‹ Quelques œuvres et quelques ouvriersChapitre 2 sur 3 · AVANT LA SEPARATION ENTRE L EGLISE ET L ETAT · texte numérisé non relu

AVANT LA SEPARATION ENTRE L EGLISE ET L ETAT

cesse accru, que la libéralilé des fidèles confiait à sa garde, échappait aux atteintes du fisc. Aucun impôt ne devait réduire le patrimoine des infirmes, des ignorants, des déshérités. Seules, les misères publiques mettaient l'Eglise en demeure d'ouvrir à l'Etat, pauvre luimême, le Trésor des pauvres, et elle ne contribuait que par ces dons volontaires aux charges de l'Etat.

Telle s'était établie et, malgré quelques désaccords passagers, telle s'était maintenue, dans les pays catholiques, la prééminence de l'Eglise, quand éclata la Révolution française.

La Révolution déplace la souveraineté. A un Etat oii une seule volonté commandait à tous, elle substitue un Etat oii la volonté de tous gouverne et n'a pas le droit de porter atteinte à la liberté d'un seul. Ce régime a pour l'Eglise des conséquences nécessaires. Les doctrines religieuses doivent désormais trouver la voie secrète par oii la conviction pénètre en chaque âme ; elles n'ont plus de contrainte à imposer par les lois. Ces lois ne règlent que les rapports nécessaires entre des êtres égaux et libres : le droit qu'elles fondent ne comporte ni exceptions ni privilèges, les immunités

ecclésiastiques cessent de couvrir les personnes et les biens.

Mais, sous prétexte de détruire une confusion séculaire, à son tour l'Etat confond tout. 11 envahit les biens de l'Eglise, confisque ceux qu'elle possède, lui interdit d'en acquérir et prétend solder les dépenses du clergé, comme jusque-là le clergé subvenait aux dépenses de l'Etat, par un subside annuel. Il envahit le sacerdoce et transfère au nouveau souverain, le peuple, le pouvoir de conférer par son vole le caractère ecclésiastique. Il envahit la conscience et prétend lier, par un serment prêté à Dieu, les ministres du culte à la Constitution civile qui usurpe sur Dieu.

Alors commence cette lutte oii apparut que des philosophes contredits se transforment aisément en bourreaux. Durant près de dix années, la Révolution, pour vivre, se sent contrainte de tuer l'Eglise ; l'Eglise ne meurt pas, et par ses blessures son sang s'écoule, mais non sa constance. Elle n'admet pas qu'une violence de dix ans prescrive contre une possession de dix siècles, et conclut qu'il n'y a ni ordre ni sûreté pour elle si elle ne détruit la Révolution. Elle condamne le schisme que préparait la Constitution civile, et, sous

AVANT LA SÉPARATION ENTRE l'ÉGLISE ET l'ÉTAT 7

cet anathème, la branche détachée de l'arbre romain se dessèche et pourrit. Elle condamne la violence qui l'a dépouillée de ses biens, et la crainte de ses revendications, rendant la propriété précaire, ébranle le sol sur lequel le nouveau régime a voulu se fonder. Elle condamne la liberté civile qui détruit la liberté religieuse, et, obligeant les fidèles à opter entre les réformes politiques et la vieille foi, elle élève la haine de la Révolution à la hauteur d'un devoir. Celle-ci, maîtresse de la France et victorieuse de l'Europe, s'effraye enfin de cette blessure qu'elle s'est faite à elle-même et que le fer élargit sans cesse. La paix qu'elle impose au monde, il lui faut, sur son propre sol, l'obtenir des catholiques.

Le traité fut le Concordat.

Tout traité valait mieux qu'une pareille lutte. Des avantages même excessifs en faveur de l'Eglise auraient été une conséquence naturelle et comme une revanche légitime de la persécution qu'elle avait subie et vaincue. Le résultat contraire se produisit, et le

Concordat ne fut pas seulement la paix, mais une victoire pour l'Etat,

L'Eglise cède sur les doctrines. Le pouvoir qui négocie avec elle n'est pas l'ancien régime et ne lui offre pas l'ancienne domination. 11 cesse une persécution contraire à ses propres principes, et respecte dans l'Eglise la croyance du plus grand nombre parmi les Français. Mais il ne se soumet pas à elle comme à un magistère infaillible ; il ne rétablit pas une religion d'Etat. La liberté de conscience et l'égalité des cultes, qui ont trouvé leur formule dans les déclarations de 1789, trouvent leur garantie dans le Concordat. En le signant, l'Eglise a accepté de vivre dans la société nouvelle. Si chers que lui fussent, si légitimes que lui semblassent ses privilèges, elle a reconnu qu'ils n'étaient pas essentiels et que, au prix même de leur déchéance, elle devait acheter la paix. Ainsi qu'elle abandonne l'ancienne race des rois, elle a oublié son propre passé et sa grandeur politique. Par là mùme prend fin l'interdit lancé par la société religieuse contre la société civile, et les catholiques deviennent libres d'adhérer au régime avec lequel leur chef a traité.

Non seulement l'Eglise n'obtient pas la

AVANT LA SÉPARATION ENTRE l'ÉGLISE ET l'ÉTAT ^

domination, mais encore elle renonce à la richesse. L'Etat ne pouvait pas lui restituer ses biens plus que ses privilèges ; mais, pour les uns comme pour les autres, il ne suffisait pas de l'avoir dépouillée, il fallait qu'elle acceptât sa ruine. Elle abandonne à la fois les possessions qu'elle tient du passé et celles qu'elle pourrait attendre de l'avenir. En échange, l'Etat s'engage à fournir par des subsides annuels aux dépenses du culte. D'un seul coup, une grande difficulté est éteinte ; les acquéreurs de biens nationaux cessent de craindre, et la propriété du sol reprend, avec sa solidité, sa valeur. Un grand embarras est prévenu : en renonçant au droit de propriété, le catholicisme s'est rendu incapable de peser par sa fortune sur l'indépendance de l'Etat.

Les privilèges politiques et la richesse ne sont que des moyens humains d'influence. L'Eglise reste entière tant que demeure intacte son indépendance religieuse, et la garantie de cette indépendance est le droit pour l'Eglise de former seule le sacerdoce auquel sont confiés le dépôt de la doctrine et le gouvernement des âmes. Elle peut souffrir que les pouvoirs publics abandonnent la garde du temple, ou même arrachent l'or de l'autel, pourvu

qu'elle conserve dans les mains de ses prêtres la clef du tabernacle. Mais, si elle la confie à des mains étrangères, dans une abdication qui est un sacrilège, elle livre Dieu même. La plus longue guerre qu'ait vue le monde fut la querelle des investitures ; on ne s'y disputait pourtant que le droit de nommer aux fonctions ecclésiastiques. Mais ce droit donnait la souveraineté religieuse, et c'est pourquoi, victorieux ou fugitifs, les Papes demeurèrent inflexibles. Ils avaient, il est vrai, adouci leur rigueur au profit de la France et accordé à nos rois le privilège de nommer aux évêchés et bénéfices. Cette faveur était la récompense du patronage que les rois très chrétiens accordaient eux-mêmes au catholicisme, et deux raisons la pouvaient justifier. La possession des évêchés et des bénéfices conférant dans l'Etat des droits politiques, le souverain avait titre pour choisir des dignitaires auxquels était déléguée une part de son pouvoir : ce souverain faisant profession de catholique, sa conscience lui interdisait des choix funestes à la foi. L'Etat né de la Révolution française ne confond plus ses intérêts avec ceux de l'Eglise ; il a dépouillé le clergé de toute autorité extérieure, et, en même temps qu'il répudie l'héritage des

AVANT LA SÉPARATION ENTRE l'ÉGLISE ET l'ÉTAT 11

rois, il le réclame ; il prétend, comme eux, nommer les successeurs des apôtres. Par le Concordat, l'Eglise y consent : concession si extrême qu'elle serait pour les catholiques un scandale s'ils n'admiraient dans Téclat d'un tel sacrifice le démenti donné par la Papauté à ceux qui dénoncent son esprit intraitable. Un seul motif, Findignité canonique des candidats, autorise le Saint-Siège à refuser l'investiture ; dans la foule des prêtres que les censures n'atteignent pas, l'Etat est maître d'élever qui il lui plaît.

Ne cherchât-il que les meilleurs, sa prérogative serait encore immense. L'Eglise enseigne que les dons du Saint-Esprit sont divers ; l'expérience prouve que nul ne les possède tous. N'est-ce rien d'écarter des hauts emplois les hommes que le don de force disposerait trop à la bataille et d'appeler au pouvoir ceux que pacitie le don de conseil ? Sans doute, par ce privilège, l'Etat ne s'assure pas des complices dans ses entreprises brutales contre l'Eglise ; mais il devient maître de confier les intérêts religieux aux chefs les plus lents à s'émouvoir de ses actes, les plus prompts à reconnaître ses droits, les plus disposés à lui abandonner les terrains douteux des frontières.

Des évoques doux de nature et tempérés de doclrines peuvent beaucoup plier sans rompre : tout conflit est une violence que leur conscience fait à leur humeur; même contraints à se défendre, ils gardent leur vocation pour la concorde, et no poussent rien à rextrème. Que le pouvoir soit bienveillant pour lEglise ou seulement sabslienne d'agression, il trouve en de tels hommes le respect, la fidélité, la gratitude. Bref, il choisit, s'il veut la lutte, ses adversaires, el, s'il veut la paix, ses amis. Ainsi disparaît le péril que le corps ecclésiastique fortifie de son autorité religieuse, une hostilité contre l'Etat. S'il reste un excès à craindre, c'est que, recruté dans des vues trop humaines et lente par l'intérêt dont l'alliage se mêle aux plus pures vertus, le clergé mette .son autorité religieuse au service du pouvoir politique.

Tel était bien le but de l'homme qui signa le Concordat au nom de la France.

Ju.ste appréciateur de la force, il jugeait celle de l'Eglise à la fois trop grande et trop salutaire pour qu'il .songeât à la détruire. Mais, jaloux de toute indépendance et réduit

AVANT LA SÉPARATION ENTRE l'ÉGLISE ET l'ÉTAT 13

par l'excès de sa dictature à ne connaître dans le monde que des ennemis ou des sujets, il' prit ombrage de cette Eglise qu'il savait nécessaire et la craignit assez pour la vouloir sous sa main. Les idées, les hommes, la richesse que, libre, elle pouvait employer à dominer l'Etat, pouvaient servir à la dominer elle-même. Obligé par un pacte solennel au respect de la société nouvelle, tributaire du Trésor public pour la subsistance, livré pour les dignités ecclésiastiques au chef de l'Etat, le clergé, naguère le premier Ordre de la nation, devenait un corps de fonctionnaires ; la conscience, l'ambition et la faim le tenaient soumis à un maître et le maître était Bonaparte. Par un tel contrat l'Eglise acceptait le moins qu'elle pût recevoir, l'Etat exigeait le plus qu'il pût prendre.

Le premier consul voulait davantage. Ces prérogatives, si étendues fussent-elles, ne lui donnaient pas sur l'Eglise le gouvernement absolu qu'il possédait sur l'Etat et qu'il voulait obtenir partout. Il tenta d'abord, par tout l'art des flatteries, des espérances et des menaces, d'arracher d'autres concessions au Saint-Siège. Quand il désespéra de le convaincre, il tenta de le tromper. Au moment oii

la négociation fut enfin terminée, il présenta à la signature des plénipotentiaires pontificaux, comme le traité convenu, un texte frauduleux où étaient reproduites les prétentions que Rome avait repoussées. La ruse découverte, il se résigna à n'obtenir qu'un traité loyal ; mais, puisqu il n'avait pas réussi à faire consacrer son omnipotence religieuse par le consentement libre ou surpris du Pape, il résolut de se la donner lui-même.

Maître des pouvoirs publics, il fit voter par le Corps législatif, en même temps que le Concordat et sous le nom d'Articles organiques, une loi. Cette loi remettait en vigueur toutes les mesures de défiance, de brutalité, d'injustice prises par la vieille monarchie dans ses jours de conflit avec Rome, et Bonaparte avait complété l'œuvre : c'était un code de servitude dicté par le génie du despotisme.

