Littré
méprisée jusqu’à nos jours. Cabanis fut un disciple de Condillac, de Locke, ce fut un idéologue. Il fut le philosophe du corps humain, il étudia (!) surtout les intermédiaires entre la pensée et l’organisation physique de l'homme, il arriva à cette conclusion que tout vient uniquement des sens, que la sensation est le premier et le dernier terme de la connaissance, mais il étendit le mécanisme de la sensation au principe de la sensibilité ; le moral est purement et simplement fonction du physique. Les régimes, l’hygiène, les climats, la constitu-
tion, les maladies déterminent le cerveau d’un individu. Le cerveau sécrète la pensée comme le foie sécrète la bile et l’influence du moral sur le physique n’est que l’influence du système cérébral sur les autres organes. Quant à la théorie de la connaissance, Cabanis nous la donne en deux lignes «puisque nos idées ne sont que le résultat de nos sensations comparées, il ne peut y avoir que des vérités relatives à la manière générale de sentir de la nature humaine, et la prétention de connaître l’essence même des choses est d’une absurdité que la plus légère attention fait apercevoir avec évidence ».
Nous verrons plus loin, qu’à notre sens, du fait de sa théorie et du fait des problèmes posés, du fait enfin des documents accumulés, Cabanis a, en dehors de toute idée purement philosophique, créé une science nouvelle; pour l’instant, nous nous arrêterons au point de vue métaphysique.
1. Surtout dans le chapitre de l’histoire physiologique des sensations.
Si Cabanis délaissant le terrain purement théorique s’en était tenu à l’exposé simple de sa théorie nul doute qu’il n’eût été considéré comme matérialiste. Mais c’était un homme de transition; nous l’avons vu hésitant en politique, hésitant dans bien des circonstances de la vie, il semble qu'il ait été hésitant en métaphysique. Fut-il effrayé de la portée sociale de son œuvre ? On ne sait, mais ce qui est incontestable, c’est que trop souvent au milieu de sa thèse nous trouvons des termes qui choquent la doctrine elle-même, presque des contradictions. Et il montra encore l’incertitude de son esprit, incertitude qui ne saurait prévaloir contre son œuvre, lorsque vers 1806 il écrivit une lettre à son ami Fauriel. Cette lettre publiée en 1824 en pleine réaction par Bérard de Montpellier auquel les critiques désobligeantes, à l’égard de Cabanis, valurent une chaire à la Faculté de médecine de cette ville, fut diversement appréciée : les uns ont voulu y voir une rétractation formelle et les autres une note positiviste ; en réalité, c’est cette dernière qui domine. Cabanis, sans renier sa doctrine, prétendait qu’en rien elle ne saurait toucher aux problèmes fondamentaux de la philosophie. Tout d’abord il élimine les dogmes religieux imaginés par les philosophes, rendus populaires par les poètes et les orateurs, et qui aboutissant à un système sacerdotal, ont donné naissance « à cette vaste conjuration contre le genre humain qui fît toujours obstacle aux vues sages et paternelles des législateurs et des chefs de peuple ou les seconda dans leurs projets d’abrutissement et d’oppression. » Leur entière destruction serait un des plus grands bien-
faits cl u génie et de la raison. C’est difficile mais peut-on espérer toutefois aboutir à une religion simple et consolante qui restant sur la terre n’y produirait que du bien: telle était celle de Franklin et de Turgot. Mais il y a à côté de ces dogmes des idées se présentant fatalement à l’esprit de l’homme, auxquelles celui-ci est obligé d’appliquer sa raison et sa volonté. La question des causes premières est un de ces problèmes, il est
difficile d’avoir sur elle une opinion arrêtée; l’Univers en effet n’est comparable à rien il faut donc écarter les mots vides de sens : déisme, athéisme, spiritualisme, matérialisme et même celui de Dieu dont le sens n a jamais été déterminé, ni circonscrit avec exactitude.
Tout ceci est bien net, mais voyons plus loin. Cette distinction établie, on ne peut s’empêcher de reconnaître
que dans les forces combinées de la nature il n’y ait quelque chose d’intelligent. L’homme, ce qui l’entoure, sont certainement intelligents, leur cause est forcément intelligente et pour refuser cette intelligence à la cause première il faut être aussi crédule que pour croire à toutes les fables de la mythologie et du Talmud. D’ailleurs dans l’Univers il se passe quelque chose d’analogue à ce qui se passe pour l’homme. Toutes les parties sont reliées entre elles, ont un centre commun, les mouvements de chacune sont perçus, sentis et classés.
