‹ Quelques notes sur un médecin philosophe de la Faculté de Paris. P.J.G. CabanisChapitre 18 sur 22 · ROLE MÉDICAL ET PHYSIOLOGIE DE CABANIS · texte numérisé non relu

ROLE MÉDICAL ET PHYSIOLOGIE DE CABANIS

L’éducation médicale de Cabanis, commencée en 1778, terminée en 1783, se fit tout d’abord sous la direction d’un praticien de Saint-Germain nommé Dubreuil ; il suivait dans ses visites au chevet des malades cette sorte de médecin philosophe, qui examinait toujours le moral de ses clients, qui s’occupait d’histoire médicale et de métaphysique : et qui exerçait, nous dit Cabanis, dans le premier chapitre des Rapports du physique et du moral de l’homme , « sur les âmes les plus fortes, et sur les esprits les plus éclairés le même empire que le merveilleux exerce sur le vulgaire ».

C’est avec Dubreuil que Cabanis commenta la vie et les œuvres d’Hippocrate et de Galien. Le manuscrit inédit de ces commentaires se trouve avec les travaux théologiques que nous avons déjà signalés, à la bibliothèque de Versailles. Dubreuil mourut jeune « sansavoir eu le temps de rien écrire ».

De son premier maître, Cabanis semble avoir conçu la médecine comme une matière nouvelle aux réflexions philosophiques. De tous les auteurs médicaux qu’il étu-

die, ce sont les anciens, Hippocrate, surtout qui influent le plus sur son esprit. S'il négligeait les périodes qui avaient précédé Locke et Condillac, il s’éprenait néanmoins pour les maîtres illustres de l’école de Montpellier. En même temps il suivait à l’Ecole les cours d’anatomie et d’hygiène. Plus tard soupçonnant tout cp.qu’on pourrait tirer un jour des faits, qu’avec un charlatanisme

merveilleux exploitait l’homme qui, sous le règne de Louis XVI, attira même les reines : Mesmer, l’inventeur du magnétisme animal, Cabanis passa contrat avec lui (1783) et devint passagèrement son élève.

De ses études médicales sortirent les éléments avec lesquels plus tard il composa les Révolutions de la médecine. Dans ses études sur le sensualisme, dans l’in fluence que Dubreuileut sur Cabanis, dans l’observation continuelle qu’il pratiquait sur lui-même, il faut chercher la source des Rapports du physique et du moral.

A Auteuil il était certes le plus savant des lettrés, le plus lettré et le plus philosophe des savants. Dans le salon de Mme Helvétius, plus tard à Meulan chez le marquis de Grouchy, bien des médecins fréquentaient. C’étaient parmi les plus assidus : Thouret, l’importateur en France de la méthode Jennérienne, professeur puis doyen de l’Ecole de médecine, Richerand à la fois chirurgien et physiologiste, dont les opinions changèrent quand son maître Cabanis fut mort, Boyer qui avait enfin vaincu la pauvreté, Pinel, tourné lui aussi vers la philosophie, plus réservé que la plupart de ses confrères sur les points d’idéologie et de métaphysique ; il y avait aussi Alibert le médecin de Saint 'Louis qui aida Cabanis

dans la publication de ses œuvres, Desgenettes, Antoine Petit, l’autre médecin de Mirabeau. Thomas Lacroisacle? Roussel, tous deux attachés à Mme Helvétius, dans les talents professionnels desquels Cabanis n’avait d’ailleurs qu’une confiance très modérée. Au début cette société avait aussi connu Vicq d’Azyr dont Cabanis devait prononcer l’éloge à l’Institut.

En 1795 déjà membre de la commission des hospices où il fit de nombreux rapports, réputé par son mémoire sur les hôpitaux, Cabanis fut nommé professeur d’hygiène aux écoles normales. En 1797 il prit à la Faculté de médecine réorganisée, la chaire de clinique de perfectionnement; il succédait à L alternent. L’année suivante il changeait d’enseignement et passait à la chaire d’histoire de la médecine et de médecine légale (1799) où l’avait précédé Jean Goulin. Il devait en être le dernier titulaire. Elle fut en effet supprimée après lui et ne devait être rétablie avec Daremberg que quarante ans plus tard, lors de la fondation de Champotran.

La clinique de perfectionnement instituée en Tan III, dans le couvent des Cordeliers, sous le nom d’hospice de l’école, administrée par l’école elle-même, complétait l’enseignement de la clinique interne. C’était quelque chose d’analogue à la chaire actuelle de médecine du Collège de France, avec la clinique en plus. On devait en effet y discuter sur les maladies rares, inconnues,

les essais thérapeutiques, les dernières théories (1).

1 . Il existe une chaire analogue en Allemagne, PaulTriaire, Réeatnier et ses contemporains

Cabanis ne professa jamais, mais il dut avoir 1 intention d’occuper la clinique de perfectionnement puisque nous possédons les deux discours qu il se proposait de prononcer à l’ouverture et à la fin de son cours ; il avait choisi comme sujet d étude Hippocrate. Il eût voulu, probablement, transformer la chaire en une soi te de chaire de méthodologie générale et montrer aux étudiants de quelle façon, à son sens, on pouvait appliquer 1 analyse philosophique à l’étude delà médecine. Il aurait exposé les vues que nous retrouvons dans les Révolutions et dans le degré de certitude de la médecine. Cette analyse et ces vues Cabanis les aurait fait ressortir des commentaires des œuvres d’Hippocrate analysées au cours.