La Papauté avait sujet de se plaindre ; elle protesta. Elle avait droit de rompre. Mais, à ce qu'un tel homme osait, allié, elle mesura ce qu'il entreprendrait, ennemi. Elle craignit de perdre par trop de rigueur l'inestimable bienfait du culte rétabli. Elle espéra que le gouvernement, contraint peut-être de donner une apparence de satisfaction aux préjugés irréli-

AVANT LA SÉPARATION ENTRE l'ÉGLISE ET L'ÉTAT 15^

gieux par les Articles organiques, n'userait pas de cette arme injurieuse et déloyale. Napoléon s'en servit. Le Saint-Siège s'obstinait à penser que c'était par une malveillance passagère. Quand force fut de reconnaître que le temps rendait la main de l'empereur plus pesante, celui-ci était le maître de l'Europe : dénoncer le traité était jouer les destinées du catholicisme dans le monde entier. Voilà quelle suite de circonstances extraordinaires amena Rome à tant céder. Il fallut, d'abord, la longue fureur de la Révolution, car la confiance dans son immortalité ne défend pas l'Eglise contre les lassitudes de la lutte. 11 fallut, ensuite, l'irrésistible ascendant de Bonaparte. La souveraineté incarnée dans de très grands hommes semble avoir autant de droits qu'ils ont de génie.

Les rapports entre les deux puissances furent ainsi réglés par une double loi. Le Concordat donnait à l'Etat des droits définis, elles Articles organiques la dictature. L'un, règle des jours calmes; les autres, ressource des temps difficiles. Sans doute, l'Eglise ne reconnut jamais les Articles organiques; mais, comme elle ne retirait pas, à l'homme qui les avait promulgués et se servait d'eux, les prérogatives cédées

par le Concordat, Napoléon établit en fait le régime qu'il voulait. Si différentes qu'elles fussent d'origine et de validité, les deux législations, assemblées en sa main, y formèrent comme un tout indivisible. Un abus qui dure devient une tradition. Elle était formée déjà quand finit l'Empire. Les gouvernements qui succédèrent reçurent ce régime fait moitié d'accord et moitié de violence, etlc maintinrent comme le droit ecclésiastique de la France. La crainte d'une rupture empêcha à la fois et lEglise d'exiger l'abrogation des Articles et l'Etat de les appliquer souvent. Ainsi s'affermit parla prudence des deux parties une situation tout à l'avantage du pouvoir civil.

Elle se résume en ces termes : l'Etat a plus de pouvoir sur l'Eglise en France qu'en aucun autre pays, et tous les gouvernements ont hérité de Napoléon ce pouvoir que nul d'entre eux n'eût été capable ni d'obtenir, ni d'imposer.

Un gouvernement s'est trouvé pourtant pour déclarer que ce régime doit prendre fin. Des hommes, qui semblent aujourd'hui maîtres de leur parti et du suffrage populaire, accusent

AVANT LA SÉPARATION ENTRE l'ÉGLISE ET l'ÉTAT 17

Napoléon d'avoir abandonné les droits de FEtat ; tous les pouvoirs, de s'être livrés à FEglise; la République, leur imitatrice, d'être la plus coupable et de mentir à son principe. Le Concordat a chargé la société civile d'une chaîne qu'ils veulent rompre. L'affranchissement sera la séparation entre l'Eglise et l'Etat.

Tant qu'une réforme se borne à agiter les esprits, elle peut s'en tenir à des formules, et les plus vagues ont le plus de succès : elles promettent à chacun de qu'il désire. Mais, pour pénétrer dans les lois, il faut que la réforme se précise. Les partisans de la séparation jugent qu'il est temps de la faire. 11 est donc temps qu'ils la définissent. Or, soit pauvreté de notre langue, soit artifice des politiques, le mot « séparation » s'applique à deux régimes contraires.

La séparation peut être l'indépendance. Au lieu d'exercer une part de gouvernement dans les affaires ecclésiastiques et d'assurer à l'Eglise une place dans la société, l'Etat peut abdiquer à la fois cette prérogative et cette charge. Entre les deux puissances il y avait union, il y a partage. La société politique et la société religieuse apparaissent distinctes et complètes, chacune renfermée et maîtresse dans son domaine. De

même que l'Etat s'abstient d'accroître Tinfluence que l'Eglise doit tenir d'elle-même, il ne se reconnaît pas le droit de restreindre la domination où elle est capable de parvenir par ses propres forces. Des motifs fort divers, la volonté de limiter les attributs de l'autorité politique, l'indifférence religieuse, le respect pour les prérogatives de l'Eglise, le souci même de sa grandeur expliquent l'adoption d'un tel régime ; mais ces désirs contraires se concilient dans une môme loyauté. L'Etat a le scrupule de ne pas mettre son autorité au service de ses préférences : il accepte d'avance comme légitimes les épreuves ou les triomphes que prépare à la religion l'imparlialité des lois.

Partout oîi la séparation existe à l'heure présente, elle apparaît avec ce caractère. L'Angleterre, la Belgique, les Etats-Unis n'en connaissent pas d'autre. Voulue par l'Etat, acceptée par l'Eglise, elle semble une institution naturelle aux pays les plus libres et apte à faire des peuples les plus libres les peuples les plus religieux.

Mais la séparation peut être aussi la rupture. L'Etat qui l'accomplit méprise ou craint l'Eglise. Il brise avec elle les liens parce qu'il a brisé l'amitié. Et ce n'est pas assez qu'il relire à la

AVANT LA SÉPARATION ENTRE l'ÉGLISE ET L ETAT 19

religion l'appui de son pouvoir politique, il entend employer ce pouvoir à la combattre. Sous prétexte qu'elle lui devient étrangère, il s'estime libre de tout devoir envers elle, il l'ignore pour n'avoir plus à lui reconnaître des droits. Sans môme la nommer, il la persécute; les lois qu'il porte ne tenant nul compte de son existence deviennent autant d'obstacles au recrutement du clergé, à l'indépendance du culte, à la vie de l'Eglise. Elle n'est pas seulement séparée de l'Etat, elle est expulsée, par l'Etat, de la nation.

Ce régime a apparu une seule fois dans le monde : c'est en France, sous la Terreur et le Directoire.

Laquelle de ces deux séparations s'agit-il de substituer au Concordat?

Si les réformateurs contemporains veulent établir l'indépendance des deux pouvoirs en attribuant à chacun sa part, l'entreprise est avouable, et le résultat certain. L'Eglise, en échange de privilèges, acquiert une situation fixe comme le droit : la liberté de propagande, d'association, de propriété. Les restreindre serait limiter par un obstacle déloyal son droit de vivre. Les accorder est mettre dans ses mains tous les moyens de domination. L'Etat

perd la prérogative de choisir les dignitaires ecclésiastiques. A plus forte raison, perd-il le contrôle qu'il s'était arrogé par les Articles organiques sur la discipline et les dogmes de l'Eglise. Usurpatrice, môme quand l'Etat et l'Eglise associaientleurs doctrines, cette immixtion n'a plus un prétexte quand les rapports entre les deux puissances se rompent.

Ces privilèges, à l'avis de plusieurs, coûtent à l'Etat plus qu'ils ne valent, et tout serait gain pour lui, pourvu que, en renonçant à ses avantages, il cessât de donner le prix dont il les paye : le budget des cultes. Mais, le Concordat abrogé, la dotation serait-elle caduque? Si le budget des cultes était une libéralité faite par le Concordat, sans doute elle tomberait avec lui. Mais le budget n'est pas une libéralité : c'est une dette. Les siècles avaient fait au clergé de France un immense patrimoine. La Révolution eut besoin de cette richesse : elle expropria le clergé et se chargea d'entretenir le culte^ Le droit de l'Eglise n'a pas pour origine le Concordat signé par Bonaparte, mais la confiscation accomplie par l'Assemblée constituante. Les biens ecclésiastiques devenus nationaux ne sont entrés dans le domaine de l'Etat que grevés d'une charge; ils sont comme le gage

AVANT LA SÉPARATION ENTRE l'ÉGLISE ET l'ÉTAT 21

d'une créance. Aiit cède, aiit solve, dit l'Eglise, et avec elle la justice. Si l'Etat cesse de pourvoir au culte, il doit rendre les biens, et, comme il ne peut rendre les biens, il est obligé de payer le culte. Ce rapport de droit est indépendant des rapports de sympathie ou d'hostilité qui, depuis, se nouent et se dénouent entre l'Etat et l'Eglise. S'il suffisait de rompre avec un créancier pour ne lui plus devoir, les règlements de comptes deviendraient en vérité trop faciles.

Pour un philosophe, cette question des biens ecclésiastiques n'est qu'un détail dans le problème de la séparation; pour un politique, elle domine tout le reste. Le jour oii serait mis hors de controverse qu'en France l'Etat, même séparé de l'Eglise, est débiteur de celle-ci, la séparation perdrait la plupart de ses partisans. Sur ce point, nos deux auteurs se sont appliqués à faire de la vérité l'évidence, et Técrivain qui expose les doctrines des républicains libéraux ne se montre ni le moins net ni le moins vigoureux. Il se sent obligé à haïr une injustice qui est soutenue par ses alliés politiques et sera peut-être tentée demain, à la honte de son parti. Au sophisme que les biens de l'Eglise ont toujours appartenu à la nation et que

celle-ci, en 1790, en a repris la jouissance, il oppose les faits recueillis par l'histoire, les aveux des plus grands parmi les révolutionnaires, les votes de TAssemblée constituante, l'inscription au Grand Livre de la dette solennellement reconnue et léguée à la bonne foi de l'avenir.

Or, si l'Etat, en abdiquant toute influence sur l'Eglise, ne se libère pas de cette dette, si l'Eglise, assurée de vivre, acquiert par surcroît sa liberté, la séparation n'apporte que des gains à la puissance ecclésiastique et des pertes à la puissance civile. Le gouvernement garde d'autant moins de prise sur le sacerdoce que le sacerdoce acquiert plus de droits. De telles conséquences sont acceptables pour des sociétés 011 domine une tradition de foi et de liberté; mais c'est une étrange entreprise pour des politiques dégagés de toute croyance au surnaturel et qui ont mis leur foi dans la toutepuissance du pouvoir politique, d'accroître l'Eglise et de diminuer l'Etat.

Aussi les promoteurs de la séparation en France se tiendraient-ils déshonorés qu'on les crût capables de vouloir une telle réforme. Leur cœur ne saurait accepter comme légitime un changement avantageux au catholicisme. Leur

AVANT LA SÉPARATION ENTRE L'ÉGLISE ET l'ÉTAT 23

modèle n'est pas par delà la Manche, ni par delà l'Atlantique, et peu importe que partout la séparation soit ainsi pratiquée : la sagesse commune n'oblige pas un peuple fait pour servir d'exemple aux autres. C'est à lui-même qu'il doit demeurer fidèle. La séparation efficace a été pratiquée par la Révolution française aux jours où, sur les ruines des cultes mensongers et dans le temple même de l'ancienne foi, s'éleva un autel unique à l'honneur de la raison. La seule erreur de cette raison fut d'employer le fer à trancher les liens entre l'Etat et l'Eglise. Le sang coula, qui émeut la pitié et prépare les représailles. Instruits par cette faute, les révolutionnaires contemporains continueront l'œuvre de destruction légitime sans ostentation de violence. Il n'est pas nécessaire d'égorger l'Eglise, on peut l'étouffer. La société française, malgré ses révolutions nominales, n'est pas sortie du moule où la jeta Napoléon, il y a bientôt un siècle. Les attributions du pouvoir étaient sans bornes, l'indépendance des citoyens, sans garanties. Pour assurer une existence à l'Eglise, le Concordat lui conféra autant de privilèges qu'il lui reconnut de droits : la faculté même d'ouvrir des temples et d'y prêcher l'évangile n'appar-

2i QUELQUES œUVRES ET QUELQUES OUVRIERS

tenait pas aux catholiques d'après les lois, muettes sur la liberté de réunion et sur la liberté de penser. A l'heure présente encore, si le Concordatdisparaîtetque l'Eglise soit réduite au droit commun, elle n'y trouvera ni le droit d'association, ni le droit d'acquérir. Est-il nécessaire d'ajouter que l'Etat ne saurait demeurer débiteur d'un budget envers un culte incapable de recevoir et môme de se constituer?

Tel est l'ingénieux mécanisme du piège : on rendra la religion au droit commun dans le pays où le droit commun ne lui offre pas de ressources. Elle perdra les privilèges d'une Eglise protégée, sans trouver les libertés d'une Eglise affranchie. Cette sorte de démocrates, à qui toute indépendance est suspecte, tireront môme de celte lactique avantage pour un dessein plus général : ils auront trouvé le moyen de refuser au pays tout entier l'extension des libertés publiques, sous prétexte que ce serait livrer des armes au catholicisme. Celui-ci, condamné par le gouvernement et par les lois, ne peut durer, et, le jouroii il achèvera de finir, la réforme sera accomplie. Par l'alliance avec l'Eglise, l'Etat n'obtenait que le partage d'un empire toujours disputé et consacrait ses forces

AVANT LA SÉPARATION ENTRE l'ÉGLISE ET l'ÉTAT 25

à fortifier sa rivale. Par la séparation, il se dégage d'elle, grandit de ce qu'elle perd, et, devenu son héritier nécessaire, demeure son souverain.

