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formes nécessaires comme des atteintes périlleuses portées aux affaires, au crédit public; d'exploiter sa conscience même pour lui ôter le courage d'accomplir le bien? Donc, opérer la revision avant l'oeuvre de réforme morale, c'est agir au rebours de ce que l'expérience conseille. Car si les pouvoirs collectifs et anonymes sont jamais utiles, c'est pour les rudes besognes qui lasseraient les pouvoirs personnels, c'est pour la lutte contre les intérêts tenaces et armés, c'est pour la destruction des grands abus. Et puisque nous avons le gouvernement qui convient mieux à la tâche présente, ne le sacrifions pas, mais servons-nous-en.
Enfin, messieurs, les élections devront-elles être socialistes?
Je n'ai pas dessein, vous le comprenez, d'examiner ici la question sociale ; me tenant à l'œuvre urgente que j'ai indiquée, je demande si le socialisme apporterait à cette œuvre un secours ou un obstacle?
Le socialisme est entré dans ce qu'on pourrait appeler la phase opportuniste. Ses adeptes ont compris que s'ils tentaient de détruire d'un seul coup la propriété individuelle, ils se briseraient contre l'attachement du cultivateur, du marchand, de la masse des Français à cette pro-
priété. Ils ne poursuivent donc qu'une réforme partielle, onéreuse surtout à ce qu'ils nomment la minorité capitaliste. Ils se contenteraient d'obtenir la nationalisation des chemins de fer, des canaux, des mines, de la Banque de France, comme entrée de jeu.
Voilà la réforme qu'ils prétendent justifier par les corruptions du Panama.
N'est-il pas évident que ce remède est Taccroissement du mal ? Quoi ! il a suffi, pour créer le mal, qu'une société privée détournât de leur objet des fonds destinés à son travail et les livrât aux parlementaires, et c'est aux parlementaires qu'on songerait à confier les établissements les plus puissants de crédit. Quoi! ce grand désordre est né d'un contact accidentel et restreint de la politique avec l'argent, et leur confusion deviendrait la règle générale et permanente. Quoi ! tandis que, pour transmettre cet argent des financiers aux législateurs, il a fallu, chez les hommes de bourse et chez les hommes de parlement, une double et formelle prévarication, la tâche même des députés et des ministres sera de gérer seuls la plus énorme richesse qui ait jamais été mise en bloc. Quelles facilités, quelles tentations pour la vénalité et les détournements !
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Il n'y aura plus de péril, disent les socialistes, quand le socialisme parviendra au pouvoir, car il y ramènera la morale. Messieurs, je ne nie l'honnêteté de personne, et c'est pourquoi je ne veux tenter celle de personne. Aucun parti n'a le privilège de ne compter que d'honnêtes gens, et à toute époque ce fut pour certains une industrie de se faire des rentes avec des déclamations contre la propriété. Admettons que nul détenteur de cette immense richesse ne songe à en tirer profit pour lui-même, sera-t-il aussi indifférent à l'avantage de son parti? Supposez le socialisme à l'essai, les partisans de l'ancienne propriété unissant leurs efforts désespérés pour arracher la France à ce qu'ils estiment la ruine, les élections proches et les novateurs sentant sous leurs pieds se creuser ce vide dans lequel s'engloutissent les sophismes. Et ces hommes qui ont entre leurs mains le nerf de la guerre, le moyen de gagner la presse, de soutenir les candidats dévoués à leur cause, à l'heure où il s'agit d'êtreou de n'être plus, respecteront avec scrupule les ressources dont l'administration leur appartient !
Quand des ministres qui croyaient à la propriété privée n'ont pas hésité à accepter, dans-
un intérêt politique, ce qu'ils savaient appartenir à autrui, des ministres socialistes hésiteraient à employer pour la défense de leur doctrine, c'est-à-dire dans lintérèt de tous, des capitaux qu'ils déclarent appartenir à tous ! Et si des ministres bourgeois se sont vantés d'avoir sacrifié les scrupules du tien et du mien au salut, non de la République, mais d'un parti, d'une coterie, d'une secte, les défenseurs de l'évangile socialiste hésiteraient, pour supprimer l'iniquité sociale et amener le bonheur des hommes, à ouvrir les caisses dont ils auront les clefs et qui seront devenues choses d'Etat !
Oui, le scandale du Panama nous a permis de voir un aspect nouveau du péril socialiste. Comme la tentative la plus modérée de socialisme mettrait dans la main de ses adeptes une immense part de la richesse publique, elle leur permettrait une corruption dont l'égale ne s'est pas vue depuisle jour oii les Césars employaient les dépouilles du monde à acheter les voix des Romains.
Aussi, Messieurs, à chacun des partis qui se disputent nos suffrages, nous donnons une réponse différente. Nous disons à la monarchie : « Trop tard », à la révision : « Trop tôt » ; au socialisme : « Jamais ».
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Mais à touSj nous avons à opposer un dernier «t commun argument. Tous tendent à substituer à une question née des circonstances mêmes et faite pour réunir tous les bons citoyens, des questions faites pour diviser les esprits.
A cette heure, un personnel politique a perdu l'autorité morale par sa tolérance pour des théories et des pratiques corruptrices. Une aspiration puissante vers une régénération des mœurs monte des profondeurs du pays et prépare à la place des hommes usés, l'avènement d'hommes intacts. Ne mêlons à la grandeur de ce dessein aucune autre pensée, tout le reste peut attendre, la restauration des mœurs publiques ne doit pas attendre. Tout le reste enfin offre à la politique de concentration les prétextes dont elle a besoin. Qu'on soulève la question sociale, monarchique ou révisionniste, on se déclare contre les institutions qui ont possession d'état. On fournit, par suite, à la majorité parlementaire •qui cherche avec angoisse sa plate-forme électorale, le moyen de dire qu'elle seule défend la République.
Le moyen a déjà réussi. Le boulangisme était une coalition de monarchistes, de révisionnistes et de socialistes. La Chambre d'alors, si impopulaire qu'elle fût, a pu se présenter au
pays comme le rempart de l'ordre établi, elle a fait appel à l'instinct de conservation, elle a vaincu. Si la faute de 1889 se recommence et s'aggrave, si monarchistes, révisionnistes et socialistes recommencent, sans môme, cette fois^ trouver une apparence d'unité dans un chef commun, la faute se paiera. A ceux qu'effraie la candidature perpétuelle de la monarchie, à ceux qui ne veulent pas d'instabilité constitutionnelle, à ceux qui ont peur pour la propriété, la concentration se présentera une fois encore comme la garantie vivante de l'ordre, desbiens^ des institutions. Et une fois de plus, peut-être, étayant sa force en ruine contre la République qu'il paraîtra soutenir, un personnel usé et suspect se fera respectable par les intérêts auxquels il sera lié et obtiendra les voix de ceux qui ne l'estiment pas.
Voilà, Messieurs, le péril et l'humiliation qu'il faut épargner à notre pays et à nousmêmes. Le parti, qui depuis seize ans, tient le pouvoir et le sent échapper, n'espère plus qu'en nos fautes; ces fautes, ne les commettons pas.
Gardons le droit de répondre à ceux dont l'unique ressource sera de cacher leur passé dans le drapeau de la République : « Non, vous
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ne défendez ni la République, ni la Constitution, ni la propriété, car ces grands intérêts ne sont pas en question. Tout débat qui vous fournirait le prétexte de protéger les institutions est écarté par nous. Vous ne défendez que votre système de gouvernement, vos mœurs financières, vos places. Dans la République nul n'est menacé que vous. Nous ne voulons changer que vous. Et, dans ce conflit, c'est nous qui défendrons la République, car c'est la délivrer et l'affermir que de la remettre à des républicains intacts «t respectés ».
A la veille du combat, faisons comme fit il y a deux siècles un grand homme de mer. La Hollande, aux prises avec l'Angleterre, était déchirée par ses factions politiques, par les rivalités de ses chefs militaires : tandis qu'elle discutait sur le meilleur plan à suivre, ses côtes étaient insultées, ses convois enlevés, et la nation atteinte à la fois dans sa richesse et dans son honneur.
A ce moment le soin de réparer ces maux fut confié à l'amiral Tromp. Lui ne tint pas de nombreux conseils de guerre et ne rédigea pas de longues proclamations. Voulant indiquer, sous la forme la plus simple et intelligible à tous, le devoir, en face de la mer couverte de voiles
anglaises, il fit attacher, au grand mât de son navire, un balai. La Hollande comprit, toutes les factions se turent, et le balai fit si bien son office, qu'en quelques semaines la mer fut nettoyée des flottes ennemies, et celles-ci réduites à chercher refuge dans la Tamise.
Messieurs, le jour du vote, songez au balai de Tromp.
Le devoir public de la jeunesse contemporaine (i)
Dois-je parler de la jeunesse, quand la jeunesse parle si bien elle-même ? Les sages et fortes pensées que vous venez d'applaudir ont plus d'autorité encore pour avoir été dites en votre nom. Vous n'êtes pas, en effet, un auditoire que la bienveillance ou la curiosité assemble pour une heure sans lendemain ; vous êtes une réunion d'hommes résolus à mettre un effort persévérant au service d'idées communes, à créer un centre d'action pour ceux qui ont l'avantage, inappréciable à l'heure présente, de n'avoir pas de passé, et votre
(1) Discours prononcé à Paris, le 28 janvier 1893, dans la salie de la Société de Géographie. Un groupe de jeunes hommes, journalistes, avocats, professeurs, écrivains, que le goût des affaires générales et l'opposition à la politique du gouvernement avait réunis, avait décidé d'entreprendre une propagande, par une réunion oii M. Charles Benoist exposa leur programme.
concours ici est le premier acte d'une vie collective à laquelle vous voulez bien m'associer.
Le moment où les cheveux blanchissent est celui où il est le plus flatteur de compter parmi les jeunes. Néanmoins, si votre effort n'avait qu'ajouté un groupe de plus aux groupes qui déjà encombrent la politique, je vous aurais prié d'agréer l'excuse trop légitime de mon âge. Je suis venu, au contraire, et je salue votre entreprise parce que vous êtes autre chose qu'un parti qui se forme : vous «tes une génération qui se lève.
Tandis que les pères gouvernent, les fils grandissent et, devenus majeurs, aspirent à prendre à leur tour possession de leur temps. D'intervalle en intervalle, une génération nouvelle remplace l'ancienne par la seule force de la vie qui afflue dans une et se retire de l'autre. Depuis le commencement du siècle, tous les quinze ou vingt ans, se renouvelle cette victoire de la jeunesse, et la sève montante a été assez forte pour faire éclater tour à tour les cercles rigides, couronnes et constitutions, où la sagesse du passé prétendait emprisonner l'avenir. La génération qui représente aujourd'hui la France, aux affaires depuis plus de vingt-deux ans, a dépassé la limite ordinaire
de l'existence politique ; elle est usée ; les institutions qu'elle a établies n'offrent aucun obstacle à ce passage du pouvoir entre les mains de successeurs que tout le monde sent inévitables et prochains.
Et pourtant cet avènement ajoute une inquiétude aux inquiétudes présentes^ parce que les maîtres de demain sont encore dans l'ombre, que la jeunesse, faute de l'entente que vous voulez établir, reste mystérieuse pour elle-même, et la France demeure dans l'angoisse, entre des hommes trop connus et des hommes inconnus.
L'heure est donc venue où ceux qui vous connaissent doivent être vos témoins. Je voudrais, en disant ce que je sais de vous, opposer à ces craintes mes fermes espérances, non pas formuler votre programme — les programmes obligent si peu ! — mais dire votre état d'âme, car on change moins aisément de nature que de promesse. Je voudrais montrer en quoi vous continuerez vos devanciers, en. quoi vous différez d'eux, enfin ce que vous apportez de nouveau, car une génération nouvelle est un jeune souverain et doit au monde un don de joyeux avènement.
Ceux qui vous ont précédés, Messieurs,
étaient venus en une ère de discorde ; ils ont employé et usé leurs forces dans la guerre entre la République et la Monarchie. Ce fut la fortune du parti républicain — et ce demeurera son titre dans l'histoire — d'avoir discerné, soutenu, établi le régime le plus conforme aux qualités et aux défauts de notre démocratie, le seul légitime, puisqu'il était le seul possible. La République fondée, ses défenseurs en devinrent les chefs ; mais alors apparut que les qualités nécessaires pour conquérir le pouvoir ne sont pas toujours les meilleures pour l'exercer. Dans ses longues luttes, le parti républicain avait pris les mœurs d'une armée en campagne, la solidarité envers tous les compagnons du drapeau, la défiance et l'animosité contre l'ennemi, la crainte de n'avoir jamais assez vaincu. Ces habitudes étaient devenues pour lui une seconde nature et voilà pourquoi, parvenu à ce faîte oii il devait pacifier et pardonner, il continua à haïr et à combattre. Non seulement il occupa, comme cela était légitime, les pouvoirs politiques, assemblées, ministères, présidence, mais il prétendit se faire de toutes les fonctions, de tous les services publics à tous leurs degrés, depuis Paris jusqu'au fond des campagnes,
des places de sûreté. Il voulut que le premier devoir non seulement des préfets, mais de la magistrature, de l'Université, de toutes les administrations publiques fût de distinguer deux sortes de Français, les républicains et les autres, et d'assurer aux premiers la prééminence. Ainsi l'intérêt du parti l'empêcha de s'élever à l'intelligence du devoir national, et il se méprit sur le rôle même de l'Etat.
De ce mal sortent aussitôt tous les autres. C'est la proie immense des places livrée à l'avidité. C'est la délation avilissant à la fois ceux qui les demandent et ceux qui, voulant les garder, offrent des gages. C'est l'idée qu'une opinion est une candidature à un traitement et la fidélité politique une créance sur l'Etat. C'est, puisque les fonctions deviennent une récompense, l'impossibilité d'en réduire et la nécessité d'en accroître le nombre. C'est le recrutement de toutes remis aux juges suprêmes de l'esprit républicain, aux membres des Chambres, et la confusion des pouvoirs au profit du Parlement. C'est, par la difficulté de choisir dans un peuple de candidats, la tentation offerte à chaque parlementaire de tenir pour les meilleurs républicains ses amis, ses
proches, ses fils élevés à son exemple. C'est, pour ces fonctionnaires pourvus par le crédit d'un homme et exposés, s'il n'était pas réélu, à céder la place aux favoris de son successeur, l'intérêt que le pouvoir reste non seulement au môme parti, mais aux mêmes personnes. C'est entre toutes ces ambitions une complicité formée, et le parlementaire assurant aux ministres son vote à la condition que les ministres lui laissent la haute main sur les fonctionnaires dans sa circonscription électorale, qu'il transforme en fief et bourg pourri. Car voilà le terme : l'égoïsme de parti dégénère en égoisme de personne, et l'élu emploie la puissance de l'Etat à asservir les électeurs. Même haineux, même avide, môme corrompu, un parti peut servir une politique avec netteté, avec suite, avec vigueur, posséder du moins la qualité maîtresse de ceux qui commandent, l'autorité. Les républicains l'ont-ils? et comment l'auraient-ils ? L'armée qui a conquis la République était formée de deux éléments distincts et successifs. D'abord, les hommes de théorie, d'action ou de désordre qui, sous l'Empire, s'intitulaient les irréconciliables et suivaient Gambetta ; puis, après la chute de l'Empire, les modérés et les libéraux
que le bon sens et l'intérêt ont groupés sous l'influence de M. Thiers. L'un et l'autre avaient un système et un personnel de gouvernement: avec le premier une République radicale, avec le second une République conservatrice étaient prêtes.
Mais comment choisir entre ceux qui venaient de vaincre ensemble, pousser ainsi les mécontents vers la droite alors nombreuse, et mettre la République naissante à la merci d'adversaires vaincus la veille ? Tous ceux qui venaient de prendre la place n'étaient pas de trop pour l'occuper ; il fallait l'accord de tous pour soutenir le régime, et, pour assurer cet accord, partager entre tous le pouvoir.
Alors apparut cette conception nouvelle que le meilleur gouvernement était celui oii l'on pouvait accueillir les représentants des doctrines les plus contraires. Et la règle s'établit d'introduire dans chaque cabinet au moins autant de personnalités opposées qu'il entre de poissons d'espèces différentes dans un mets cher au Midi. Des bouillabaisses de ministres, voilà le plat que depuis seize années on sert à la France sous le nom de concentration.
Gomment de cette concentration, où tous les principes rivaux venaient se confondre, se
dissoudre, s'annuler, serait-il sorti un système, une direction ? La politique a été condamnée à fuir la netteté comme le pire péril ; au lieu de conduire la nation par une voie droite, vers un but visible, elle est demeurée immobile au carrefour de toutes les routes, comme une mendiante qui espère de toutes les mains.
Mais ce n'est pas ù dire qu'en refusant de servir ouvertement les idées conservatrices ou les idées révolutionnaires, elle ait maintenu entre elles l'équilibre. Par cela même qu'un gouvernement ne représente pas l'ordre, il favorise le désordre. Et c'est vers le désordre en effet qu'un poids frauduleux la fait pencher sans cesse.
Considérez le pays : l'immense masse des républicains est formée par des hommes d'ordre, les radicaux, les démagogues y sont une minorité. Considérez le gouvernement : les modérés ont dû, à leur tour, se soumettre ou se démettre, dépossédés de leur première égalité ; les situations dirigeantes dans les Chambres et dans les ministères sont demeurées sans partage à des hommes connus par l'audace de leurs programmes, élus par les populations les plus ardentes des grandes
villes, et qui, sous l'Empire, ont été « de mèche » avec la Révolution.
Ceux-là n'ont pas cessé de penser que, malgré la loi du nombre^ le parti à satisfaire était le parti avancé et cela parce qu'en temps ordinaire il se plaint et s'agite, tandis que les modérés supportent et restent fidèles, et parce qu'aux jours de péril, où les modérés restent chez eux, le parti avancé est prêt à descendre dans la rue pour y défendre son gouvernement. La démagogie est à leurs yeux la vieille garde de la République, la troupe sûre qu'il faut ménager en tout temps pour l'avoir compacte sous la main à l'heure décisive. Voilà comment les idées et les personnes d'un seul parti ont fait fortune sous l'apparente égalité de tous.
En vain, tous tenant la main au gouvernail, le navire semblait hors de route et, dans des mouvements désordonnés, affoler sa boussole ; <îelle-ci s'orientait toujours et, par une déclinaison magnétique dont je laisse aux physiciens à trouver la loi, marquait le Nord de plus en plus à gauche. Ainsi, non seulement le parti républicain n'a pas gouverné dans l'intérêt de tous les Français, mais dans le parti républicain lui-même la loi est faite par la minorité.
Un remède s'est offert à tous ces désordres, quand les conservateurs désespérant de la monarchie, se résignèrent à la République. C'était pour celle-ci l'occasion inespérée de vivre non par l'impuissance de ses ennemis, mais par consentement universel, d'élargir les cadres trop étroits de son parti et l'horizon de sa politique. De véritables hommes d'Etat auraient ouvert les portes, les hommes qui g^ouvernent les ont fermées. Ils en ont plus voulu aux conservateurs de proposer la paix que de continuer la guerre. Ils n'entendent rien céder de leurs haines ni de leurs places. L'épreuve, en mettant à nu leur double égoïsme, a prouvé qu'il était incurable, et que, pour avoir une politique nouvelle, il fallait avoir des hommes nouveaux.
Messieurs, ces hommes nouveaux se préparent en vous. Quand votre raison s'est éveillée, la République existait. Quelles que fussent les préférences de vos pères, elle a eu à vos yeux, accoutumés à elle dès l'enfance, la supériorité de ce qui est sur ce qui n'est plus. Vous avez compris quelles racines elle avait poussées dans le peuple, et combien les railleries et les machinations de salons étaient inefficaces contre une telle puissance. Enfin, vous lui êtes
a,ttachés parce que vous avez bu le poison, parce que la démocratie est dans vos veines, parce que cette forme de gouvernement ne blesse aucun de vos instincts, ne fait obstacle à aucun de vos espoirs. Fils d'hommes divisés, vous n'avez pas accepté l'héritage des discordes paternelles ; vous êtes une génération unie de sincères républicains.
Et cette différence entraînera des différences entre votre méthode de gouverner et la leur. Gomme vous vous sentez d'accord, vous n'avez pas de raisons de vous haïr. Comme vous savez la République en sûreté, vous ne croyez pas que l'unique devise soit de la défendre. Vous ne voulez pas, ainsi qu'en état de siège, détourner tout de sa destination naturelle pour l'employer aux remparts. Vous comprenez que le premier bien d'une société est la paix, et que la première condition de la paix est de ne pas transformer l'Etat en un instrument de privilège pour les uns et de malveillance pour les autres, que les fonctions publiques, ouvertes à tous pour le profit de tous, doivent appartenir à ceux qui ont les aptitudes nécessaires à chacune, et la qualité indispensable dans toutes, l'honnêteté. Vous aimez une République où les républicains les
plus sûrs gouvernent, mais où les plus intègres jugent, où les plus doctes enseignent, où les plus expérimentés administrent les divers services de l'Etat. Et pour obtenir ce bien, vous entendez enlever au pouvoir politique, c'est-à-dire aux élus passagers de l'opinion, le moyen de corrompre les fonctions permanentes de la société ; vous saurez émanciper les services publics de la tutelle usurpatrice où le Parlement les tient aujourd'hui.