D’ailleurs les intentions de créer cet enseignement éclatent nettement, dans le rapport qu’il fit aux Cinq- Cents, sur l’organisation de l’Ecole de médecine où il demanda la création de cette chaire de logique médicale.

Cabanis ne professant point, du fait de ses occupations politiques et surtout du fait de sa santé toujours chancelante, offrit plusieurs fois sa démission. Ses collègues et les pouvoirs publics la refusèrent toujours. Il consacra dès lors une partie de ses appointements à subventionner la bibliothèque de l’Ecole, à encourager les travaux anatomiques, et il payait sur ses deniers la réception au doctorat d’un élève indigent.

Il ne pratiqua jamais la médecine qu’à Auteuil chez les pauvres gens.

Nous devons une mention aux vues exposées par Cabanis clans les Observations sur les hôpitaux. Il demande un des premiers, à ce que ces établissements soient transportés ainsi que les cimetières hors des villes, « dans les lieux où les vents soufflent sans obstacle. » Il montre, contre ses contemporains, la supériorité de la division des bâtiments sur les grands hôpitaux. 11 proteste contre le régime qu’on faisait alors suivre aux malades, les purgeant à dates déterminées par les règlements ; il engage le chirurgien et le médecin à marcher la main dans la main ; il demande la suppression de ces lits barbares où 4, 5 et même 6 malades se contagionnaient à loisir. Il voudrait que les portes des hôpitaux soient ouvertes aux élèves en médecine à l’instar de ce qui se passait à Edimbourg et à Vienne. Il faudrait aussi avoir de bons journaux d’hôpitaux où seraient consignés les observations et le tableau rapide des maladies et du climat de l’année.

Au point de vue purement scientifique, Cabanis laisse fort peu de choses : une Note sur un genre particulier dy apoplexie , et les Observations sur les affections catarrhales et particulièrement sur les rhumes de cerveau et de poitrine , où il étudie surtout les conditions générales du développement des ces catarrhes. Cet ouvrage, d’ailleurs, n’ajoutait à peu près rien aux connaissances du temps.

Nous signalerons aussi une annotation inédite au « Tableau du climat et du sol des Etats-Unis » de Volney, où Cabanis écrit à propos des fièvres paludéennes cette phrase curieuse entre autres appréciations d’ordre' météorologique ou physique :

« Il est prouvé aujourd’hui que la cause directe de ces fièvres (toutes caractérisées par des accès plus ou moins violents et dont les retours sont plus ou moins fréquents est le gaz hydrogène carboné, lequel se dégage en grande abondance de tous les lieux humides où des matières végétales et animales et surtout des insectes, entrent conjointement en putréfaction.

« Il est prouvé aussi que le gaz agit directement sur le système nerveux à la manière de plusieurs poisons. Il en est de même de toutes les fièvres éminemment malignes, « la fièvre jaune étant une maladie produite par un miasme animal est sans doute contagieuse, mais il est vraisemblable qu’il en est d’elle comme de la peste et qu’il faut être placé très près du foyer pour éprouver son action ».

Nous rappellerons enfin que Cabanis écrivit un Traité de physiologie, perdu pour nous, qui ne s’édita point parce qu’à la même époque Richerand fit paraître un traité analogue.

Cabanis a été surtout en dehors, d’un physiologiste, un historien de la Médecine et un commentateur de ses principes généraux. Dans le Degré de certitude de la de Médecine il combat le scepticisme médical, à travers les âges, et donne déjà des indications sur l’application de 1 analyse à la médecine que nous retrouvons quel-

ques années plus tard dans les Révolutions de la Médecine, (1804) Cet ouvrage, discours, plus orné que solide, d’après Daremberg, parut à peu près à l’époque où Malion et Sue, bibliothécaires de l’Ecole, publiaient, tous deux avec les mêmes défauts, l’un U Histoire de la Médecine clinique, l’autre différents opuscules historiques.

Cabanis développe dans l’introduction de cet ouvrage différentes questions reprises plus tard dans les Rapports. Un point est à noter, c’est celui qui, inspiré évidemment du souvenir de Condorcet, nous montre la médecine et l’hygiène, changeant les conditions de la vie physique et de la vie morale et contribuant à rendre la race meilleure. C’est la doctrine de la perfectibilité de l’homme que l’on rencontre à chaque pas dans l’œuvre de Cabanis (1). Dans les premiers chapitres nous assistons à la naissance de la médecine née des poètes et des prêtres, à sa séparation par Hippocrate des autres sciences, à des aperçus sur la médecine arabe, et sur la médecine italienne, enfin à un éloge de Stahl qui changea la face de* la chimie, à un éloge de Van Helmont le premier qui ait fait connaître le système des fore s épigastriques et transformé le diaphragme en centre principal dans l’économie du corps vivant, à un éloge de Sydenham, l’ami de Locke qui, ramenant la pratique à l’expérience, opéra une véritable révolution médicale. L’ouvrage se termine par une vue générale sur la nécessité de réformer la médecine en s’appuyant sur le raison-

Page 1