MODE DE PROPAGATION
On a pendant long-temps soutenu que le choléra était contagieux. Frappé des recherches qu’il avait faites en Écosse, le célèbre et malheureux professeur de cette École partageait cette opiuion. Il est vrai de dire que rarement on a vu , dans une maison , un seul cholérique: quelquefois toute la famille était attaquée , comme j’en ai vu des exemples; mais on peut objecter que tous les membres de cette famille se sont trouvés sous les mêmes influences atmosphériques, et alors il n’est pas étonnant qu’ils aient contracté la même maladie. Si le choléra était contagieux , dans la catégorie de toutes les personnes qui se sont vouées au service des cholériques, nous devrions trouver une proportion assez grande de cas de maladies contractées pour croire à la contagion. Il n’en est pas ainsi : les registres de l’état civil en font foi; et pour s’en tenir à un seul exemple, voyons celui des étudiants en médecine envoyés dans les diverses localités où sévissait le fléau : leur nombre se monte à peu près à 80 , et à peine y en a-t-il eu deux ou trois qui en aient été atteints. La meilleure preuve, selon moi, pour la non contagion, se trouve dans une lettre adressée par le docteur Autonmarchi aux membres du comité des quarantaines de l’électorat de Hesse. Laissons-le parler : t J’ai vu , dit-il, des médecins s’inoculer le sang du cholérique, le mucus intestinal , les matières rejetées par l’anus et par la bouche , en un mot, tout ce qui eût été le plus propre à transmettre la maladie, sans qu’aucun d’eux ait souffert le moindre accident. »
« Des animaux , continue-t-il, tels que des poulets, des porcs, des dindons , des lapins, etc. , ont été, pendant long-temps, nourris des viscères hachés des cholériques , sans qu’ils aient paru en être incommodés ; ils ont, au contraire, engraissé sous l'influence de ce
régime, et ont servi eux-mêmes de nourriture aux gardes-malades, qui leur ont trouvé une saveur et une succulence plus délicates qu’à ceux nourris dans les basses-cours du riche. »
Pourquoi , après les exemples que je viens de rapporter , irai-je croire à une opinion qui, si elle était malheureusement vraie , entraverait le commerce et laisserait la malheureuse victime sans secours , personne n’osant l’approcher, crainte d’être infecté de son virus? Je dirai , avec les deux savants professeurs de cette École : non, îë choléra n’est pas de nature contagieuse.
Puisque l’on ne saurait admettre que le choléra soit de nature contagieuse, v.oyons si nous pouvons le ranger parmi les épidémies infectieuses : et d’abord qu’est-ce qu’une épidémie infectieuse ? Par ces mots, l’on entend une maladie qui est due à des émanations qu’exhalent à une plus ou moins grande distance des matières animales ou végétales en putréfaction, ou des malades rassemblés en trop grand nombre dans le même lieu. De là trois formes d’infection : i° émanations putrides; 2° effluves; 3° miasmes. Parcouronsles successivement, et voyons si nous pouvons leur assigner les caractères du choléra.
Si je n’avois eu, pour décider la première question qui se rattache aux émanations putrides, si je n’avais eu, dis-je, que l’exemple du village où j’ai été envoyé, j’avoue que j’aurais été porté à considérer le choléra de nature infectieuse; car l’on se rappelle la mauvaise place qu’y occupait le cimetière qui était, pour surcroît de malheur, d’une étroitesse extrême. J’aurais été en droit de penser que le vent y avait répandu des principes délétères émanés des cadavres en putréfaction. Mais en réfléchissant un peu , puis-je Croire que ces émanations putrides sont la cause principale de la maladie qui nous occupe maintenant? INon , certes; car ce foyer d’infection y existait déjà depuis long-temps, comme il existe, sans en douter, dans plusieurs autres villages qui n’en ont pas été atteints. Et puis, dans les nombreux endroits où ce fléau a sévi, trouve-t-on des cimetières ou des foyers d’émanations putrides qui puissent nous en expliquer l’invasion et l’intensité ? L’on peut répondre négativement sans craindre
d être contredits. Si ces principes morbifiques ne peuvent être admis pour la cause occasionnelle, du moins il faut avouer qu’ils peuvent influer sur l’intensité de l 'épidémie ; car il est hors de doute que toute émanation putride ne soit délétère, et qu’elle n’influe sur la sauté publique d’une manière plus ou moins dangereuse.