Et si vous voulez que l'autorité politique, aujourd'hui débordée, rentre dans son lit, ce n'est pas pour la rendre faible, mais au contraire pour appliquer toute sa force aux affaires qui lui appartiennent. Vous pensez que pour les résoudre il faut non pas ruser, ménager les contraires, garder le large entre le vrai et le faux, mais choisir, vouloir et agir. Pour le faire, vous êtes libres de toutes les attaches qui emprisonnaient vos aînés. Vous n'avez pas à traîner dans un même parti des pèlerins des antiques monarchies et des revenants de la Commune. Vous savez que chaque régime a son péril, l'excès de son principe : pour la monarchie l'exagération de l'autorité, pour la république la déformation de la démo- •cratie en démagogie. Vous ne permettrez pas
<que celle-ci compromette le régime auquel vous avez donné votre foi raisonnable et, par une inévitable réaction, vous amène un maître dont vous n'attendez pas l'humiliant secours. Ainsi chez vous pour la première fois l'attachement à la République s'unira à une haine vigoureuse du désordre.
Un tel pouvoir et votre concorde vous seront de bonnes armes contre les difficultés quotidiennes que tous les gouvernements rencontrent, que je souhaite légères et qu'il serait trop tôt de prévoir. Mais on peut dire d'avance quelle sera votre conduite dans deux questions déjà ouvertes, l'une qui a été la grande affaire des dernières années, la question religieuse, l'autre qui apparaît comme la grande affaire de •demain, la question sociale.
L'homme qui a représenté avec le plus de puissance les idées de la génération et du parti encore au pouvoir a résolu les deux problèmes par deux mots : « le cléricalisme, voilà l'ennemi », et « il n'y a pas de question sociale ».
Ces deux formules ne sont pas les vôtres.
La guerre religieuse, — car personne ne le nie plus, sous le nom du cléricalisme, c'est le sentiment religieux qui était l'ennemi, — la
guerre religieuse était dans la logique d'un parti idolâtre de toutes les traditions révolutionnaires et dont les chefs se recrutaient dans la franc-maçonnerie. Ces politiques avaient d'ailleurs leur religion, la science; ils avaient foi qu'elle éclairerait peu à peu toutes les obscurités du monde et que l'homme, accoutumé à trouver en lui-même la raison de tout, se déshabituerait de chercher hors d'elle un secours. C'est pour déblayer plus vite les ruines qu'on employait l'aide des lois à faire place nette des religions et de Dieu, comme d'hypothèses inutiles.
L'événement a prononcé. La science a dépassé l'espoir mis en elle et s'est surpassée elle-même. Si ses progrès mesuraient le déclin de la foi, nulle génération n'aurait droit d'être aussi irréligieuse que vous. Et pourtant, nourris de science, avez-vous senti qu'elle remplît tout votre être ? Vous êtes partagés entre l'admiration de sa force et la tristesse de son impuissance. Vous savez qu'elle ne vous apprend rien sur ce qui vous touche le plus, vous, votre nature et votre destinée. Il semble qu'elle ait donné seulement de plus puissantes ailes à votre désir pour l'élever plus haut qu'elle-même. Il n'y a pas d'au delà,
affirmaient vos aînés, et c'est l'an delà qui vous inquiète, et c'est pourquoi vous considérez d'un autre regard la foi religieuse. Parmi vous les uns croient, les autres ne croient pas, c'est là chose déjà ancienne ; mais, chose nouvelle, ceux qui croient ne songent plus à s'en accuser auprès des sceptiques, et ceux-ci ont perdu l'orgueil du vide qui est en eux. Ensemble, sans débattre sur l'origine du sentiment religieux, mystères où la raison n'atteint pas, vous considérez le sentiment religieux dans ses résultats, faits oii la raison a prise et compétence. Parce qu'il donne une réponse à l'énigme de la vie, des règles efficaces au devoir, un frein à l'égoïsme et de la douceur aux maux eux-mêmes, il vous apparaît à tous comme un bien social. Et si vous ne demandez pas que les lois assurent la durée de croyances si utiles, vous tenez qu'il est à la fois cruel et stupide àun gouvernement de les combattre où elles naissent et de détruire avec elles la base la plus solide delà paix publique. Aussi mettrezvous fin aux chicanes haineuses qui durent depuis trop longtemps, sont un démenti à tous les principes républicains, et vous saurez, sans persécutions ni privilèges, assurer à tous la liberté de conscience.
Pas plus qu'il n'a le cœur et renlendement ouverts à la question religieuse, le parti qui gouverne encore ne les a ouverts à la question sociale.
Au moment où il formait ses doctrines, sousle second Empire, si la liberté n'existait pour personne, elle existait moins que personne pour les ouvriers. Non seulement à eux comme à tous la tribune et la presse manquaient,, mais à eux, depuis la Révolution française, il était formellement interdit de se concerter sur aucun intérêt professionnel et surtout sur leurs salaires. Mal instruits par ce silence, les républicains les plus avancés revendiquaient donc pour le peuple la souveraineté de la place publique, mais ne songeaient pas à s'inquiéter si chacun de ces souverains pouvait vivre. Les ouvriers désespérèrent d'attirer sur ce détail l'attention des politiciens, et de ce sentiment naquit l'Internationale. Fondée dailleurs avec des hommes et dans des desseins différents de ceux qui bientôt après devaient prévaloir, elle fut dès l'origine une rupture du « prolétariat » et du « capitalisme » : l'ouvrier devait songer à lui seul et demeurer étranger aux ambitions politiques de ceux qui demeuraient étrangers à sa détresse matérielle.
C'est seulement à la fin de l'Empire que l'ouvrier se rapprocha des républicains bourgeois, sans d'ailleurs compter sur eux, mais avec la pensée que, la République faite avec leur concours, il pourrait plus aisément poursuivre seul ses revendications.
En effet. Messieurs, depuis le triomphe de la République jusqu'aux élections dernières, rien ne révèle, parmi tant de paroles, de mesures et de lois, la pensée sociale du gouvernement républicain. Sans doute, il laisse aux meneurs des ouvriers pleine licence d'attenter au travail par les violences des grèves, de répandre les doctrines les plus anarchiques, d'exciter au pillage. Est-ce sympathie pour le mouvement socialiste? Non, mais préoccupation politique. Comme les ouvriers sont une force électorale, il faut les ménager, et peu importe qu'ils s'agitent, pourvu qu'ils votent. Mais par cela seul que le gouvernement n'empêche rien et que les socialistes osent tout, leur parti s'accroît, et aux élections de 1889 ils font passer plusieurs candidats. A ce moment, la question sociale naît pour les républicains, à cause du péril politique dont elle les menace. Ils songent aussitôt à y parer, mais comme ils n'avaient jamais appliqué leur pensée au pro-
blême, ils n'ont rien à tirer de leur propre fonds et ils empruntent quelques dispositions hâtives aux législations étrangères. Et dans la discussion de ces mesures, quelle incertitude d'idées, quelle préoccupation d'établir surtout des apparences, quel détachement des résultats, quelle inaptitude même à poser le problème véritable, à savoir si le grand remède doit être cherché dans les efforts personnels de tous, ou dans la puissance de l'Etat 1 De telles questions les fatiguent plus encore qu'elles ne les divisent, elles font le vide et se discutent devant des banquettes. Veut-on voir la salle se remplir et la Chambre revivre? Qu'un portefeuille se dispute ou quelque partage d'influence entre les partis.
Les socialistes ont accepté ce qui leur a été offert, avec la gratitude d'un neveu qui recevrait, en avance d'hoirie, un sou d'un oncle très millionnaire. Ils ont exploité les concessions faites comme une reconnaissance du principe, et pour que du principe sortent ses véritables conséquences, ils manifestent leur volonté de réserver désormais leurs suffrages à ceux qui accepteront tout leur programme. Or, depuis cette déclaration, que voyez-vous? Le parti radical évolue vers le socialisme ; même
des joyeux opportunistes qui jusque-là trouvaient la vie bonne, deviennent les farouches et sombres champions de la misère. Est-ce là le caractère d'une conversion sincère ? C'est encore, c'est toujours une manœuvre politique. Dans la question sociale, ils ne voient qu'une question électorale. Mais cette fois nous touchons au plus grand péril que l'avidité politique des hommes ait encore fait courir à la France. Par cela même qu'ils n'ont pas un fonds solide de doctrines, ils se trouveront, dans la complicité où ils s'engagent avec les socialistes, inférieurs à leurs alliés ; ils ne seront pas avertis des conséquences quand on leur imposera certaines formules ; ils laisseront échapper, pour être réélus, des promesses irréparables. Et si, grâce à elles, ils l'emportaient, le lendemain ils devront ou s'exécuter, et le commencement de la liquidation sociale sera le commencement de l'anarchie, ou résister, c'est-à-dire soulever les fureurs de ceux qui se diront trahis, et peut-être il faudra une fois de plus noyer dans le sang du peuple les espérances dont on l'aura trompé.
La gravité et l'urgence des circonstances exigent des volontés plus fermes, des intelligences plus éclairées, des consciences plus
hautes; ce seront, j espère, les vôtres, Messieurs.
Deux choses frappent quiconque a observé la génération nouvelle. Les questions de politique pure sont pour elle ce que messieurs du Palais appellent « des affaires classées ». Elle sent que, remuées depuis tant de temps par tant d'esprits et par tant de passions, elles ont livré tout ce qu'elles peuvent fournir d'enseignements, de combinaisons et de résultats, que d'ailleurs ces résultats, tout importants soientils pour la conduite des affaires générales, ne peuvent avoir de résultats très considérables sur le sort de la masse humaine.
Elle porte au contraire son attention et son intérêt, son ardeur, sur les questions sociales. Le moment oii elle a appris à penser est celui où les ouvriers, ayant obtenu l'abrogation des lois qui les avaient réduits au silence, usaient de leur liberté nouvelle pour répandre bruyamment leurs plaintes et leurs espérances. Les unes et les autres ont frappé sans cesse l'oreille de la jeunesse, et ainsi elle a été conduite à comprendre que là, il y avait de l'inconnu à explorer, de grands dangers à prévenir, enfin une action directe et considérable à exercer sur le sort des hommes. La nouveauté
comme la grandeur de la tâche l'ont attirée.
C'est pourquoi la jeunesse, dans ses lectures, ses réflexions, ses échanges d'idées, ne s'occupe plus guère des mécanismes politiques, se passionne peu pour la pondération des trois pouvoirs ou les attributions des deux Cham bres . Mais elle discute et médite sur les rapports du capital et du travail, sur les droits de la richesse et sur ceux de la misère. Elle est familière avec les écrivains des diverses écoles qui attaquent ou défendent l'organisation sociale ; elle se forge sur ces problèmes une doctrine.
Elle étudie la question sociale non seulement dans les livres, mais dans les hommes. Combien en reconnais-je parmi vous qui passent chaque semaine leur jour de repos en compagnie des ouvriers ; combien, durant la semaine, font leurs heures de service régulier dans ces secrétariats du peuple, création de la jeunesse, oiî vous devenez les conseillers, les écrivains, les commissionnaires des petites gens dans mille aff'aires très simples pour vous et très compliquées pour eux. J'en sais, et le fait eût fort surpris vos aînés, j'en sais, des plus distingués parmi ces jeunes hommes, qui ont pris la blouse et pendant plusieurs semaines, manié le rabot ou la lime, vécu du
salaire et de la vie des ouvriers, pour mieux connaître cette existence et l'état d'esprit qu'elle doit produire.
Et pourquoi tout cela? Est-ce par intérêt? Les périodes électorales voient-elles naître et mourir ce zèle? Non; il n'y a pas d'alliao:e dans l'or de ce dévouement, et il n'est pas besoin d'alliage, car vous rougiriez de battre monnaie avec le devoir. Vous allez au peuple parce qu'il est tombé dans votre cœur une goutte de cette divine pitié que l'homme doit inspirer à l'homme. L'attrait sincère et désintéressé vers ceux qui souffrent, voilà le caractère particulier de votre génération, voilà le don de joyeux avènement, voilà votre honneur, voilà votre force, car vous avez une influence à exercer sur le peuple ; or, le peuple ne croit que ceux qu'il aime et il n'aime longtemps que ceux dont il se sent aimé.
Messieurs, vous qui savez et vous qui aimez, votre premier devoir est de le défendre contre les erreurs dont on abuse sa crédulité.
11 est deux fois malheureux, car à ses maux véritables s'ajoute le mal des faux remèdes. Les fabriques de faux remèdes sont les écoles .socialistes. Toutes, en efl'et, partent de ce principe que l'œuvre à accomplir par la société
est l'égalité des conditions. Toutes, qu'elles le proclament ou essaient de le dissimuler, aboutissent au môme moyen : la destruction du travail libre et de la propriété individuelle, et l'attribution des instruments du travail, capital et hommes^ à une autorité publique chargée de diriger l'effort et de partager les produits.
Voilà les sophismes qu'il faut combattre dans toutes les sectes du socialisme, fécondes et multiples comme l'erreur. L'hydre a un seul corps avec beaucoup de têtes à abattre, et par bonheur ces têtes se dévorent entre elles. Puissantes et concordantes dans la critique de ce qui existe, les diverses écoles deviennent contraires dès qu'il s'agit de réédifier et, exerçant les unes contre les autres la force de destruction qui est en elles, elles se convainquent toutes d'ignorance et de fausseté. A vous de rendre éclatantes aux yeux du peuple ces contradictions et ces haines, à vous de mettre aux prises ces frères ennemis, et vous adressant, au fort de leur querelle, au bon sens public, de demander au prolétaire s'il ne convient pas au moins d'attendre, avant de jeter bas sa masure, que ses architectes se soient mis d'accord sur le plan du palais qu'ils promettent de lui bâtir.
A VOUS de montrer que remettre à une seule autorité le soin de régler et de répartir le labeur et ses fruits entre les hommes, c'est, d'une part, supposer à cette autorité une science, une habileté, une infaillibilité supérieures à la nature humaine, car toute erreur de calcul, toute inexactitude d'appréciation, tout oubli commis parle pouvoir chargé de la subsistance générale et entrepreneur du bonheur universel, entraînerait ici des surproductions, là l'absence d'objets nécessaires, partout des souffrances qui pourraient devenir excessives, irréparables : la famine pourrait dépendre des distractions d'un bureau. A vous de montrer, d'autre part, que c'est réduire les hommes — parmi lesquels pourtant il faudra trouver ces chefs surhumains — à une condition injurieuse pour la nature, transformer plus qu'il ne l'est aujourd'hui le travailleur en machine vivante, et, pour supprimer le prolétariat, universaliser l'esclavage.
A vous enfin de prouver que jamais une solution acceptable ne sortira de ces réformes parce que l'idée sur laquelle elles reposent est plus fausse que tout le reste. Sans doute, on peut concevoir une société où tous les êtres seraient égaux, mais non que ces êtres soient des per-
sonnes humaines. Si nous sommes incapables de changer notre nature, force est que la société soit conforme aux lois de cette nature, or la grande loi de la nature humaine est l'inégalité. L'inégalité existe dans la force physique, dans l'intelligence, dans les besoins, dans la chance même, toutes différences auxquelles nul pouvoir humain ne saurait porter la moindre atténuation. Le travail, qui sans cesse cherche et met en valeur les richesses de notre globe et les trésors plus précieux encore contenus dans un cerveau humain, est sollicité presque toujours par le désir d'acquérir la fortune, la gloire ou la puissance, trois formes de l'inégalité. Que ces stimulants disparaissent, écrasés par le niveau d'une situation assurée et semblable pour tous, ce n'est plus le travail, c'est la paresse qui transformerait l'univers, diminuerait la fécondité de la terre, de l'industrie, des découvertes, et l'égalité, maintenue par artifice dans le monde de plus en plus appauvri, deviendrait mortelle à cet intérêt général au nom duquel on l'aurait établie. S'il est nécessaire, pour perpétuer les efforts et les énergies créatrices, de laisser au travail son indépendance et ses fruits, il est inévitable que des efforts inégaux en intensité, en durée^
en succès produisent des biens inégaux, et que la propriété, fruit du travail, se répartisse entre les hommes dans les proportions inégales. Les hommes les moins pourvus soit de dons innés, soit de valeur acquise, soit de chances heureuses, seront au dernier rang, et cela durera autant que la société.
Voilà, Messieurs, ce qu'il faut dire au peuple. Car il y a moins de dureté à lui montrer la vérité, même rude, qu'à le bercer de chimères. Et dans ce ministère de vérité sincère, pas de complaisance de mots, pas de réticences ; soyons honnêtes gens, et ne caressons pas les doctrines que nous ne pouvons pas épouser.
Mais ce n'est là, Messieurs, que la moitié de votre tâche.
Une erreur ne séduit pas un grand nombre d'hommes et ne garde pas leur attachement si elle ne contient une part de vérité. C'est cette vérité qui fait la force de Terreur. Pour détacher de celle-ci ses victimes et ses dupes, il faut chercher la vérité qu'elle emprisonne. Délivrer cette vérité, c'est prendre à l'erreur son âme ; alors seulement elle meurt.
Il y a, en effet, mêlée aux mensonges socialistes, une vérité, la voici. Les biens de ce monde ont été créés pour le service et la per-
pétuité de l'espèce. Transformé par le travail^ l'ensemble de ces biens a toujours dépassé ce qu'il en fallait pour l'ensemble des créatures. D'où il suit que nul usage de ces biens ne serait légitime, qui empêcherait une portion des créatures humaines d'en recevoir la part nécessaire à sa vie. Car les biens seraient détournés de leur destination, qui est la conservation de l'espèce.
C'est avec cette loi suprême que doit se conclure l'inégalité des conditions. Si donc cette inégalité devenait telle que ceux du dernier rang n'eussent pas assez pour vivre, il y aurait dans le surplus des riches une part illégitime, celle qui manquerait à la subsistance du pauvre. Cette part n'appartiendrait pas au riche, mais au pauvre et il y aurait devoir de stricte justice pour le riche à la restituer au pauvre. Nier ce devoir, ce serait prétendre que le droit des uns à la propriété est plus sacré que le droit des autres à la vie.
Appliquons les idées aux faits. Dans la société présente, Messieurs, est-il contestable qu'un certain nombre d'êtres ne peuvent, sans un travail excessif, assurer leur existence personnelle contre les besoins cumulés de la faim, de la maladie et de la vieillesse? Est-il
contestable que, même avec ce travail excessif, ils ne peuvent subvenir aux devoirs et aux dépenses de la famille ? N'est-il pas vrai qu'en face deux, d'autres hommes possèdent des fortunes qui non seulement dépassent leurs besoins, mais leur permettent de satisfaire aux dépenses les plus stériles et parfois les plus scandaleuses? N'est-il pas vrai que certains ne peuvent même pas, en épuisant leurs inventions de dépense, épuiser le surplus de leurs revenus, et que leur unique et perpétuel travail est de trouver des placements à leur tour productifs pour ces revenus sans cesse accrus? Je le demande à votre conscience, un tel ordre social est-il juste? Votre conscience répond que non. Où est l'injustice? Elle ne serait pas dans la fortune des plus démesurément riches, tant que leurs prises sur les biens de ce monde laisseraient à tous le pain quotidien. Mais dès que ce pain cesse d'être assuré au travail, le superflu des uns devient débiteur de la détresse des autres. Dans quelle mesure ? Dans la mesure exacte de ce qui manque aux travailleurs pauvres pour vivre.
Ainsi apparaissent dans leur netteté et dans leurs limites le mal social et le devoir social.
Ce devoir, Messieurs, à vous encore de le
proclamer. De même que vous avez à défendre devant la conscience et la raison du pauvre les droits de la propriété et l'inégalité des conditions, de même vous avez à défendre devant la conscience et la raison de ceux qui possèdent, les droits de la pauvreté. Et, dans cette mission pas plus que dans l'autre, vous ne devrez affaiblir par des ménagements mal inspirés l'étendue et l'urgence du devoir qui s'impose à la richesse. Elle investit d'une fonction sociale ses possesseurs, et cette fonction les oblige à employer au mieux cette part du pauvre dont ils se trouvent les dépositaires et doivent être les dispensateurs. Le prélèvement volontaire accompli par le riche sur sa richesse pour relever la condition du pauvre, voilà la solution noble et efficace du problème social.
Messieurs, à l'heure présente, la richesse accomplit-elle sa fonction ? Un certain nombre d'hommes et, chose admirable, parmi les pauvres comme parmi les riches, l'exercent avec une générosité qui va bien au delà du devoir ; mais combien sont-ils dans la masse de ceux qui possèdent ? Quand on considère quels soulagements l'initiative et la générosité d'une minorité restreinte apportent déjà à la misère
humaine, on conclut que si tous ceux qui possèdent consacraient à la combattre une part même faible de leur superflu, la misère serait vaincue. C'est donc à étendre Tintelligence du devoir et sa pratique qu'il faut avant tout s'attacher. Alors apparaît l'utilité sociale du sentiment religieux qui, d'une façon si impérative et efficace, grave dans la conscience le caractère et les obligations de la propriété. A ceux que ce sentiment ne touche pas et dont la conscience reste insensible, faites voir le péril tout humain, mais inévitable, de leur égoïsme pour les intérêts qui leur sont chers. Parce qu'ils refuseront d'accomplir le devoir de justice, seront-ils sûrs qu'il ne soit jamais invoqué contre eux? Gagneront-ils rien, si la force des lois va prendre, par prélèvements arbitraires, dans ce superflu qu'ils auront voulu garder tout entier ?