De même l’intelligence de chaque être, de chaque objetconstitutif de la nature est une émanation du grand tout, de l’intelligence générale. Qu’est celle-ci? c’est impossible à dire dans l’état actuel de nos connaissances sur nous-mêmes, toutefois on peut admettre que le
cl egré d’intelligence de ces êtres et de ces objets se mesure à leur degré d’organisation. Qui sait donc si entre les êtres d’une planète différente et l’homme les différences d’intelligence. ne sont pas plus considérables qu’entre l’homme et le zoophyte. Quant au système moral de l’homme, il dépend bien toujours, comme Cabanis le dit dans ses Rapports , de la sensibilité mais celle-ci n’est qu’une manifestation du principe vital, issu lui-même de l’intelligence générale. Que devientil après la mort, ce système moral : il suit le principe vital probablement, il rentré dans le grand Tout mais ce n’est pas démontrable et Cabanis semble prévoir les objections des futurs commentateurs des Rapports du physique et du moral , lorsqu’il dit que si le système moral disparaissait avec l’organisation de l’individu ce serait incompatible avec la justice parfaite. En terminant, il nous montre comme possible une religion sortie de la nature des choses, donnant à l’homme conscience de lui-même et des belles destinées vers lesquelles le dirige la Force intelligente ou l’Ordonnateur suprême ; il y aurait même un culte à cette religion, des solennités qui auraient leur pompe, leur magnificence. Au moment où les religions positives s’ébranlent, ce serait une belle œuvre pour Napoléon de contribuer à l’établir.
Telle est la Lettre sur les causes premières . Elle est dans la première partie un acte de foi positiviste dans la seconde elle retombe dans les plus fortes banalités métaphysiques; elle a eu sur l’influence posthume de Cabanis, le plus désastreux effet.
Nous rapprocherons de cette Lettre un passage de la
Note sur le supplice de la guillotine où Cabanis montre mieux que partout ailleurs son incertitude sur les causes premières. » En ce qui touche la nature, l’origine et la fin du principe vital, je n’ai absolument aucune idée à cet égard et je ne vois pas que depuis quatre mille ans les plus grands génies en aient eu une seule qui puisse soutenir l’examen de la raison. Je ne crois point, ne nie point, je n’examine même pas, car ici la nature nous a refusé les moyens d’examiner ; j’ignore absolument, mais j’ignore, je l’avoue, en homme qui n’a pas un grand respect pour les conjectures encore moins pour les assertions ou pour les négations positives dans les matières auxquelles nous ne pouvons absolument appliquer les véritables instruments de nos connaissances. »
Ainsi donc la science ne permet pas à l’homme de se définir : C’est là du positivisme avant la lettre. Mais il •y a loin de ce morceau à la deuxième partie de la Lettre sur les causes premières , et de celle-ci à une rétractation formelle des Rapports et à l’acquiescement au spiritualisme, comme certains ont voulu déduire, il y a également un monde. Remarquons que la Lettre sur les causes premières publiée en 1824 date de 1806, que les Rapports sont de 1797-1799, que la Nots eur le supplice de la guillotine fut publiée en 1795. Certains ont voulu voir une évolution de 1 esprit de Cabanis, sous l’influence de Fauriel; quoi qu'il en soit, ce qui caractérise 1 ensemble de la métaphysique de Cabanis, c’est l’indécision.
Celle-ci lui fut funeste devant la postérité. D’ailleurs qu’importe. La Lettre sur les causes premières est bien
oubliée. Si Fou essaie de raisonner scientifiquement la philosophie de Cabanis, avec lui ou contre lui c’est au x Rapports que l’on s’attacherait aujourd’hui, et c’est surtout sur les Rapports qu’ont été portées les appréciations de l’histoire.
Quand parurent les Rapports du physique et du moral de l'homme , bien peu sauf peut-être parmi les intimes de Cabanis, comprirent la portée de son œuvre, bien peu virent poindre cette science nouvelle dont nous nous occuperons plus loin On y vit plutôt une confirmation éclatante delà doctrine sensualiste, par la science médicale et physiologique. Cabanis était à peu près le seul savant de ce milieu qu’était Fidéologie, le succès fut immense, la réputation de l’ouvrage persista de longues années, jusqu’à la Restauration. Marat avait bien, en 1775, fait paraître Les principes des lois de Vinfluence de U âme sur le corps et du corps sur l’âme , mais le livre, quoique n’étant pas sans valeur, avait passé inaperçu. On fut donc frappé de la nouveauté du sujet, du champ immense de la question et les défauts du livre eux-mêmes contribuèrent à son succès. Cabanis, dans Fexposé de ses doctrines est trop hanté par les grandes visions antiques ; il est souvent emphatique jusqu’à l’obscurité, trop souvent sonnent les grands mots : liberté, tyrannie ; c’est de l’époque. La Révolution avait découvert des horizons immenses, l’Empire à son tour réalisait, dans un autre ordre d’idées des prodiges, il était nécessaire à une œuvre pour réussir de suivre l’exemple, d’être grandiose de style et de sujet et Cabanis écrit Les rapports du physique
et du moral , après Condorcet qui esquisse les Progrès de l’Esprit humain , en même temps que Bicliat écrit ses Recherches sur la vie et la mort , que \ o:ney écrit ses Révolutions des empires. Les titres seuls caractérisent le temps. Les détails, qui si souvent projettent sur les
idées une si vive clarté, étaient dédaignés. Ce iuti époque de la généralisation à outrance; celle-ci a engendré bien des maux, manifestement elle a nui a Cabanis mais à l’époque elle fit le succès de son livre. Benjamin Cons¬
tant le loue formellement: « C’est une des plus belles productions du siècle ; le fond du système a toujours été ce qui m’a paru le plus probable, mais je n ai pas grande envie que cela me soit démontré » il y trouve même une netteté dans les idees, une clarté dans les expressions, que beaucoup ne trouveront pas après lui. Pour Destutt de Tracy Les rapports du physique et du moral sont « l’un des plus beaux monuments du temps et l’un de ceux qui contribueront le plus à la gloire du siècle où 1 on entre ». L Institut en 1810 déclarait le livre digne de concourir pour les prix de morale et d’éducation. On le voit la doctrine et la philosophie qui s’en déduit sont admises sans discussion.