Il y a des projets que leur grandeur même condamne. Rainer le catholicisme dans un pays catholique par son histoire, par le génie de sa race, en un siècle oii, malgré la tiédeur présente, la plupart des Français gardent encore à l'ancien culte, sinon une grande fidélité, du moins un respect intact, quelle entreprise ! Ses promoteurs ont-ils considéré le succès qu'ils ont chance d'obtenir et les épreuves dont ils devront le payer ? Dévoués au suffrage universel et respectueux du libre arbitre, ils se proposent d'imposer à la majorité de la nation les préférences de la minorité, et cela dans une matière oti, de leur propre aveu, la volonté de tous est sans droit sur la conscience d'un seul.

Sans doute, se contredire est le sacrifice qui coûte le moins aux hommes publics. Leur absolution est dans le succès. Est-ce donc préparer le succès que de soulever contre soi tout ensemble les hommes de foi et les hommes

4e liberté ? Les réformateurs trouveront le secret de se maintenir au pouvoir malgré l'opinion publique, assez longtemps pour la transformer ; soit. Mais nul n'osera prétendre que cette conquête soit rapide, ni que la lutte dure sans affaiblir la nation tout entière. Les guerres religieuses sont celles où les adversaires apportent le plus d'ardeur, de persévérance, de haine, celles par suite qui détruisent plus profondément et plus vite l'unité de la patrie. Est-ce l'heure de diviser un peuple «outre lui-même et de renouveler les querelles théologiques de Byzance lorsque l'ennemi a fait brèche dans son enceinte ? Le droit d'un ;gouvernement, fût-ce pour hâter les progrès <le la raison publique, est-il de semer la discorde et de sacrifier à des vues lointaines le bonheur de la seule génération dont il ait «harge? Remplit-il ou trahit-il son devoir quand, sous prétexte de préparer une paix <jue nul des contemporains, ni les fils de leurs petits-enfants ne verront, il voue le présent à la guerre ? Ne tombe-t-il pas dans l'excès même des religions qu'il prétend détruire, lorsque, pour imposer ses doctrines sur l'autre monde, il voue au désordre celui-ci ? Est-ce que la suppression du budget des cultes est

AVANT LA SÉPARATION ENTRE l'ÉGLISE ET LÉTAT 27

un gain assez grand pour payer le trouble -apporté aux consciences, la violence installée dans les cœurs, le démenti infligé aux institutions libres, la faillite à la dette signée par la France ?

Si, du moins, à travers de tels obstacles et au prix de telles pertes les réformateurs étaient ■certains d'atteindre leur but ! Ils se vantent <le ne pratiquer que « la politique des résultats ». Quels résultats ont produit dans le passé les entreprises de la politique contre la religion? Les lois ont souvent combattu les croyances, c'est la force des croyances qui, à la longue, a tué la force des lois. La conscience est demeurée victorieuse, même aux époques où, en se défendant, elle semblait s'insurger contre la prérogative alors reconnue à l'Etat, à l'époque où l'Etat, pour vaincre celte révolte, avait l'aide d'une autorité sans bornes et de mœurs sans pitié. La conscience a dompté la Révolution, alors que le catholicisme semblait se confondre avec l'ancien régime et faire obstacle à l'espoir, devenu furieux, d'un avenir meilleur. Toutes ces circonstances, qui ■donnaient aux entreprises de l'Etat une grande force, ne sont plus. Depuis près d'un siècle, nos inconstances politiques donnent et renou-

vellent la preuve que le catholicisme n'est lié à aucun régime et s'accommode de tous. Le pouvoir, s'il tente de détruire un culte, aura beau dire qu'il se défend, tous sentiront qu'il usurpe. En même temps que son usurpation semblerait moins légitime, il serait réduit à des moyens moins efficaces de contrainte. Môme dans les pays les plus déshérités de libertés politiques, certaines libertés civiles forment une sorte de droit commun des peuples civilisés et un obstacle aux derniers abus du pouvoir. En France, l'Etat, s'il entend garder les apparences d'un gouvernement régulier, n'a guère que la suppression du budget à ajouter aux épreuves déjà imposées à l'Eglise. Une telle persécution exercera la patience des catholiques, frappera des impôts sur leur libéralité, mais ne leur donnera pas même l'occasion de déployer l'héroïsme qu'ils ont parfois opposé aux extrêmes périls. Pour que ces périls mettent à l'épreuve la foi des fidèles, il faudrait les excès dune nouvelle Terreur. Mais où les hommes de 1793 ont échoué, quel ouvrier de violence se flatterait de réussir? Donc, plus tôt ou plas tard, après des combats plus ou moins cruels, on parviendra au même terme où s'arrêta la Révolution

AVANT LA SÉPARATION ENTRE l'ÉGLISE ET l'ÉTAT 29

elle-même ; on n'aura fait ce douloureux chemin que pour se retrouver au point de départ ; il faudra finir par la paix qu'on aurait pu ne pas troubler.

Les conditions de cette paix sont écrites d'avance. Si les artisans de la séparation veulent dans leur entreprise sauver du moins un mot, la séparation deviendra le régime loyal qui laisse à l'Eglise toutes les chances heureuses ou contraires de la liberté. Alors le résultat définitif de leur politique aura été de supprimer les digues établies par la méfiance du passé contre le cours débordant du catholicisme. Si, révoltés par cette abdication, ils se refusent à perdre les droits que l'Etat, en France, exerce depuis si longtemps sur les affaires ecclésiastiques, il leur faudra, comme leurs prédécesseurs, régler ces droits par une entente avec l'Eglise. Mais le Concordat qu'ils obtiendront ne sera pas le Concordat qu'ils auront détruit.

Tant que l'œuvre de Bonaparte restait debout, la Papauté, pour n'être pas responsable d'une grande ruine, tolérait les lois illégitimes plantées autour du Concordat et dont la végétation parasite faisait corps avec lui. Quand tout sera tombé sans la faute de l'Eglise et qu'il faudra

son concours pour tout relever, elle saura choisir ce qu'elle entend rétablir et ce qui doit rester par terre. Elle n'aura pas oublié comment, en 1804, après avoir obtenu d'elle de vastes prérogatives, le pouvoir politique s'était accordé à lui-même celles qu'elle n'avait ni voulu ni pu consentir. Elle ne signera qu'un traité où tous les termes soient explicites, toutes les questions résolues. Elle exigera que le gouvernement renonce par une promesse formelle à légiférer sur les matières réglées par le traité. Les fautes se payent toujours. Il n'y a pas de divination à prédire que la rançon payée à l'Eglise, si un nouveau Concordat devient nécessaire, sera l'abandon des Articles organiques.

Accroissement de l'Eglise, diminution de l'Etat, tel est le dernier mot du changement de régime entre l'Etat et l'Eglise. La conséquence suffirait pour éclairer les amis d'un pouvoir fort au dedans. Mais la réforme entraîne au dehors un résultat autrement grave pour la nation tout entière.

Malheureuses les nations qui finissent à leurs frontières. La grandeur d'un peuple se mesure

AVANT LA SÉPARATION ENTRE l'ÉGLISE ET l'ÉTAT 3f

moins à rétendue des territoires possédés par lui qu'à l'étendue de son influence sur les territoires occupés par d'autres. Les portions du sol à portée de sa conquête sont, si puissant soit-il, une minime partie du monde : ce monde entier peut être soumis à son ascendant. La première autorité, présent de fortune, est capricieuse comme le hasard; la seconde, don de sagesse, ne s'acquiert que par la persévérance et la primauté dans certains mérites. Nul pays plus que la France n'a exercé au dehors cette domination. Longtemps, elle a imposé ses idées, ses arts, ses habitudes, ses produits, déterminé les grandes guerres et dicté dan& les traités de paix les principes qui devenaient le droit des gens. Aujourd'hui, cette prépondérance s'efface en Europe. La clientèle despetits Etats cherche d'autres protecteurs, l'orgueil des nations devenues fortes les ferme à l'inspiration étrangère. Mais, à mesure qu'elles se font plus impénétrables les unes aux autres, elles sentent davantage le besoin de se prolonger sur des contrées plus dociles et de dominer chez des peuples de civilisation inférieure. Notre temps est le témoin de cette rivalité oii elles se disputent la prépondérance jusqu'aux extrémités du monde, et elles s'efforcent d'en-

voyer, partout où elles veulent fonder leur grandeur, des soldats, ambassadeurs de leur force, des marchands, ambassadeurs de leur richesse, des apôtres, ambassadeurs de leurs vertus.

Sur ces champs éloignés, la France encore a devancé les autres peuples. Quand les plus célèbres à l'heure présente naissaient à peine, le trop-plein de son activité débordait déjà hors de l'Europe. Ses aventuriers, son commerce, ses missionnaires avaient entrepris partout à la fois la conquête de la barbarie. Là aussi sa prééminence n'a pas été respectée par le temps ; les nations plus jeunes, en réclamant leur part, ont réduit la sienne, et, de cet immense empire qui élevait sa structure dans toutes les parties du monde, elle garde seulement des débris, assez grands et solides encore pour soutenir une noble ambition. Et ce n'est pas comme au hasard qu'elle a perdu ou conservé. Les domaines d'où elle a été bannie sont ceux où elle dominait au nom de sa vaillance et de son commerce. En vain la conquête et le trafic lui avaient donné des royaumes dans les Amériques et les Indes ; cette grandeur, merveilleuse comme une épopée, a été fugitive comme un rêve, et s'est évanouie sans laisser d'autres traces

AVANT LA SÉPARATION ENTRE LÉGLISE ET l'ÉTAT 33

que le souvenir de la splendeur disparue. Les domaines où la France a gardé son prestige sont ceux où l'a conduite l'élan désintéressé de la foi. Ce prestige ne s'est obscurci ni dans l'Asie Mineure où la France avait apparu d'abord, portée par le mouvement religieux des Croisades, ni dans l'Extrême Orient, où survit toujours jeune le dévouement séculaire de ses missions. L'Evangile s'est réalisé pour elle dans les pays où elle l'a porté : c'est où elle cherchait avant tout le royaume de Dieu que le reste lui a été donné et maintenu par surcroît.

Ces échecs et ces succès trouvent leur raison dans la raison humaine. La France n'a pas reçu plus que d'autres peuples le don du courage. Elle possède moins que d'autres peut-être le génie du gain. Mal servie dans la défense militaire de ses possessions et dans ses entreprises de commerce extérieur par la versatilité de sa politique et par la timidité d'esprit où paraît s'engourdir sa vieille audace, elle a, dès le dernier siècle, abandonné son empire colonial et la royauté du trafic à des rivaux plus ordonnés dans leurs ambitions et plus constants dans leur labeur. Mais nul peuple n'a reçu à l'égal de la France le pouvoir de

répandre dans le monde les idées; elle possède toutes les forces de Tapostolat, l'enthousiasme, le désintéressement et ce don de sympathie qui porte avec soi la persuasion. Né dès qu'elle naquit elle-même, à une époque oii le catholicisme était le maître de la pensée, des sciences, des arts, des lois, de l'Etat, l'instinct de la propagande devait susciter là les messagers de la foi. Des croisades aux missions, l'apostolat sest perpétué et les siècles qui le transformaient l'ont fait plus fort en le rendant plus pur. Dans les contrées fermées à la civilisation, des hommes, partis de la France, ont apparu, non pour prendre, mais pour donner. Messagers de la bonne nouvelle, ils ont préparé par leurs services le succès de leurs doctrines, révélé à la barbarie ses richesses naturelles, et le moyen d'en tirer profit, soigné les corps pour parvenir aux âmes, prouvé leur attachement désintéressé, héroïque, aux inconnus qu'ils nomment leurs frères. Il est facile de comprendre quelle autorité de tels hommes doivent acquérir sur les populations arrachées par ce constant effort à l'ignorance, aux erreurs et aux vices. La gratitude qu'ils inspirent ne s'arrête pas à leurs personnes, elle s'étend sur la race qui les produit sans s'épuiser, à la nation qui les envoie,

AVANT LA SÉPARATION ENTRE L'ÉGLISE ET l'ÉTAT 35

dont ils enseignent la langue, apportent les usages, prêchent l'amour. Et il est superflu de démontrer que les terres ainsi pénétrées par le dévouement français sont moins hospitalières à l'influence des autres peuples; que, les cœurs gagnés, les intérêts se lient d'eux-mêmes ; que les missionnaires frayent la route au commerce et à la politique de leur pays. Voilà pourquoi l'Etat considère ces missionnaires comme volontairement chargés d'un office national, seconde leurs efforts et veille sur leur vie.