Croiront-ils avoir tout dit en démontrant,, ce qui est vrai, que l'action des lois en pareille matière est grosse de dangers, de souffrances, d'injustice? Est-ce qu'il y aurait plus de danger à taxer le riche qu'à laisser les prolétaires aux conseils de la faim ? plus de souffrances pour celui qui perdrait une part excessive du superflu que pour celui auquel manque
ie nécessaire ? plus d'injustice à attaquer des biens ou à ne pas défendre des existences ? Voilà la terrible logique qui poussera les démocraties aux mesures d'autorité pour assurer la suffisante vie aux prolétaires, si les efforts volontaires de ceux qui possèdent ne suppriment pas des souffrances oii il y a une véritable iniquité sociale. Persuadez donc tous ceux qui craignent avec raison la main de l'Etat, que le meilleur, le seul moyen d'échapper à ses prises, c'est d'agir eux-mêmes, montrez ce que, •dans certaines industries, l'intelligence et la générosité patronales ont déjà su accomplir, mettez en lumière les trop rares exemples d'associations ouvrières où l'esprit de suite et de discipline ait amélioré le sort de leurs adhérents- Aidezau mouvement si imprévu, si rapide, si salutaire qui, sous le nom de syndicats agricoles, fait pénétrer l'esprit d'union et ses avantages dans les campagnes ; dénoncez les obstacles de toutes sortes, encore debout et établis comme à dessein dans nos lois, pour décourager l'esprit de dévouement, d'initiative, de solidarité, les fondations durables oii chaque ■espèce de détresse pourrait et devrait trouver soulagement. Demandez d'abord à l'Etat la destruction des obstacles créés par lui-même
aux réformes el qui sont la cause première du sort fait aujourdhui aux classes laborieuses ; réveillez dans chacun le sentiment actif de sa dette envers les autres ; créez ce grand mouvement de sollicitude générale envers les déshérités, qui seul peut détruire la haine des classes et leur conflit légal.
Dés^ormais, en effet, il ne s'agit pas de choisir si la société accomplira ou négligera le devoir de justice envers ses membres les plus malheureux. 11 n'est plus au pouvoir de personne d'empêcher que ce devoir apparaisse à ceux qui souffrent et de leur faire admettre qu'il n'y a pas de moyens justes pour réaliser la justice. Le seul choix ouvert est celui des moyens par lesquels l'œuvre de justice sera poursuivie. Si les favorisés de la fortune négligent de l'accomplir par une exécution généreuse, la société sera fatalement conduite à l'emploi de mesures légales pour soulager l'excès de la misère humaine. Et que la crainte légitime inspirée aux intérêts par cette intervention de l'Etat soit votre suprême argument pour décider ceux qui possèdent à garder le mérite et la liberté dans l'acquittement de la dette sociale.
La difficulté et l'honneur de votre condition.
c'est que vous êtes placés entre l'égoïsme de la pauvreté et l'égoïsme de la richesse et je ne sais lequel est le plus intraitable ; ce que je sais, c'est qu'il faut, pour le salut commun, les faire céder tous deux. Pour cela, restez obstinés dans la justice. Et si vous la servez sans autre souci qu'elle-même, elle combattra et vaincra pour vous. Elle ouvrira le cœur des riches qui ont oublié la misère, et les plus calculateurs comprendront qu'elle leur offre, par un sacrifice pris sur leur superflu, le meilleur moyen de garder la possession paisible de leur fortune ! Elle s'imposera ciu bon sens du peuple, qui d'instinct devine dans l'immensité même des promesses socialistes l'illusion, la banqueroute. Et votre génération aura accompli l'une des plus grandes et des plus saintes réformes qui puissent honorer un siècle, si au moment oii elle aura à son tour fini sa rude journée, elle laisse un ordre social oii l'inégalité persiste, mais oii la pauvreté ait cessé d'être homicide, où les plus dépourvus ont assuré par un honnête travail, la vie de leur famille et la sécurité de leurs derniers jours.
Les « Settlements » (*)
Quand le marquis de Costa m'a fait appel, je lui ai dit : « L'œuvre que vous voulez étendre s'est naturalisée en France à votre foyer ; elle a été entreprise à Paris par la noble femme qui porte votre nom ; elle a été révélée au public par un travail signé de vous ; elle est votre fille adoptive et il vous appartient de la produire dans le monde ».
M. de Costa s'en est défendu par un motif que personne ne devinerait : il a prétendu ne pas savoir parler. Sans doute, il est rare d'exceller en plusieurs genres ; à ce compte, la manière dont M. de Costa manie la plume lui donnerait droit à se mal servir de la langue. Mais c'est un droit dont il n'use pas. En quelques mots il vient de vous donner la preuve que le même homme peut être à la fois un écrivain et un orateur.
(1) Conférence faite, le 15 mai 1897, pour l'œuvre que le marquis Costa de Beauregard venait d'établir à Popincourt, à l'imitation des « Settlements » anglais et américains.
Pour se dérober à votre attente, il n'avai qu'une'bonne raison. Une œuvre nouvelle espère obtenir de vous, par un assentiment réfléchi^ un concours durable. Si un charmeur sollicitait pour elle, son talent même risquerait de vous mettre en défiance. Mieux vaut, peut-être, que vous écoutiez sans cette crainte, et toute voix suffit à raconter quand les faits portent en euxmêmes leur beauté.
Il y a trente ans, vivait à Londres un jeune Anglais de haute naissance, de grande fortune : il se nommait Denisson. Tous ces avantages élevaient autant de barrières entre lui et la multitude sans influence, sans nom, sans pain, qui connaît à Londres la pire des détresses, puisque^^la grandeur de la misère se mesure à la grandeur des villes. Or cette misère attira ce privilégié, à ce point qu'abandonnant ses habitudes et sa demeure, il se fixa dans le plus pauvre quartier de Londres et fit des pauvres sa compagnie. Même en Angleterre, oii il faut beaucoup d'originalité pour surprendre, cela parut une folie de jeunesse, moins dangereuse que d'autres et qui, par là même, serait plus courte. Elle dura autant que sa vie. Les forts, pensait Denisson, doivent secours aux faibles ;• l'aumùne n'est qu'une forme et la
moins efficace de ce secours. L'argent n'est que la libéralité de la matière ; la libéralité vivante est celle de l'intelligence et de l'amour. Par l'intelligence, ceux qui savent peuvent transformer le sort de ceux qui ne savent pas, verser la lumière dans l'abîme noir oii l'ignorance cherche à tâtons sa vie. Par l'amour, ceux qui compatissent peuvent soulager le pauvre de sa croix la plus lourde, le sentiment de l'abandon et du mépris. Or, la générosité d'argent remplit son office de loin et laisse étrangers ceux qui donnent à ceux qui reçoivent. Les grandes puissances de l'intelligence et de l'amour n'agissent qu'oij les hommes se rapprochent et dans la mesure oîi ils se connaissent. Une certaine communauté d'existence entre les classes est donc un devoir. Croyant à ce devoir, Denisson l'accomplissait : après cinq ans, il mourut. Cinq années sans éclat et qui conduisent, par l'humilité volontaire, de la vie au silence de la mort, voilà le début de l'œuvre.
Car cette vie exclue et enfouie était une semence. Semence d'idée et de générosité, elle leva oii se trouvent réunies l'intelligence et la jeunesse, dans les Universités. Il avait à peine disparu que leurs regrets inspirèrent à plusieurs parmi ses amis d'Oxford et de Cambridge,
la plus belle forme du deuil : ils ne voulurent pas que sa tentative pérît avec lui si elle était utile, et, pour savoir si elle était utile, la continuèrent. Quelques étudiants, fils des hautes classes, et quelques maîtres, honneur intellectuel du pays, commencèrent à s'établir, les uns pour des semaines, les autres pour des mois, certains pour des années, dans les plus affreuses parties de Londres. L'attention publique n'y prit pas garde, passionnée alors pour les explorations lointaines. Et pourtant, si elle avait raison d'admirer les hommes intrépides qui cherchaient à travers les glaces du pôle un chemin vers des terres soupçonnées, étaient-ils moins vaillants, étaient-ils moins utiles, les hommes qui, à travers les régions désolées, hostiles et froides aussi de la misère, cherchaient des voies nouvelles vers le cœur fermé du pauvre ?
L'indifférence leur fut bonne : elle leur épargna l'engouement, la plus funeste faveur qui puisse menacer une œuvre naissante. Avec un calme vraiment scientifique, ils poursuivirent leur entreprise, chacun libre dans son initiative, et attentif à celles des autres, formèrent un fonds commun de leurs expériences : grâce à elles, après douze ans, l'intuition de Denisson,
mûrie, complétée, précisée, se trouva convertie en méthode.
Elle se résumait dans les règles suivantes :
Pour connaître toutes les misères du pauvre, les soulager à temps, lui inspirer confiance, puis amitié, c'est-à-dire lui être complètement utile, il faut résider près de lui.
La résidence la moins utile serait celle de personnes isolées. La différence des âges, des sexes et des besoins ne peut être servie que par la diversité des âges, des sexes et des aptitudes. C'est par groupes que les amis du peuple doivent aller à lui.
La résidence, d'autant plus efficace qu'elle se prolonge davantage, n'est pas indispensable à tous les membres du groupe. Le concours de ceux qui n'habitent pas emprunte une vertu particulière aux renseignements et aux conseils de ceux qui habitent. Il suffit que la direction de chaque groupe appartienne aux personnes fixées à demeure dans l'établissement.
L'établissement est le centre où les résidents prennent, par une présence continue, contact avec une population et oii tous les collaborateurs essayent d'attirer cette population, grâce à des services. Le plus peuplé et le plus superbe cesserait de remplir son office à la limite même
on ses habitants cesseraient d'être des voisins pour la population. Il ne s'agit donc pas ici de concentrer, mais d'essaimer, et par ruches assez nombreuses pour que ces maisons d'union deviennent partout proches et familières à la multitude des quartiers pauvres.
Cette nouveauté ne faisait que renouer en Angleterre une tradition. Elle demandait aux laïques une partie des dévouements et des services que l'Eglise a organisés, dès les premiers siècles, par ses ordres religieux.
Elle ne venait ni détruire ni remplacer les formes antérieures de la bonté. Tant que la loi du travail gouvernera le monde, le plus grand nombre des laïques ne participeront à l'assistance que par l'aumône, et ceux qui voudront faire davantage ne trouveront à prélever sur leurs habitudes, — et ces habitudes sont souvent des devoirs, — qu'une petite part de leur temps. Libéralité d'argent et d'heures, restreinte pour chacun, immense par la multitude de ceux qui donnent, voilà, dans l'avenir comme dans le passé, la grande ressource de la charité humaine. Ceux que la liberté de leur existence et la vocation de leur dévouement porteront à un exil prolongé dans les pays de la misère, ne seront jamais qu'une exception. Seuls, que
pourraient-ils? Connaître et plaindre le pauvre, non le soulager. D'autre part, faute d'une présence continue sur les champs de souffrance, les dispensateurs ordinaires des ressources courent risque de ne donner ni quand il faudrait, ni où il faudrait, ni comme il faudrait. C'est cette lacune que la tentative nouvelle venait combler. Elle ajoutait à la masse des bons qui sont à certaines heures en visite avec la souffrance, quelques meilleurs, résolus à habiter avec elle. Ceux-ci allaient devenir les représentants perpétuels de ceux-là, rallier à temps désormaisles bonnes volontés môme lointaines, avertir avec sûreté chacune du service qu'elle -avait à rendre, la faire bénéficier de l'affection qu'ils auraient conquise, et accroître ainsi par une seule œuvre, l'efficacité de toutes.
Dès que la race anglo-saxonne voit clairement le but, elle aspire à l'action. En 1883, deux « settlements » — ce fut le nom donné à ces groupes — furent fondés à Londres. Londres •en a aujourd'hui 27, et dans les dernières années, 2 ont été ouverts à Edimbourg, 2 à Glas- -cow, 1 à Manchester. Dès 1887, Tinstitution «tait adoptée par l'Amérique. New-York possède aujourd'hui 12 settlements, Chicago 9, Boston 5, Philadelphie 3. Ces groupes, fondés
par les universités, les collèges, les divers cultes, des sociétés particulières, établis avec une certaine variété de détails, ont ce caractère commun que chaque établissement offre à la fois de vastes salles, souvent des jardins, à la population pauvre, et une habitation aux amis du peuple, assez amis pour s'établir près de lui. 11 semblait que le plus difficile fût de recruter ces résidents ? nulle part ils n'ont manqué. Leur nombre moyen est de quinze à vingt par établissement. Ils appartiennent surtout au monde des étudiants et des professeurs, hommes et femmes. La plus visible différence entre le mouvement anglais et le mouvement américain est qu'en Angleterre il semble plutôt dirigé par les hommes et en Amérique par les femmes. L'Américain, si généreux, a peu de loisirs ; c'est pour cela sans doute que la Providence a donné aux Américains le privilège de vouloir le bien avec un cœur de femme et de l'accomplir avec une tête d'homme. En Angleterre comme en Amérique, les classes les plus élevées se sont attacliées à ces groupes, et donnent à l'œuvre un concours régulier. Des rapports annuels publiés par les « settlements » racontent la vie de l'œuvre.
Ces rapports répondent aux questions que je
lis dans vos yeux. Comment les groupes entrent-ils en rapport avec le peuple ? Gomment ces rapports deviennent-ils de l'amitié?
Tout serait difficile sans l'enfant : par lui, tout est facile. Au foyer, dès qu'il est né, entre le père et la mère, l'amour mourût-il, le lien indissoluble existe : de même, entre les classes, il est le médiateur.
La conscience douloureuse que le pauvre a de toutes ses pauvretés, de sa rudesse et de son inculture, lui rendraient inintelligibles, et par suite suspectes, les marques d'intérêt données par des hommes distingués et des femmes élégantes. Mais il comprend, parce qu'il l'éprouve, le charme de l'enfance, et comme il aime les enfants des autres, il trouverait, grâce à la partialité paternelle, extraordinaire que les autres n'aimassent pas ses enfants. Le prolétaire le plus hostile aux supériorités sociales et qui, pour soi, n'accepterait rien des classes ennemies, ne songe pas à priver de leur aide cet autre lui-même, plus cher que lui-même ; quand il aimerait moins son propre intérêt que ses haines, il aime moins ses haines que son fils.
L'enfant se défend moins encore contre la bonté. Ni les soins qu'on lui rend, ni l'importance de ceux qui se consacrent à lui ne l'é-
tonnent. Il sent qu'ayant besoin de tous, il a droit sur tous. Un regard l'attire, une parole le retient, une caresse le gagne. Apprivoisé à ■cet âge, l'oiseau farouche, qu'on appelle le pauvre, viendra becqueter dans votre main et js'endormir sur votre épaule.
Surtout pour ceux qui veulent améliorer le sort des humbles, l'enfant est le grand espoir. L'adulte peut cacher la plus grande âme dans la plus basse condition, mais les servitudes de sa vie ont mis sur ses habitudes, son langage, son intelligence, leur meurtrissure indébile. Le malheur de n'avoir pas appris est devenu pour lui l'incapacité d'apprendre. La misère, comme une infirmité, l'a noué. L'enfant, au <iontraire, par l'àme, par l'intelligence, par le <îorps, n'est que souplesse. L'universalité de sa curiosité, la candeur de sa confiance, la force de sa mémoire et son aptitude à l'imitation, le rendent capable d'apprendre tout ce qu'on est capable de lui enseigner, de recevoir sans effort des principes du savoir, des manières et des goûts, et tout développement de ses facultés améliore pour lui les chances de l'avenir.
Aussi le premier et le plus considérable effort •de presque tous les <» settlements » est au service de l'enfance.
Et il ne faut pas croire que l'enseignement public des écoles réduise ces services à peu de chose.
Si l'on additionne les vacances, les congés et les fêtes, on constate que les écoles chôment plus du tiers, près de la moitié de l'année. Les jours de classe, elles s'ouvrent après que la population ouvrière est déjà dans ses ateliers ; elles se ferment avant que cette population soit rentrée chez elle. 11 y a donc, chaque jour, des heures, chaque semaine des jours, chaque année des mois^ où l'enfant du pauvre entre l'école et le logis paternel, tous deux fermés, n'a d'asile que la rue. Lors même que la mère ne quitterait pas le foyer et que le père y travaillerait, ni l'un ni l'autre ne peuvent ni instruire, ni récréer l'enfant : dans le logis trop «troit où sa turbulence s'agite et où sa solitude intellectuelle s'énerve, ils sont incapables de lui faire le bien qu'ils voudraient. Rien de plus précieux pour les uns et les autres que des asiles ouverts pour les écoliers hors d'école, ceux-ci y trouvassent-ils seulement des compagnons, des jeux sains et une sauvegarde contre les dangers de la rue.
Tel est pourtant le moindre avantage que les « settlements » assurent à leur population enfantine.
Le caractère commun à tous les programmes d'enseignement faits pour le peuple est de répondre avec superfluité aux curiosités de l'esprit et avec insuffisance aux besoins vulgaires mais quotidiens de l'existence. Ils s'inquiètent qu'on sache la hauteur exacte des Pyramides, et non qu'on sache coudre un bouton, tenir propre une chambre, préparer avec économie un repas. Ces humbles notions sont données tout d'abord dans les « settlements », et les écoliers y donnent eux-mêmes aux rédacteurs des programmes officiels une leçon, car ni garçons ni fillettes ne boudent ni le balai ni l'aiguille, et la première des chimies est, pour eux, celle de la cuisine.
Par cela même que la matière de l'enseignement officiel est très vaste, l'instituteur ou l'institutrice doit posséder un savoir vaguement encyclopédique, tout en étendue et non en profondeur. Les hommes et les femmes qui, grâce à leur condition sociale, ont poussé leurs études sous les meilleurs maîtres, ou sont eux-mêmes ces maîtres; les hommes et les femmes qui, après ces études générales, ont pu choisir leurs goûts particuliers et les cultiver, sont manifestement supérieurs, chacun dans la spécialité où il excelle, à l'instituteur, la bonne à tout
faire de la science. Cette supériorité, ils viennent, dans les « settlements », la mettre à la disposition du peuple. Ils écoutent, interrogent, étudient les caractères, découvrent les aptitudes et, par tous les moyens, conversations, cours, conseils, sont utiles aux enfants. Le savant ne croit pas déroger quand il fait pour eux la lumière sur des obscurités dont ils n'osaient demander l'éclaircissement à leur maître ordinaire ; l'historien qui leur donne des idées justes du passé forme leur jugement pour l'avenir ; l'industriel, le propriétaire, le voyageur, à parler en gens qui agissent et ont vu, chassent des petites cervelles les chimères et éveillent des vocations. Il n'est pas jusqu'aux arts qui, enseignés avec discrétion et dans les limites où l'art touche au métier, n'apportent au savoir des enfants un complément précieux.
Ce qui, pour les riches, était art d'agrément, devient, pour les pauvres, art de profit. Cette grande dame enseigne une langue étrangère et prend plaisir, elle qui l'avait apprise d'une bonne, à donner à des prolétaires les leçons d'une duchesse : elle ouvre à ces prolétaires des emplois. Les aquarelles de cette femme du monde sont renommées ; il ne faut à cette autre
que des fils de soie, de lin ou de laine pour renouveler les broderies des plus belles époques^ ou rivaliser avec le point d'Angleterre, de Venise ou de Bruxelles ; il ne manque à cet amateur, pour être un grand peintre, que de devenir pauvre. Que ces artistes ne refusent pas leurs conseils aux enfants doués par la nature^ cette condescendance changera des destinées. Des êtres auraient été manœuvres, petits commis, simples couturières ou lingères, c'est-àdire misérables ; artisans avec des portions d'artiste, ils trouveront place dans les métiers du dessin et de la couleur, et leur habileté de main leur vaudra, avec un travail permanent et rémunérateur, la considération qui récompense la supériorité professionnelle.
Enfin, l'instituteur public du pauvre est un pauvre qui a étudié ; il n'a pas sur ses élèves un avantage d'origine ; il professe par métier, il n'a pas sur eux le prestige du désintéressement, ils sont trop nombreux pour qu'il s'empare de chacun par une conquête patiente et les familiarités de la bonté ; la multitude des notions qu'il enseigne ne lui laisse pas le temps de former en eux autre chose que l'intelligence. C'est dire que s'il instruit, il n'élève guère, qu'il a peu d'influence morale : partout on
constate et on déplore ce mal. Les maîtres bénévoles qui s'offrent à l'enfance appartiennent aux classes élevées ; ils n'ont aucun avantage personnel à attendre de leurs soins ; leur intérêt pour l'enfance se manifeste entier à chaque enfant ; et cette sollicitude est patience, douceur, ingéniosité de plaire pour être utile. Or, en tout enfant il y a un aristocrate qui, d'instinct, devine et aime les supériorités sociales : venant d'elles, la bonté excite en lui plus de gratitude, les désirs plus de soumission. Ces représentants de l'élite sociale, fussent-ils de médiocres pédagogues, sont d'incomparables éducateurs. Leurs paroles, même identiques à celles des maîtres ordinaires, ont plus de poids parce qu'elles tombent de plus haut. Sans enseigner rien de ce que ces maîtres professent,, ils donnent la première des sciences quand ils instruisent à la sincérité, à la justice, à l'obéissance consciencieuse, à l'amour du devoir. Et apprendre aux fils du peuple la loi commune de toute condition, n'est pas seulement travailler au bonheur d'une classe, mais à l'union entre toutes. Car la haine envahirait-elle l'âme du pauvre qui, au plus lointain de sa mémoire, trouverait le souvenir des services rendus à son enfance par les savants et les riches, et sentirait,.