Mais les temps changent, voilà la Bestauration, et avec elle empressée, la réaction politique, religieuse, philosophique. Le xvms siècle est honni. Locke et Condillac n’existent plus guère ; les idéologues, ami de Cabanis se sont pour la plupart ralliés aux idées nouvelles ; beaucoup ont disparu. Aussi les doctrines sont-elles fortement combattues et l’indécision, les contradictions, nombreuses dans son œuvre,
vont être relevées : il fournira lui-même bien des arguments à ses adversaires.
Les uns, comme Bérard, de Montpellier, publient la Lettre sur les causes premières , l’attaquent directement. Pour Bérard, Cabanis a cédé aux préjugés matérialistes de son époque, mais il était au fond spiritualiste. D’autres essayent de tourner les doctrines de Cabanis à leur profit. Ils lui font dire ce qu’il n’a jamais dit, ils trouvent dans son écrit ce qui ne s’y trouve pas ; d’autres enfin se basèrent exclusivement sur les convictions de l’homme pour le ranger dans leur parti.
C’est ainsi qu’en 1817 nous voyons la Congrégation de YIndex proscrire des bibliothèques bien pensantes les Rapports du physique et du moral ; que l’abbé De Féletz, en 1819, écrit que Cabanis a cherché en vain à se laver de l’accusation de matérialiste. Mais nous voyons aussi le nom de Cabanis figurer dans le Dictionnaire des croyants célèbres de Mgr de Bovet ; pour l’auteur de l’article comment Cabanis n’eût-il pas été un animiste dans le sens philosophique du mot, un croyant convaincu ? la lettre à Fauriel, est tout le contraire de l’incrédulité, ses discours sur l’éducation posent en principe les corporations religieuses. Dans ses discours au Cinq-Cents, où il traite de l’organisation sociale, ne réclame-t-il pas la protection du culte ? Et à l’aide de coupures, assez mal choisies d’ailleurs, on catalogue Cabanis parmi les meilleurs démonstrateurs du christianisme. De même le journaliste Suard écrit que les sentiments intimes de Cabanis étaient bien différents de ceux qu’on lui a supposés. Et à côté pourtant Mgr Frayssi-
Lab.
nous dans sa Défense du christianisme , à la même époque, vers 1830, range Cabanis parmi les matérialistes, qui « à l’aide d’équivoque et d’erreur ont essayé d’expliquer mécaniquement la pensée ». Aimé Martin (1) le cite comme un « athée intolérant »
C’est lui qui rapporte cette histoire : «Lnjour Bernardin de Saint-Pierre, en séance de 1 Institut, affhmait ses croyances, l’idéologue Cabanis, emporté par la colèie l’interrompit violemment : « Jejure qu’il n’yapas de Dieu, je demande à ce que ce nom ne soit jamais prononce dans cette enceinte ». — - « Votre maître Mirabeau eût rougi des paroles que vous venez de prononcer », aurait répondu Bernardin de Saint-Pierre »...Avec M. Picavet, avec M. Guillois nous ne croyons pas à la véracité de ce récit. Tout d’abord, en effet, Cabanis employait trop souvent ce terme « Dieu », pour vouloir l’interdire à ses collègues ; il suffirait, de renvoyer à son serment de médecin qui commence par l’invocation suivante :
Grand Dieu dont la bonté surpasse la puissance,
Toi qui cherche l’amour et la reconnaissance, etc.
Il suffirait de rappeler la définition donnée dans le Degré de certitude de la médecine de la nature: «L’ordre de Dieu ». Enfin une semblable saillie est indigne du caractère de Cabanis. Outre qu’elle est de goût douteux elle eût pu froisser la conscience de ses collègues et à l’Académie, chacun sait qu’on ne froisse la conscience
de personne.