L'antique alliance de sa protection et de leur zèle nous a assuré, partout où nous avons porté l'Evangile, la primauté dans le respect des peuples et des gouvernements. Elle était si indiscutée que, le jour où, à notre exemple, le zèle de l'apostolat s'éveilla chez les autres nations chrétiennes, elles crurent, en envoyant à leur tour des ouvriers de la foi dans ces pays, pénétrer sur notre domaine. Elles furent contraintes et heureuses de placer leurs œuvres sous la même tutelle qui favorisait les nôtres : le soin d'accueillir les missionnaires de toute origine, de les diriger, d'entendre leurs plaintes, d'exiger pour eux justice fut remis à nos agents seuls. Ce privilège leur appartient

encore. Grâce à lui, notre prestige a été accru encore par révénement même qui pouvait l'amoindrir, et la propagande due aux efforts des puissances rivales vient, comme une eau tributaire, grossir le cours de l'apostolat français.

Or les contrées qui, dans le monde, demeurent comme les places de sûreté de notre influence, l'Asie Mineure et l'Extrême-Orient, sont devenues des positions dominantes dans les rivalités ouvertes ou prochaines des peuples. Notre protectorat catholique du Levant, uni à notre colonie hélas ! compromise d'Egypte, à nos possessions de Tunis et d'Alger, ceint d'intérêts français la Méditerranée où passe encore le commerce du monde, et où se disputera encore son empire ; il nous donne des privilèges auprès du gouvernement turc et l'accès dans ses affaires ; il nous fait limitrophes de l'ambition russe qui, même par l'Asie, s'avance vers Constantinople ; il nous assure la prépondérance sur des territoires que, de Chypre, la politique anglaise surveille et voudrait gouverner sans partage. Il n'est guère de grands conflits où notre autorité sur les populations du Levant ne nous permette d'être utiles ou redoutables, et n'oblige à compter avec nous.

AVANT LA SÉPARATION ENTDE l'ÉGLISE ET l'ÉTAT 37

A l'autre extrémité de l'Asie, les intérêts sont plus vastes encore. En Indo-Chine, il s'agit de savoir si nous parviendrons à relever notre puissance coloniale. Le climat, les mœurs, le patriotisme des populations, tout nous rejette ; nos seuls alliés sont les chrétiens dont on n'a pas su se servir, et que la haine plus intelligente de nos ennemis massacre pour anéantir le parti de l'élranger. La Chine, la nation la plus constante et la plus populeuse du globe, après avoir vainement voulu s'isoler, est contrainte d'ouvrir peu à peu à la civilisation avec son territoire des sources ignorées de richesse ; mais elle se prépare à son tour à se répandre par ses frontières ouvertes, et peut devenir également à craindre, qu'elle envahisse le monde par ses travailleurs ou par ses soldats. Quels avantages ne tirerait pas de ce peuple pour la paix ou pour la guerre la puissance qui, lui inspirant à la fois de la confiance et du respect, et forte d'une autorité depuis longtemps établie, aurait auprès du gouvernement le droit d'intervenir au nom de l'Europe, et exercerait sur une partie des habitants une influence incontestée? Tous ces avantages appartiennent aujourd'hui à la France en vertu de son protectorat.

C'est cette primauté que les autres nations supportent avec une impatience croissante. A mesure qu'elles grandissent, à mesure que les pays où s'exerce notre privilège prennent plus d'importance, elles se fortifient dans le désir de ne pas nous laisser notre clientèle catholique. Impuissantes à tarir dans notre sang la source de l'apostolat, elles prétendent du moins ne plus contribuer par leurs efforts à accroître notre puissance. Elles réclament le droit de protéger leurs missions comme nous protégeons les nôtres. Elles n'en sont plus aux projets, des tentatives ont été faites à Gonstantinople et à Pékin pour que les agents diplomatiques de chaque pays fussent investis pour leurs nationaux du protectorat encore entier dans nos mains. Le projet n'a pas abouti, mais il n'est pas abandonné, et deux intérêts conspirent en faveur de ce changement. Les nations européennes obéissent à leur intérêt en essayant d'affaiblir une rivale. Les cours orientales se flattent que, si la tutelle des chrétiens appartient à plusieurs puissances, chacune sera entravée dans ses efforts par

AVANT LA SEPARATION ENTRE L EGLISE ET L ETAT o\f

l'indifférence ou la jalousie des autres, et que partager le protectorat c'est le détruire.

A d'autres époques, la France aurait pu dédaigner ces prétentions, son épée suffisait à défendre tous ses droits. Mais aujourd'hui, si les peuples de l'Orient cessaient de reconnaître son privilège, serait-il prudent à elle de le rétablir par une guerre contre la Turquie ou la Chine ? D'ailleurs, ce ne sont pas seulement les peuples barbares qu'il faudrait rappeler au respect des traditions, mais les grandes puissances qui auraient provoqué la ruine de l'état ancien. La France est-elle en état d'affronter l'Europe ? Le jour oii le protectorat de la France ne sera plus maintenu par le consentement de ceux qui le subissent, ce protectorat aura pris fin.

Quelle force nous conserve, contre l'intérêt des puissances, le privilège que nous ne saurions exercer contre elles? Une seule, celle de l'Eglise. Quand ils émirent la prétention d'assurer dans les pays infidèles et contre les gouvernements indigènes la liberté de l'apostolat et l'existence des communautés chrétiennes, les rois de France revendiquèrent un attribut de l'autorité religieuse. Le désaveu de celle-ci n'était pas à craindre : la Papauté n'était pas

armée pour protéger les soldais de la foi ou leurs conquêtes, nulle monarchie n'était plus forte et ne portait à la religion un zèle plus loyal que la monarchie française. La Papauté confia donc à nos rois le droit de la représenter dans les négociations avec les gouvernements non chréliens et de veiller en sa place sur la vie de ces lointaines Eglises. De même, elle leur confia les missionnaires de toute origine. A quelque pays qu'ils appartinssent par la naissance, ils lui appartenaient à elle par le sacerdoce; elle avait le droit de les remettre, pour l'accomplissement de l'œuvre catholique, au protecteur qu'elle jugeait le plus siir. Ce mandat, malgré de si grands changements dans la fortune et les institutions de la France, ne lui a jamais été retiré par le Saint-Siège, parce que sur ce point l'ancienne politique a toujours survécu. Sous tous les régimes, notre pays a manifesté la volonté «l'accomplir sa tâche. Il n'a pas toujours eu à y consacrer la même puissance ; ses revers ont changé le rang des Etals dans le monde. Mais lui enlever, après 1870, le protectorat catholique eût été une ingratitude ; elle n'a pas été commise. Tant que la fortune seule de la France aura changé, rien ne changera dans la constance du

AVANT LA SÉPARATION ENTRE L'ÉGLISE ET L'eTAT 41

Sainl-Siège, et, tant que le Saint-Siège demeurera fidèle, l'ancien état sera maintenu. Les puissances catholiques sont contraintes de se soumettre à la décision de leur chef spirituel. Elles-mêmes, les nations dissidentes sont réduites à l'obéissance : leurs missionnaires, qu'elles voudraient soustraire à l'autorité de la France, refuseraient de prêter les mains à des projets désapprouvés par le Pape. C'est donc la volonté du Pape qui impose au monde le respect de notre antique privilège.

Mais,le jour où la dénonciation du Concordat aura brisé l'alliance, où le rappel des ambassades aura rompu les rapports mêmes entre la France et le Saint-Siège, le Pape sera-t-il tenu de garder à une amitié morte une fidélité posthume? Quand la haine religieuse, au nom de la séparation, persécutera l'Eglise, se croira-t-il en conscience le droit de laisser les intérêts catholiques dans des mains ennemies, et ne suffit-il pas que la France se déclare indifférente et étrangère à l'Eglise pour perdre ses titres à la tutelle religieuse ? Quand nos hommes d'Etat tenteraient de soutenir au dehors le culte combattu par eux au dedans, le démenti qu'ils se donneraient sera-t-il un titre à la confiance des chrétiens, au respect des

42 QUELQUES œUVRES ET QUELQUES OUVRIERS

infidèles ? Une contradiction mortelle à la dignité laisse-t-elle la puissance morale? Et <juand enfin la charge, vacante par l'abandon de ses anciens possesseurs, sera sollicitée par d'autres peuples, le Pape ne se jugerait-il pas coupable s'il sacrifiait à la prérogative d'un gouvernement ennemi Tintérôt des nations fidèles et de l'Eglise elle-même? L'abjuration faite par la France de son passé catholique entraîne par une conséquence certaine la ruine dans le monde entier de sa primauté catholique.

Et cette ruine-là est irréparable. Pour ramener au dedans l'ancienne paix, il suffira ^ux politiques d'abroger leurs propres lois et de rétablir avec le Saint-Siège la concorde ; le temps achèvera l'œuvre. Mais, si ces politiques ont laissé démembrer par les puissances du dehors l'unité de notre protectorat religieux, ils auront beau se repentir, ou d'autres les remplacer animés d'intentions meilleures, la robe sans couture aura été divisée, il ne sera plus au pouvoir humain de la rétablir en son premier état. Que les nations d'Europe continuent à laisser à l'une d'elles des droits sur leurs sujets, en vertu d'un privilège séculaire, c'est un triomphe déjà insolite des traditions sur le

AVANT LA SÉPARATION ENTRE l'ÉGUSE ET l'ÉTAT 43

droit national. Mais que la tradition s'interrompe, que, le droit naturel reprenant son empire, chaque peuple ait, fût-ce un seul jour, regagné son autorité sur ses missionnaires, les rendre à l'autorité étrangère serait une abdication. Sous quel prétexte la France convierait-elle les puissances à aliéner de nouveau leur indépendance par une sorte de vassalité en sa faveur, et à ne pas régner tout à fait sur leurs sujets, pour qu'elle domine même sur les sujets des autres? La politique appellera-telle la religion à son aide? Au nom de quel devoir le Pape inviterait-il les nations toujours respectueuses envers l'Eglise à restituer le gouvernement de leurs intérêts religieux à une nation qui vient de signaler son impiété ? S'il y a dans le ciel plus de joie pour la conversion du pécheur que pour la persévérance des justes, icj-bas les peuples fermes dans leur conduite enlèveront leur puissance religieuse aux peuples incertains dans leurs voies et pour qui le retour au zèle catholique semblerait une nouvelle forme de l'inconstance. Chacun gardera la part que nous lui aurons laissé prendre ; la folie d'un jour aura suffi pour nous enlever ce qu'avait lentement amassé la sagesse des siècles. Dans ces pays où toute la puissance

catholique était française, tous les drapeaux resteront plantés rivaux du nôtre et les missionnoires, tous aujourd'hui nos soldats, travailleront pour un seul Dieu, mais pour vingt patries. Les nôtres, si notre sang n'a pas dégénéré à la contagion de nos fautes, demeureront les plus nomhreux et les plus intrépides ; mais, si la gloire religieuse subsiste, la magistrature de la France sera abolie. Et quand, destituée de celle autorité morale, notre nation tentera de maintenir son rang dans le monde, éclipsée par la force brutale des uns, par l'astuce et la richesse des autres, elle reconnaîtra trop tard qu'elle a abdiqué avec son patronage religieux sa plus sûre grandeur.

Voilà dans toute son étendue l'œuvre de la guerre religieuse ; au dedans, elle affaiblit l'Etat: au dehors, la France.

On ne peut croire que les hommes chargés par le pays de le gouverner n'aient pas le respect du pouvoir et l'amour de la patrie. Et pourtant c'est vers ce ruineux avenir qu'un grand nombre se précipitent. De plus en plus audacieux dans les Assemblées, les partisans

AVANT LA SÉPARATION ENTRE l'ÉGLISE ET l'ÉTAT 45

<le la rapture avec l'Eglise semblent toucher à la majorité et ne délibérer plus que sur l'heure où ils trancheront les derniers liens. Sans doute, plus d'un parmi eux s'en tiendrait volonîiers aux menaces. Mais ce nest pas impunément qu'elles se renouvellent. On commence par demander le mal sans le vouloir, on finit par être contraint de l'accomplir pour lavoir demandé. Il est temps pour les habiles de ne plus réclamer ce qu'ils seraient aux regrets d'obtenir. Il est temps pour les sincères de voir enfin les réalités cachées sous le mot de séparation. C'est pourquoi les œuvres comme celles dont j'ai parlé ici sont d'une utilité éminente. Puissent-elles tomber sous les yeux de ceux qui gouvernent et de ceux qui votent. Si la clarté des preuves est faite pour éclairer l'esprit, ils la trouveront dans ces pages ; si l'angoisse d'un patriotisme sincère à la pensée de grands malheurs est faite pour émouvoir le cœur, ils seront touchés, et les plus prévenus ne trouveront pas à élever, contre les arguments soumis à leur conscience politique, cette accusation de cléricalisme qui enlève aux libres penseurs la liberté de penser.