192 QUELQUES œUVRES ET QUELQUES OUVRIERS
au plus profond de sa conscience, des vertus fortifiées par eux?
L'enfant rapporte à la maison paternelle le récit et la preuve des soins qui lui sont donnés. Un jour ou l'autre, la gratitude amenda mère. Elle vient remercier : pour les malheureux, remercier, c'est dire leurs peines. Dès lors l'accès de la famille est ouvert. On y va surprendre les derniers secrets de la misère, donner des conseils d'hygiène et d'économie, car, d'ordinaire, le pauvre tire mal parti du peu d'argent qu'il a, et il nest pas superllu qu'une multimillionnaire de New-York ou de Chicago lui enseigne l'ordre dans les dépenses. L'amitié commence. Le père, moins accessible, sent, à la docilité plus grande des enfants, à l'aspect plus propre de la demeure, une influence nouvelle et salutaire. 11 ne faut plus, pour le gagner, qu'une occasion : l'occasion la plus habituelle est un accident, une maladie, un chômage, un deuil. Par la promptitude, la mesure, la persévérance des secours, ces auxiliaires toujours présents deviennent les vrais amis de la demeure affligée. Quand un malheur prend des proportions générales, ils s'élèvent au rang de bienfaiteurs publics. Pour ne citer qu'un
exemple, à New- York, lors delà grève fameuse des « Sans-Travail », ce fut un « seulement » qui, témoin de la misère dans l'Est de la ville, prit l'initiative des mesures à tenter, assura 125,000 dollars, sous forme de journées, à cinq mille chefs de famille, et reçut d'eux ce témoignage : (c Vous nous avez traités comme des millionnaires ! »
A mesure que ces services se multiplient, la maison toujours ouverte devient plus populaire.
Alors, et ce n'est ni la moindre pitié, ni la moindre sagesse, on essaye de préparer aux pauvres un peu de joie. Le dimanche, on les groupe d'après leur âge, on offre aux garçons des sports, aux jeunes filles la musique et la danse, aux mères, le plaisir d'assister au plaisir de leurs enfants. Enfin, certains soirs de fête, on réunit les familles entières des amis pauvres aux familles de leurs amis riches, et, après un repas, un concert ou un spectacle, les pauvres, reconnaissants des bontés qu'on leur témoigne, les riches, reconnaissants du sourire que ces bontés ont mis sur les lèvres des pauvres^ se disent: « A bientôt! »
Cette œuvre, si bien établie en Angleterre et en Amérique, n'existait pas en France il y a quatre ans. Elle a été fondée en 1894 à Popin-
court, mais combien différente de ses sœurs! Toutes les difficultés par lesquelles la Providence semble tàter notre persévérance ont surgi. Une seule résidente s'était rencontrée ; l'œuvre, dans son hangar de louage, ressemblait aux pauvres qu'elle venait secourir. Est-ce pour cela qu'ils l'ont accueillie, ou parce que là se rendait sans cesse Mme la marquise de Costa avec des amis dignes d'elle? Les enfants étaient \ingt-cinq le premier jour, ils sont six cents aujourd'hui; leurs parents les laissaient d'abord venir, maintenant les parents viennent eux-mêmes, et la place ne suffit plus. La France n'est donc pas un sol rebelle : pour moissonner il n'y manque désormais que des dévouements et des ressources. Je me trompe, ni les uns ni les autres ne manquent, puisque vous êtes
En elle-même, cette forme de la bonté n'estelle pas belle, touchante, digne de vous plaire? Qu'est-ce, si vous considérez le temps oii elle apparaît ? Ne semble-t-elle pas alors, plus féconde et plus libératrice, apporter, à l'heure opportune, . un remède à la lutte des classes, une chance de salut social ?
La discorde des classes est le mal du siècle. Partout une multitude grandit qui 'prétend dé-
truire rinégalitédes conditions. Pourquoi cette inégalité, loi de nature, a-t-elle été, même quand les lois humaines l'aggravaient, supportée sans répugnance durant de longs siècles par les classes inférieures? Et pourquoi une inégalité bien moindre leur est-elle devenue plus insupportable ?
Parce qu'alors entre les classes si distinctes existaient des liens étroits, une existence solidaire, un échange continu d'avantages. Les privilèges des unes étaient l'instrument et le prix de services visibles, et ce que les autres concédaient en prérogatives, elles le recevaient en protection. Immenses et incontestés étaient les privilèges de la noblesse, quand le noble, soldat et juge, était la sécurité au dehors et au dedans ; immenses et incontestés les privilèges de TEglise, quand elle était pour tous la science, science des lettres dans ses écoles, de l'agriculture dans ses couvents, de la pitié et de la guérison dans ses hôpitaux, du devoir et de l'espérance dans ses chaires ; immenses et incontestés les privilèges de la bourgeoisie marchande, quand elle exerçait une tutelle bienfaisante sur tous les corps de métier. Le protecteur n'était pas un être lointain : proche, le seigneur dont le château abritait aux jours de
guerre ; proche, l'abbaye dont les greniers s'ouvraient aux jours de disette ; plus proche encore, le maître qui souvent recevait sous son toit, nourrissait à sa table ses apprentis et ses ouvriers. L'histoire en mains, on peut dire : les siècles où, malgré des mœurs violentes, la paix des cœurs se rompit le moins, furent les siècles où les inégalités de condition étaient les plus grandes, mais où les classes vivaient les plus mêlées. Voyez alors cette union dans les grands actes de la vie nationale, la guerre, le travail, la foi î L'armée est l'assemblée, par petites troupes, de vassaux tous inégaux, tous fidèles aux innombrables bannières des seigneurs locaux. Le métier assemble de même, par multiples groupes, les ouvriers avec les maîtres; chaque groupe vit sous le toit aigu de la maison presque familiale, fier aussi de sa bannière, l'enseigne que le bras de fer ouvragé tend à travers la rue étroite et qui balance au vent, avec ses emblèmes et ses devises, le blason populaire du travail. Et tous, chacun à son rang, mais inséparables, ont place dans la maison de tous, édifiée par tous, l'église, où leur cœur .soumis apprend à concilier l'égalité de leur nature et l'inégalité de leur condition.
On sait comment à cette organisation chré-
tienne la Renaissance opposa le génie du paganisme, non seulement dans les arts et les lettres, mais dans l'Etat; comment l'Eglise affaiblie par ses déchirements ne put défendre son œuvre ; comment la royauté obsédée par le fantôme des Césars voulut substituer aux devoirs sociaux et réciproques des classes une administration politique de fonctionnaires; comment elle restreignit sans cesse le rôle public des privilégiés et leur laissaleurs privilèges ; comment le peuple, le jour où ces privilèges lui devinrent inutiles, cessa de les juger légitimes ; et comment la Révolution, achevant contre la royauté elle-même, l'œuvre de la royauté, transforma la société moderne en une foule nivelée d'êtres égaux et solitaires, oii nul n'a plus charge que de soi.
Mais ce nivellement qui renversait les autres privilèges a laissé debout et grandi celui de la fortune. Et cette supériorité s'élevait désormais sans devoirs, et la philosophie de la société nouvelle ne s'est pas inquiétée si la pauvreté était en fait pour un grand nombre un obstacle à toute amélioration de leur sort. N'avaient-ils pas le droit d'acquérir la fortune? que pouvaient-ils demander de plus ?
Restait encore, entre les classes, un dernier
lien. Elles étaient, dans nos vieilles villes, rapprochées par la demeure. Le quartier des pauvres était le dernier étage des maisons, et ce voisinage ne permettait ni aux riches d'ignorer les mille urgences de la misère, ni aux misérables d'ignorer la compatissance des riches. Une révolution économique est venue briser ces derniers rapports. A l'outil a succédé l'outillage, aux ouvriers de choix la foule nomade des journaliers, au vieil atelier les immenses usines. Elles ont dû s'établir où l'espace était vacant, dans les faubourgs qu'elles ont étendus. En môme temps, des travaux d'édilité dans le centre des grandes villes ont eu pour résultat d'y rendre les logements moins nombreux, plus chers, et inaccessibles aux ouvriers. Les ouvriers ont été refoulés vers les faubourgs où ils travaillent, la ville des riches est aujourd'hui comme investie par la ville des pauvres. Ainsi s'est consommée la séparation des existences entre les classes.
C'est cette séparation qui est funeste. Elle permet à ceux qui ne repousseraient pas la misère présente de l'oublier. Ils ne peuvent plus la voirque s'ils pensent à elle les premiers, s'ils vont la chercher loin : les très bons se donnent seuls cette peine. Les autres ne sortent pas du
cercle où les retiennent leurs attraits d'intelligences, d'amitiés, de curiosités, de plaisirs, les douces et brillantes servitudes de la vie, et leurs yeux captivés ne voient plus que vaguement, par delà, les teintes sombres et comme la brume de la misère.
Mais cette multitude obscure vit les yeux fixés sur cet éclat. De la distance où elle est, elle ne distingue ni les sources légitimes qui forment la richesse, ni les actes qui la justifient, ni les épreuves qui la compensent : elle ne voit que le luxe, son omnipotence et ses scandales. Elle en connaît les plus rares superflaités, car c'est elle qui les crée de ses doigts maigres; ainsi tentée, jusque dans son travail, par des jouissances qui ne seront jamais pour elle. Elle regarde la vie des oisifs couler comme un intarissable fleuve d'or vers tous les plaisirs. Elle apprend par la presse les origines malhonnêtes des fortunes et les honteuses destructions d'immenses patrimoines sans une idée saine, sans un service rendu, sans le verre d'eau de l'Evangile donné aux pauvres. Elle ne connaît que ce qui accuse. Elle conclut qu'elle ne compte pour rien dans la pensée et dans le cœur des riches. Mais, si les riches n'ont pas de devoirs envers elle, pourquoi aurait-elle des
devoirs envers eux? Le premier droit de l'homme est le droit à la vie; les riches, qui accaparent la ressource suprême de la vie, l'argent, commettent une iniquité homicide. L'iniquité cessera par le partage. Ainsi la renaissance d'antiquité, commencée prr la monarchie, continuée par la Révolution française, ramène les heures tragiques du vieux monde. Ce centre d'éclat, de renommée, de lutte, qui jette une lumière fauve d'or, et que des ténèbres, des ténèbres vivantes, entourent et menacent, est-ce Rome à l'heure oîi, parée des dépouilles universelles, elle oublie les barbares prêts à l'envahir ?
Sans doute notre société a, pour se défendre, des forces que Rome ne connaissait pas. Contre la détresse morale et la détresse matérielle, elle a des remèdes : contre la détresse morale une religion qui est le Magnificat des humbles, contre la détresse matérielle, une fécondité extrême de secours. Le Christ, accomplissant le miracle dont Moïse avait montré le symbole, a fait couler l'eau du rocher, c'est-à-dire la miséricorde du cœur. Et ces œuvres suscitées par la foi sont les intermédiaires incessants entre la générosité des uns et la misère des autres.
Mais les épreuves de la vie et quelquefois la folie des gouvernements ont fait aux pauvres
ce mal suprême ; un grand nombre de ces malheureux ne croient plus à la bonté divine, ni à Dieu, et se défient de ceux qui y croient. Sur ces êtres ulcérés l'assurance chrétienne a perdu sa vertu consolatrice : leur corps reçoit, leur cœur refuse. Une pieuse société les visite, ils pensent : « Ces gens donnent, non à moi, mais au ciel qu'ils achètent ». Des femmes que le monde a appelées des « sœurs de charité » les soignent, ils pensent : « Ce n'est pas moi qu'elles aiment, c'est leur Dieu ». Le ministre d'un culte les assiste, ils pensent : « Il ne viendrait pas à mes misères évidentes, s'il ne rêvait de gagner la chimère invisible, mon âme qui n'existe pas ». Ils n'ont donc pas de gratitude pour celui qui transmet le secours, et ils ne connaissent pas celui qui l'a donné, le seul à qui ils seraient peut-être reconnaissants. Suivez, l'emploi de cet argent remis à ce prolétaire. Le principal alimentera sa vie ; mais il épargnera, car lui aussi est généreux, son obole pour la cause socialiste qui détruira le capital ; il soutiendra une grève dirigée peut-être contre son donateur inconnu ; s'il lui reste quelque monnaie, il se rendra dans le cabaret où les « purs » fréquentent, et oii il boira des doctrines aussi frelatées que l'alcool ; et son der-
nier sou achètera le journal où il apprend à haïr tous ceux qui lui font du bien.
Oii est donc le remède? Hors de la force, remède barbare qui laisse vivre les causes du mal, remède imprévoyant qui lègue au lendemain le péril du jour, remède hasardeux contre larmée de la misère, il n'est qu'un remède. Pour établir, malgré linégalité des conditions, la paix entre les classes, il faut employer le même moyen qui avait maintenu cette paix durant des siècles, il faut justifier cette inégalité par des services, il faut rétablir entre les classes une communauté de vie. Et puisque dans la société contemporaine, chaque supériorité se trouve menacée, puisque nul n'a à attendre de secours que de son énergie, puisque ceux qui représentaient et défendaient le riche auprès du pauvre ne sont plus écoutés, il faut que l'homme des hautes classes se défende luimôme, qu'à l'image de ses pères il jette son bâton de commandement dans les lignes ennemies, et qu'il aille chercher au plus épais du peuple sa justification, la paix.
Cette paix aura deux chances quand le riche connaîtra le pauvre et quand il en sera connu.
De loin, que sait-on des prolétaires? Les aspirations que le socialisme formule. Et comme
ces aspirations ne sont que de l'envie furieuse et chimérique, à elles il n'y a rien à céder. Mais pénétrez dans le peuple, vous y distinguerez deux sortes d'hommes, ceux qui se plaignent sans souffrir et ceux qui souffrent sans se plaindre. Les premiers souvent ne sont pas Au peuple ; ils sont venus à lui au nom d'une apparente pitié et d'une culture plus dépravée, ils ont imposé à sa docilité des sophismes que son bon sens n'eût pas admis, si vous aviez été là pour les réfuter. Vous emploierez toutes vos énergies contre les exploiteurs, mais votre pitié grandira pour les autres. Vous toucherez les problèmes redoutables, vous verrez que beaucoup d'hommes constamment attachés à un travail d'animal ou de machine, n'ont pas de temps pour être hommes. Vous verrez que d'autres, honnêtes, laborieux, habiles, ne peuvent pas assurer leur vie et la vie des leurs. Vous sentirez que ces maux dépassent parfois la mesure des inégalités légitimes, vous sentirez peser sur votre cœur le poids de ces injustices. Vous aurez besoin d'y trouver des remèdes. Et si difficiles soient-ils à découvrir, quand serontils à espérer, sinon le jour où ils seront cher- <îhés par la générosité, la fortune, l'intelligence et le savoir, c'est-à-dire par vous ? Et vous ap-
porterez ainsi au mal social son remède économique.
Le monde des pauvres aussi apprendra ri vous connaître. Le fantôme lointain et calomniateur du mauvais riche s'évanouira à votre aspect. Quand le peuple vous aura vu face à face, aura lu sur votre visage votre pitié pour ses souffrances, aura senti dans l'étreinte de votre main la chaleur de votre cœur, il ne se sentira plus oublié, méprisé. C'est alors que, fût-il encore malheureux, lui aussi viendra à vous. Car, ne l'oubliez pas, dans la question sociale, il n'y a pas seulement de la pauvreté, il y a de la dignité qui souffre : si ses entrailles sont vides, son cœur l'est plus encore ; il est l'homme qui n'a pas seulement faim de pain, mais de toute parole qui, étant une parole de bonté, sera vraiment sortie de la bouche de Dieu. Et quand, vaincu par ces bontés et ces services, le peuple se demandera où est leur source profonde et toujours pleine, et quand il verra que vos vertus coulent de vos croyances, il sera ramené au respect d'une foi qui inspire de tels actes, et, se sentant frère de ceux qui se seront montrés frères, il élèvera ses yeux et son âme vers le Père commun. Alors, vous aurez rendu à la paix sociale sa base.
Voilà l'œuvre qui s'offre à l'élite. Et dans cette élite qui ouvrira la marche, sinon les êtres privilégiés qui ont la pitié plus profonde, la bonté plus ingénieuse, dont les mains sont naturellement habiles à panser, dont les paroles portent une consolation, auxquels les enfants viennent d'eux-mêmes, auxquels aucun sexe et aucun âge ne sait dire longtemps : non?
Montrez donc le chemin, Mesdames. Quand vous vous serez fait présenter à la Cour de la Pauvreté, qui rougira de le suivre? Quand vous supporterez certains contacts avec la misère, qui osera parler de ses dégoûts ou de ses délicatesses? Le bien venant de vous n'est pas seulement le bien, il est l'exemple.
Prenez donc les rôles que les temps vous préparent. La nature ne vous a pas faites pour les œuvres de violence, vous n'avez pas place dans les armées qui se disputent les territoires. La loi des hommes vous a épargné les œuvres de la politique, vous n'avez pas place dans les partis qui se disputent la primauté. Mais la loi de nature et^la loi des hommes vous ont donné les dons et le temps nécessaires pour apaiser les plus cruelles des guerres et concilier les plus redoutables ambitions, et c'est entre vos mains surtout qu'est l'avenir de la paix sociale.
Le danger est le même chez tous les peuples, la haine s'est faite internationale pour avoir plus de supériorités à haïr et de pillage à contempler. Que de même, la bonté ne connaisse plus de frontières. Femmes d'Angleterre, qui avez les premières pratiqué ce nouveau devoir, venez aider les femmes de France à vous imiter. Filles de l'Amérique, qui nous apportez ici comme le printemps du nouveau monde, plantez sur notre sol la plus belle de vos fleurs lointaines, votre intelligente humanité. Nos pères, il y a un siècle, sont allés combattre avec les vôtres pour qu'il y eût un peu d'amour pour la vieille France dans votre amour pour votre patrie nouvelle. Venez à votre tour nous aider à défendre un bien commun sur notre sol, venez faire plus pour la paix sociale de nos enfants que nos pères n'ont fait pour vos libertés.
Et c'est aujourd'hui qu'il faut agir. Car le grand désastre dont le monde porte le deuil (1) va peut-être emporter avec lui les pauvres et premiers résultats de l'œuvre en France. Celle de Popincourt avait pour siège un hangar au second étage et sans autre issue qu'un étroit escalier. Une allumette eût suffi pour commencer
(1) L'îQceDdie du Bazar de la Charité.
là un incendie d'où personne ne se serait échappé. Nous avions assez de victimes, la maison a été abandonnée jeudi malgré les enfants en larmes, et plus d'un, parmi les hommes, a fait comme les enfants, car tous sentaient que si des ressources ne sont pas créées, la séparation sera définitive. Six cents petits êtres vous prient de les joindre aux bienfaiteurs qu'ils aiment, de sauver les germes de bonté déjà vivaces dans leurs petits cœurs. Nous vous le demandons au nom même de celles qui sont tombées martyres de la charité. Car, si une douleur pouvait atteindre leurs âmes, ne serait-ce pas cette pensée que leur mort, à elles, ait causé la ruine d'une œuvre de bonté? Ce n'est pas de tels résultats que les morts héroïques préparent. Voulez-vous, au contraire, rendre à celles qui sont tombées un hommage vraiment digne d'elles? Associez la fin de leur vie au commencement d'une grande œuvre, comme un emblème de perpétuité dans le devoir. Dotez aujourd'hui en leur mémoire Paris des bienfaits que possèdent les capitales d'Angleterre et des Etats-Unis. Et que, dans la gratitude du peuple, cette année reste celle où les femmes auront été les dernières à fuir la mort et les premières à recommencer le bien.
A THospice français de Jérusalem d)
Il y a plus de héros qu'on ne croit. La charité a les siens, ignorés pour la plupart : les plus touchants sont ceux qui s'ignorent euxmêmes. Je voudrais rendre hommage à l'un de ces humbles qui, dans une légende dorée, s'appellerait Jean l'Hospitalier ou le serviteur des pauvres. J'y voudrais mettre un de ces humbles.
Je l'ai connu à Jérusalem, il y a deux ans. Guillaume II venait d'arriver dans la ville. La mise en scène de sa piété orgueilleuse rendait plus cher aux chrétiens le bien qui ne fait pas de bruit, et, durant cette chevauchée impériale de l'Allemagne qui passait, les Français avaient
(1) Cet article fut écrit pour Y Almanach des Missions catholiques de 1 900.
plus besoin de contempler les œuvres par lesquelles la France demeure.
De ces œuvres, plusieurs, et non les moins importantes, sont réunies dans l'établissement fondé à Jérusalem par nos Sœurs de charité. Entrepris en 188i et non achevé encore, l'édifice frappe les moins attentifs par sa masse, son architecture, et cette beauté morale qui est la convenance entre la forme des choses et leur destination. Son style, oii s'unissent le roman et le gothique, est celui de l'âge oîi la société eut le plus de foi, où les croisés bâtissaient le saint Sépulcre. Sous les voûtes de ces hauts couloirs et sous les arcatures de ces vastes salles, une simplicité, une paix, une grandeur religieuses habitent. L'église qui sera le couronnement et la splendeur de l'édifice n'est pas commencée encore ; mais rien ne manque plus aux installations faites pour le soulagement des misères humaines. On a voulu d'abord honorer Dieu dans ses pauvres. Tout a été préparé et conduit par une supérieure au nom prédestiné, la Mère Sion. Et parmi ses mérites elle a eu celui qui doit coûter davantage à une femme de ce cœur : elle ne s'est pas laissée emporter par l'impatience <lu bien. Il y a en trop grande abondance les
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généreux capables d'engager les plus coûteuses entreprises, quant ils ont pour tout argent les pièces de monnaie qu'on a coutume de sceller dans la première pierre des fondations. La Mère Sion a d'abord cherché les ressources, elle a construit à mesure qu'elle les avait réunies, et l'édifice dû à ses soins a cette dernière et rare beauté qu'il s'est élevé sans une dette. Mais ce n'est pas la Mère Sion que je dois louer aujourd'hui.
