâtre. Pendant deux jours, le malade a sué constamment, et les sueurs ont fait place à un embarras gastrique caractérisé par les symptômes suivans : bouche mauvaise et pâteuse, nausées, envies de vomir, langue couverte d’un léger enduit verdâtre, anorexie : trente grains d’ipécacuanha en poudre sont administrés et font rejeter un liquide couleur de suc d’herbes. Un calme parfait succède à l’agitation causée par les vomissements ; et le lendemain , le quatrième jour de mon arrivée au village, j’ai la satisfaction de voir que j’ai conservé un père de famille dont la perte eût été irréparable. Tous
les symptômes morbides avaient disparu : on me demandait à manger avec instance; je crus pouvoir faire cesser la diète rigoureuse qu’il avait gardée jusqu’alors; des bouillons de poulets furent permis le premier jour, et par un régime prudent, le malade fut parfaitement guéri, tandis qu’à la mairie, on allait le rayer du registre des vivants pour le mettre dans celui des morts.
Dès que je vis que les vomissements et les selles avaient été arrêtés, comme par enchantement, au moyen de la potion que j’avais faite, je me bâtai de l’administrer à la femme Cabanette } qui, par des imprudences réitérées, avait rechuté trois fois; à l’exception de la cyanose , qui ne s’était pas encore montrée , son état était le même que celui du charron. Les selles et les vomissements ont disparu soudainement à la première cuillerée , et les douleurs épigastriques ont cédé à l’application des sangsues. Par l’emploi des mêmes moyens que j’ai mis en usage pour combattre les symptômes morbides chez le cholérique dont je viens de donner l’historique, moyens que j’ai seulement modifiés selon le plus ou moins d’intensité des symptômes, mettant aussi en ligne de compte le sexe et le tempérament de la personne, je suis parvenu à rendre à la santé celte intéressante malade. Encouragé par ce double succès, je mis tout de suite en usage la potion antispasmodique auprès de deux enfants soignés par leur mère ; les vomissements et la diarrhée avaient commencé à se manifester : même succès. Leur père , qui était absent , arrive , et le lendemain il est pris de vomissements qui cèdent à la première cuillerée. Dès lors „ la marche que j’avais à suivre me fut parfaitement connue : je n’allais plus au hasard ; j’administrais , pour ainsi dire, à coup sûr. Récapitulant en deux mots mou traitement, je dirai : favoriser les sueurs qui manifestaient l’invasion du choléra, au moyen d’une tisane sudorifique et d’une chaleur artificielle occasionnée par un moyen quelconque; arrêter les déjections par haut et par bas au moyen de la potion antispasmodique; saignée locale pour la douleur épigastrique; lavements, vomitifs , lorsque le malade n’avait pas été à la selle depuis long-temps et que j’apercevais quelque embarras gastrique; cataplasmes laudanisés pour les douleurs abdominales; et sinapismes
pour entretenir ou pour exciter la chaleur. Je ne puis que me féliciter d’avoir suivi ce procédé, puisque je n’ai eu à déplorer la mort d’aucun de mes cholériques , quoique le nombre se montât à plus de cent; et il est à remarquer qu’avant mon arrivée, onze personnes avaient succombé à la maladie. Même, pendant mon séjour, le village a éprouvé une perte, à laquelle il a été bien sensible, dans l’intéressante Marie, âgée de 18 ans. La veille de sa mort, elle était venue, par hasard , vers sept heures du soir „ dans la maison que j’habitais : elle m’apprit quelle était orpheline, et quelle n’attendait que la fin de l’épidémie pour s’unir à celui qu’elle aimait depuis long-temps: et le lendemain, â la même heure, La jeune orpheline n’était plus;' il y avait déjà près de douze heures que ses dépouilles mortelles reposaient auprès de celles de son père et de sa mère. Sa couche nuptiale avait été changée en tombeau. Comme elle était tombée malade pendant la nuit , le chirurgien qu’on avait appelé n’avait pas voulu troubler le peu de sommeil qu’il m était permis de goûter : seul il lui prodigua ses soins , qui furent sans succès ; et lorsque le hasard m’appela auprès de son lit, l’intéressante fille était déjà mourante. ■Je suis bien loin de prétendre que j’eusse mieux réussi que le chirurgien du village ; mes soins auraient pu être aussi infructueux que les siens : d’accord ; mais il n’en est pas moins vrai que cette mort ne saurait être mise sur mon compte ; et comme c’est la seule qui ait eu lieu pendant mon séjour dans ce pays, je puis avancer, sans craindre d’être contredit, qu’aucun de mes cholériques n’a succombé au fléau; et si j’ai été hasarder mon avenir en me jetant au milieu d’un pays infecté d’une épidémie aussi terrible, jesuis amplement récompensé de mon dévouement, pour avoir rendu à la vie un père, une mère de famille. Espérons qu’un jour la science n’en sera plus réduite à des expériences plus ou moins hasardeuses pour arrêter un fléau qui, jusqu’ici, s’est joué de tous les efforts tentés pour le combattre !