‹ Quelques notes sur un médecin philosophe de la Faculté de Paris. P.J.G. CabanisChapitre 19 sur 22 · Voir Décade philosophique, 20 germinal an Vil · texte numérisé non relu

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nement philosophique, c’est-à-dire, l’analyse qui peutêtre de décomposition ou de récomposition. Au fond c’est le même système que nous avons vu appliqué à l’esthétique dans la lettre à Thurot sur les poèmes d’Homère.

Les Révolutions de la médecine sont intéressantes en ce qu’elles nous permettent de classer Cabanis dans la lutte des théories médicales de la fin du siècle dernier. Daremberg nous dit :

« Au xviip siècle l’Europe médicale en effet est partagée entre le mécanisme ouïe solldisme et l’animisme. Çà et là apparaissent quelques disciples de Sydenham, je veux dire des observateurs désintéressés de la nature. Les philosophes médecins du xvme siècle ont eu même fort mauvaise réputation et participent grandement au discrédit de leur époque. » On recherchait en dehors des grands problèmes de pure métaphysique, les intermédiaires entre la matière et l’esprit. Stahl créa l’âme corporelle, Hoffmann, le solide vivant, Van Helmont répartit l’âme en divers centres ou archées, Bordeu montra que la fédération d’organes est la vie elle-même et Barthez ramena tout à Limité avec le principe vital. Cabanis dans les Révolutions, quelque admiration qu’il professe pour Stahl, ne se range pas parmi les animistes. Pour lui, depuis que Bordeu, Lamarre, Barthez ont formé des opinions de Stahl une doctrine nouvelle, depuis surtout Hobbes, Locke, Bonnet et Condillac, la vie semblait résulter de la sensibilité propre à hêtre. Cette sensibilité répartie dans tous les organes, avait néanmoins des foyers de concentration, et à ce point de vue, si l’on se reporte au chapitre VI,

des Rapports du physique et du moral qui traite de l’influence des maladies, on peut voir qu’entre ces foyers de sensibilité, et les archées de Van Helmont, les différences ne sont pas très sensibles. Cabanis est ailleursplus explicite. « Jesuis bien loin de vouloir conclure affirmativement de ces phénomènes l’existence d’un être particulier remplissant les fonctions de principe et communiquant aux corps les propriétés dont

leurs fonctions résultent. »

Cette sensibilité d’ailleurs, premier et dernier terme de la vie physique, comme de la vie morale d’un individu, il n’est pas possible de l’accorder avec la théorie animiste ; elle est propriété vitale de la matière, et c’est par conséquent la matière elle-même qui remplit dans l’individu les offices que Stahl attribuait à l’âme.

En définitive, la Lettre sur les causes premières vient encore à l’appui de notre thèse, Cabanis se classe parmi les vitalistes à fédération d’organes, mais nous croyons qu’il appartient bien plus encore à l’école de Condillac et de Locke qu’à n’importe quelle école de théorie médicale. D’ailleurs, d’esprit plus positif que les chefs de Montpellier, seul médecin philosophe qu’ait produit la Faculté de Paris, il avait sur le sens du mot philosophie

une conception particulière à l’Ecole sensualiste. Il voulait porter la philosophie dans la médecine, et tout comme Hippocrate il entendait par philosophie non pas les éternels problèmes qui se posent toujours aux yeux des philosophes rêveurs, mais une méthode sûre, logique et sévère, délivrée des faux systèmes, basée sur l’analyse, l’expérience et la raison. Ainsi à propre-

ment parler Cabanis n’est pas un médecin philosophe. « Ceux-ci sont morts, et ce n’est pas grand dommage » ditM. Brissaud dans sa magistrale leçon d’ouverture du Cours <T histoire delà médecine. Le mot eût été faux, à notre avis, si tous les médecins philosophes l’avaient été à la façon de Cabanis.

Fidèle à cette conception, la réforme des institutions et des méthodes médicales préoccupèrent toujours l’auteur des Révolutions et du Degré de certitude de la Médecine.

Il demanda la création d’une chaire d’enseignement supérieur de la clinique interne, d’une chaire d’anatomie pathologique, qui ne devait être établie que quarante ans plus tard par le legs de Dupuytren, d une chaire de clinique d accouchements, d’une autre enfin de pharmacologie. Il était partisan de l’interdiction absolue des remèdes secrets.

Cabanis fut surtout un médecin dans le sens étroit que les chirurgiens accordentà ce mot. Il ne croyait pas aux résultats que 1 examen des organes et de leurs rapports fondée sur l’anatomie pouvait fournir. Il croyait bien plus à l’étude attentive de la marche de la maladie, de ses principaux symptômes, de son début, et aux effets du traitement dans 1 appréciation de sa gravité et de sa nature.

^ Fes theones anatomiques, écrit— il, sont souvent îllusones, et la méthode qui consiste à interroger les appai ences des organes après la mort, apparences qui peuvent dépendre de causes si variées, a toujours été

depuis qu’on veut fonder la pratique sur la dissection, la source de beaucoup de fautes et de malheurs ».

Il est mieux inspiré lorsqu’il trace les règles de l’analyse d’une maladie dans le Degré de certitude de la médecine : « L’analyse historique d’une maladie doit être faite avec la plus grande exactitude ; on ne saurait assez s’y dépouiller de toute prévention, de toute vue conjecturale. Il faut voir ce qui est, non ce qu’on imagine. En reproduisant le tableau de la maladie il faut peindre ce qu’on a vu sans mêler au récit aucune présomption ».