L'établissement a ses hôtes de passage ; cinq cents par jour au moins viennent demander aux sœurs des remèdes contre les maladies que le climat de l'Orient propage et que la négligence orientale aggrave. L'établissement a aussi ses hôtes à demeure : des enfants abandonnés et des vieillards. Un coup de cloche à la porte, une forme voilée qui s'enfuit, un petit être qui vagit sur le seuil, une sœur qui accourt, prend le léger fardeau, et apporte à ses compagnes la lourde charge, toujours acceptée, d'une vie de plus à conserver et à diriger ; voilà comment se recrute cette famille d'orphelins.
Les vieillards aussi deviennent des enfants abandonnés quand la nature les oublie comme
une mauvaise mère, et enlève la vigueur à ceux qui ne possédaient que la force. Ceux-là aussi viennent demander asile, on le leur donne ; ce n'est pas assez de les attendre, parfois on va chercher, dans l'immobilité qui ne leur permet même pas de demander secours, les plus infirmes ; on les sauve sinon de la décadence et de la douleur, au moins de la solitude et de la faim.
Nous aimions, nous Français, à visiter ces asiles de la miséricorde française, nous étions fiers d'y conduire les étrangers comme au pèlerinage de notre meilleure gloire. Mais combien les infirmes attiraient moins que les enfants ! Les infortunes de la jeunesse ne suppriment pas sa vocation de bonheur : ce ne sont que pluies du matin qui laissent, pour tout le jour, l'espoir du soleil. Ou plutôt, la jeunesse n'attend pas seulement, elle est le bonheur. Elle l'est par l'ignorance, par la grâce, par l'amplitude croissante de la vie, par l'empire qu'elle exerce sur tous, par la joie qu'on a de l'approcher et de la servir.
La vieillesse, au contraire, est le commencement de la nuit sans étoiles, un déclin continu de l'être, un accroissement de toutes les dépendances. Et sa faiblesse n'est pas seulement la
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faiblesse, elle est la laideur. Ses maux méritent la pitié, et l'aspect de ces maux mêle cette pitié de dégoût.
Et nous comprenions mieux, en face de ces décrépitudes, la vertu des femmes admirables qui savent vaincre toutes les répugnances et, dans un contact continu avec les pires misères delà créature humaine, songent uniquement à la dignité de l'être fait par Dieu, aux respects dus à sa nature, aux consolations dues à ses maux.
Or, les sœurs n'étaient pas seules à soigner leurs vieillards. Avec eux, et comme s'il était là à demeure, nous trouvions toujours un jeune homme de vingt-cinq ans tout au plus. Petit, maigre, réduit, il était un de ces êtres dans lesquels la nature, comme si elle avait ses jours d^avarice, semble avoir épargné la matière. Avec son teint jaune et terne de fiévreux, on l'eût pris pour un malade, si la limpidité de ses regards bleus n'eût jailli comme une source saine de force, secrète et profonde.
Cette santé était moins celle du corps que celle de l'âme. C'était l'âme qui semblait se laisser voir au fond de ses yeux : je ne sais quoi d'extraordinairement ferme et doux tout ensemble les remplissait, transfigurait son visage,
et rendait belle sa laideur. Et c'était quand ces yeux se portaient autour de lui sur la misère de la vieillesse infirme, que resplendissaient cette tendresse et cette volonté. Visiblement la souffrance l'inspirait. Sans cesse occupé des vieillards, il avait le secret de leurs désirs et des soins qui convenaient à chacun, il les servait tous avec des paroles qui semblaient des remèdes, et des gestes sobres^ tous utiles, où passait comme une caresse. Sa seule préférence entre ces malheureux allait à ceux qui étaient incapables de reconnaître ses bontés, à ces débris d'humanité qui gisent inertes, sans pensée, ni parole. Ces pauvres êtres réduits à une vie animale étaient les seuls en faveur de qui fléchît l'impartialité de ses sollicitudes. Et cela achevait de révéler sa nature. Sa compatissance prenait son origine dans un sentiment supérieur à la satisfaction, pourtant légitime, de lire sur les visages des hommes la gratitude des services rendus.
Cet inconnu m'intéressa, je m'informai comment il était venu là, pour combien de temps, et dans quelles conditions. Voici ce qui me fut raconté :
On l'appelait Jean, il était Polonais, et parlait la langue de ce peuple, mais n'avait aucun
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■souvenir d'une autre contrée que la Terre sainte. C'était la preuve qu'il avait été amené tout jeune en Orient par l'exode de sa famille, «t avait vécu avec elle son enfance. Il parlait aussi le français ; c'était la preuve qu'il avait fréquenté une de nos écoles. La mort des siens le laissa seul et maître de lui-même quand il aurait eu besoin d'un guide pour choisir sa vie. Dans sa tête de seize ans il n'y avait qu'une passion enfantine, et d'autant plus volontaire, pour l'indépendance. Tout ce qui était régulier lui paraissait tyrannique, toute fixité une chaîne. Le lac de Tibériade était demeuré dans ses souvenirs comme le plus beau lieu du monde. 11 s'y rendit, sans s'établir nulle part, erra sur ses rives, contemplant la terre, les eaux et la diversité des mêmes lieux selon les heures, remplissant ses jours autant que ses nuits de songes, indépendant à la manière du philosophe Bias qu'il ne connaissait pas, et comme lui libre de demeure, de bagage et d'argent. Il couchait sous la voûte du ciel, ou sous celle de quelque couvent, lorsqu'en échange de sa pêche il y recevait l'hospitalité. Il passa ainsi une année enchanteresse, mais à ce régime gagna, au lieu d'argent qu'il méprisait, les fièvres dont il ne
s'était pas ainsé. Et la mort, qu'il n'avait pas cru appeler, était bien proche quand la charité des sœurs le rencontra sur la route et le recueillit. Son pauvre corps était si ruiné par le mal qu'elles se crurent le droit de s'abuser sur son âge et de le recevoir parmi leurs vieillards. Laguérison demeura longtemps incertaine. On eût dit que sa vie, lasse comme lui de tout lien, errait autour de son corps, incertaine si elle l'abandonnerait ou non. Enfin les soins des sœurs l'emportèrent, il fut sauvé.
Sa gratitude ne se répandit pas en ces paroles qui répuisent si souvent. Mais on la voyait s'amasser au plus profond de ses yeux. Il accepta alors sa première dépendance, et s'étonnant de ne pas la trouver lourde, comprit que tant de soins lui imposaient une dette. Il ne pouvait s'acquitter envers les sœurs, la pensée lui vint de seconder leur miséricorde auprès des vieillards ses compagnons. Ainsi la sainte contagion qui émane du bien pénétra en lui. Il fit avec eux société d'abord de paroles affectueuses et réconfortantes, tant qu'il fut trop faible pour agir, puis d'aide, dès qu'il fut debout. Et l'on put mesurer le retour de ses forces à l'accroissement de ses services. Certes il ne faisait pas plus ni mieux que les sœurs ;
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pourtant ce qu'il faisait émut davantage ces malheureux. La sublimité de la vocation est si visible chez les filles de Saint Vincent, qu'elle dispose à considérer en elles comme choses ordinaires les actes de la vertu la plus parfaite : envers elles plus d'un se tient quitte en pensant qu'il leur fournit l'occasion de gagner le ciel où habite tout leur désir. Le dévouement d'un homme semblable aux autres étonne au contraire, et, même moins parfait, excite plus de gratitude. Ainsi s'explique l'empire rapidement conquis sur les vieillards par cet irrégulier de la charité. Deux ans passèrent, remplis par les soins qu'il recevait et par ceux qu'il donnait.
Enfin la supérieure lui dit un jour : « Jean, vous êtes guéri. L'heure est venue de reprendre la liberté qui vous est chère et de laisser ici place à un malade. Nous regrettons votre départ, parce que vous avez été compatissant. Que Dieu vous récompense et gardez un bon souvenir du temps passé avec les malheureux ».
Jean ne répondit rien, mais il regarda autour de lui, et il constata que la nouvelle de son départ était une douleur pour les vieillards. Il vit des larmes jusque dans des yeux qui sem-
blaient n'avoir plus de pensée. Il regarda en lui-même, et il constata que son deuil n'était pas moindre : l'indépendance lui parut un exil loin de ceux à qui il s'était attaché. Sa peine lui révéla sa vocation.
Le lendemain il dit à la supérieure : « Vous m'avez rendu la santé, je vous l'offre. Elle est peut-être utile à vos vieillards, et loin d'eux je ne saurais plus être heureux. Laissez-moi les soigner désormais comme j'ai appris de vous à le faire. Vos charges ne vous permettent pas de m'offrir un salaire, et, si j'en acceptais un, je vendrais ce que je veux donner. Si mes soins vous semblent valoir la nourriture que je vous coûterai toujours, puisque je n'ai rien, je remercierai Dieu et vous de cette bonté ».
L'offre de soi était si complète et si simple •que la Mère Sion ne se crut pas le droit de rejeter, sans l'avoir mis à l'épreuve, ce dévouement.
Il durait depuis quatre ans quand j'étais à Jérusalem. 11 dure depuis six aujourd'hui, sans que le zèle, la douceur, l'intelligence et l'impartialité de Jean se soient démentis ni lassés. « Il aime ses brebis, et ses brebis le connaissent». La pensée d'assurer son avenir,
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•de se créer des ressources, de fonder une famille n'a pas fait vaciller un instant sa résolution. Son avenir, à l'abri des vicissitudes personnelles, fait un avec l'avenir d'une institution, la pierre roulante est prise dans le ciment d'un édifice et goûte la joie de sa stabilité. A quoi lui servirait l'argent? la Providence a pourvu à ses besoins, et les seules prodigalités qui le tentent sont celles de ses fatigues, de ses veilles, de sa patience : et de cette fortunelà il est riche. Sa famille l'entoure, ce sont les vieux enfants que sa jeunesse a adoptés. Et il continuera jusqu'à la mort à gouverner doucement son petit empire d'infirmes, d'aveugles, de paralytiques et de moribonds.
D'ailleurs comme la vertu, quand elle transforme la nature, laisse subsister quelque chose des traits anciens, la passion de Jean pour l'indépendance n'a pas disparu tout à fait. Chaque année il demande quatre à cinq jours de liberté. Le bâton à la main, et la poche vide, il part ; il part pour un des sanctuaires qui sont si nombreux en Terre Sainte. Après quoi, ayant épuisé son vieil instinct de vagabondage à satisfaire sa dévotion, il revient reprendre la chaîne de ses devoirs volontaires.
Voilà ce que j'ai vu à Jérusalem au moment
OÙ Guillaume II remplissait la ville de ses cortèges et de son nom. Je comparais au fier Empereur l'obscur servant des pauvres ; des deux lequel, devant Dieu, était le premier ? Je me rappelais TEvangile oîi les empereurs et les rois, toutes les puissances de la terre sont nommés d'un mot, et uniquement pour fixer la date de l'événement qui seul importe : et cet événement est la vie d'un autre Jean, lui aussi étranger à toute grandeur humaine, mais à jamais glorifié pour avoir accompli ce que l'ambition humaine méprise, pour avoir pratiqué la pénitence et l'avoir enseignée aux autres. « La quinzième année de l'Empire de Tibère César, Ponce-Pilate étant gouverneur de la Judée, Hérode tétrarque de la Galilée, Philippe son frère l'étant de l'Idumée et du pays des Trachonites, et Lysanias de la contrée d'Abila, sous le pontificat d'Anne et de Caïphe, la parole de Dieu se fit entendre à Jean, fils de Zacharie, au désert » (1).
(1) Saint Luc, ch. III, 1 et 2.
Sorèze et l'heure présente(i)
Sorèze réserve des récompenses à ses élèves de tout âge et nulle distribution des prix ne m'avait encore si bien traité que celle de ce jour.
Être loué par le T. R. P. Raynal, c'est être loué par l'éloquence et par la vertu ; mais il faut se défier de la vertu quand elle juge, car son indulgence accroît les mérites, et de l'éloquence quand elle raconte, car ses rayons transfigurent les faits. En réalité, l'on ne saurait me faire un mérite que de mes insuccès : pauvre matière à m'enorgueillir. Je n'ai pas réussi à servir utilement les causes que ma raison et mon cœur voulaient défendre, et mon effort contre des lois injustes n'a mis fin qu'à ma vie publique. Du moins la défaite laisse à un vaincu quelque autorité pour vous redire la parole de Lacordaire : « J'aime mon siècle
(1) Discours prononcé à la distribution des prix de Sorèze, le 22 juillet 1900.
comme mon pays! » Aimez la France et votre temps.
Personne ne songe à penser mal de sa patrie^ pas plus qu'à penser mal de sa mère. Mais dire du mal de son temps n'est que médire de son prochain, et peu de gens se refusent ce plaisir : ces pessimistes discernent avec justesse les erreurs et les vices de leur génération, et se laissent ainsi détourner de se mêler à sa vie. Combien déclarent qu'ils se sentaient faits pour agir, se dévouer, être utiles, si seulement ils fussent nés à une autre époque. Mais ils attendent un Napoléon I", un Louis XIV, un saint Louis : ils ne se sentent faits ni pour l'anarchie démocratique, ni pour les armes des luttes présentes, ni pour les compagnies dont il faudrait subir le contact et vaincre l'ignorance. Et mépriser son temps dispense de le servir.
Gardez-vous de ce sentiment ; à aucune époque, il n'a été un droit.
La Providence ne nous laisse pas maîtres de l'heure oîa nous devenons ses ouvriers. Elle choisit pour nous les moyens, divers selon les âges, par lesquels elle nous admet à collaborer à son œuvre. Dès lors, nous n'avons pas. l'âge fùt-il de fer, à demander l'âge d'or, à
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verser de stériles regrets sur les grandeurs, les beautés, les forces détruites. Nous ne sommes pas créés pour habiter les tombeaux des morts, mais pour élever des demeures nouvelles sur la terre des vivants. Aimez votre temps. Aimer son temps n'est pas se faire complice de ce qu'il y a de mauvais, c'est acquérir l'intelligence, l'habitude, et même, par devoir, le goût des influences qui sont efficaces sur lui, et employer ces influences^ à le rendre meilleur.
Cette conformité entre l'ordre divin et votre soumission n'est pas pour vous, mes jeunes Camarades, l'unique raison d'aimer votre temps. Regardez-le lui-même et vous reconnaîtrez qu'en devenant hommes à l'heure présente, vous êtes des privilégiés.
Trois maux ont mis leur ombre sur les siècles qui ont précédé le vôtre. L'homme n'avait pas conquis la terre, son domaine, sur la nature encore rebelle r il y avait trop d'ignorance. Les ressources de ce domaine destiné à tous^ étaient accaparées par un petit nombre : il y avait trop d'inégalité. Et malgré cet état de choses qui aurait dû inspirer de la modestie aux gouvernements, ceux-ci, ne voyant l'ordre que dans l'unité, réglaient tout, institutions,
droits, pensées, sans consulter les aptitudes, ni les volontés des individus, Thomme était toute sa vie un écolier, ce qui paraîtra aux plus jeunes de mes auditeurs la pire des conditions : il y avait trop d'autorité.
Vous, au contraire, vous devenez hommes quand une admirable fécondité de science découvre tous les secrets du monde physique, en exploite les richesses, en supprime les distances, en discipline les forces, ouvre partout de nouvelles voies à toutes les activités et fait l'homme véritablement roi sur son domaine.
Non seulement la somme des biens mis à votre disposition est accrue, mais le partage en devient plus équitable. Ce n'est pas assez que le xix^ siècle ait vu disparaître de l'Amérique, de rOcéanie, et combattu en Asie et en Afrique les derniers abris de Tesclavage. Une sollicitude toute contemporaine cherche des remèdes aux dommages moindres et pourtant excessifs encore, que le sort des prolétaires fait à la dignité humaine. Malgré l'injustice ordinaire à ceux qui souffrent et la vile industrie des flatteurs qui exploitent la misère, cet efi"ort pour alléger aux plus accablés le fardeau restera l'honneur de notre temps.
Enfin,, comme ce progrès matériel et Ce pro-
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grès moral dus aux initiatives spontanées de l'étude et de la conscience ont fourni la preuve que chaque homme a vocation pour devenir utile à lui-même et aux autres, l'Etat a renoncé à imposer à tous, au nom de Fintérôt général, leur rang, leurs travaux, leurs opinions.
Aux régimes d'autorité, ont succédé les régimes de liberté. Chacun de vous est maître de choisir sa profession, de répandre ses idées, de monter oii l'élèvera son mérite, d'obtenir toute l'influence que lui vaudra son caractère. Voilà ce que votre temps a fait pour vous. Que ferez-vous pour lui ? Car les biens préparés en votre faveur par le travail des générations passées vous constituent débiteurs envers l'avenir et vous aussi devez transmettre à celles qui vous suivront, le dépôt, sans l'amoindrir, après l'avoir accru.
Or, ce beau fruit de civilisation a son ver. La raison humaine n'a pas été assez forte pour porter le poids de son œuvre et, oubliant qu'elle était elle-même l'œuvre d'un maître en qui tout bien et tout ordre à sa source, elle a prétendu se suffire. A la vieille doctrine que Dieu a créé l'homme dans un jour de bonté, nombre d'esprits substituent la doctrine que l'homme a créé Dieu dans un jour de supers-
tition, et qu'il faut délivrer le monde d'une vaine hypothèse. Non contents de se soustraire à la croyance religieuse, ils veulent mettre la puissance publique au service de leur irréligion. Plusieurs fois, au cours de ce siècle, ils ont imposé au gouvernement des mesures destructives de l'éducation chrétienne. Ils ne lui ont encore apporté que des troubles passagers au lieu de la ruine, parce que le principe de liberté, proclamé par eux comme le fondement de la société moderne, faisait obstacle à leurs entreprises. Contre elles, les catholiques trouvaient des défenses dans les garanties établies par les lois au profit de tous les citoyens. Ils ont, eux, qu'on appelait les ennemis de la liberté, dû la revendiquer sans cesse, et, devenant ses défenseurs, ont trouvé pour complice la logique de leur temps ; tandis que les promoteurs des mesures arbitraires, après les avoir obtenues n'osaient bientôt plus les maintenir, et trébuchant dans ces contradictions entre leurs maximes d'émancipation et leurs actes d'oppression, ne pouvaient céder à leurs haines sans tomber dans l'anachronisme et devenir malfaisants sans paraître surtoutvieux. Mais aujourd'hui, semblables à ces vieillards qui, désespérant de tromper plus longtemps
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les yeux par leur fausse jeunesse, renoncent aux teintures et deviennent tout à coup de leur âge, les adversaires de la religion n'essaient plus de combiner leurs haines avec la liberté. Quand il leur est devenu évident qu'il fallait sacrifier l'une ou l'autre, ils n'ont pas hésité. Une langue qui ne respecte plus rien appelle déjà la liberté, hier déesse, une « guitare ». C'est pourtant avec cette guitare que les mendiants de la politique ont amassé sur les places publiques les gros sous de leur popularité. Et maintenant qu'ils ont fait fortune, la liberté est pour eux, comme la foi « la vieille chanson ». Et nous ne retrouvons dans leur bouche qu'une chanson plus vieille encore, car ils ne parlent que de refaire l'ordre dans les esprits, de rendre à la France l'unité morale, et que sont ces mots sinon les formules mêmes de l'ancien régime? Et pour refondre toute la France dans un moule unique, ils ne dissimulent plus leur dessein de la briser à coups de lois. Contre le droit du catholicisme à vivre, ils invoquent le salut public de la France, Et si en effet. Messieurs, ils parviennent à persuader la France que le christianisme est contraire aux intérêts de la nation, le christianisme invoquerait en vain la liberté, la France
répondrait que les libertés mortelles ne sont pas des droits et elle laisserait succomber le catholicisme pour vivre.
Ecoliers d'aujourd'hui, hommes de demain, cela ne vous dit-il pas le devoir de l'heure présente? Contraints de vous défendre contre une haine qui a cessé de feindre, accusés d'affaiblir le génie national, de précipiter sa décadence, il ne VOUS suffit plus de montrer que le catholicisme est un droit pour vous, il faut montrer qu'il est un bienfait pour la France, qu'on ne saurait le frapper sans la blesser, le tuer sans qu'elle succombât.
Voilà votre tâche sociale, vous qui dans dans quelques jours, dans quelques années, rapides elles-mêmes comme des jours, prendrez charge de votre temps. Cette tâche ne s'offre pas seulement à ceux d'entre vous qui deviendront des hommes publics, elle s'impose H ceux mômes que les circonstances ou leurs goûts tiendront le plus éloignés des affaires générales. Notre siècle est le siècle des infiniment petits; ne supposez pas que je fasse allusion à la taille des hommes qui gouvernent. La science nous a montré que le corps humain subit la loi d'êtres imperceptibles, mais qui par leurs innombrables multitudes le trans-
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forment et lui préparent la santé, la maladie ou la mort. De même le corps politique est gouverné par les multitudes de la démocratie, chacun des hommes qui vit humble, obscur et comme indistinct sur le sol national, est une portion de la volonté générale, et par leur masse ces faibles unités deviennent irrésistibles. Dans cette cellule primitive, et selon que la vérité ou l'erreur en ont pris possession, se préparent la grandeur ou la décadence des Etats.