La seconde forme d’infection, que nous avons énoncée, les effluves, n’est pas plus soutenable que la première quant au choléra. L’on sait bien que les effluves exhalent des principes morbifiques; mais alors, en admettant que ces principes pussent développer le choléra , il faudrait trouver, dans les différents lieux où il avait sévi , de vastes foyers d’infection , ou que ces effluves y eussent été apportés par les vents. Il n’en est pas ainsi; car, que de villes ou de villages qui, n 'étant pas sous cette influence morbifique, ont été néanmoins ravagés par le fléau! tandis que certainement il y en a un grand nombre d’autres dont la position était des plus défavorables sous ce rapport, et qui cependant en ont été exempts. En supposant d’ailleurs, comme le disent les professeurs Dubrueil et Recti, qu’il existe des foyers d’infection dans tous les lieux frappés par le choléra asiatique, on ne saurait concevoir pourquoi il ne s’y est pas montré régulièrement , et n’y a pas apparu de loin en loin. On n’avait jamais entendu dire à Sauve, à Ampus, et moi j’ajouterai à Nézignan , qu’une maladie tant soit peu semblable au choléra asiatique y eût existé; on ne présumait pas même que celui-ci put s’y développer. Et puis, peut-on penser que ces effluves y aient été apportés de loin? Non; sans quoi l’on verrait les fièvres intermittentes , maladies éminemment épidémies effluvienues , se répandre successivement dans les villes, les provinces, les royaumes : heureusement pour les hommes qu’il n’en est pas ainsi; et cependant cela existe pour le choléra, car on l’a vu affecter une marche rapide et bizarre, se transportant à des distances extrêmement éloignées.
Il ne nous faudra pas beaucoup de peine pour démontrer que ce n’est pas parmi les maladies miasmatiques que l’on doit ranger le choléra. Si Paris, si Marseille, si Toulon, dont la population est immense, ont été frappés; si des endroits où étaient agglomérés un
grand nombre d’individus ont été atteints , l’épidémie a maltraité aussi de petits villages , des maisons isolées. Et pourquoi aller chercher loin des exemples, tandis que nous en avons sous les yeux : n’avons-nous pas vu , à l’hôpital S'-Rloi de Montpellier , les salles des fiévreux, où l’on transportait les cholériques, en être exemptes? et cependant ces salles étaient alors encombrées de malades, et pas un, que je sache, n’a contracté la maladie. Ayant passé en revue les trois formes d’infection , et ayant trouvé qu’elles ne pouvaient être rattachées au priucipe du ,choléra , nous sommes forcés d’admettre qu’il n’est pas infectieux.
Considérons-le maintenant comme pandémique , alors les boissons ou les aliments de bonne ou mauvaise qualité auraient été sur iui d’une grande influence. Il est vrai que des aliments plus ou moins mauvais peuvent bien avoir influé sur son intensité ; mais ils sont loin de pouvoir être considérés comme la cause principale; car alors le choléra ne serait pas aussi juste qu’il l’a été. Il eût épargné le riche dont la nourriture est certainement meilleure que celle du pauvre. Qu’avons-nous vu ? Riches ou pauvres , tous lui ont payé tribut, et un tribut, certes, qui était dur à payer pour les premiers, eux qui jouissaient ici-bas de tous les dons de la fortune.
Pouvons-nous maintenant ranger le choléra parmi les épidémies constitutionnelles? Dans cette hypothèse, il ne se serait pas renfermé, comme il l’a fait, dans de petites localités ou dans des \illes; il eût été soumis aux variations atmosphériques : l’exemple seul de Marseille est une preuve du contraire ; c’est pendant l’hiver, au mois de Décembre, que le choléra s’est déclaré dans celte ville, et c’est au mois de Juillet, pendant les fortes chaleurs de l’été, qu’il y est revenu exercer ses ravages avec une nouvelle fureur ; et à cette même époque, la population d’un bon nombre d’autres localités plus ou moins grandes , dans le midi , a été moissonnée.