L'Office central des Institutions charitables (i)

Vous ne vous étonnerez pas que l'honneur de vous adresser la parole ait été confié par le conseil de l'Office central au plus inutile de ses membres. Ceux dont le zèle soutient l'œuvre n'auraient pu vous en entretenir sans se louer eux-mêmes, et voilà pourquoi l'occasion m'est donnée de servir à mon tour le bien en vous disant celui qu'ils ont fait et celui, plus grand encore, qu'ils ont préparé.

Avez-vous remarqué que les œuvres ne s'établissent presque jamais comme leurs fondateurs l'avaient prévu ? Tantôt, c'est l'or-

(1) Il est peu de créations aussi populaires que l'œuvre fondée sous ce nom par M. Léon Lefébure. C'est en 18^, au début de l'institution, aujourd'hui répandue dans le monde entier, que ce discours fut prononcé, quand on inaugurait, route de Versailles, à Auteuil, la première « Maison de travail ».

dinairc, les efforts les plus courageux, les plus persévérants, se heurtent à de longues difficultés, le succès semble fuir devant ceux qui le poursuivent ; tantôt, et cela est plus rare, l'œuvre à peine née grandit, se développe comme d'elle-mome, dépasse l'espérance de ceux qui l'avaient fondée, et quelquefois leurs désirs. Car ils sont embarrassés de réunir, dans les greniers trop étroits, la moisson qui a poussé en un jour.

Messieurs, cette contradiction entre les desseins et les résultats est toujours un grand enseignement. Ceux qui se mêlent de soulager et de consoler ont, en effet, la plus grande des ambitions : ils aspirent à être les collaborateurs de la Providence. Il faut donc qu'elle les agrée et, pour les agréer, qu'elle les discipline. Leurs plans les plus arrêtés ne sont que des projets qu'ils lui soumettent. La marque la plus sûre de sa bienveillance est de déconcerter leur sagesse humaine par sa sagesse plus haute. Leur mérite le plus nécessaire est, soit qu'elle les retarde, soit qu'elle les pousse, d'entrer dans son mouvement, et, puisqu'ils travaillent pour elle, d'agir non pas comme ils voudraient, mais comme elle veut.

Combien cet enseignement est visible, Mes-

l'office central des institutions charitables 49

sieurs, dans l'histoire si courte de notre œuvre ! Il y a trois ans, qui y pensait, en France ? Un homme : M. Lefébure. Pour la première fois, en 1889, dans son discours sur la charité, il établit que la bienfaisance augmentait toujours et que, cependant, la pauvreté ne diminuait pas ; que le rapprochement de ces deux faits révélait un vice dans l'organisation des secours ; que ce vice était l'isolement où les pauvres, d'une part, les œuvres, de l'autre, demeuraient, ne se connaissant pas, se cherchant sans se trouver, tandis que, mieux informés, les exploiteurs qui trouvent moyen de se faire, avec de fausses infortunes, des loisirs et des rentes, savaient, frelons de la pauvreté, le chemin des ruches, et y volaient le miel destiné à d'autres.

Après avoir indiqué le mal, il déterminait le remède : connaître, d'une part, toutes les œuvres et toutes leurs ressources, de l'autre, les pauvres et leur degré de misère ; puis, ayant ainsi déterminé l'étendue et la place du besoin et du secours, mettre en présence, suivant la belle expression de M. Lefébure, ceux qui souffrent de leur propre misère et ceux qui souffrent de la misère des autres.

Ce n'était qu'un discours, Messieurs, mais,

chose assez rare, un discours où il y avait une idée : idée si juste et si simple qu'à peine eut-elle été émise, tout le monde s'étonna de ne pas l'avoir eue le premier. Aussi l'oubli, qui emporte si vite et si heureusement les paroles inutiles, n'a pas emporté la parole de M. Lefébure, et il y a deux ans, une vingtaine d'hommes, sachant que, lorsqu'on a vu la vérité, il reste à la servir, ont fondé l'Office central. Leur regard avait embrassé l'immense étendue de l'entreprise : mais leur raison résista à la tentation de faire grand. Paris leur parut un champ assez vaste pour si peu d'ouvriers : ils se promirent d'en étudier les institutions charitables dans un ordre méthodique et de parfaire cette longue enquête avant de passer à la recherche des pauvres. L'extension de ce travail dans la France, dans le monde entier, était réservée à un avenir plus lointain.

Tout cela était sage, prudent et logique, et cependant les faits n'ont été aussitôt que des démentis immédiats et continuels imposés à cet ordre et à cette lenteur.

Nous avions compté sans notre hôte, notre bote le pauvre. Il est entré, en même temps que nous, dans cet entresol de la rue de Cham-

l'office central des institutions charitables 51

pagny, où nous croyions n'abriter que nos études et nos dossiers. On vous a dit cette invasion chaque jour plus nombreuse ; notre obligation de courir au secours, sans plan rationnel et sans ordre, à la sommation de misères qui ne pouvaient pas attendre ; comment, faute de trouver pour nombre de ces misères asile dans Paris, il avait fallu le chercher dans les établissements moins encombrés de la province et môme de l'étranger, et comment, partout, des bienveillances toutes prêtes avaient rendu prompt et fructueux ce développementde notre action ; comment enfin, à mesure qu'elle s'étendait, apparaissait plus clairement qu'il lui manquait une annexe indispensable, une hôtellerie des pauvres, où, jusqu'au succès de nos recherches en leur faveur, ils trouveraient, en échange de leur travail, la nourriture et le gîte ; comment tout nous manquait pour commencer une création si coûteuse, comment tout nous a été fourni à la fois, et comment s'est édifiée cette « maison de travail » où nous nous réunissons aujourd'hui, où les pauvres nous remplaceront demain.

Voilà le résultat de deux ans d'efforts. Je le demande à ceux qui ont l'habitude

des œuvres, en connaissent-ils beaucoup oîi l'on ait moins fait ce que l'on voulait et où cependant on ait fait plus ? En connaissent-ils beaucoup où la poussée des événements ait ainsi précipité l'action, où les concours aient été aussi subits et aussi constants, où les libéralités aient été aussi magnifiques et, véritablement, n'assistons-nous pas au miracle de la multiplication des pains, ce miracle, qu'à l'exemple et par la permission du Maître, les cœurs vraiment miséricordieux savent renouveler sur la terre ?

Ce miracle. Messieurs, nous avons besoin qu'il se perpétue. Notre œuvre a reçu la loi de sa structure et de sa vie : nous ne pouvons la faire par parties, il faut qu'elle se fasse d'ensemble, et pour qu'elle se fasse bien, il faut qu'elle se fasse vite. Cette maison de travail sera d'autant plus utile que, ses hôtes provisoires s'y succédant d'une façon plus rapide, un plus grand nombre d'hommes y sera recueilli en un moindre temps. La durée de leur séjour dépend de la promptitude que nous mettrons à découvrir la place où leur est préparé soit le labeur, soit le repos durables. Nous ne pourrons trouver vite cette place que si nous connaissons renscmble et le détail des institu-

l'office central des institutions charitables 53

tions charitables dans le monde et si nous suivons, pour ainsi dire, heure par heure, les yariétés de l'offre et de la demande entre la charité et la misère. Et pour mener à fin un inventaire aussi vaste et tenir à jour une telle multitude de renseignements, il nous faut beaucoup de ressources, un grand capital non seulement d'argent, mais d'intelligence et d'activité.

Vous vous doutez, Messieurs et Mesdames, où j'en veux venir. Dans tout discours de charité, il y a un quart d'heure inévitable, qui est le quart d'heure de Rabelais. Vous ne m'en voudrez pas si je vous remercie de ce que vous avez fait en vous demandant de faire plus encore, et vous me permettrez de soumettre à votre raison quelques-uns des motifs pour lesquels cette œuvre mérite, entre toutes, votre sollicitude et votre concours.

Heureusement, il ne s'agit pas pour vous, en vous intéressant à elle, d'opter entre celle-là et les autres que votre zèle soutient, qui sont nécessaires et auxquelles vous êtes nécessaires. Car le privilège de la nôtre est qu'en vous intéressant à elle vous favorisez toutes les vôtres, puisqu'elle a précisément pour but unique de les aider toutes à atteindre leur

5i QUELQUES ŒUVRES ET QUELQUES OUVRIERS

fin. A l'heure présente, la bienfaisance est un livre immense et admirable où chaque œuvre a écrit une page, mais il manque à ce livre une table des matières. Faute de cette table des matières, beaucoup de gens ne peuvent y trouver le passage dont ils auraient besoin et, faute de temps, ils laissent le livre fermé.

Ce serait déjà un grand dommage, ce livre ne contînt-il que de belles pensées. Mais il contient quelque chose de plus précieux : les bonnes actions, faites par les meilleurs, au profit des plus malheureux ; il contient des remèdes contre toutes les douleurs. Or ce qu'il y a de plus nécessaire, n'est-ce pas qu'aucune de ces richesses ne se perde ; ce qu'il y a de plus urgent, n'est-ce pas que tous apprennent à lire dans ce livre de vie?

Non seulement il faut que l'ensemble des œuvres de la charité soit connu ; mais, par cela môme qu'il sera connu, la charité apprendra à se distribuer d'une manière plus utile entre les œuvres.

A l'heure actuelle, d'une façon générale, on fait un peu la charité comme on a fait trop longtemps la guerre. Pour l'une, on se fiait aux élans de la bravoure ; pour l'autre, on se fie

l'office central des institutions charitables 55

aux élans de la libéralité, qui est la bravoure de l'argent.

Cela ne suffit pas. Pour être bien conduite, l'une et l'autre guerre doit être préparée ; elle ne peut être faite avec fruit que si l'on connaît bien les forces ennemies, si l'on applique ses propres forces ovi elles doivent être le plus efficaces, que si chacun des détails où l'on s'arrête sert à l'exécution d'un plan général. A l'heure qu'il est, ces vues d'ensemble n'existent pas au service de la bienfaisance. Elle ne nous saisit guère que par le fait particulier, l'incident, l'occasion . On donne au malheur qui se présente, près de qui l'on passe. Quelles lacunes inévitables, quels doubles emplois, quelles incertitudes dans une charité faite, malgré la meilleure volonté, avec des renseignements incomplets, par des intuitions instinctives, un peu au hasard. Ce ne sont pas là les bases solides sur lesquelles doit s'établir la bienfaisance. Ces bases, que nul homme ne saurait déterminer seul, — l'œuvre est trop vaste, — seront déterminées par l'enquête générale commencée grâce à vous et que notre commun effort achèvera. Alors seulement, toutes les œuvres étant connues, on pourra enfin entre elles juger et choisir. Les libéralités iront moins

nombreuses aux œuvres qui sont ou plus pourvues ou moins utiles ; elles iront plus nombreuses à celles qui sont ou plus délaissées ou plus nécessaires, et entre elles s'établira de lui-même un niveau équitable, comme s'établit l'équilibre des liquides dans les vases communicants. Alors aussi, des leçons qui nous manquent encore nous seront fournies sur l'art de fonder, de conduire les œuvres. La comparaison entre les institutions analogues, le succès des unes, le déclin des autres enseigneront aux yeux attentifs le secret de leurs destinées contraires, et à force de voir les mêmes conséquences sortir des mêmes causes, on reconnaîtra quelles méthodes sont mauvaises, quelles bonnes, quelles entreprises ne sont pas viables.

Vaus, Messieurs, qui appartenez aux Unions de la paix sociale, vous qui savez, comme le disait si bien M. le Président, suivre, dans l'observation patiente des faits, la découverte de lois générales, vous ne m'accuserez pas d'exagérer si j'affirme que, grâce à cette méthode, il se dégagera peu à peu de nos incertitudes présentes une science de la charité. Et il ne faut pas craindre que, parce qu'elle sera exacte, cette science dessèche les cœurs

l'office central des institutions charitables 57

et tarisse les spontanéités fécondes d'aujourd'hui. Elle accroîtra le zèle.

Je sais que la place est mal choisie pour prétendre que certaines générosités puissent jamais être dépassées. Mais par delà l'élite qui m'entoure, je considère la masse infiniment plus grande des hommes qui donnent peu ou qui ne donnent pas. Je cherche leur excuse : dans le tourbillon de leurs affaires et de leurs plaisirs, ils n'ont pas de temps pour songer au devoir. Il faut que le devoir s'impose à eux par une nécessité plus évidente, d'un commandement plus impérieux. Je veux croire que tout homme insensible est un homme qui n'a pas encore trouvé, et auquel on n'a pas encore montré la misère qui doit le toucher et l'exemple qui doit l'entraîner.

