Jules Soury. Les fonctions du système nerveux
idées qui se forment alors dans le cerveau, et pendant la veille à l’état le plus naturel, on voit des souvenirs lointains, retracés par l’imagination, produire dans certains organes particuliers, des mouvements circonscrits dont la cause agit sans doute exclusivement sur des points du système cérébral avec lesquels ces organes correspondent ».
Cette théorie générale de la formation des sentiments el de la pensée établie, Cabanis nous montre successivement Fin (1 ùen ce que l’âge, les sexes, les tempéraments, les maladies, le régime, les climats peuvent avoir sur cette formation.
Les âges n’agissent pas ordinairement d’une façon directe sur le système nerveux, mais bien sur les organes et les tissus, siège d’origine des impressions. Ces organes et ces tissus sont d’autant plus sensibles que les humeurs l’emportent sur les solides. Dans la vieillesse où sont décomposées les humeurs, où les solides constituent la majeure partie du corps humain, les impressions sont lentes, difficuitueuses; ainsi le vieillard pense péniblement et ce qui revient à son esprit, ce sont les impressions de sa jeunesse parce que celles-ci vivement reçues autrefois, à l’époque où les organes étaient en pleine sensibilité, se sont identifiées avec l’organisation elle-même.
Quelquefois pourtant les âges agissent directement sur le système nerveux ; chez les enfants par exemple,
le cerveau est proportionnellement très gros, plus tard il se réduit, mais alors son action se modifie, devient plus ferme.
C’est dans l’hérédité, dans le chimisme ignoré de ce système nerveux qu’il faut rechercher la cause de <ÿs modifications.
De même pour les sexes : les différences morales tiennent de la différence physique des organes et des humeurs. Le système génital, parce que glandulaire, a une action très réelle sur le système cérébral.
Les périodes menstruelles déterminent chez la femme une exaltation de la sensibilité, partant quelquefois une véritable affection. A l’époque de la ménopause il y a souvent un ralentissement intellectuel très marqué. La mutilation, la castration à l’àge viril amènent l’affaiblissement mental.
A plusieurs reprises, Cabanis signale le rôle important que joue chez les femmes surtout, le système génital dans la production de la folie. Cette idée ne lui appartient d’ailleurs pas en propre.
Hippocrate affirmait que l’utérus est le point de départ de mille maux. Van Helmont exagérant à l’extrême, fait provenir la folie des émanations de l’utérus. Cabanis croit l’utérus capable par lui-même d’être le siège de la mélancolie, par exemple, mais il n’ignore pas les sympathies qui existent- entre le cerveau et les troubles fonctionnels du système génital.
La manière de sentir tient encore aux tempéraments. A ceux que l’on admettait à l’époque, Cabanis ajoute le tempérament nerveux qui a ses caractéristiques propres :
puisque le système nerveux c’est l’organe producteur du phosphore peut-être un réservoir d’électricité ; il se subdivise en deux: le tempérament nerveux sensitif et le tempérament nerveux moteur. Le meilleur des tempéraments, le plus favorable à la formation régulière de la pensée, l’idéal, serait un équilibre entre tous les tempéraments. D’ailleurs ceux-ci se modifient par l’habitude ; il y en a qui sont acquis, selon les climats, l’àge et surtout suivant le régime qui dépend lui-même de l’habitude. Ici Cabanis reprend sa doctrine de la perfectibilité : on pourrait, aidant ou suscitant l’habitude, parfaire le physique de l’homme, le moral, aussi par conséquent. Si l’on n’obtient pas de résultats appréciables sur l’individu lui-même, sur les enfants on observera des améliorations.
Les maladies peuvent aussi modifier le moral, surtout celles qui s’attaquent au système nerveux ; l’influence des maladies sur le moral n’est-cê pas, en effet, l’histoire propre des maladies du système nerveux.
