‹ Quelques notes sur un médecin philosophe de la Faculté de Paris. P.J.G. CabanisChapitre 2 sur 22 · Antoine Guillois. Le salon de Mme Helvétius · texte numérisé non relu

Antoine Guillois. Le salon de Mme Helvétius

craignant l’irritation de sa famille, le souvenir des déboires de son enfance lui remontant au cœur, incertain du choix d’une carrière, Cabanis a moralement changé. Sa fougue est tombée. Aux premières ardeurs d’une jeunesse turbulente, s’est substitué une mélancolie, dont désormais il ne se séparera jamais, et (il l’écrit lui-même), un mépris précoce des hommes, voilé il est vrai par une certaine aménité qui le fît comparer à Fénelon par Andrieux, une certaine onction qui, comme le dit Samte-Beuve, devait corriger l’âpreté de ses doc-^ trines, et qui en grande partie, allait être la cause de ses succès et de son influence dans la société.

Toujours sans situation, au grand désespoir de son père, Cabanis pénètre, grâce à Turgot trop tôt disgracié pour pouvoir lui être plus utile, dans quelques salons parisiens où l’attendent les flatteries littéraires qui attendent toujours les jeunes poètes; mais il eut le bon goût de les juger à leur juste valeur. Dans un voyage à Brive, l’éclat de ses connaissances nouvelles dut séduire son père, si bien que celui-ci, sur les instances de Boucher, lui accorda encore quelques années d’études.

Aussitôt Cabanis/ se mit à traduire en vue d’un concours de l’Académie française, un passage de Y Iliade. L’œuvre échoua dans le silence. Découragé, se croyant atteint de la poitrine, probablement neurasthénique, il décide en 1778, sur les conseils du médecin Dubreuil, qui lui fixa une hygiène morale, de donner un champ plus solide à sa curiosité naturelle, d’étudier la médecine. Il fit donc venir de Gosnac le certificat, nécessaire alors, de profession de foi catholique, apostolique et

romaine ; et le sourire élogieux de Voltaire, à qui on le présente cette année-là, et à qui il lit sa traduction d 'Iliade, ne le détournera même pas de sa résolution. A part le serment en vers qu’il écrivit lorsqu’il fut reçu médecin, il restera de longues années sans toucher aux tablettes des muses.

C’est alors qu’à cette même époque (1778), il entra eri relation avec un monde nouveau, au contact duquel son esprit devait s’affiner plus encore et dont les idées devaient fortement influer sur lui.

Pour rétablir sa santé chancelante, Cabanis s’était fixé à Auteuil, à côté d’une maison qui bientôt devint sienne, à deux pas du fameux salon de Mme Helvétius.

Anne-Catherine de Ligniville d’Autricourt, comtesse du Saint-Empire, arrière-petite nièce de Jacques Callot, était veuve du seigneur Claude-Adrien Helvétius. L’auteur du livre de l’Esprit sorte de parvenu phi- * lanthrope, aussi riche que bon, adorant sa femme sans pour cela négliger les filles, lui légua en mourant une grande fortune. Elle en fit un noble usage. Après avoir marié ses filles dont l’une au marquis de Mun, elle loua à Auteuil une maison qui avait appartenu au pastelliste Quantin de la Tour, et qui longtemps après elle devait échoir au prince Pierre Napoléon Bonaparte. C’est dans cette maison que fut tué Victor Noir.

Mme Helvétius y reçut pendant trente ans les lettrés et les philosophes, réunissant dans une combi-

naison exquise et délicate les formes du patronage, de

l’amitié et de la famille (1).

Dans ce salon deux sociétés se succédèrent. L’une, la p remière « Etats généraux de l’esprit humain » dit pompeusement Garat dans ses Mémoires sur le XVIIIe siècle , connut Condillac, d’Alembert, Voltaire, Diderot, d’Holbach, Turgot et Condorcet qui ne se quittaient pas, Franklin qui, devenu veuf, fut même amoureux de la maîtresse du logis (2) ; la seconde société, moins brillante peut-être, effacée dans l’ombre de la Révolution et de Napoléon grandissant, héritière de la pensée des encyclopédistes, devint le groupe des idéologues. Ce groupe fut à la fois philosophique et politique. « On y discutait, on y lisait, on s’y donnait des tâches, des directions et des secours ; on y philosophait véritablement et si le système qu’on y suivait avait des vices et des erreurs, du moins la manière dont on le développait, la méthode qu on y appliquait, les recherches auxquelles on se livrait pour l’appuyer etle défendie étaientelles bien propres à fortifier etàéclairer les esprits» (3); tous ceux qui en firent partie formèrent opposition à l’empire ou tout au moins manifestèrent une indiffé-

1. Peisse. Notice sur Cabanis entête de la 8° édition des Rapports du physique et du moral de l homme , 18^4.

2. Il écrivait à la veille de sa mort à Mme Helvélius. «J’étends mes bras vers vous malgré l’immensité des mers qui nous séparent en attendant le baiser céleste que j’espère fermement vous donner un jour. »

3. Damiron Histoire de la philosophie en France , cité par Peisse.

rence hostile; Destutt de Tracy, Daimou, L a ro mi gui ère, Volney, Garat, plus tard, Fauriel, Ginguené, Andrieux, Richerand, en étaient les éléments principaux.