Il est vrai de dire qu’à Marseille, la réapparition du choléra a coïncidé avec des brouillards épais recouvrant les bords de la Méditerranée, comme l’a observé M. Thomas , chirurgien interne de l’un des hôpitaux de cette ville; mais nous avons l’exemple d’un graiftî* nombre
d’autres endroits où les brouillards n’ont été pour rien dans l’apparition du fléau ; et puis, pendant qu’il sévissait dan9 ces lieux, a-ton vu si les changements brusques dans l’atmosphère, les pluies et les orages , ont eu une influence sensible sur sa diminution et son augmentation ? Nous ne pouvons mieux prouver, disent MM. Rech et Dubrueil, le peu d’influence que l’atmosphère a, pour ses propriétés médicales, sur les épidémies du choléra indien, qu’en mettant en regard les tableaux de mortalité et ceux des observations météorologiques , dressés à Marseille et à Toulon, pendant toute la durée de l’épidémie.
11 suffira d’y jeter un coup d’œil pour reconnaître qu’il a continué sa marche, sans interruption et sans variation saillante, à travers l’humidité et la sécheresse , la chaleur et le froid , les changements de l’atmosphère les plus brusques et .les orages les plus violents.
Les vents règlent la marche des épidémies constitutionnelles; aussi leur marche est-elle toujours régulière , et n’affecte pas celte bizarrerie que l’on observe dans le choléra : ce n’est que par sauts et par bonds qu’il se répand ; on dirait vraiment qu’il est sujet à des caprices. Et puis , les maladies constitutionnelles peuvent bien disparaître d’un pays pendant un temps plus ou moins long, un siècle même. Et voyons combien de fois, depuis Hippocrate, le choléra a régné eu Europe? Deux ou trois fois. Et pendant cette longue succession de siècles , est-il possible que les mêmes conditions atmosphériques ne se soient pas renouvelées ? Oh ! non ; on ne saurait le soutenir. L’on voit donc que le choléra ne peut être rangé parmi les épidémies constitutionnelles : mais s’il n’est ni épidémie contagieuse , ni épidémie infectueuse , ni épidémie pandémique, ni enfin épidémie constitutionnelle, qu’est-il donc ? car ces quatre épidémies constituent les seules admises jusqu’à ce jour, quoiqu’on ait voulu les augmenter. Cette question n’en serait plus une si l’on s’adressait à mes bonnes villageoises : que de fois ne m’ont-elles pas dit que ce fléau était un effet de la colère divine! Dieu, irrité, l’avait envoyé pour nous punir de nos fautes. Les anciens n’auraient pas manqué de le mettre aussi sur le compte de la divinité, et par là ils trouvaient toujours le moyen de résoudre les questions les plus épine uess ; mais nous, qui vivons dans un siècle
où l’on veut se rendre compte de tout, admettons-nous ces idées? Non, sans doute, car elles ne servent qu’à favoriser la paresse et à entretenir l’ignorance. Et comme il ne m’appartient pas à moi, trop jeune encore, de résoudre une question qui a exercé l’esprit de tant de savants observateurs , j’avancerai les propositions émises par MM. llech et Dubrueil , qui , d’accord avec plusieurs autres médecins, veulent admettre un nouvel ordre de principes morbifiques , qu’ils nomment sémina , et leur assignent les caractères suivants :
« Chacun d’eux est fourni par la maladie qu’il engendre à son tour.
Ils s’échappent du corps vivant non élaborés et dans un état de volatilité extrême ; il faut, pour devenir morbifiques, qu’ils soient repris et vivifiés eu quelque sorte par l’atmosphcre qui en est le seul véhicule.
Ils ne sont pas modifiés au moment de leur exhalation du corps qui les a fournis; il faut un temps qui peut être court, mais qui se prolonge ordinairement pendant plusieurs jours.
L’atmosphère qui les reçoit les transporte quelquefois à une assez grande distance.
Us agissent sans doute plutôt en raison de leur qualité que de leur quantité. »