‹ Quelques notes sur un médecin philosophe de la Faculté de Paris. P.J.G. CabanisChapitre 1 sur 22 · ET DE L’EMPIRE · texte numérisé non relu

ET DE L’EMPIRE

Dans les archives et les vieux papiers du Bas Limousin, on rencontre assez souvent le nom de Cabanis ; mais on sait peu de chose sur les origines de cette famille.

Le grand-père du philosophe, originaire d’Yssandon, dans la Corrèze, juge d’un bailliage des environs de Brive, semble avoir été un magistrat intègre et populaire.

Son père Jean-Baptiste Cabanis de Salagnac est plus connu, il vécut de 1723 à 1786. Ce fut un homme sévère, intelligent, à l’esprit ouvert aux choses nouvelles quoique fort pieux, lié aux économistes de

l’Ecole de Quesnay. Il avait étudié le droit à Toulouse se destinant au barreau, mais les hasards du mariage l’amenèrent à s’occuper exclusivement des propriétés qu’il possédait près de Brive. Ami de Turgot, alors intendant du Limousin et dont la protection devait plus tard être si profitable à son fils, il appliqua ses idées avec persévérance et succcès. Sous ses auspices, il se livra à la culture des arbres, de la vigne, essaya le croisement des mérinos et contribua à l’extension de la culture de la pomme de terre en Limousin. Il créa à Brive une société d’agriculture, il publia même en 1764 un « Essai sur les principes de la greffe et sur les moyens de la perfectionner », opuscule qui obtint les couronnes de l’Académie de Bordeaux et se réimprima plusieurs fois en 1781, 1782, et en 1803 suivi même d’une vie de l’auteur. De son mariage avec Marie-Hélène d’Escarolle de Souleyrac il eut deux fdles et un fils, le futur auteur des Rapports du physique et du moral de P homme.

Pierre- Jean-Georges Cabanis vint au monde le 5 juin 1757, à Gosnac, dans ce département de la Corrèze, qui a tant fourni à la science, et où deux mois auparavant, venait de naître le chirurgien Alexis Boyer, une autre gloire de notre Faculté.

Cabanis conserva toute sa vie de nombreuses relations d’amitié et d’affaires en Limousin. Il subventionna souvent des parents pauvres ; et s’il ne s’occupa jamais directement de leurs intérêts, jamais il ne perdit de vue ses concitoyens. Ce fut, dit-on, sur sa prière, qu’en 1806, lorsque rentrèrent à Brive les Ursulines, expul-

sées par la Révolution, on leur accorda un nouvel enclos et de nouveaux bâtiments. (1)

Cabanis dès sa plus tendre enfance manifesta une sensibilité d’allure maladive, une imagination peut-être trop vive, s’observant lui-même, s’autobiographiant à un âge où l’on songe à tout autre chose- îl était volontaire, tenace dans ses idées, presque violent dans ses actes. Il ne reconnaissait aucune autorité.

Plus tard, sous des influences que nous analyserons, ce caractère devait heureusement se modifier.

Son père le mit au collège de Brive, chez les Doctrinaires qui à cette époque remplaçaient un peu partout en France, les Jésuites qu’on venait d’en expulser. A la nature de Cabanis il aurait fallu un système d’éducation et d’instruction appropriée, mais il semble bien que les Doctrinaires n’aient eu aucun système sauf, peut-être, le père Berrut qui professait la seconde, appliquant les principes de l’analyse à l’étude de la grammaire et dont Cabanis parlera plus tard avec éloge et reconnaissance, dans ses lettres à Maine de Biran. Cabanis se heurta à la discipline des Pères: le choc fut violent; en rhétorique il devint intolérable; son père le retira de l’établissement et prit une mesure très grave : il l’envoya à 14 ans seul à Paris terminer ses études et conquérir un état. Le moyen était extrême, a dit lui-même Cabanis, mais son père était bon psychologue : le moyen réussit.

J. Le fait est douteux: il semble bien en effet que ce ne fut qu’en 1809 que l’on remit aux Ursulines l’ancien couvent des Cordeliers et en 1809 Cabanis était mort. ‘

L’énergie de Cabanis qui jusqu’alors ne s’était guère employée qu’à briser les résistances de ses maîtres va dès lors se manifester dans une autre direction : il refait son éducation, approfondit la langue grecque qu’il saura lire dans le texte (1), étudie l’histoire, la philosophie ancienne et moderne et même la théologie, confondant dans sa curiosité d’esprit et son avidité d’étude les Jésuites et les Jansénistes, les Pères de l’Eglise, et les Encyclopédistes, saint Augustin et Voltaire. Il suit les cours de Brisson sur la physique et dévore les ouvrages de Locke ; il s’essaye enfin dans la poésie. Ces études durèrent deux ans ; alors son père le rappela à Brive ; sa foi chrétienne s’alarmait des lectures de son fils. Cabanis refusa d’abandonner Paris ses livres et ses maîtres, alléguant qu’il était très utile dans la vie de savoir bien écrire et ajoutant spirituellement que si les économistes amis de son père, incorrects de style, avaient eu J. -J. Bousseau pour secrétaire, leur système serait celui de toute l’Europe. Sa famille insistant, il préféra accepter l’offre qui lui était faite parle prince Massalski, évêque de Wilna, et il accompagna ce seigneur à Varsovie en qualité de secrétaire.

A ce moment on assistait aux dernières convulsions de l’indépendance polonaise sombrant sous le poids de

1. « La lecture des anciens est une sorte de pierre de touche, qui peut servir utilement à dévoiler les dispositions et le caractère des jeunes gens. On ne rencontre guère d’hommes d une certaine étoffe, qui n’aient été passionnés pour eux et notamment pour Plutarque et Xenophon. » (A otice sur Frscn-

ses fautes. La Russie, F Autriche, la Prusse rusaient entre elles, intriguant auprès de la Diète qui devait ratifier leurs violences. Les Polonais s’entre-déchiraient. Le pays était désolé, ruiné. Aussi à Page où Ton rêve, à Page où les moindres sensations font de si grandes déterminations, à dix-sept ans, Cabanis est-il douloureusement impressionné ; il regrette . la France, il écrit à son ami Roucher, le poète des Mois à qui Turgot Pavait présenté : « J'attends le retour du printemps , le retour du jeune dieu qui ranime la nature endormie et je*dirais adieu aux ours pour me rendre à la voix de mon père , de mes amis , de M. Turgot qui veut bien m'employer dans ses départements et me rendre ma bonne patrie que fai abandonnée en étourdi . La comparaison que j'en ai faite avec les pays du Nord me l'avait rendue bien chère , nos abus valaient mieux que les lois de ces malheureux pays.... et c'est la tyrannie seule quia arraché les éloges que quelques auteurs leur ont prodigués... Heureuse nation ! Ma chère Patrie !... » et Cabanis termine cette lettre dans un accès d’émotion lyrique : « Le langage d'un exilé qui se réjouit ci Babglone d'être sur le point de revoir Sion (1). »

Cabanis se brouille bientôt avec l’évêque Massalski, parce que, professant le Français à l’Académie de Varsovie, il ne voulait point enseigner les belles lettres aux séminaristes de Wilna. Il rentre à Paris, rapportant de son voyage, la connaissance de la langue allemande. Il était resté deux ans en Pologne. Eloigné de ses études,

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