Messieurs, y a-t-il une misère au monde plus capable de l'émouvoir que l'ensemble des misères humaines ? Y a-t-il un exemple plus capable de l'entraîner que l'ensemble des libéralités humaines? Fournissons l'un et l'autre enseignement, pour que l'égoïsme rougisse de lui-même, pour que le cri de toutes les souffrances réveille chacun de sa léthargie^ pour que la sommation des magnifiques prodigalités répandues par les uns empêche les

autres de payer leur dette avec trop d'avarice, pour qu'une rivalité généreuse s'établisse d'homme à homme, de ville à ville, de peuple à peuple, et pour que chaque effort, devenant exemple à son tour, porte toujours plus haut la bonté humaine.

Puisse-t-elle monter plus haut et plus vite que le flot des haines sociales ! car nous vivons dans des jours de haine : haine de races, haine de religions, haines de classes. La plus profonde est la haine de ceux qui ne possèdent pas contre ceux qui possèdent. Pour qu'elle fût plus durable et sans scrupule, on en a fait une doctrine, et la suppression de la propriété est devenue, pour beaucoup de gens, le dogme de l'ordre nouveau.

Notre pays a semblé d'abord rebelle à ces doctrines nées à l'étranger, et il faut rendre cette justice aux ouvriers français qu'ils ont été, dans les congrès internationaux, les derniers défenseurs de la propriété individuelle. Mais cette résistance a été vaincue, et, même en France, une armée de plus en plus nombreuse de prolétaires espère, annonce et prépare la révolution sociale.

Cette armée comprend trois sortes d'hommes. D'abord les meneurs intellectuels, esprits

l'office central des institutions charitables 59

chercheurs, faux et fanatiques, qui, de bonne foi ou non, mais enfiévrés de systèmes nouveaux, en répandent par la propagande la contagion dans le peuple. Ceux-là ne sont qu'une poignée.

Puis, le contingent redoutable de ceux qui ont dans le sang la haine de toute règle, auxquels tout drapeau est bon pour monter à l'assaut de la société et qui, aujourd'hui, sous des noms nouveaux, ne sont que l'armée vieille et immortelle que nous connaissons bien, l'armée du désordre.

Ceux-là, aussi, ne sont qu'une minorité, et, pas plus que les premiers, ils ne suffiraient à créer un péril social, s'ils ne trouvaient leur appui, leur force, dans la masse des prolétaires.

Or, Messieurs, cette masse qui les suit veutelle ce que veulent les théoriciens et les pillards de la révolution sociale ? L'ouvrier, en général, n'est pas un homme de rapine ; il n'aspire pas à la destruction ni au sac universel. 11 ne boude pas devant le travail, il a souvent des vertus de famille, plus souvent encore des vertus personnelles, de l'ordre, de la probité, de la bonté. Ce n'est pas la corruption du cœur qui l'attire aux mauvaises doctrines, ce n'est

pas non plus la corruption de l'esprit. Messieurs, ici j'invoque le témoignage des hommes si compétents qui m'entourent et qui le connaissent : l'ouvrier se dit partisan de ces doctrines, et, dordinaire, il en ignore les premières notions ; non seulement il ne les connaît pas, mais il ne cherche pas à s'en instruire, comme s'il devinait qu'à les étudier il ne les comprendrait pas davantage. Il est sans enthousiasme pour les fabricants de systèmes sociaux ; il sait la rivalité des diverses sectes, par les injures qu'elles échangent, il a des doutes sur le succès du bouleversement qu'on lui offre comme la dernière espérance. Il garde au fond de son cœur un secret attachement pour la vieille propriété, elle demeure défendue dans son intelligence par le bon sens où survit la lignée des obscurs et sages artisans ses ancêtres.

Pourquoi donc l'ouvrier adhère-t-il aux doctrines antisociales ? Interrogez-le ; cet homme, qui ne tentera pas de tracer l'architecture future de la société nouvelle, vous citera de la société présente quelques faits très simples, très tristes, toujours les mêmes, qui sont entrés dans sa mémoire, n'en veulent plus sortir et l'obsèdent. Il vous parlera des malheureux qui

l'office central des institutions charitables 61

emploient leurs deux derniers sous à acheter assez de charbon pour mourir, parce qu'ils ne sont pas assez riches pour vivre ; il vous parlera de ceux que l'on a trouvés morts de faim sur leur grabat ou dans la rue ; des malades qui, repoussés d'hôpital en hôpital, sont seuls dans la foule comme en un désert; des hommes valides qui, faute de travail, n'ont pas pu continuer à payer leur gîte, que l'on a jetés dehors, qui, vagabonds, ont été saisis, que l'on a menés devant la justice, que Ton condamne comme coupables et qui ne trouvent qu'avilis et en prison le pain et le lit dont ils ont besoin.

Ni dans les paroles ni dans la conscience du grand nombre parmi les prolétaires, il n'y a une hostilité de principe contre la propriété ni une insurrection contre la loi du travail ; mais il y a une révolte contre la surcharge qui s'ajoute pour eux au poids du labeur, contre l'incertitude absolue du lendemain, contre l'angoisse intolérable de vivre avec la pensée que ce travail seul les tient suspendus au-dessus de l'abîme, et que, s'il cesse un jour par une maladie, par un chômage, une cause oii il n'y a pas de leur faute, ils tombent, sans rien qui les retienne, sans que nul se croie obligé de leur porter secours, sans que la

richesse se sente envers eux un devoir social. C'est le sentiment de l'isolement et de l'abandon qui, pour la plus grande partie, recrute, n'en doutez pas, des soldats à l'armée du mal.

Si cela est vrai, Messieurs, qu'avons-nous à faire? Contre les théoriciens fanatiques et contre les hommes de rapine, le devoir est bien simple, et il se résume en un mot : l'énergie et l'énergie suffisante pour qu'à aucun moment et sous aucune forme on ne permette à ces hommes de troubler l'ordre et la société.

Mais contre la majorité des prolétaires, contre ceux qui ne rêvent, au fond, ni de détruire ni de prendre, et qui reprochent à la propriété non pas d'être, mais de ne pas accomplir son devoir, l'énergie ne suffit pas. Devant eux il ne faut pas seulement que la propriété se défende, il faut qu'elle se justifie. Ils lui sont hostiles parce qu'ils la croient injuste envers eux, et si cette injustice n'existe pas ou cesse d'exister, leur grief sera détruit et la guerre sociale s'apaisera. Une question de cet ordre ne peut demeurer en suspens : il faut savoir si le prolétaire a raison et dans quelle mesure. Et cela ne saurait être décidé par des paroles, mais par des faits. Aux plaintes il n'y

l'office central des institutions charitables Q3-

a qu'une réponse efficace, les œuvres : la propriété doit se légitimer aux yeux du pauvre par le bien fait au pauvre.

Or, à l'heure présente, cette défense n'est pas possible, parce que nous ne saurions présenter à nos accusateurs l'ensemble de ce qui a été accompli, parce que nous ignorons nous-mêmes dans quelle mesure la propriété satisfait ou manque au devoir de l'assistance. Rien donc n'est plus urgent que d'instruire ce grand procès entre la richesse et la misère ; les œuvres ont désormais besoin non de modestie, mais de lumière ; les grouper, c'est assembler les pièces décisives ; les produire au jour, c'est donner la parole aux témoins. Ainsi nous apparaît le dernier caractère, et non le moins élevé de notre enquête : elle est un instrument de paix sociale.

On peut annoncer d'avance, avec certitude, une conclusion de cette enquête : c'est que l'ouvrier est moins délaissé, le prolétaire moins abandonné qu'il ne l'imagine. S'il se croit, de bonne foi, oublié, c'est précisément que dispersées, isolées, et comme lointaines, les institutions fondées pour lui ne frappent pas, pour la plupart, ses regards. Ne connaissant pas les œuvres, il conclut qu'elles n'exis-

tent pas, et il ne manque pas de gens qui l'aident à se tromper.

Eh bien, Messieurs, nous, nous l'obligerons à voir mieux. Le pauvre croit nos ennemis sur parole, il nous croira sur preuves. Et quand nous aurons réuni sous ses yeux, devant lui, l'ensemble des œuvres créées pour lui ; lorsque nous aurons établi le total du capital immense dont il est le bénéficiaire ; lorsque nous lui aurons montré la charité presque aussi féconde, variée, multiple et vaste que la douleur ; quand, dans chaque ville, une œuvre semblable à la nôtre lui offrira le moyen de demander dans toutes les difficultés aide et conseil ; quand il y verra des hommes de toutes les conditions, et de la plus haute, se faire ses confidents, ses secrétaires, ses serviteurs, lui témoigner sympathie parce qu'il est homme, respect parce qu'il est pauvre ; lorsqu'à cette porte où il aura frappé une fois, il saura qu'il peut frapper encore, sans jamais devenir importun, alors. Messieurs, j'affirme que, quelle que soit l'épaisseur de ses préjugés, il s'y fera une brèche ; que, dans son cœur d'abord étonné, d'abord partagé, puis conquis, il s'établira une différence entre les hommes qui, sans lui demander rien, lui donnent, et se donnent, et les hommes

l'office central des institutions charitables 65

qui le soulèvent et l'exploitent sans le consoler jamais.

Et si, Messieurs, l'action de cette assistance, rendue visible à tous, attentive à ne plus rien perdre de ses ressources, habile à porter sans retard, oii il le faudra, des secours, ne suffit pas ; «'il est prouvé que, même alors, des vieillards, des malades, des indigents, demeurent sans asile, sans aide, sans travail, c'est à nousmêmes que l'enquête aura apporté un enseignement, et l'enseignement le plus nécessaire puisqu'il nous révélera notre devoir. Je n'hésite pas à le dire, dans une société chrétienne, le délaissement des malheureux, l'abandon d'une seule créature humaine est contre l'ordre . L'étendue de ces abandons détermine l'étendue de notre dette. Cette dette, j'en atteste votre cœur que je connais, nous la saurons payer. M. Leroy-Beaulieu nous parlait tout à l'heure de notre siècle : tout fier soit-il, ce siècle, de ses émancipations, de ses découvertes, de ses richesses, il lui reste la plus grande œuvre à accomplir s'il n'a pas préservé contre l'atteinte homicide de la misère, la source même de toute force, de toute richesse, ce qu'il y a au monde de plus précieux, la vie humaine. Il lui reste quelques années encore pour interroger

^ QUELQUES œUVRES ET QUELQUES OUVRIERS

les faits, sa conscience, et, en effaçant l'iniquité sociale de l'abandon, se préparer une mémoire justifiée dans l'avenir. Il ne faut pas que le vingtième siècle voie un homme souffrir sans secours, un homme mourir de faim !

Un Programme de Gouvernement (i)

Je suis confus des termes par lesquels on vient de me présenter à vous, touché de la bienveillance avec laquelle vous m'accueillez, heureux de prendre la parole dans la ville qui a donné le signal d'un mouvement si considérable pour notre avenir : l'adhésion des conservateurs au gouvernement républicain.

Je ne prétends pas que cette adhésion soit unanime, et peut-être parmi vous plusieurs hésitent encore à la consentir, ou se croient résolus à la refuser. Que ceux-là ne craignent

(1) Discours prononcé le 14 juillet 1892 à Bordeaux dans la salle de l'Alhambra. La Ligue populaire pour la revendication des libertés publiques fut fondée à Bordeaux en 1892. Son promoteur était M. Gaston David, homme d'une loyauté évidente, d'un désintéressement éprouvé, catholique notoire, et beau-frère de M. Carnot, qui présidait la République d'alors. Les conseils de Léon XIII aux catholiques français donnaient une opportunité à une ligue qui résumait son programme en ces termes: « l'adhésion à la République, la liberté pour tous, et l'égalité dans la liberté ».

de moi ni critique offensante ni sollicitation importune. Rien n'est plus naturel que les premières résistances des cœurs à des déchirements douloureux ; rien n'est plus légitime que les incertitud es de consciences droites qui cherchent leur voie. Non seulement je respecte ces délicatesses de scrupules et cette élévation de sentiments, j'espère en elles. Car elles enseigneront, à leur heure, à ceux qui les éprouvent que le changement des circonstances donne des formes nouvelles au devoir, et la constance qu'ils gardent à leurs attachements m'est un gage de la fidélité qu'ils apporteront à la République le jour 011 ils l'auront acceptée.

Quoi qu'il en soit d'ailleurs de cette adhésion désirable, elle ne saurait retarder un mouvement qui déjà, on peut le dire, est accompli. Comme en 1830, dans les jours qui suivront la Révolution, il y a encore une garde royale qui fait à un prince dépossédé une escorte d'honneur et de regrets ; mais la masse de l'armée a déjà accepté un autre régime et est massée sous nn nouveau drapeau.

Cette adhésion des conservateurs à la République, Messieurs, doit produire deux grands résultats.