Nous assistons alors à une revue générale des grands symptômes de pathologie nerveuse et mentale; pour les reprendre au point de vue de la science actuelle vingt volumes ne suffiraient pas. Notons cependant une conception de Cabanis sur le système nerveux, « un degré de lassitude du système nerveux porte au sommeil, dit-il, un degré plus considérable de faiblesse : l’empêche, par la facilité avec laquelle il accepte l’impression et devient excitable ; » c’est en somme la théorie de l’insomnie des neurasthéniques, de la faiblesse irritable des Anglais.
Chacune des maladies présente une période de préparation d’exacerbération et de terminaison. A chacune de ces périodes correspond un état intellectuel et des phénomènes moraux différents.
Par régime Cabanis entend l’ensemble des habitudes physiques nécessaires ou volontaires ; il examine tour à tour l’influence de l’air, humide ou sec, du froid, de la chaleur, des aliments, des narcotiques et des stupéfiants ; antialcoolique il nous montre l’abus de l’alcool amenant à la férocité et à la stupidité.
Quoi d’étonnant enfin, à ce que les climats modifient notre état intellectuel et moral puisque ce sont eux qui donnent naissance aux différenciations qui transmises de générations en générations forment les races, puisqu’ils suscitent des êtres si variés dans l’échelle zoologique, puisqu’enfin leurs différences font probablement les différences des langues; les climats développent des facultés particulières qui vont d’année en année s’affinissant chez un même individu ou chez ses descendants. Ils créent des habitudes et à tous ces titres ont une place marquée dans la production de la pensée et des caractéristiques morales de l’être humain.
Les derniers mémoires des Rapports da physique et du moral de V homme sont bien plus une sorte de système de l’Univers et de la création, qu’une thèse physiologique. On y voit à chaque pas Cabanis précurseur de Lamark et de Darwin montrant les modifications que le climat, les ^aliments, l’organisation apportent aux différentes races, dont certaines ont même disparu. Le globe a une antiquité prodigieuse. Il y a proba-
Lab.
blement plus d’analogie qu’on ne croit vulgairement entre la première production des grands animaux et celle des animalcules microscopiques. Bien des minéraux se rapprochent des végétaux, bien des végétaux se rapprochent des animaux. Entre elles peuvent se comparer la sensibilité animale, 1 affinité chimique, l’attraction physique des corps, et Cabanis revient à son point de départ :
Qu’est-ce au fond, que cette sensibilité, cette affinité, cette attraction? La question se confond avec la question des causes premières, mais l’agent invisible qui parcourt le système nerveux, produit les impressions et les impulsions, il est vraisemblable que c’est l’électricité magnétique ; on a vu le siège, les modalités de cette sensibilité, elle est l’état essentiel de l’individu. L’habitude, la répétition des sensations rendent nécessaire le besoin de sentir qui se confond avec 1 instinct de la conservation.
On le voit, c’est surtout la psychologie physiologique qui est redevable à Cabanis ; le premier il a dégagé la théorie de la formation de la pensée ; des idées de trop haute philosophie qui P étouffaient depuis sa naissance, le premier avec Cullen il a attribué au système nerveux un rôle exclusivement physiologique, supprimant de sa fonction tout ce qui appartenait à la théologie, à la métaphysique ou à la chimiatrie,et a ce point de vue, a ne pr endre bien entendu que les Rapports en eux-mêmes, Cabanis est certainement un précurseur d’Auguste Comte.
Nous aurions pu, si nous avions la faculté d’élargir à notre gré le cadre de ces quelques notes, présenter un Cabanis prédécesseur de Lamark et de Darwin. Nous avons préféré donner un rapide aperçu de sa doctrine, montrer comment par la refonte des documents accumulés dans les travaux des générations précédentes, par les problèmes posés, Cabanis a créé une science nouvelle : La psychologie physiologique, apportant dans cette science, des notions d’embryologie de pathologie, d’ethnographie, reprises et développées plus tard à l’étranger et en France, d’abord par des théoriciens de la philosophie, qui impuissants, cédèrent le pas, comme il l’avait prédit, à des hommes plus scientifiques; et aujourd’hui, après M. Ribot, avec l’école de la Salpêtrière, où M. Pierre Janet prend-il les éléments de ses ouvrages sur les états psychiques normaux et pathologiques ? Où M. Dumas enseigne-t-il la psychologie? Dans les asiles d’aliénés, dans nos hôpitaux, dans nos laboratoires. C’est qu’en effet le xixe siècle est à notre sens, surtout dans sa seconde moitié, la démonstration définitive de la doctrine de Cabanis : Le moral n’est que le physique considéré sous un autre point de vue.