Cabanis introduit dans la première société par Turgot et Roucher, en fut l’enfant aimé, le benjamin ; il fut le plus brillant et à coup sûr le plus connu de la seconde. Ayant fréquenté les hommes prestigieux qui avaient déchaîné la Révolution, il avait connu Voltaire, vécu dans l’intimité de Franklin qui lui légua son épée (1) lorsqu’en 1785 il quitta la France; Cabanis fut donc aux yeux de cette seconde génération le représentant de la philosophie libératrice. Quand mourut Mme Helvétius en 1800, il hérita de ce salon avec tout ce qu’il comportait de célébrité et de souvenirs. A différentes reprises, il

prit la défense des encyclopédistes qu’il avait connus (2) et la liberté étant morte en France, il sut conserver à cette réunion d’élite partie de son indépendance et toute sa dignité.

1. « En quittant la France, écrit Cabanis dans sa notice sur Franklin, il nous a donné l’épée qu’il portait alors, avec la canne dont il s’était servi pendant plus de trente ans, dans ses expériences pour calmer les eaux agitées et dont la pomme contenait un petit flacon d’huile. «Je vous la laisse, nous dit-il, comme des reliques et comme des souvenirs d’amitié ». On sait que Franklin expérimenta l’effet de l’huile sur les vagues.

2. « J’ai été l’ami et je me fais l’honneur d’être le disciple de plusieurs des grands hommes qu’un essaim d’écrivailleurs aussi ignorans que malveillans attaquent maintenant avec tant de fureur. » Lettre à Barbier, bibliothécaire du Conseil d’Etat 16 prairial an XIII, au sujet des attaques de la Harpe contre les philosophes. Bibliothèque Nationale, Nouvelles Acquisitions françaises , 1390, n° 203.

— Inconsidéré comme un fils adoptif par Mme Helvétius, Cabanis ne tarda point à habiter complètement chez elle. Elle eut sur son caractère la plus heureuse influence et il la respectait infiniment ; c’est à elle qu’il dédiait ces vers partout cités et qui ne manquent point d une certaine fraîcheur.

Si le temps qui roule sans cesse Amenait poui n vous la vieillesse Je n'oserais vous en parler.

Mais les ans ont beau s'écouler,

Votre gaieté légère et vive ,

Votre bonté toujours naïve,

Ce teint qui garde ses couleurs,

L'amour du soleil et des fleurs ,

Enfin cette àme jeune et pure Tout dit que vous fixez le temps Et vous paraîtrez a cent ans Sortir des mains de la nature.

Ce destin qui vous est promis Sans doute a bien quelque avantage,

Mais vous y perdrez vos amis Car vieillir est notre partage Et bientôt je vous le prédis Nous ne serons plus de votre âge.

Ce fut donc dans ce milieu qu’il termina ses études de médecine en 1783. Mais il ne retourna point dans son pays natal, il resta à Auteuil partageant son temps entre les pauvres qu’il soignait, ses études et ses

amis.

Un semblable entourage, la passion de liberté qu avait fait naître en lui la lecture ardente des anciens, les

abus du temps, disposaient Cabanis en faveur d’une réforme de l’ancien monde. Quand éclata la Révolution il en appuya chaudement les principes. Il s’inscrivit aux Jacobins où il rencontra son compatriote Guillaume Brune, alors ouvrier typographe (1) ; il fut présenté par Roucher à la loge des IX Sœurs rendez-vous des gens de lettres qui souhaitaient un état de chose nouveau et il y fut apprécié.

Le 15 juillet 1789 allant à l’Assemblée de Versailles raconter à ses amis les événements de la veille dont il avait été témoin, Cabanis fut remarqué par Mirabeau. Celui-ci s’en fit rapidement un ami. Appréciant ses vastes connaissances, il comprit la distinction de son esprit et le chargea de rédiger un rapport, trouvé plus tard dans ses papiers, sur l’éducation publique. Et quand il tomba défaillant de la tribune qu’il venait d’aborder pour la dernière fois, ce fut Cabanis qu’il voulut pour médecin avec Antoine Petit.

« Tu es un grand médecin », disait-il à son ami, « mais il est un plus grand médecin que toi, l’auteur du vent qui renverse, de l’eau qui pénètre et féconde tout, du feu qui vivifie ou décompose tout.» En mourant il lui légua des livres, des papiers et son portrait. Cabanis conserva pieusement sa mémoire et contre les preuves indiscutables trouvées le 10 août aux Tuileries, ne voulut jamais croire à la vénalité de l’orateur. La rumeur publique, toujours inclinée au mystérieux, accusa sourdement Cabanis d’avoir empoisonné Mirabeau pour le soustraire

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