D’ailleurs l’histoire de la maladie doit être courte, il y a en effet bien peu de signes pathognomoniques. La rareté de ces signes est aussi grande que la rareté des remèdes propres à chaque affection. Cabanis admet la méthode symptomatique : « Elle est l’ouvrage, ditil, de la nature elle'même, elle n’a rien de l’arbitraire des méthodes factices, elle simplifie l’observation des maladies, leur histoire et leur traitement, sans dispenser il est vrai, d’étudier le génie propre de celles qui en ont véritablement un. »

On a pu voir par les lignes précédentes dans quelles conditions d’esprit, avec quelles vues philosophiques et médicales, Cabanis avait pu arrêter en lui l’idée des Rapports da physique et du moral.

Nous allons examiner rapidement ces Rapports qui ont fait, en vérité, la plus grande partie de sa renommée.

Lab.

Pour Cabanis, le moral est lonction du physique ; son livre n’est qu’une justification de cette théorie. Ce qui détermine l’acte moral d’un individu, la pensée, la mémoire, l’imagination, c’est l’exercice de la sensibilité. Nous ne pouvons soupçonner son essence, mais il n’est pas impossible qu’on puisse découvrir un joui la liaison que la sensibilité peut avoir avec certaines pio priétés bien reconnues de la nature. Nous savons que son siège se trouve surtout dans le système nerveux, qu’elle est le système nerveux lui-même, et que l’acte moral, par conséquent, loin de dépendre d’un principe immatériel que les uns ont localise a la glande pmeale, comme Descartes, d’autres aux corps stiiés comme Vieussens, d’autres dans le corps calleux comme La Peyronie ou Lancisi, d’autres dans la moelle allongée comme Lorry, est la résultante compliquée de ce système nerveux mis en action. Le point de départ de cette mise en action, c’est dans la sensation qu il faut le chercher. Analysons la façon dont se comportent les impressions. Elles sont reçues par les extrémités sentantes des nerfs, elles viennent soit des objets extéiieurs et sont alors presque toujours conscientes, soit des organes internes et sont alors normalement inconscientes. Déjà Cabanis, dans la Note sur le suppliée de la guillotine , dont il demandait la suppression, combattant les idées de Sœmmering, d’OElsner et de Sue et soute¬

nant que le moi n’existe que dans la vie générale et que, par conséquent, les guillotinés ne percevaient ni douleur ni souffrances, avait fait entrevoir quelques points des théories qu'il soutient dans les Rapports, panicu-

fièrement en ce qui touche les sensations viscérales.

Cabanis n’a pas vu que le nombre des impressions inconscientes, même venues des objets extérieurs, était de beaucoup plus élevé que le nombre des impressions dont nous nous rendons compte ; il n’a pas vu d’autre part que l’on pouvait établir dans la conscience de l’impression une infinité de degrés. Mais il a fort bien décrit et ce n’est pas là son moindre titre de gloire, les sensations nées des organes internes, l’influence de ceux-ci sur l’ensemble du système nerveux de l’individu, influence qui joue aujourd’hui un si grand rôle dans notre pathologie nerveuse et mentale. Il nous cite des faits : Dans certaines dispositions des organes du bas-ventre, on est plus ou moins apte à sentir et à penser, la sensibilité extrême des organes génitaux amène souvent à la folie. Les états de délabrement des viscères, estomac, foie, amènent au délire triste. Cabanis croit même que les songes, les rêveries qui suivent les abus de boissons ou de narcotiques, dépendent de l’action de ces boissons et de ces narcotiques sur les viscères. C’est dans des impressions de même ordre, qu’il faut chercher la cause de ce sentiment vague d’amour, qu’éprouvent à l’approche de la puberté les jeunes gens, encore ignorants de leurs fonctions sexuelles ; c’est encore dans les impressions intérieures, directes ou sympathiques, qui s’exécutent durant la grossesse, qu’il faut voir la cause des penchants des désirs de l’enfant qui vient de naître. L’impression interne mais c’est l’instinct lui-même.

Il y a là toute une distinction entre le système ner-

veux central et le système ganglionnaire, distinction que l’on a souvent attribuée à Bichat mais qui en réalité appartient à Bordeu (1). A coup sûr Cabanis s’est inspiré de ce dernier, mais le premier il a appliqué les sensations internes avec raison à la formation physiologique ou pathologique des sentiments et de la pensée. On pourrait d’autre part rapprocher les lignes de Cabanis sur les sensations viscérales, de la théorie des passions exposées en 1800 par Bichat dans ses Recherches sur la vie el la mort , et ce rapprochement montrerait que Bichat à son tour s’est fortement imprégné de la doctrine de Cabanis. *

Cabanis continue : Il y a, évidemment, des états moraux qui sont fonction des impressions extérieures et d’autres états moraux qui sont fonction des impressions nées des organes internes. On arrivera à les classer mais ce n’est pas à la philosophie qu’est dévolu ce soin. La médecine et la physiologie peuvent seules y parvenir.

Telle est l’origine des impressions ; il faut maintenant qu’elles rejoignent les centres : c’est par l’entremise des nerfs.

« Les gros troncs nerveux contiennent sous une enveloppe commune, des troncs plus petits, qui à leur tour, contiennent de nouvelles divisions, et ainsi de suite, sans qu’on ait jamais pu trouver un nerf, quelque fin qu’il parût à l’œil, dont l’enveloppe n’en renfermât encore un grand nombre de plus petits, lous ces nerfs

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