Si modeste que s'écoule votre vie, elle vous placera au milieu de ces hommes; toutes les fois que vous surprendrez en eux la trace du mensonge anti-chrétien, ce sera une sommation à votre conscience de leur dire la vérité. Vous ne leur refuserez ni le témoignage de votre exemple, ni le témoignage de votre parole.
Et combien de préjugés il vous est facile de détruire par un mot. C'est par la défiance contre les ordres religieux que les multitudes sont toujours menées à la guerre contre la religion; ils sont les forts avancés qui couvrent la place. Laisserez-vous calomnier vos maîtres, vous les témoins, les bénéficiaires de leur vie et de leurs vertus ? Accusera-t-on impunément
devant vous leur « obscurantisme » — ce qui du môme coup vous taxerait vous-mêmes d'ignorance, — quand le succès de leurs Ecoles est la cause avouée de la guerre poursuivie contre eux?
Si l'on fait dater de la Révolution l'enseignement, vous abstiendrez-vous de dire que Sorèze a ouvert son Ecole au vin'^ siècle, au moment où commençait la France, et de demander oii le zèle laïque était alors?
Si l'on fait allusion aux richesses des moines, tairez-vous l'ameublement de leurs cellules, l'inventaire de leurs vêtements, les menus de leurs festins, l'emploi de leurs heures; ne rappellerez-vous pas que leurs privations font leurs ressources, et qu'ils n'empêchent personne de devenir riche comme eux et au même prix ?
Si on les raille au contraire d'être mendiants, à vous de faire comprendre la grandeur sociale de ces renoncements embrassés pour que, dans un monde enfiévré de richesse, le pauvre se trouvât moins seul et vît sa condition honorée comme une dignité par les héroïques.
Si enfin, on parle de leur ambition, sachez dire que vous avez grandi près d'une illustre tombe, qu'après avoir connu toutes les gloires
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de la pensée et de la parole, Lacordaire les a quittées sans regret pour se consacrer à des enfants, et, dans ces jours féconds en pédagogues qui aspirent à gouverner les hommes, demandez combien de libres-penseurs se sont dérobés à leur renommée à Paris, aux Académies, pour devenir au fond d'une province, maîtres d'école.
Etendez la défense, partout où sera portée l'attaque. A ceux qui prétendent rétablir l'unité des esprits, demandez autour de quelles doctrines, s'ils se vantent de ne connaître ni l'origine de l'homme, ni sa doctrine. Quand ils parlent de refaire l'âme de la France, sollicitez-les de définir l'âme française, eux qui ne croient pas à l'âme. Sachez dire que, s'ils veulent l'unité, ils doivent, au lieu de détruire, respecter le christianisme.^ car lui seul donne à la vie un sens, à l'homme des espérances conformes à sa nature; car il a conquis et retenu les plus puissants génies de l'humanité. Rappelez aux fanatiques d'irréligion qu'ils sont une infime minorité à l'heure présente dans chaque peuple, confondez-les par le témoignage môme de cette raison humaine à laquelle ils font appel.
Enfin, s'ils sont patriotes, instruisez-les de
ce que vous avez appris, montrez-leur que les peuples ambitieux d'un grand rôle, eussent-ils, comme l'Angleterre et l'Amérique, la primauté de la richesse, ou, comme l'Allemagne et la Russie, la primauté du nombre et des armes, ne se contentent pas de ces avantages matériels ; que les nations protestantes sont ardentes à répandre le protestantisme, la Russie, à soutenir l'orthodoxie. Et lorsque tout le passé de la France resplendit de gloire catholique, lorsque notre grandeur comme un arbre frappé de la foudre, voit sécher toutes ses branches, demandez pourquoi les Français s'obstinent à couper le rameau toujours vert oii nos missionnaires cueillent leurs palmes et la France encore du laurier!
Mes jeunes Amis, la cause est si bonne que si vous la perdiez ce serait par votre faute, je vais me servir d'un mot que ne connaît pas Sorèze, ce serait par une sorte de lâcheté. Donnez donc dans un temps oîi le courage sera la victoire, l'exemple du courage à la jeunesse française. Aux jours d'un de vos anciens, Gafîarelli, et durant le siège de Toulon, Bonaparte fit écrire, à l'endroit le plus exposé, mais d'où la place devait être prise, ces mots : « Batterie des hommes sans peur. » Et parce que cet appel à
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rhonneur avait suscité des soldats, Toulon fut nôtre. Mes Camarades, contre les Jacobins de la libre-pensée, inconsciemment unis à l'étranger qui espère d'eux notre décadence, Sorèze sera au XX® siècle, « l'Ecole des hommes sans peur ».
L'Oratoire et juillyd)
D'ordinaire la distribution des prix n'est que joie pour vous, et s'il s'y mêle un regret, il est seulement pour les maîtres, à la pensée que les aînés de leurs élèves ne recevront plus leurs soins. A l'heure présente vous vous demandez si ces maîtres, ceux qui ne partaient jamais, seront longtemps encore là pour accueillir leurs disciples. Partout où enseignent des compagnies religieuses, la même ombre passe sur le sourire de ce jour. La politique veut réviser les droits des éducateurs qui possèdent le savoir, la confiance des familles et l'attachement des écoliers. Elle a accompli ce prodige, qu'à l'ouverture des vacances, il y ait de la tristesse dans le cœur des enfants.
Gomment taire cette inquiétude ? Gomment
(1) Discours prononcé à Juilly, le 21 juillet 1901.
ne pas dire : Ou les promesses les plus formelles de ceux qui gouvernent sont des mensonges et des hypocrisies, ou il n'y a encore à craindre ni pour l'Oratoire, ni pour Juilly,, ni pour l'enseignement chrétien.
Sans doute, un parti veut en finir avec le catholicisme. Mais tel n'est pas le but, du moins immédiat, de la nouvelle loi sur les associations. Le gouvernement, qui l'a réclamée, a pris, à peu près en ces termes des engagements : « Il y a deux clergés : un clergé séculier français, soumis aux évèques, et sur lequel le concordat me donne une autorité suffisante, et un clergé régulier, lié par des vœux particuliers, indépendant des évèques, soumis au Pape seul, composé en partie d'étrangers. Celui-ci est le plus nombreux, le plus riche, étend son influence par d'innombrables œuvres, s'immisce même dans le ministère paroissial et s'applique surtout à l'éducation. C'est lui que j'ai le plus besoin de surveiller, de contenir et contre lui je suis sans armes. Entre les ordres qui le composent, la loi nouvelle me permettra de faire un choix. Les uns, les utiles, continueront, dans une condition plus stable, leur existence. Les autres, ceux qui ne me paraîtront attachés ni à leur temps, ni à la
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France, n'obtiendront l'autorisation ni d'enseigner ni de vivre » .
L'Oratoire est une compagnie de prêtres qui, sans ajouter aucun vœu à leurs obligations sacerdotales, sans confondre leurs e'nergies dans la discipline d'une même entreprise, sans perdre leurs personnes dans l'unité collective d'un grand ordre, et tout en demeurant maîtres de choisir librement leur tâche parmi les devoirs du ministère, vivent ensemble pour s'aider de conseils et d'exemples mutuels. L'ancienne devise de la compagnie : « Entre qui peut, sort qui veut » exprimait à la fois la difficulté de se fixer en une vie de perfection simple, sans autre attache que l'attrait continu de cette perfection même, et la facilité toujours maintenue de rompre les habitudes qui cesseraient d'être chères. Loin que messieurs de l'Oratoire aient jamais été soustraits à l'autorité épiscopale, le but principal du cardinal de Bérulle était d'assurer, en formant de bons prêtres, de bons auxiliaires aux évoques. Fondée en France par un Français, la compagnie est composée de Français. Son dévouement au chef de l'Eglise a-t-il jamais sacrifié les droits de la France à l'hégémonie de Fiome? Cette hégémonie régnait au xvn'' siècle dans
les écoles sous une double forme : la langue des études était le latin, et ces études, philosophie, rhétorique, histoire ancienne, sciences, s'adressaient, comme la théologie, ù ce qu'il y a de commun et d'universel dans l'intelligence humaine, sans s'occuper de ce qui est particulier à la race, aux mœurs, au génie, à la personne de chaque nation. Qui, le premier, perfectionna ce dont ne se plaignait pas alors l'Etat? L'Oratoire. Dès qu'il s'occupa d'enseignement, il remplaça comme langue des études le latin par le français, et il introduisit parmi ces études l'histoire de France.
Dans cette histoire nont pas cessé de s'inscrire les services de la compagnie fondée par Bérulle avec les encouragements de Henri IV. Ne cherchez ces hommes graves et sages ni parmi les courtisans ni parmi les ennemis du pouvoir, en ces jours de la Fronde oîi la politique entraînait même les clercs. Ne les cherchez pas davantage parmi les fauteurs des querelles religieuses qui vinrent ensuite et changèrent en théologiens furieux même les laïques. Eux, dès le début, montrent le caractère qui ne se démentira jamais. Le zèle les pénètre, et ne les agite pas. Le silence fécond de l'étude, de la méditation, de la prière est
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leur grand maître. Cette discipline élève au génie les dons de quelques-uns, et ni Malebranche, ni Massillon, ce semble, n'ont déshonoré leur pays. A tous elle donne ce qui est plus nécessaire que l'éclat, la solidité, l'équilibre et, dans les idées comme dans les mœurs, la tempérance.
De tels hommes sont, de tous, les moins faits pour soutenir contre la société civile une lutte d'intrigues ambitieuses ; ils sont, de tous, les plus aptes à comprendre la loi du mouvement dans les sociétés, et à admettre que des choses nouvelles puissent être légitimes. C'est avec cette intelligence désintéressée et libre qu'ils jugent la société contemporaine. Ils sont si peu défiants de l'esprit moderne, si peu ennemis de l'Etat, que le second cardinal de l'Oratoire et son plus illustre représentant aujourd'hui (1) se préparait à enseigner au nom de l'Etat quand il s'est senti appelé à enseigner au nom de Dieu. Et quand, de l'Ecole Normale il est venu à l'Oratoire, il ne s'est pas senti un transfuge qui change de camp. Il a voulu assembler deux affections en une seule vie et la rendre complète en consacrant les supério-
(1) Le cardinal Perraud, alors évêque d'Autun.
rites qu'il venait d'acquérir, au service de l'Eglise et de la France.
Cette double et indivisible fidélité ne saurait inspirer la conscience de ces hommes sans se répandre dans l'éducation qu'ils donnent, et elle a fait à l'Oratoire et à Juilly une gloire commune. Ici la philosophie et l'histoire ont formé une atmosphère assez vivifiante et profonde pour qu'aient pu grandir, parmi les élèves, des maîtres de la pensée humaine. Montesquieu sera peut-être encore aujourd'hui pour nos hommes d'Etat une preuve que l'éducation de Juilly ne déprime pas l'intelligence, ni n'étouffe dans cette intelligence le souci du bien public et l'initiative hardie des réformes. Et si l'on répond que le génie, feu du ciel, n'est pas allumé par la puissance des hommes, rappelons les caractères permanents de l'influence exercée par cette école sur les générations qui s'y succèdent.
L'honneur de Juilly est de créer en ses élèves une conscience telle que ni l'oisiveté élégante, ni l'emploi de l'activité aux plaisirs stériles de l'esprit ou aux soins égoïstes de l'intérêt ne les satisfassent, et qu'ils se sentent attirés vers ces emplois de la vie où l'on est utile aux autres et à son pays. Ne parlons pas de cette
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noblesse qui, sous l'ancien régime, venait ici se rendre digne des charges accordées d'avance à son rang. Mais lorsque avec la Révolution française commence une société nouvelle où se consacrer aux affaires publiques n'est plus prendre sa part d'honneurs rentes et de privilèges inamovibles, mais s'exposer à l'inconstance, à l'oubli, aux haines aveugles du peuple qu'on sert, à la pauvreté, aux proscriptions, ce salaire aussi attire les hommes formés par Juilly. Malouet, Duport, Pasquier, Berryer ne sont que les premiers et les plus célèbres parmi les vôtres dont le nom a retenti dans le siècle. Je ne crois pas que nulle autre école ait donné dans toutes les carrières, une égale proportion de serviteurs au pays.
Et de ces carrières celle qui a attiré davantage les jeunes Français de Juilly est celle où l'on offre le plus de soi, toute l'indépendance de la vie et la vie même : c'est l'armée. Trois maréchaux de France, Montesquiou, Berwick, Belle-Isle mènent sous les drapeaux lleurdelisés ce cortège de soldats glorieux. Avec la République et l'Empire les drapeaux changent, la vaillance reste. Saluez au passage comme un des héros les plus touchants, un des vôtres, ce jeune Muiron à qui on doit la gloire des
plus illustres batailles, puisque par sa mort à Arcole, il sauvait la vie de Bonaparte ; puis les grands hommes de la mer, les amiraux Duporré, Dupetit-Thouars; puis, pour ne nommer parmi les contemporains que les morts, Sonis, digne de combattre et de tomber sur le champ de bataille consacré par Jeanne d'Arc ; Brière de risle qui, au lendemain de notre abaissement en Europe, nous conquérait en Afrique les chances d'une fortune nouvelle. Plus de cinquante généraux en un siècle ont appris ici leur vocation : et à travers tous les changements de régimes et de fortunes, ils ont reconnu, servi, honoré la France. Des prêtres si doux ont formé de tels soldats. Ne nous en étonnons point. Toute la vie de ces maîtres enseigne l'oubli de soi, et le sacrifice de l'homme aux causes plus grandes et plus durables que lui. Le dévouement n'a pas qu'une forme : c'est la morale des maîtres qui resplendit dans la vocation des disciples. Et l'on peut dire aux gouvernements qui n'aiment pas la religion, mais aiment la France: frapper Juilly ne serait pas seulement abattre une croix, ce serait briser une épée.
Aucune des institutions, aucune des tendances contre lesquelles le pouvoir prétend se
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garantir n'existent dans les observances de rOratoire, ni dans Féducation de Juilly. Ce n'est pas assez de dire que la nouvelle loi ne les doit pas menacer : elle ne les concerne pas. Elle ne peut les atteindre que par trahison. Il ne convient pas à notre défiance de prendre les devants même contre les ministres dont les paroles sont le moins paroles d'Evangile. Geux d'aujourd'hui ont intérêt à garder quelque mesure dans l'injustice, car le jour où l'Oratoire et Juilly seraient atteints verrait succéder à la malveillance qui cherche des prétextes, la violence qui n'a plus besoin de prétextes. Or, la violence n'a confiance qu'en des chefs tout à elle, et ceux d'aujourd'hui eux-mêmes lui deviendraient bientôt suspects.
L'emportât-elle dans les conseils de l'Etat, elle troublerait gravement la vie monastique, elle ne détruirait pas l'enseignement chrétien. Il n'y a pas présomption à engager ici l'avenir, car l'avenir peut être lu dans le passé. Il y a vingt et un ans, on a dispersé les ordres religieux pour en finir avec les écoles. On recommencerait l'œuvre faite par les décrets de
S'il la faut recommencer, c'est qu'elle n'a pas réussi. Et en effet, ses exécuteurs en ont
OM la honte sans le bénéfice : les écoles qu'on voulait fermer durent encore et prospèrent. Pourquoi ? Parce que l'entreprise de supprimer, par des moyens de contrainte, la pensée et la plus haute des pensées, la croyance, est en contradiction avec le principe des sociétés modernes, avec leurs mœurs ; parce que leurs libertés générales offrent de multiples défenses et d'inviolables asiles où l'arbitraire ne peut atteindre ses victimes. On se flattait de briser sans effort le droit des moines, on s'est heurté au droit des laïques. Ceux-ci ont pris pour la lutte la place de ceux-là. Cette substitution des personnes, la nécessité pour ceux qui comptaient avoir tout résolu en refusant l'existence à l'être collectif, de respecter les actes et les propriétés de citoyens, de reculer devant le droit individuel, voilà toute l'histoire de la guerre engagée il y a vingt ans. Ce serait toute l'histoire d'une guerre nouvelle, avec une différence : il y a vingt ans, les catholiques n'avaient ni dans la lutte l'habitude, ni dans l'âme les énergies, ni dans l'opinion la place qu'ils possèdent maintenant.
Ces forces ont assez grandi pour que l'espoir de résister aux accès chroniques de la fureur anti-religieuse ne soit plus tout notre espoir. 11
l'oratoire et juilly 245
faudrait que cette maladie fût éliminée du corps politique. Cette délivrance doit devenir l'ambition de la jeunesse.
Non, ce n'est pas d'un avenir désespéré qu'héritent les générations nouvelles, si elles veulent défendre la vieille foi. Elles viennent, comme des troupes fraîches sur un champ de bataille, soutenir une résistance commencée par leurs aînés, et qu'elles peuvent finir en victoire.
Elèves de Juilly, hommes de demain, tout vous convie à être pour quelque chose dans cette victoire, tout vous y oblige. Voulez-vous payer généreusement à votre foi et à votre pays la dette de l'éducation qu'ils vous donnent, soyez fidèles aux principes que voici.
Quels que soient les difficultés, vos désenchantements, vos échecs, n'accusez ni la fatalité des temps, ni la faute des autres, accusezvous vous-mêmes. Le mal n'est pas l'œuvre des mauvais, il est l'œuvre des bons, quand les bons n'emploient pas à l'empêcher autant d'énergie que les mauvais à le commettre. Le sort n'est pas si aveugle qu'on le dit. A l'origine de presque toutes les défaites, il y a une insuffisance de quelque vertu. Jamais notre foi n'eût été traitée en suspecte et en
étrangère sur le sol de France, si nos ennemis n'avaient eu d'abord pour auxiliaires, notre imprévoyance, nos divisions, notre inertie.
Meilleurs que nous, ayez le premier des courages : montrez-vous simplement, mais résolument chrétiens. Que vaudriez-vous si le respect humain vous faisait honte de votre immortel honneur? Que reste-t-il d'estimable en un homme qui ne sait même pas être luimême ? Montrez-vous chrétiens pour confirmer dans leurs résolutions les catholiques moins instruits et prêts à subir l'influence de votre vaillance ou de votre lâcheté. Montrez- vous chrétiens pour intimider à son tour le respect humain, rendre à l'irréligion la honte qu'elle tente de faire à nos croyances, jeter le poids de votre décision et votre nombre dans les balances ou les politiques avisés pèsent leurs desseins, et, par l'assurance de votre force, détourner leur scepticisme d'une lutte stérile et sans fin.
Le témoignage que vous devez à vos doctrines n'est pas seulement celui de la parole. La preuve efficace des convictions qu'on a est la vie qu'on mène. Si les faiblesses ou les vices d'un chrétien contredisent le christianisme que sa bouche proclame, sa foi confirme dans
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leurs préjugés les adversaires qui voient combien peu elle a changé l'homme. Quelle autorité aurait-elle pour convertir les incrédules, si elle semble impuissante à améliorer même le chrétien !
Ce n'est pas seulement par des vertus privées, que vous affirmerez votre foi, mais par des vertus publiques. Vous vivez à une époque où les plus grands intérêts flottent instables sur la plus mouvante des mers, l'opinion, et où chacune des gouttes d'eau qui sont nos volontés est pour quelque chose dans les tempêtes et dans les calmes. Le sentiment de la responsabilité si grande et de la puissance si petite effraie et accable d'abord. Et quelquesuns, prenant leur paresse pour une opinion, cherchent un maître qui les débarrasse d'agir et de craindre, comme s'il n'y avait de remède à la tyrannie de la multitude que la tyrannie d'un seul. N'aimez aucune tyrannie et pour défendre ce qui vous importe le plus, comptez surtout sur vous-mêmes. Acceptez ce travail quotidien, exercez les moyens d'influence que les lois, les mœurs, vos aptitudes et les circonstances vous donnent. Démentez par votre active collaboration aux affaires de notre pays la prétendue haine des catholiques pourles idées
et les institutions (Je notre temps. Ces préjugés vous empêcheront peut-être d'abord d'obtenir toute la confiance dont vous serez dignes. Gardez-vous alors et des irritations et des découragements. Même contre l'absurde soye^ patients et tenaces. Si vous n'êtes pas inférieurs à vos adversaires par l'intelligence et le savoir, et si vous leur êtes supérieurs par la conscience et par le zèle du bien public, tôt ou tard, vous l'emporterez. Soyez ambitieux, afin d'obtenir à vos doctrines le crédit qu'auront mérité vos services.
Des services, des services encore : voilà la propagande efficace, parce qu'elle s'adresse à la justice des cœurs. Ceux-ci gagnés, vous serez stupéfaits de l'autorité que vous aurez conquise sur les intelligences. 11 sera temps alors de prouver que vous n'êtes pas les meilleurs Français quoique chrétiens, mais parce que chrétiens.
Séparer la France du catholicisme, après quatorze siècles, quand le catholicisme a fait notre nation, commencé notre rôle dans le monde, formé notre caractère, inspiré les plus beaux de nos gestes à travers les siècles, quand il y a de lui dans presque toutes nos grandeurs, quand il soutient encore notre influence dans
l'oratoire et juilly 24^
le monde, ce n'est pas agir seulement contre la liberté des consciences et violer les droits des individus, c'est trahir le devoir de la race, c'est la séparer de sa vie.