Depuis la destruction de l'ancien régime, la

France n'avait plus de gouvernement durable. L'existence de partis irréconciliables, les échecs successifs de régimes toujours à l'essai^ donnaient à douter si jamais institutions fixeraient cette instabilité funeste à nos intérêts et à notre crédit dans le monde. Ce doute ne pèsera plus sur notre avenir. L'accord des Français nous délivre de notre plus grand mal. Voilà enfin retrouvé le secret des desseins durables, voilà enfin déçu l'espoir que nos ennemis extérieurs mettaient dans la perpétuité de nos discordes et nous montrerons au monde quel ami précieux et quel adversaire redoutable est un peuple dont le patriotisme a refait Tunion.

Par cela même que l'adhésion des conservateurs assurera au gouvernement républicain la permanence et les forces, elle le mettra en demeure de donner à son tour au pays des institutions vraiment républicaines le second résultat n'est pas moins important.

Si jusqu'à ce jour la République n'a jamais donné à la France le régime promis et dû, elle pourrait protester une excuse.

Attaquée dès sa naissance, et par des ennemis, qui lui demandaient, non pas de s'améliorer, mais de disparaître, elle a défendu sa vie. Elle a d'abord saisi les premières armes à sa

portée, celles que les gouvernements précédents avaient laissées, elle a forgé elle-même des lois dans la lulte et pour la lutte. Sans doute elle n'aurait pas eu contre ses adversaires moins de force en gardant plus de modération et de justice ; quelques hommes ont su le penser et le dire. Ceux-là étaient des sages, mais les hommes sont des hommes, les situations violentes créent des mesures violentes, et ces mesures et ces excès n'avaient guère chance de s'apaiser tant que les résistances monarchistes entretiendraient, avec la crainte, dans les cœurs républicains le goût des représailles.

Aujourd'hui cette situation tend à disparaître. Une République acceptée partousn'aplus de prétexte pour perpétuer un régime de guerre. Elle doit au peuple qui la soutient des institutions de paix. Ces institutions, elles ont été définies tout à l'heure en des termes que vous applaudissiez : la République doit établir la liberté pour tous et l'égalité dans la liberté.

Ces biens nous sont-ils assurés ? Pourquoi ceux qui nous manquent nous manquent-ils ? Comment les acquérir ? Voilà ce qu'il est l'heure de rechercher, et, sans récriminations contre le passé, sans attaque contre les personnes, je voudrais établir que le plus grand

de nos maux, celui dont tous les autres sortent, est une erreur trop répandue sur la nature et les droits de l'Etat.

Il y a deux natures de gouvernement : celui où le peuple a des maîtres, et celui oii le peuple est son maître. Et chacun de ces gouvernements se distingue non pas d'après le nom qu'il porte, mais d'après les institutions qu'il crée.

Les gouvernements d'autorité sont fondés sur ce principe que le peuple est incapable de se conduire ; leur but n'est donc pas de développer l'indépendance de l'homme, mais la force de TEtat. L'Etat n'ayant pas à compter, pour accomplir sa mission, sur le concours de citoyens libres, agit par des fonctionnaires, exécuteurs de ses desseins et dépendant de lui seul ; l'Etat n'a pas d'autre limite que celle qu'il crée lui-même à son action, il a droit d'intervenir, comme dans les affaires générales, dans les affaires locales, même dans la vie privée ; et il ne manque jamais de surveiller d'une façon particulière l'enseignement et les croyances, parce que l'enseignement et les croyances sont les deux forces les plus capables de maintenir l'obéissance en faisant régner l'unité dans les esprits.

Les gouvernements libres sont fondés sur le principe contraire, à savoir que tout homme a, dans sa raison, un moyen de conduire, par sa volonté, sa vie, et, par des accords avec les autres hommes, les intérêts qui lui sont communs avec eux.

Le but essentiel d'un tel gouvernement est donc de laisser chaque homme maître de soimême, de son travail, de ses opinions, de ses croyances, de toutes ses facultés, de toutes ses énergies. Sans doute, la raison ne parlant pas toujours à tous le même langage, une telle indépendance ne va pas sans désaccords, sans mouvements contradictoires, et sans efforts perdus. Mais puisque ces divergences sont dans la nature de l'homme, il est dans l'ordre qu'elles soient dans la société elle-même. Chacun de ces efforts personnels pour conquérir la richesse, la science, la vérité, sert à accroître le patrimoine commun. Et loin de souhaiter l'uniformité des doctrines et des esprits comme un bien, on la tient pour un appauvrissement puisque, partout oti une telle discipline triomphe, une partie des volontés et des intelligences est employée à paralyser la volonté et l'intelligence des autres.

Dans un pareil régime, la puissance publique

a donc pour mission, d'une part, de consacrer les droits de l'homme, d'autre part de suppléer, à l'activité de l'homme, mais seulement en faveur des intérêts collectifs que l'initiative libre des individus est impuissante à assurer.

Jusque dans l'organisation de cette puissance publique apparaît le respect de cette souveraineté individuelle. On reconnaît que tous les citoyens doivent régler ensemble les intérêts de l'Etat, mais que, ces citoyens unis en corps de nation, vivent groupés par régions et, dans chaque région, divisés par communes. L'on constate que chacun de ces groupes a des intérêts particuliers, distincts des autres, et que ceux qui composent ces groupes ont seuls qualité pour en régler les intérêts.

National, régional, communal, chacun de ces pouvoirs a sa compétence, ses ressources, ses agents, s'administre, se gouverne luimême ; les pouvoirs locaux sont souverains dans leur domaine, comme l'Etat dans le sien ; et l'Etat, respectueux dé leur autonomie, se borne à assurer l'exécution des lois générales,, et à réprimer les abus qu'une indépendancesans contrôle produirait. De cette sorte, si chaque citoyen, unité dans une multitude, a par sa volonté peu d'action sur les affaires

de sa patrie, il partage avec beaucoup moins d'hommes le gouvernement de sa province, avec moins d'hommes encore l'autorité sur les affaires de sa commune. Son influence grandit à mesure que les intérêts à régir le touchent de plus près et se mêlent plus intimement à sa vie quotidienne.

Non seulement le pouvoir national et les pouvoirs locaux sont distincts, mais les pouvoirs locaux sont organisés de manière à utiliser pour le bien commun les facultés des citoyens. Loin que l'on concentre l'autorité, on la répartit en un grand nombre de mains ; chaque nature d'affaires, finances, voirie, assistance, enseignement, est confiée à ceux qui paraissent plus aptes à s'en occuper. Tout le monde sait qu'à Londres, les citoyens qui, ainsi groupés en comités délibérants ou exécutifs, pourvoient aux services de la capitale, dépassent le nombre de 50,000. Par cette dispersion systématique du travail on cherche un double avantage : d'abord avoir peu de fonctionnaires et, en demandant à chaque citoyen une part de son temps assez faible pour qu'il en fasse l'abandon gratuit, établir un gouvernement à bon marché ; et surtout initier le plus d'hon^mes possible à la pratique des

affaires, donner aux plus capables l'occasion de montrer ce qu'ils valent, former en tous les qualités nécessaires aux nations qui veulent être maîtresses d'elles-mêmes.

Ce gouvernement est aujourd'hui le droit commun des peuples libres, — j'ai tort de dire des peuples libres, — le droit commun de tous les peuples en Europe. L'autonomie locale existe en Russie même, comme une pierre d'attente pour d'autres franchises. C'est sur ce fondement solide que les nations majeures, monarchies ou républiques, ont élevé leur souveraineté politique. Et naguère M. Gladstone, invoquant l'expérience de sa longue carrière, pour donner plus d'autorité à gon témoignage, affirmait que le développement merveilleux de la race anglo-saxonne était dû à ses libertés locales et individuelles, créant dans chaque Anglais un homme capable de comprendre les intérêts généraux et de se conduire luimême.

Eh bien. Messieurs, je suppose qu'un étranger ait la curiosité de savoir sous quel régime nous sommes, qu'il le demande à un Français, et s'adresse à un des républicains satisfaits de la politique présente. Le républicain lui répondra : nous sommes un peuple libre. Nous avons le

76 QUELQUES œUVRES ET QUELQUES OUVRIERS

suffrage universel. Le Parlement qu'il nomme siège d'une manière permanente, trop permanente même pour le goût des ministres, étend son omnipotence sur tout ce qu'il lui plaît,, a pour exécuteur de ses volontés un cabinet responsable et à sa merci. Et si cela ne vous suffit pas pour conclure que nous soyons nos maîtres, lisez nos journaux et allez dans nos réunions publiques.

— Certes, conviendra l'étranger, si la liberté d'un peuple se mesure au mal qu'il dit de son gouvernement, la France est la nation la plus libre du monde.

Mais quelle est l'action de cette liberté dans vos départements et vos communes ?

— Nous sommes en moyenne une trentaine de conseillers généraux, qui consacrent bien aux affaires publiques deux bonnes semaines par an, et en moyenne aussi par commune une quinzaine de conseillers municipaux, qui donnent aux affaires municipales quelquesheures dans l'année.

— Mais, dirait l'étranger, quelle que soit la vivacité de l'esprit français, en aussi peu de temps et avec aussi peu d'hommes, comment gouverner les intérêts locaux? comment diriger l'administration? comment s'occuper des

mille détails qui exigent une surveillance constante ?

Et le républicain répondrait : Gela n'est pas l'affaire de ces assemblées, c'est l'affaire de l'Etat; lui seul est permanent, seul visible, seul armé pour agir. Dans nos départements let dans nos communes, il est le véritable maître, 'ses agents s'occupent de nos affaires en même temps que des siennes. Il prend notre argent pour le confondre avec le sien, et il nous en jTend ce qu'il veut sous forme de subventions et de secours. Bref, il nous débarrasse de toute peine, coupe court aux inexpériences, met à notre service le bienfait de l'uniformité, une réglementation immense, et un corps de fonctionnaires le plus coûteux de l'Europe, ce qui no laisse pas d'être flatteur.

— Mais, si les Français ont si peu de part au gouvernement de leurs affaires locales, du moins ont-ils, grâce au droit d'association, la faculté de s'exercer au gouvernement d'intérêts collectifs, école indispensable dans un pays libre ?

— La liberté d'association n'existe pas. L'Etat l'accorde par privilège à ses amis, il la refuse aux autres ; surtout il est hostile à l'existence de corps capables d'acquérir, de posséder, de se perpétuer, parce que lui seul

doit être durable, parce que ces fondations porteraient atteinte, si elles étaient puissantes, à sa suprématie et à la belle ordonnance de notre uniformité.

— Avez-vous la liberté d'enseignement?

— C'est l'Etat qui enseigne. A côté de lui la loi fait une place à l'enseignement libre : concession dangereuse et contraire aux principes. Si, dans l'enseignement, il s'agissait seulement de science, on comprendrait que l'Etat admît au droit d'enseigner toute personne pourvue de science, et l'on comprendrait même que le jour où cet enseignement libre suffirait aux besoins, l'Etat cessât d'enseigner. ; Mais aux yeux du politique, la plus grande utilité de l'enseignement, est de donner aux esprits, outre des connaissances diverses, une direction générale, de créer, sur le temps 011 nous sommes, sur les institutions oii nous vivons, des idées communes ; et cette fonction, l'Etat ne peut, sans abdiquer, la laisser à des particuliers. Il a compétence pour orienter les générations nouvelles. C'est pourquoi, en attendant mieux, nous avons dû parer aux dangers les plus redoutables de cette liberté suspecte ; c'est pourquoi nous avons refusé le droit d'enseignement à certaines catégories de

personnes ; c'est pourquoi nous avons enlevé aux communes la faculté d'émettre un avis sur les programmes et les instituteurs publics.

— Mais reprendra l'étranger obstiné, je vois que les maîtres écartés par vous de l'enseignement sont des maîtres catholiques ; vous craignez donc l'influence religieuse dans l'enseignement? et cela m'amène à vous demander comment vous conciliez ces mesures avec la liberté de conscience ?

A quoi le républicain répondrait : En effet, c^est là l'embarras. L'Etat aujourd'hui considère, en vertu de ce pouvoir de direction et de tutelle qui lui appartient sur les esprits, que le sentiment religieux est superflu, que ce débris du passé encombre les intelligences, ;^et qu'il faut les en délivrer.

Gomme nous ne sommes pas des hommes à mœurs violentes, nous n'employons pas pour combattre le sentiment religieux la force des lois, il nous suffit de leurs artifices. Nous rendons le recrutement du clergé plus difficile; nous réduisons peu à peu le budget des cultes ; nous manifestons en toute occasion notre rupture avec les préjugés confessionnels, nous ne permettons pas que nos fonctionnaires, en envoyant leurs enfants dans les écoles libres,

OU en remplissant des devoirs religieux, accréditent auprès des populations ces doctrines que nous considérons comme vieillies, et pour plus de sûreté, nous écartons autant que possible les catholiques de toutes les fonctions.