Depuis cinquante ans l’histoire de l’homme a été fouillée, pénétrée même dans certaines parties assez intimement. A côté des travaux sur l’origine, l’évolution et l’organisation des êtres, la recherche des causes, des formes, du mode d’action, de la nature même de la pensée et des sentiments a sa place marquée dans la science contemporaine. Passionnante par ses connexions et sa complexité, par ses résultats sociaux, souven périlleuse,
par la difficulté de diffusion des idées qu’elle suggère, par son application même, parce qu’enfîn, monopole d’un nombre restreint de curieux ou de savants, elle s’attaque quelquefois à des institutions, consolidées par un long usage (et l’on sait que les savants sont mal organisés pour la lutte), cette recherche, devenue expérimentale, prenant des matériaux dans toutes les séries des connaissances humaines, a établi d’irrévocable façon la thèse de Cabanis : Le moral c’est le système nerveux lui-même.
La science psychologique contemporaine, la médecine mentale n’existent que par ce système nerveux : il suffirait de citer les travaux sur l’attention, l’hérédité, les dégénérescences, la volonté, la personnalité, sur les lois normales ou morbides de l’association des idées; il suffirait de rappeler que ce sont les physiologistes et surtout les cliniciens qui ont fourni les éléments deces travaux: Gall et Broussais par leurs erreurs, britsch, Hitzig, Broca, Morel, Lasègue, Pitres, Charcot et tant d’autres par leurs découvertes Les psyc hoîogues d’au trefois sont devenus des cliniciens et des anthropologistes.
La voie est tracée, certains vont très loin. Pionniers d’idées hardies, ils s’expliquent par la médecine et la physiologie des faits à peine soupçonnés leur appartenir. M. Maurice de Fleury, dans son livre si remarquablement écrit : Introduction à la médecine de V esprit, ne prétend-il pas guérir certaines formes d’amour ou de jalousie ou de paresse auxquelles jusque-là on n’avait pas accordé un caractère exclusivement maladif? Est-
ce qu’à côté des délires progressifs, systématisés ou aigus et liés à des troubles organiques persistants, des aliénistes ne soupçonnent pas des états anormaux, passagers, durant quelques minutes, quelques heures ou quelques secondes? Entre l’enthousiasme d’une heure, au théâtre ou au Forum, et l’excitation maniaque durant quelques semaines il y a plus d’un point de comparaison.
Dans un autre ordre d’idées ne pourrions-nous pas signaler lés études de M. Toulouse essayant de fixer les conditions physiques du développement du talent et du génie. Ce sont des essais, mais ils démontrent l’évolution.
A mesure en effet, que l’on s’avance en civilisation, nous voyons le champ de la philosophie se restreindre, le champ de la science s’élargir. Si donc aujourd’hui nous voulions interpréter le mot de Destutt deTracy, concernant Cabanis: «il a voulu porter la philosophie dans la
médecine », nous dirions qu’il prit à la philosophie ce qui, en toute vérité, appartenait à la médecine ; et le devoir des générations actuelles, soucieuses de rendre justice à un esprit clairvoyant, à une intelligence lumineuse, est de saluer en Cabanis un des hommes qui ont le plus contribué à augmenter le patrimoine commun de culture et de raison.
Vu : le Doyen de la Faculté
DEBOVE
Vu : le président de la thèse
DÉJERINE
Vu et permis d’imprimer :
Le vice-recteur de l’Académie de Par»?