Si votre génération sait vouloir, hommes de demain, elle restaurera ces vérités. Et elle aura bien mérité de l'histoire, si l'alliance rétablie entre le catholicisme et la France, rend à l'Eglise son appui, à la France sa mission, au monde les bienfaits de la concorde entre les deux forces qui représentent le mieux^ sur la terre, la justice et la magnanimité.
Le Duc d'Audiffret-Pasquier (D
Le temps a, comme l'espace, des étendues ■stériles, et l'histoire des peuples connaît des jours où le sang appauvri ne transmet plus la fécondité de la race, où dégénèrent plus encore les vertus. C'est surtout alors que sont précieux les témoins d'un passé meilleur, les survivants de la santé ancienne : eussent-ils cessé d'agir, par cela seul qu'ils restent, ils perpétuent dans la patrie malade les exemples, les leçons et l'espoir. Tant qu'ils sont debout, le présent a la mesure de sa décadence. Quand ils se couchent dans leur tombe, le présent «st délivré de la comparaison qui le force à se connaître et à rougir.
Voilà pourquoi la mort d'hommes tels que le duc d'Audiffret-Pasquier est une si grande perte. En lui avaient toujours commandé et demeuraient intacts l'honneur, la fidélité, le désintéressement, le courage, les vertus si
(1)- Article paru dans le Correspondant du 10 juin 1905.
inconnues, si suspectes, si étrangères aujourd'hui à ceux qui se disent de leur temps.
Elles trouvèrent leur emploi et leur éclat dans l'Assemblée nationale. Au lendemain de la guerre allemande, la France s'était découvert une richesse d'hommes tenus jusque-là à l'écart, et capables de la servir. Dans cette élite, le duc Pasquier fut un chef. Dès qu'il parut, il attira : prompt à décider, ardent à agir, net dans ses idées, facile avec les personnes, il conquit par ses qualités brillantes l'autorité qu'il garda par ses qualités solides. Car sa promptitude était réfléchie, ses yeux, où l'enthousiasme allumait de grands éclairs, sondaient les choses et les hommes d'un regard pénétrant comme un trait, ce Français étaitaussi un Normand, et, même quand il semblait s'emporter, ne cessait pas de se conduire. Surtout il domina parce qu'en lui, — le plus vibrant des hommes sages, — toute émotion devenait éloquence. Ce don spontané et magnifique n'avait besoin ni de travail, ni de temps, mais seulement d'occasion pour jaillir et, comme ces fleuves navigables dès leur source, porter aussitôt les idées dans son cours clair, rapide, puissant.
LE DUC d'audiffret-pasquier 253
La nature suffit à créer l'orateur. Pour donner à l'orateur l'empire, il faut entre lui et ses contemporains une communauté préexistante d'idées et surtout de passions. Les plus retentissants triomphes ne sont pas pour les hommes qui forment ou qui domptent la volonté générale^ mais pour ceux qui l'expriment et sur les lèvres desquels la foule reconnaît ses propres pensées. Cet accord fit la force soudaine d'x\udiffret-Pasquier.
L'humiliation était alors pour la France une nouveauté. Le pays, au lieu de se demander s'il n'était pas le premier coupable, et pour garder sa foi en sa grandeur, écartait de lui-même et rejetait sur le gouvernement tombé toutes les responsabilités du désastre. L'Assemblée nationale, dont les membres avaient été dix-huit ans des suspects, était le lieu de France où Ton pardonnait le moins ce vide fait par l'Empire autour du pouvoir. Audifîret-Pasquier était le plus audacieux et le plus infatigable à accuser de lèse-nation la longue dictature qui, en refusant, par peur d'être amoindrie, le concours des meilleurs Français, s'était trouvée seule, incapable de défendre la patrie contre l'étranger, et il mettait au service de ce qu'il croyait la justice toutes les éloquences de la
colère. De là les succès de ses harangues, surtout de celle où il montrait la France veuve de ses soldats et, semblant poursuivre du doigt par delà l'enceinte de la Chambre et des frontières un invisible coupable, lui criait : « Varus,. rends-nous nos légions ». Toute l'Assemblée, debout, s'unissant d'un immense témoignage à la voix accusatrice ; un tonnerre d'acclamations qui éclate, se prolonge, remplit l'espace et voudrait être plus puissant encore ; des mains qui, fatiguées d'applaudir, se tendent vers l'orateur et recommencent à battre avec une fièvre nouvelle ; le sol même devenu sonore sous les pieds qui frémissent et frappent sur le plancher de bois, et pendant un quart d'heure sept cents hommes hors d'eux-mêmes : jamais je n'ai été le témoin de pareils transports, et qui n'a point contemplé ce spectacle ne connaît pas le triomphe de la fureur.
Mais la colère n'était chez AudifTret-Pasquier qu'une blessure d'amour, de son amour pour sa patrie. Sa pensée maîtresse, unique, fut la restauration de la grandeur nationale. C'est, il le savait, l'œuvre des mœurs plus que des lois. 11 savait aussi que les mœurs succombent où l'argent devient maître et dieu. Contre cette idolâtrie, il trouva une arme dans la fameuse
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« Commission des marchés » qui devait connaître de tous les contrats passés durant la guerre. 11 l'anima de son énergie, en fit un tribunal de probité, exerça des reprises sur les gains excessifs, organisa la publicité du mépris contre les malhonnêtes gens, si haut placés qu'ils fussent. Si ces rigoureuses enquêtes convainquirent de cupidités sans scrupule maints spéculateurs, elles mirent hors de doute que, dans l'ensemble, les fournisseurs français étaient honnêtes, les fonctionnaires intègres, et que les dépositaires du pouvoir, impérial ou républicain, avaient les mains nettes. Cette probité publique était le fond solide sur lequel pouvait s'élever la sagesse des lois. Audifîret-Pasquier voulut donner à notre avenir deux garanties : les libertés de la société moderne et la royauté de la vieille France. La liberté était dans les vœux de l'Assemblée tout entière, les deux tiers de ses membres aspiraient à la monarchie. Ils étaient divisés, il est vrai, en fidèles des Orléans et fidèles des Bourbons. Mais la reconnaissance par les princes d'Orléans du droit héréditaire, que représentait le comte de Chambord et qu'ils représentaient après lui, unirait à la fois la maison de France et ses partisans. Puis un
256 QUELQUES œUVRES ET QUELQUES OUVRIERS
pacte entre le chef de la maison de France et l'Assemblée nationale authentiquerait la reconnaissance de la monarchie par les élus de la nation, et la reconnaissance des libertés nationales par le représentant du passé. Personne ne travailla avec plus de zèle à cette œuvre que le duc Pasquier : c'est dans sa vie l'heure de l'espérance. Bientôt la tâche qui semblait la plus ardue, la réconciliation des princes, est accomplie : reste à faire la charte par l'accord de l'Assemblée et du roi, accord facile, puisque nul n'a moins que le comte de Ghambord une âme de tyran. Néanmoins c'est là que surgit l'obstacle.
Le symbole de la société moderne est le drapeau tricolore ; son maintien est une des clauses présentées à l'acceptation royale. Le comte de Ghambord craint d'affaiblir la puissance restauratrice de son principe, si, en acceptant le drapeau tricolore, il paraît débuter par un compromis avec la Révolution. 11 refuse. La réponse fut dure à ceux qui avaient rêvé d'unir en un seul culte la double religion du trône et de la liberté. 11 fallait choisir : ou sacrifier la souveraineté du roi à la souveraineté de la France, ou abdiquer la volonté de la France devant la volonté du roi. Audiffret-
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Pasquier fut, certes, l'un de ceux à qui cette embûche du sort était la plus cruelle, mais il n'hésita pas. Tout dévoué aux droits du monarque, il l'était plus encore aux droits du pays. Le drapeau prenait, par la résistance même du prince, une importance que n'avait pas une question de couleurs ; les couleurs devenaient des principes. Pasquier fut le plus décidé et le plus influent de ceux qui refusèrent de commencer le pouvoir du prince par l'abdication de la France. La fermeté fut égale, et égal le sacrifice au droit, chez ce souverain qui avait dit : « Mon principe avant ma couronne », elles monarchistes qui répondaient : « La France avant le roi ».
Ce refus réciproque supprimait la première garantie de la stabilité et rendait à la fois plus nécessaire et plus malaisé de constituer un gouvernement. Comme à un navire désemparé par un coup de vent imprévu, on improvise une mâture de fortune, il fallait sans retard protéger, sous la République, les intérêts essentiels à toute société contre la démagogie. Audiff'ret-Pasquier vit aussitôt ce terme nécessaire de la voie où il s'engageait, et, pressé d'aboutir dès que son parti fut pris, il hâta de toute son influence le vote de la constitution,
C'est cette vigueur de volonté, cette netteté de langage, cette droiture de tous les actes et de tous les instants, que tous les partis voulurent honorer quand ils portèrent le duc Pasquier^à la présidence de l'Assemblée nationale, puis du Sénat. Lui-môme jugeait son œuvre lorsque, louant celle de l'Assemblée au moment où celle-ci terminait sa carrière, il disait : « Ne craignez pas que la France vous reproche les concessions que vous avez faites à sa paix et à son repos, car il est deux choses que vous lui remettez intactes : son drapeau et ses libertés ».
Président, il lui fallait, pour rester égal à sa fonction et à lui-même, changer de mérites. A rinitialive, à l'élan, à la vigueur, à l'obstination, qui conviennent au chef de parti, devaient succéder le calme, la fermeté douce, la complaisance pour les idées des autres, qui est nécessaire à l'arbitre entre les partis. Il eut aussitôt les dons de ses nouveaux devoirs et son autorité se transforma en grandissant. Ce fut la dernière récompense de la fortune à ce Français déjà triste d'avoir sauvé seulement la moitié de ses espérances, et bientôt inquiet sur la solidité des défenses qui protégeaient la liberté contre la révolution.
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Dans la nouvelle Chambre, nombre d'élus pénètrent, las de la sagesse jusque-là subie plutôt que voulue par les républicains, et derrière les masques qui commencent à tomber commencent à apparaître de laids visages et de mauvais désirs. Les menaces s'élèvent contre l'église, la magistrature, l'armée, toutes les forces morales dont le gardien héréditaire fait défaut. La tentative du 16 mai, que ses adversaires dirent monarchique pour la discréditer, était uniquement conservatrice : mais elle employait hâtive, contre des périls dont la France n'était pas encore consciente, les moyens suprêmes du pouvoir légal, et, pour les avoir hasardés trop tôt, risquait de les mettre pour longtemps hors de service. En effet, la présidence de la République et le Sénat, échappant aux conservateurs, tombent sous la dépendance de la Chambre, dissoute par eux et réélue. L'élan démagogique se précipite sans obstacles. Ses excès, après quelques années, semblent préparer une réaction de sagesse dans le pays. Cette force est saisie, captée, détournée de ses voies par un général qui, dans le nouveau Directoire^ prépare un nouveau Consulat. L'impatience d'en finir, l'indifférence sur les moyens entraînent à la suite de Boulanger les
principaux chefs des conservateurs et, par eux, le comte de Paris, attaché pourtant du cœur le plus sincère aux institutions libres. Le succès eût fait un dictateur, non un roi : la défaite laissa les conservateurs compromis par l'attaque au régime représentatif et fournit prétexte aux révolutionnaires pour étendre leurs destructions sociales. Audiffrel-Pasquier ne s'égara dans aucune de ces fautes, il s'indigna de quelques-unes. Il n'avait pas lutté pour la liberté politique contre l'Empire et refusé de la sacrifier à son roi légitime, pour la livrer à un maître d'aventure. Mais sa ferme raison, pour ne céder ni aux amis ni aux ennemis, lui préparait peu à peu l'isolement oii semblent monter ceux qui restent à leur place quand tout s'abaisse. Des abjections venaient qu'ils n'avaient pas prévues. L'ancien président de la commission qui, au nom d'un Parlement intègre, avait veillé sur la probité publique, voyait la corruption envahir le Parlement môme. Le patriote qui avait travaillé à refaire et à glorifier l'armée voyait cette armée divisée, outragée, avilie par les maîtres nouveaux de la France. Le chrétien de tradition janséniste et qui, dans un Etat régulier eût veillé sur les libertés gallicanes contre l'omnipotence de la
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curie romaine, devait défendre, contre les violences haineuses du pouvoir civil, la Papauté et les moines. C'est à eux qu'il donna à la tribune française le dernier effort d'une voix maintenant voilée comme le deuil. Car n'être pas responsable de ces maux ne le consolait pas de ne pas les guérir, et la vieillesse le toucha le jour où il cessa d'espérer. Il entrait dans ce triste soir des vaillants à qui tout le jour, rempli par le combat, ne laisse pas une victoire.
Beaucoup d'hommes publics ne sont qu'hommes publics. Toutes leurs facultés se développent et s'ordonnent pour une seule œuvre. Quand l'Etat n'occupe plus leur activité ou trompe leur ambition, ils ne savent où attacher la flottante épave de leur vie. Audiffret- Pasquier n'était pas seulement un homme d'Etat : son intelligence et son cœur n'ignoraient rien des attraits, des affections, des devoirs qui multiplient et ennoblissent, pour tout homme et de tout rang, les raisons de vivre. Loin que sa grande fortune lui servît de prétexte à fuir les soins et le monde du travail, il s'était servi d'elle pour s'initier aux conditions de l'industrie, se tenir en contact
avec les classes populaires, exercer sur elles l'influence tutélaire, éducatrice, qui est le devoir des aristocraties, et par l'intelligente administration qui accroissait sa richesse il avait accru les ressources de sa générosité. Non moins que sa main, son cœur était libéral avec discernement, avait besoin d'amitiés, savait les choisir, les attachait par toutes les délicatesses de la bonté. Ces affections avaient leur sanctuaire, sa famille : une compagne admirable, un fils héritier de son nom et de ses sentiments, des filles en qui il se reconnaissait, des petits-enfants, dont la jeunesse montait autour de lui, étaient sa joie toujours nouvelle, sa constante consolation.
C'est là que l'adversité lui réservait les derniers coups. 11 y a deux ans, la duchesse d'Audiffret lui était enlevée en quelques jours. Si cruelle que soit la séparation de deux époux -avancés en âge, elle reste conforme à l'ordre cruel des choses : une autre mort suivit, dont la cruauté semble contre nature. Le fils du duc Pasquier fut tué par un accident d'automobile : le père, chez lequel il venait, ne reçut que son ' corps, et dut ensevelir celui par qui il espérait avoir les yeux fermés. Quand je revis le duc après la catastrophe, je compris que le père
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avait été frappé autant que le fils, et mettait seulement plus de jours à mourir. Sa tristesse qu'on devinait infinie resta silencieuse : cet homme qui était l'éloquence ne savait pas parler pour se plaindre. « Je souffre, me dit-il, mais je ne murmure pas ». L'humble foi qui accepte l'épreuve et cherche le mérite et la miséricorde par la douleur était là tout entière. Le chrétien, que l'homme public n'avait jamais renié, entendait le double appel du malheur et de l'âge. Tandis que déjà son regard cherchait les choses éternelles, son cœur semblait n'avoir été brisé que pour s'ouvrir plus large. Jamais autant que dans ces derniers mois il ne fut attentif à travailler au bien et au bonheur des autres ; jamais, malgré l'épuisement de ses forces, il ne fut plus attentif au gouvernement des œuvres charitables qui vivaient par lui ; jamais plus empressé^ plus tendre pour ceux qu'il aimait ; jamais plus digne d'être aimé.
C'est ainsi qu'il acheva son exil. L'exil, étaitelle autre chose, cette terre d'oii s'enfuyaient toutes les affections et tous les espoirs ? Gomment ne pas croire à une patrie où il les ait retrouvés ? Plus les bons souffrent en ce
monde, plus ont été longs et vains leurs sacrifices au devoir, plus est châtiée par le mal leur fidélité au bien, et plus devient nécessaire à la conscience universelle un autre monde oii soit récompensée leur générosité, oii soient atteintes toutes les vérités, toutes les justices, toutes les tendresses vainement poursuivies par eux ici-bas.
AudifFret-Pasquier espérait fermement ce monde réparateur qui accomplit et dépasse tous les espoirs. 11 est allé oîi les êtres chers et perdus se retrouvent pour ne plus se quitter. Maintenant, l'homme d'Etat, las des lois imparfaites et des partis aveugles, reconnaît dans la société des âmes élues, Tordre stable de la sagesse infinie. Le champion du droit et de l'honneur les contemple dans leur source incorruptible. Le constant ami de la liberté la possède, parvenu, selon le mot de l'Ecriture, à la vérité qui délivre. Le fidèle de la monarchie voit et adore le seul roi qui ne méconnaisse, ne déçoive, ni n'abandonne jamais ses serviteurs.
Le Stanislas d'hier ete d'aujourd'hui (D
Un de vos anciens vous salue. Quand les générations successives, dont les unes commencent et dont les autres achèvent leur destinée, se rencontrent comme aujourd'hui, la parole est aux plus vieilles. Sage privilège, car les vieilles pensent plus de bien des jeunes que les jeunes des vieilles, et ont à dire des choses plus douces qu'elles n'en entendraient. Nous comprenons les charmes de votre âge, vous voyez les disgrâces du nôtre; il nous semble avoir été hier ce que vous êtes, vous croyez impossible de devenir jamais ce que nous sommes. Tant pour vous l'avenir est lointain et pour nous le passé proche.
Ces mesures contraires du temps sont exactes
(1) Discours prononcé à la distribution des prix du Collège, le 24 juillet 1906.
l'une et l'autre. La vie est bien cette lueur qui à peine levée à l'Orient déjà décline à l'Occident, et néanmoins il y a en elle assez de durée pour que les mômes yeux voient parfois les plus vastes changements. Ainsi, entre l'heure oii nous vous précédions ici et l'heure 011 vous y êtes venus, s'est transformée l'idée maîtresse de l'éducation nationale.
Les sociétés humaines ont besoin de sciences et d'arts qui exigent de longs apprentissages. C'est pourquoi nulle société ne se désintéresse de l'enseignement, soit qu'elle le donne elle-même, soit que, par des épreuves établies à l'entrée des carrières publiques, elle contrôle les aptitudes utiles à son service. Mais ce savoir ne découvre ni d'où l'homme vient, ni oîi il va, ni pourquoi il passe; il est impuissant à, justifier le défi porté aux instincts de justice par l'inégalité des avantages naturels et par les victoires continues des méchants sur les bons; il apprend, avec les rivalités pour la première place, aux forts l'orgueil, aux faibles l'envie, à tous un peu ou beaucoup de haine. Nous resterions donc ennemis les uns des autres et ignorants de nous-mêmes si la plus nécessaire des certitudes ne donnait à nos activités un sens et une règle, ne conciliait l'immensité de
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nos vœux et l'étroitesse de notre demeure, ne subordonnait nos différences de race et de caste à la fraternité de notre filiation divine, ne tempérait nos égoïsmes ambitieux et nos colères, même généreuses, par l'annonce d'une vie où toutes les justices semées par nos désirs sur la terre se récolteront comme une récompense dans une plénitude sans fin.
C'est pourquoi la commune sagesse des peuples et des siècles a tenu pour nécessaire à l'ordre social la collaboration du sentiment religieux. La Révolution française, en desserrant le lien des deux pouvoirs, ne l'avait pas rompu. L'Etat, de notre temps, était un philosophe à croyances spiritualistes, à sympathies chrétiennes, confiait même à des religieux et à des religieuses une partie des écoles primaires, et le privilège accordé au plus illustre des collèges catholiques, à notre Stanislas, de disputer avec les lycées les prix du Concours général, était une preuve de cet accord entre l'Église et l'État.
Cette union n'existe plus. L'ère oii nous sommes devrait s'appeler le siècle des divorces. Et de ces divorces, le plus solennel est la rupture, proclamée par les maîtres de la France, entre la raison humaine et la croyance reli-
gieuse. Leur œuvre principale est le combat contre le catholicisme, la religion qui envahit le plus puissamment les âmes. L'accusation de cléricalisme remplace aujourd'hui l'accusation de lèse-majesté. Un pouvoir qui chasse de partout les catholiques, se devait de ne pas laisser à Stanislas une place dans l'Université de France, et vos succès apportaient un démenti trop embarrassant à la prétention que la vigueur de la foi prouve la faiblesse de l'intelligence. Stanislas n'est plus qu'un établissement libre et menacé comme tout ce qui est libre. Car les hommes d'Etat qui ont conquis tout leur pouvoir au nom de la liberté se demandent si, pour en finir plus vite avec le catholicisme, ils ne rendront pas à l'Etat le monopole de l'enseignement.
Malgré la facilité de nos Sicambres, qui ne sont pas fiers, à brûler ce qu'ils ont adoré, ils se calomnient, je crois, quand ils se vantent de cette dernière destruction. S'ils ne sont pa» fiers ils sont adroits, et l'habileté déconseille l'éclat des reniements lorsque le profit peut être obtenu sans le scandale. Traiter en suspects les élèves des collèges chrétiens, et réserver aux élèves universitaires les fonctions -de l'Etat suffirait à assurer les principaux
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■avantages du monopole qu'on s'honorera de ne pas rétablir. Je n'oserais affirmer que ce coup ne vous menace pas.
Vous attendez que je conclue par une lamentation contre le présent. Et comme votre âge est sans pitié dans toutes les langues, il est prêt à murmurer « laudalor temporis acti ». Je viens vous dire : la paix d'hier n'était pas sans périls, et l'épreuve d'aujourd'hui n'est pas sans espérance.
