M. Picavet
Quand finit Ja réaction de la Restauration, ces interprétations si différentes, ces point de vue disparates sur les travaux de Cabanis, laissent aux successeurs, qui désormais, selon le mot de M. de Rémusat, les citeront plus qu’ils ne les liront, l’impression d’un philosophe repenti, et ce repentir dispensait les auteurs de discuter sa doctrine et leur permettait de critiquer sa philosophie, tout ce que l’on voyait alors dans l’œuvre de Cabanis. C’est en vain que Sainte-Beuve indique que la philosophie de Cabanis est plus sérieuse qu’on ne voudrait le faire croire ; en vain M. Peisse dans la préface de la 8® édition des Rapports stigmatise les détracteurs de Cabanis qui ont visé en lui bien moins un théoricien que la liberté de penser elle-même ; en vain, à l’appui de sa thèse il nous montre la vieille philosophie combattant Descartes au nom du dogme, l’école sensualiste et le spinozisme au nom de Descartes, et essayant de s'emparer de Cabanis à son profit ; en vain Mignet, dans son éloge de Cabanis, soupçonne qu’il puisse être le créateur d’une science ; en vain Auguste Comte fait une place à Cabanis dans son Calendrier positiviste tout en lui reprochant de ne pas avoir vu que l’histoire humaine ne saurait être expliquée par la seule physiologie, les attaques de la génération précédente avaient été trop violentes, le recul des idées sur celles du siècle passé aidant, Cabanis disparaît de la scène philosophique à peu près complètement. M. de Rémusat est un des derniers, qui l'étudie en France et, il l’étudie à la façon de jadis, sans étudier la doctrine même, ne statuant que sur les conséquences. Victor Tissot, en 1837, dans le Dictionnaire
de la conversation , s’était écrié: «La thèse est inadmissible. Si le moral est fonction du physique, que deviennent le génie, le talent, la conscience? » M. de Rémusat tient le même raisonnement ; il va même plus loin : « 11 n’y a dans, l’œuvre de Cabanis, ni science véritable, ni philosophie véritable ». Il range toutefois Cabanis parmi les spinozistes. Le Dr Cerise fit précéder l’avant-dernière édition des Rapports en date de 1843, d’un aperçu sur les limites de la science du rapport du physique et du moral de l’homme, qui par plus d’un côté rappelle les Limites de la biologie de M. Grasset, professeur de Montpellier. Cerise, quelle qu'ait été son erreur en voulant arbitrairement restreindre la question, s’est gardé de confondre l’œuvre de Cabanis avec la métaphysique ; c’est peut-être le seul qui ait aperçu la question sous son vrai jour.
Taine lui-même dans les Origines de la France contemporaine, faisant remonter à l’esprit classique les fautes des philosophes de la génération de Cabanis, écrit sur celui-ci et ses amis .-«Dans cet énorme monde moral et social, dans cet arbre humain aux racines et aux branches innombrables, ils détachent l’écorce visible, une superficie, ils ne peuvent pénétrer ni saisir au-delà; leurs mains ne sauraient contenir davantage... Pour eux l’écorce est l’arbre tout entier. » Il est à notre sens plus équitable lorsqu’il écrit plus loin : « Par amour-propre littéraire, ils omettent le détail caractéristique, le fait vivant, le spécimen probant et complet, il n’y en a presque aucun dans les Rapports du pligsique et du moral, »
Cabanis sort du cadre de l’histoire philosophique ; on ne le cite plus en France et il a fallu les études de psychologie moderne, les travaux deM. Picavet, pour remettre sa figure au jour. A notre époque nous avons éliminé la métaphysique ; nous n’en sommes plus en effet à juger, comme l’ont fait tous ceux ou presque tous ceux qui se sont occupés des Rapports , la valeur d’une doctrine sur sa portée philosophique. On discourera éternellement sur la portée des Rapports du physique et du moral ; pour l’historien, le philosophe qui ne visent pas à une application sociale, qu’importe la conclusion ; le tout c’est d’apprécier le fait en lui-même. La suite du temps a démontré la valeur de la théorie de Cabanis, nous le croyons fermement pour notre part. Ce résultat aurait été atteint plus vite, si la critique avait analysé cette théorie en elle-même. Pendant qu’en France on se battait pour savoir si Cabanis était spiritualiste ou matérialiste, si sa doctrine était la négation ou l’affirmation d’une divinité, à l’étranger, en Allemagne, en Angleterre, on reprenait les problèmes posés, Shopenhauer (1), Hartman (2), Lewes (3) étudiaient les documents accumulés, mal éclaircis ; la science nou-