La paix d'hier était un compromis maintenu par des contradictions. L'Etat ménageait l'Église sans s'unir à elle. Il la respectait comme utile, non comme vraie, il avait pour elle du mépris intellectuel, il prétendait doser en philosophe la quantité de religion qui convenait au peuple. 11 la traitait comme l'homme, en la vigueur de l'âge, traite sa vieille nourrice, touché des soins donnés par elle, prêt à lui imposer silence dès qu'elle prétend gouverner. Il souhaitait seulement qu'elle endormît par ses refrains moraux les passions de la multitude, et se tût devant l'élite. Mais cette multitude, consciente du dessein et humiliée qu'on jugeât bonnes pour elle les crédulités suspectes à l'élite, croyait faire ses preuves d'intelligence en apprenant le scepticisme. Ainsi l'autorité
publique travaillait à amoindrir la force qu'elle jugeait nécessaire. Même aux catholiques déterminés cette atmosphère était malsaine. La douceur de l'Etat les disposait en retour à des ménagements d'où leur doctrine sortait amoindrie. Beaucoup craignaient de paraître trop dissemblables aux maîtres laïques de la pensée humaine ; s'excusaient presque d'être de leur religion, tant ils se glorifiaient d'être de leur siècle; sous prétexte d'amener plus aisément à leur foi les philosophes, osaient à peine parler en croyants ; et l'estime dont ils se montraient le plus jaloux était celle des incrédules. L'intérêt les sollicitait aussi aux concessions ; pour obtenir et garder les faveurs d'un gouvernement qui ne refusait pas le concours des catholiques mais désapprouvait les ardeurs confessionnelles, ils étaient disposés à effacer de leurs habitudes les exagérations du zèle, c'est-à-dire à différer le moins possible des Français non chrétiens. Dans cette société il n'y avait pas de heurts, mais parce que presque personne n'allait au bout de ses doctrines, parce qu'il y avait un affaiblissement universel de l'énergie.
La crise violente qui succède à la langueur d'anémie, nous arrache par ses brutalités à
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l'enlizement insensible où sous des respects trompeurs s'amoindrissait notre croyance. Désormais il ne servirait plus aux nôtres de réduire leur catholicisme. Si peu qu'ils en gardent c'est trop pour les libres penseurs qui ont installé au pouvoir le fanatisme de l'incrédulité. Il ne s'agit plus de transiger, mais de choisir.
Vos parents l'ont fait les premiers. Ils n'ont pas voulu former en vous ce^ âmes indifférentes qui ressemblent aux villes ouvertes, ne se défendent contre personne, appartiennent à tous les envahisseurs, et que chaque passage laisse plus vides. Ambitieux pour vous de tous les succès et de tous les honneurs, ils ont considéré comme plus essentiels encore les principes qui apprennent à se conduire dans toutes les fortunes, à n'être ni pervertis par la bonnC;, ni abattus par la mauvaise, à chercher à travers les contingences du sort la loi du bien. Vous donner aujourd'hui cette éducation chrétienne était peut-être appeler sur votre avenir l'injustice du pouvoir, ils en ont couru le risque, certains que le plus grand bonheur n'est pas d'obtenir la récompense, mais de la mériter. Leur tendresse a affermi leur foi, toutes deux leur ont donné le courage de préférer pour vous ce qui demeure à ce qui
passe, et la perfection à la commodité de votre vie.
Cet acte résumait en une première et noble leçon celles que vous recevez ici de vos maîtres. Elles vous donnent avec les sciences particulières, la science de la vie. La moindre des épreuves que celle-ci vous réserve, sera la première, si, à votre sortie du collège, malgré vos diplômes et aptitudes, l'Etat refuse votre concours à cause de vos croyances. Il perdra à n'être pas servi par vous plus que vous ne perdrez à ne pas le servir. Pour quelques tâches héroïques ou nobles, combien de places où les facultés d'énergie, de conscience, de dignité, au lieu de s'exercer s'usent! La fonction publique a été jadis entre l'Etat et le titulaire, une entente loyale oii ils donnaient le moins possible Tun de son travail et l'autre de son budget, mais oii le respect d'habitudes sages assurait au public une lente et honnête surveillance de ses affaires, aux agents une modeste sûreté de leur avenir. Demain^ dans une administration livrée aux caprices parlementaires, par combien de portes secrètes, étroites et basses, devra passer le mérite avant les emplois où il s'élargit et se redresse ? Si le dégoût d'épreuves trop pénibles ou d'injustices trop criantes vous
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éloigne de ces ambitions, s'il vous tourne vers les carrières oii l'homme dépend de lui-même, oti le caprice, la délation n'étendent pas leur empire, où le sort ne se décide que par les saines influences du travail et du caractère, vous vous préparerez un avenir plus enviable, et, en réveillant les antiques dons de notre race. Tindépendance, l'énergie, la hardiesse, vous rendrez un signalé service à la nation. Je me console d'avance de ne vous voir ni sous-pré-, fets, ni directeurs, ni inspecteurs, ni contrôleurs, ni vérificateurs d'aucun rouage de la monstrueuse machine, si écrivains, orateurs, industriels, physiciens, chimistes, colons, explorateurs, paysans, vous accroissez, au lieu de l'épuiser, la richesse de la France.
Ce n'est pas qu'étrangers aux intérêts généraux vous ayez quelque chance de vivre tranquilles €t cachés dans vos vertus privées. Le pouvoir vous poursuivra partout de ses doctrines et de ses institutions. Mais pour comprendre ce que valent vos croyances, il vous suffira de contempler la société à qui ces croyances manquent. Regardez celle où vous êtes appelés à vivre. Elle vacille sur toutes ses bases. Vous tenez la famille pour le plus indissoluble des groupes humuins : vous la verrez devenir une rencontre
passagère entre des êtres inconnus les uns aux autres la veille, étrangers les uns aux autres le lendemain. Pour mesurer votre attachement à la France il suffit de parcourir les longues listes de ceux qui sortent d'ici pour la servir par l'épée : vous constaterez que la patrie parait à certains Français une divinité barbare qui dévore ses enfants et à laquelle les niais seuls ne refusent pas un culte de sang. L'inégalité des conditions, croyez-vous, est une œuvre de nature que l'homme ne saurait détruire, mais qu'il ne doit pas aggraver par les lois, et qu'il doit adoucir par les mœurs : vous entendrez haïr, vous verrez frapper toute inégalité, comme le crime de la société. Vous avez le goût de la générosité, l'intelligence du renoncement, le culte du sacrifice, et vous marchez au devoir avec la gaieté intrépide de la jeunesse : vous verrez dans ce monde chancelant l'homme devenu la plus lamentable ruine et l'idéal d'un grand nombre enfermé tout entier dans le souci de réussir. Pour prendre à l'existence tout ce qui se peut d'argent, d'honneurs et de plaisir, ils se poussent, glissent, rampent, supportent ou écrasent tout, ne connaissent qu'un remords, échouer. Aussi âpres au gain, aussi flatteurs de la puissance.
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aussi dénués de principes, des fils égalent les pères, avec leurs traits à peine formés et déjà raidis par la lutte, leurs yeux de vingt ans qui ne reflètent jamais l'enthousiasme, leurs bouches presque enfantines qui ne savent plus rire.
Or cette société ne se proposait d'abord de supprimer que Dieu. Il a suffi que la foi religieuse fût atteinte pour que tout fût changé : dès que l'homme n'étendait plus son espérance par delà les quelques jours de sa vie présente, aucune raison, sauf une générosité sans raison, ne lui conseillait de sacrifier ses inconstances à la durée de la famille, son temps et sa vie à la grandeur nationale, son travail et sa misère à la paix publique, c'est-à-dire de s'oublier toujours pour les autres. Vous qui étudiez les historiens de la décadence grecque et romaine, vous reconnaîtrez les temps décrits par eux : les anciens ont dégénéré quand ils sont tombés dans la pire des idolâtries en n'adorant plus qu'eux-mêmes, et la même idolâtrie tend à refaire de la France une société païenne. Gomment en face d'incrédulités si mortelles, ne seriez-vous pas affermis dans les croyances qui imposent, justifient, perpétuent, perfectionnent et sanctifient toutes les vertus
conservatrices du genre humain? Comment aux faux prophètes de l'égalité, n'opposeriezvous pas l'inégalité de leur morale et de la vôtre; à la licence de leurs divorces la dignité de votre foyer; aux lâchetés du cosmopolitisme le culte de la patrie qui perpétue à travers les générations l'œuvre et le génie d'une race ; aux témérités socialistes qui, par la ruine immédiate et totale de la civilisation, préparent la chance incertaine d'une civilisation meilleure, le droit chrétien de la propriété, plus ancien dans ses sollicitudes de justice que les revendications des prolétaires, et qui n'autorise pas ceux-ci à se faire violemment leur part, mais ordonne de la leur faire à ceux qui possèdent. Dans cette lutte, il ne s'agit pas seulement pour vous de défendre votre liberté personnelle. Votre défaite ou votre victoire aura des conséquences plus vastes, achèvera de détruire ou commencera à réédifier la société elle-même. Si vous ne craignez pas de confesser vos croyances et si votre vie les révèle, vous n'aurez pas seulement échappé à la contagion, vous commencerez à la vaincre. Le courage et la vertu ont un privilège : qui les pratique les enseigne, et l'exemple est une propagande. Les catholiques dont l'énergie a besoin de tuteur
LE STANISLAS d'HIER ET d' AUJOURD'HUI 277
s'appuieront à la vôtre, et dans ce pays aux traditions chrétiennes le nombre est grand de ceux qui gardent la secrète mélancolie des fidélités désapprises. Vous ne transformerez pas seulement en minorité vaillante les croyants timides, vous avez chance de pousser jusqu'au plus épais des libres penseurs contemporains. Nombreux sont déjà ceux que leur succès inquiète et qu'il épouvantera demain. Quand ils seront las d\me société anarchique, incapable de défendre son territoire, sa richesse, l'ordre, la dignité humaine, où sera pour eux le salut? 11 ne sera ni dans les vaines recettes de la politique, ni dans un sauveur dont le bras est si court, mais dans une loi morale qui soutienne toute la vie privée et publique, et qu'est cette loi sinon la nôtre ?
Vous aurez d'autant plus de prise sur les erreurs de vos contemporains que vous apparaîtrez plus différents d'eux et plus certains d'avoir raison. Archimède demandait un point d'appui pour soulever le monde : ce point d'appui c'est la volonté. C'est pour avoir su vouloir que les artisans des œuvres présentes l'ont emporté dans un pays hostile à leurs idées mais timide, sur nous, serviteurs médiocres du bien. Prenez votre revanche et la nôtre, en étant
plus vaillants que nous. Ne songez pas au mal que vous veut votre temps, songez au bien que vous pouvez lui faire. Sachez être les suspects d'aujourd'hui pour être dignes de devenir demain des chefs.
Un temps qui offre de tels devoirs et permet de telles ambitions ne doit pas être maudit par vous. Sans doute tout ce qu'il a accompli remplit l'horizon de tristesses : mais ces « larmes des choses » qui attendrissaient Virgile, ne doivent pas monter jusqu'à vos yeux. Les hommes n'ont droit de pleurer que s'ils ne peuvent plus combattre et quand, dans la nuit désarmée, ils ensevelissent leurs morts, surtout les morts les plus dignes de deuil, le droit abattu, les principes abolis. Vous n'êtes pas aux heures du soir mais du matin, la journée sera ce que votre courage saura la faire, et Dieu vous appelle à défendre ce qui ne meurt pas.
Albert de Lapparent (i)
Albert de Lapparent est mort.
Dans la surprise et dans la première douleur de ce coup, je ne songe à rappeler ni tous les dons ni toutes les œuvres d'un tel homme. Les heures me manqueraient non moins que la compétence. Mais, alors que le cercueil passe, je veux du moins le saluer avec respect, avec tendresse, et dire, avec les courtes paroles de ceux qui pleurent, la plus grande gloire de celui qui s'en va.
Exceller est le privilège d'un petit nombre. Quiconque atteint la perfection, si spéciale ou restreinte semble-t-elle, a droit à l'honneur quand il travaille, au souvenir quand il disparaît. Plus rares et plus précieux encore, quelques hommes par leur supériorité collaborent avec l'intérêt général de leur temps. Enfin, les plus exceptionnels et les plus admirables sont
(Ij Article paru dans le Correspondant du 10 mai 1908.
ceux qui par leur mérite servent la vérité de tous les temps.
Le mort d'hier fut un de ces privilégiés.
La science de son choix était la géologie. Eût-il vécu enfermé dans la vaste étude des structures terrestres, elle suffirait à le faire célèbre, tant il habita en maître parmi ces mystères. Mais, loin qu'il se murât dans sa technicité, cette réputation rayonna assez au dehors pour y combattre un des préjugés les plus familiers de notre époque. Et le crédit de l'homme devint une défense pour la loi la plus nécessaire des sociétés humaines.
L'idée que la science soit destructrice de la foi ne date pas de loin. La rencontre d'un génie très libre et de croyances très soumises est l'habitude chez les plus grands de ceux qui gardent un nom dans l'histoire. Le dix-huitième siècle enseigna le premier et apprit au dixneuvième que la foi est une infirmité et noue la raison. La science môme condamne ce sophisme qui abuse d'elle : car la double activité de la science, — l'exercice de l'esprit et l'étude de la matière, — ne rencontre ni par suite ne combat des espérances immatérielles et supérieures à la raison. Mais l'incrédulité flatte en nous l'orgueil d'échapper à tout maître,
de ne rien devoir qu'à nous seuls. La faiblesse philosophique de ceux qui répandirent ce préjugé n'apparaissait pas à l'ignorance de ceux qui le reçurent, quelques exemples se rencontrèrent d'intelligences puissantes et rebelles au divin, on les loua comme si ce qui leur manquait les eût complétées, la raillerie enleva à nombre de ceux qui prétendaient penser le courage d'être ridicules en restant chrétiens, et le matérialisme professé par une partie des doctes a contribué à discréditer la morale qui, publique ou privée, ne survit pas oîi meurent les croyances.
A ce mal existe un remède, à cette erreur une réfutaijion : c'est la renommée d'hommes en qui s'unissent avec éclat la foi religieuse et la puissance scientifique. Le peuple dont le regard voit toujours trouble dans les théories, distingue nettement les faits. Les faits ont donné, de nos jours, à cette prétendue solidarité entre la science et l'irréligion de si illustres démentis que le mensonge commence à avoir moins de crédules. Lapparent est un de ceux qui l'ont le plus glorieusement vaincu.
11 était un croyant de race, d'éducation, de nature. Il le fut sans trouble, sans intermittence, de sa première à sa dernière pensée.
C'est en cet esprit tout plein de foi que se forma, dès l'enfance, la vocation des certitudes scientifiques. Au collège, à l'Ecole polytechnique, à l'Ecole des mines, Lapparent entra et sortit le premier, ayant choisi une fois pour toutes sa place naturelle, .leune ingénieur, il s'était fait une situation telle que, en 1874, le jour oii la liberté de l'enseignement supérieur commença, la chaire de géologie à l'Institut catholique de Paris fut offerte à M. de Lapparent. Entre les honneurs certains qui, avec des travaux pour lui faciles, l'attendaient dans le service de l'Etat, et la redoutable tâche de tenter une immense synthèse, de renouveler sans cesse l'étude par la familiarité continue avec les travaux poursuivis dans le monde entier, et surtout de surprendre, par le plus génial effort de la pensée, dans la connaissance des faits le mystère des lois, Lapparent n'hésita pas. Dans toutes ces difficultés, il reconnaissait sa vocation ; l'incertitude de l'avenir qui lui était offert et de la durée promise à l'Institut acheva de le décider. Il lui parut que ces risques personnels, mêlant à l'attrait le sacrifice, rendaient sa vie pdus chrétienne. Il commença ainsi une œuvre de trente-deux ans. II se trouva riche en surabondance des dons qui en
pouvaient faire le succès : une curiosité scrupuleuse de tous les détails et de toutes les précisions ; une mémoire méthodique où rien n'était oublié et où tout se classait à sa place ; une puissance d'ordre qui édifiait lentement sur les observations les principes ; pour répandre les doctrines après les avoir formées, un double et égal talent d'écrivain et d'orateur ; l'art suprême de rendre l'abstrait intelligible «t la complexité simple, de descendre sans obscurité jusque dans les entrailles de la terre, de conduire partout la lumière dans les profondeurs ; enfin, les dons accessoires euxmêmes, l'esprit et la malice qu'il ne dirigeait pas contre les personnes, mais dont il savait utilement se servir contre les systèmes faux et outrecuidants. Il accomplit au delà tout ce qu'il avait rêvé. Il donna à la science dont il avait fait choix toute son extension, il fut le maître de la « plus grande géologie ». Et, des profondeurs terrestres montant à la surface, il devint le précurseur des réformes où la géographie, jusque-là servante trop humble des historiens et des capitaines, a acquis son indépendance et sa dignité.
Cette vie si pleine n'était pas toute sa vie. 11 ne permit jamais que le savant usurpât au
delà de sa part, sur la part du chrétien. Aux œuvres multiples qui, tour à tour, lui demandaient aide au nom de l'Evangile, il avait toujours du temps à offrir. Il avait réservé un dévouement régulier à quelques-unes dans les conseils desquelles il avait pris place. C'est ainsi qu'il servait l'enseignement chrétien à l'Institut catholique et à l'école de la rue de Madrid, l'apostolat chrétien à l'œuvre de la propagation de la foi, la presse chrétienne par sa collaboration au Correspondant.
Si la science et la foi vivaient étroitement unies en cet homme, elles n'y étaient pas confondues. Bien que son étude constante, l'œuvre de la création, ait été décrite en grands traits par la Genèse, il ne cherchait jamais à forcer dans le sens du Livre le langage des faits. Certain que Dieu, auteur de la raison humaine et inspirateur des Ecritures, ne saurait être en désaccord avec luimême et n'a pas voulu davantage préparer à la bonne foi de l'homme le scandale des contradictions insolubles, il étudiait sans angoisses, il concluait sans scrupules. Il savait d'avance que toutes les difficultés de conciliation entre les textes antiques et les découvertes modernes sont les apparences passa-
gères d'une expérience en cours, comme des dissonances fugitives qui s'apaisent et se résolvent en une harmonie finale ; que le travail des hommes prépare, par les lents efforts de leur sincérité, le triomphe de toute parole divine ; et que jusque-là, Dieu n^a pas besoin de témoins complaisants. Spectateur attentif des phénomènes terrestres, il acceptait comme loi unique de ses certitudes scientifiques les constatations de l'expérience.
C'est cette probité de la conscience qui consacra son autorité sur les disciples et sur les admirateurs attirés par l'étendue de son savoir. Des géologues de tout culte et de toute philosophie acceptèrent com me j uge et com me maître Lapparent. Les congrès internationaux le plaçaient depuis longtemps à leur tête quand la France entière apprit à être fière de lui, et sa gloire s'alluma lentement chez nous à ces rayons venus de loin. Mais en 1896 l'Académie des sciences l'appelait au nombre de ses membres, et le nommait à la mort de Berthelot, le 14 mai 1907, secrétaire perpétuel. La consécration était venue. Lapparent la reçut avec gratitude pour sa personne, pour ses travaux, pour sa croyance. Elle montait avec lui dans le respect des hommes, c'est de cela surtout
qu'il fut fier, et à juste titre. Car il lui avait été donné d'être, par sa science, l'apologiste de sa foi.
La noblesse de ces sentiments et de cette destinée transparaissait dans rhomme. Il était la quiétude de la conscience dans l'activité de l'elTort. Le calme de sa belle ligure, je ne saisquoi de très énergique et de très doux dans son regard semblait le reflet d'une âme en équilibre, en paix avec les autres et avec ellemême. Il y avait en lui, à un degré que je n'ai vu chez aucun autre, comme de la joie difl'use,. le bonheur de l'ouvrier qui accomplit toute sa tâche et qui trouve à l'accomplir sa récompense. Du dedans lui venait cet air de jeunesse qui trompait tout le monde, sauf lui. Au commencement de cette année, il m'écrivait : « Je vous envoie les vœux d'un vieillard, j'ai soixante-neuf ans ». Je croyais qu'il faisait erreur et je le lui dis, il me détrompa moimôme, sans mélancolie à la pensée du terme, en homme accoutumé à voir dans tous les changements une évolution de l'ordre, prêt à se conformer lui-même à cet ordre par la vie ou par la mort.
C'est la mort qui est venue. Quand nous contemplons l'œuvre accomplie, nous compre-
nons que l'ouvrier ait bien mérité son repos. Mais en regardant la vie de la science, les intérêts du catholicisme, notre propre cœur, nous sentons quel vide peut faire dans lemonde un homme de moins.
TABLE DES MATIEftES
Avant la Séparation entre l'Eglise et l'Etat. , . . 1
L'Office central des Insdlutions charitables. ... 47
Un Programme de Gouvernement 67
La Politique de l'argent 111
Le devoir public de la jeunesse contemporaine. . 143
Les « Settleraents » 177
A l'Hospice français de Jérusalem 209
Sorèze et l'heure présente 221
L'Oratoire et Juilly 23")
Le Duc d'Audifïret-Pasquier 2ol
Le Stanislas d'hier et d'aujourd'hui 2Gj
Albert de Lapparent. .,..,.,,.,.., 279
BAKSUR-SEIXE. — I.MP. V* C. S.AILLAHD
L a Bibliothèque Université d'Ottawa Echéance
The Library University of Ottawa Date Due
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