A quoi l'étranger répondrait : Je vois bien qu'en France il y a beaucoup de libertés pour lEtat. Mais vous, quelles sont vos libertés? Et le républicain satisfait répondrait : je vous l'ai dit, nous choisissons à notre gré lEtat.

— C'est-à-dire, dirait l'étranger, que vous êtes libres de nommer le pouvoir qui vous empêche d'être libres.

Messieurs, nous voici au vif de la question. Nombre d'hommes pensent que la contradiction d'un tel régime convient précisément à notre caractère, que nous ne nous laissons pas volontiers régir sans notre aveu, mais que nous n'aimons pas à faire nos affaires nousmêmes, qu'il ne nous déplaît pas d'être administrés, contenus, un peu opprimés au besoin par l'Etat, semblables à ces femmes du peuple qui, battues parfois par leur mari, sont fières de sentir combien il est fort.

D'oii il suit qu'en constituant un Etat pourvu de droits absolus, et en nous permettant de nommer le gouvernement qui agit pour nous,

on a satisfait à nos aptitudes, à nos traditions, à nos désirs, accompli tout ce qu'il fallait, trouvé le secret d'un régime excellent et défi; nitif.

Contre ces opinions, Messieurs, je m'élève. Elle est une calomnie contre notre histoire et contre les vertus natives de notre race. Il est faux que la toute-puissance de l'Etat soit le remède nécessaire de notre inaptitude à tout effort; il est faux que cette toute-puissance soit ancienne ; il est faux qu'elle se soit établie et maintenue par la volonté nationale.

Si un régime était manifestement conforme au génie de notre race, c'est à coup sûr celui qui s'est de lui-même élevé sur la terre de France et a duré pendant la période la plus longue de notre vie nationale. Or, qu'était ce régime, sinon une extraordinaire intensité de vie communale et provinciale, sinon les grands services publics, assistance, enseignement, religion, justice, assurés par des corporations autonomes? Sans doute, dans chacune d'elles, la liberté de l'individu n'était pas garantie. Mais comme elles se contenaient l'une l'autre, elles faisaient du moins obstacle à la pire forme de despotisme, qui est la concentration de tous les pouvoirs dans la même main. Et ce qui était

alors faible, trop faible, c'est précisémentrEtat.. Et son représentant, le roi, au cours de longs siècles, essayait malaisément de subordonner ces indépendances jalouses à l'unité nationale.

C'est à la Renaissance que le droit de l'Etat change d'étendue et de nature. En même temps que furent rendus au jour les trésors de l'art, de la littérature et du droit antiques, fut exhumé le gouvernement de la société païenne, cette majesté et cette simplicité apparentes d'un peuple et d'un César, d'une foule remettant tous ses droits à un homme. Voilà la vision qui offre à l'ambition des 'princes un espoir et un modèle qui les enhardit au dédain de la foule sujette, exalte le sentiment de leur droit jusqu'à un orgueil surhumain : le paganisme ressuscita les faux dieux en nos rois.

Au dix-septième siècle, nos communes et nos provinces perdent toutes^leurs franchises ; des intendants vont porter partout la volonté d'un maître et la régularité de l'administration française. Toutes les corporations sont dépendantes, les parlements domptés, l'Eglise dominée. Le roi étend sa main souveraine sur l'enseignement et sur les croyances. Les droits de 1 Etat sont fondés.

Le sont-ils par la volonté de la France ? Ils

sont créés par une conquête violente sur les institutions séculaires du pays, et pour que nos vieilles libertés cèdent, il faut que l'absolutisme trouve coup sur coup pour ministre un Richelieu et pour souverain un Louis XIV.

Qu'importaient d'ailleurs les vœux de la France ? Louis XIV, en imposant les droits de l'Etat, avait-il la prétention de les établir pour un pays libre? Il avait au contraire la prétention d'être seul maître, de posséder le pouvoir par un droit divin et, en même temps qu'il instituait les droits de l'Etat, il avait soin de dire : l'Etat, c'est moi.

Il semblait que lui seul fût assez. Il avait tellement de grandeur dans le conseil, d'ordre dans l'exécution, un don si rare pour discerner les hommes, et choisir entre des serviteurs si illustres, que la France parut d'abord fortifiée par la dépendance.

Pourtant un siècle sécoule, et un tel désordre apparaît dans les affaires, et un tel gouffre se creuse dans les finances, et il y a un tel étoufTement de la liberté et de la vie sur notre sol que le pays tout entier se sent menacé par un péril nouveau, par un ennemi national. Avec une unanimité pareille à celle qui l'avait soulevé contre la maison d'Autriche et contre

l'Anglais, il se soulève contre l'absolutisme ; car s'il y eut un mouvement spontané et universel dans notre histoire, c'est l'élan de la Révolution française.

Or que ce sont ces principes de 89? La revanche, la victoire des droits de l'homme sur les droits excessifs de l'Etat.

En 1789, la France dit : le maître n'est pas un homme, mais chaque homme ; elle dénie à toute puissance publique compétence pour diriger la volonté, le travail, les opinions, les croyances de chacun. Elle inscrit dans la Déclaration des droits que « le but de toute association politique est la conservation des droits naturels, inaliénables et imprescriptibles de l'homme ». Puis après avoir consacré le droit de l'individu, elle retourne à sa tradition nationale, à ses vieilles franchises locales ; elle les restaure en organisant l'autonomie des départements et des communes.

Et pourquoi ces institutions de la liberté, à peine inscrites dans nos lois, s'évanouissentelles ?

Précisément parce que la France avait poussé trop loin cette réaction contre les droits de l'Etat. Par peur du pouvoir absolu, on ne laissa pas à la royauté les forces néces-

saires pour maintenir l'unité et l'ordre ; par représailles contre le despotisme de Louis XIV, on ne confia à Louis XVI qu'un sceptre de roseau.

L'impuissance de l'Etat changea la Constitution en une anarchie de 36,000 communes de France, permit à Paris d'usurper sur toutes et à une minorité violente de faire la loi dans Paris. L'on vit alors que tous les despotismes se ressemblent, car les hommes de la Terreur ne firent que tourner contre l'ancien régime le gouvernement de l'ancien régime. De nouveau toute l'indépendance locale disparaît ; à l'intendant succèdent des représentants plus absolus de l'Etat, le jacobin en résidence fixe et le représentant du peuple en mission. Toute liberté individuelle abdique au profit de l'Etat ; il règle jusqu'au prix des marchandises ; il ne permet qu'une opinion, la sienne ; il prétend seul enseigner, et, maître de la religion comme de tout le reste, décide par décret à quoi la France doit croire, tantôt à la déesse Raison, tantôt à l'Etre Suprême.

Mais ces révolutionnaires prétendaient-ils obéir à la France? Ils n'avaient pas cette hypocrisie : ils voulaient la transformer, la régénérer. Et la France légitime-t-elle leur joug

par son consentement? Ils ne dureront que par (les coups d'Etat contre sa volonté constante : la force soûle promène le pouvoir, du 31 mai et de Fructidor à Brumaire, des terroristes à Napoléon.

Et est-ce offenser la mémoire de cet homme prodigieux que de dire : la nature de son génie rendait celui-là surtout incapable d'établir la liberté ; la liberté, en imposant à son action des limites, l'aurait fait captif, et il fallait que dans la nation il fût tout. Et pour être tout, il comprit qu'il n'avait rien de mieux à faire que d'adapter aux circonstances nouvelles le gouvernement transmis par Louis XIV à la Révolution. Il en enlève la rouille, il en lave le sang, et comme il est de son génie de perfectionner tout ce qu'il touche, de même qu'il avait perfectionné la guerre, il perfectionne le despotisme.

Jamais la concentration de l'autorité n'a été comparable. Lui seul au centre, dans chaque département un préfet, dans chaque commune un maire, nommés par lui pour y gouverner tout en son nom. Non seulement les citoyens n'ont aucune part aux affaires publiques, c'est l'Etat qui régit même leurs intérêts privés. Tuteur universel, il soumet le commerce, le

travail à ses règlements ; il distribue seul l'opinion par la censure de la presse ; il donne seul l'enseignement par le monopole de l'Université ; il prétend n'avoir pas moins de prise sur la religion. Alors, comme au temps de Louis XIV et plus encore, un homme paraissait être plus grand qu'un peuple, et la géniale sagesse de Bonaparte un guide plus glorieux et plus sûr que la volonté de tous. Vous savez l'issue, et après les fautes du génie, après les défaillances de la gloire, la France n'eut pour se consoler et pour les réparer que les libertés publiques.

Nous avons donc emprunté, dès 1814, des institutions politiques à la nation qui avait déployé contre nous le plus de vigueur, le plus de persévérance, et nous ayant vaincus était digne de nous instruire ; à l'Angleterre. Nous avons iiistallé les deux Chambres et la responsabilité ministérielle, couronnement d'institutions libres.

La logique, la sagesse, commandaient que cette liberté transformât et mît en harmonie toutes nos institutions : qu'à l'exemple de l'Angleterre, conformément aux principes de 1789, on rendît l'indépendance à la vie locale, «et à l'individu tous ses droits. Mais une faute

majeure fut commise et se continue. Nos gouvernements, tous soucieux du lendemain et sentant leur faiblesse, ont considéré comme un secours précieux cette autorité de l'Etat, cette administration si commode à manier et si forte pour briser et conduire les volontés (les citoyens. Et ils n'ont pas renoncé à tenir en tutuelle les intérêts locaux et à employer, dans l'intérêt de leur pouvoir, l'autorité qu'ils pouvaient avoir sur l'enseignement et les croyances. Les oppositions elles-mêmes n'ont pas rempli le rôle qui semblait pourtant si conforme à leurs intérêts et déclaré une guerre efficace aux usurpations de l'Etat. C'est ici qu'apparaît le dommage causé par la durée d'institutions despotiques, à notre intelligence et à notre volonté nationales. A force de voir l'Etat maître dans le département et la commune, on s'est si bien accoutumé à l'abus qu'il semble la règle ; l'isolement où les citoyens sont tenus et qui leur a fait une autre nature les met hors d'état de comprendre quelle puissance la liberté donne aux individus et aux peuples ; l'habitude d'être conduits, réglementés, contraints en toute matière par la puissance publique les empêche de s'indigner quand l'Etat, par sa mainmise sur l'ensei-

gnement et sur l'Eglise, prétend à la domination sur les esprits. Les sophismes inventés parlepouvoir absolu pourjustifier ses invasions ont trouvé créance parmi les défenseurs de la liberté. La vision de la liberté s'est si restreinte que dans un pays où Louis XIV a établi et Napoléon fortifié toutes les pratiques du pouvoir absolu, gouvernements et partis s'accordent depuis trois quarts de siècle à ne débattre guère que les droits de presse et de réunion. Des libertés de parole, des libertés d'académie, bien que son dictionnaire ne soit pas toujours employé dans les discussions politiques, des libertés de critique suffisent à nous passionner, et nous laissons aux mains de l'Etat les libertés d'action, toutes les prises efficaces et permanentes sur les hommes.

Si bien que sous les régimes les plus divers et sous le nôtre, la Constitution de l'an VIII, intacte dans ses grandes lignes, n'a pas cessé de régner. Nous avons couronné de libertés un édifice despotique par la base et mêlons le suffrage universel à des institutions créées pour le gouvernement d'un seul.

Cette contradiction avait encore une excuse tant que nous maintenions la monarchie. Sous la royauté même parlementaire il y avait dans

l'Etat un pouvoir perpétuel, celui du prince : et 4e pouvoir du prince était défendu contre la mobilité des suffrages afin de sauvegarder k son tour par son indépendance certains intérêts de gouvernement. Ce monarque avait quelque autorité pour dire : « Je ne dépends d'aucun parti, je suis étranger à leurs querelles; mon intérêt est d'apaiser leurs haines, et la hauteur d'où je vois les événements est pour tous une garantie de justice. Par suite vous avez avantage à me laisser le gouvernement de vos affaires locales, car si vous les gériez vousmêmes, l'autorité y serait partout exercée par un parti vainqueur d'un autre, peut-être disposé à opprimer l'autre. Mon autorité a sur la vôtre une supériorité essentielle : l'impartialité.

« J'ai, pour mener à bien cette vaste tâche, une administration formée par une tradition déjà ancienne, composée de chefs éminents et <le fonctionnaires instruits et intègres ; je maintiens ces qualités par le soin avec lequel je la recrute, par l'équité d'un avancement dû au temps et aux services, et cette administration sera plus habile à faire vos affaires que vous ne le seriez vous-mêmes.

« Enfin, en face de chacune des généra-

tions qui se succèdent, je représente le passé dont ma race a eu le dépôt et m'a transmis l'intelligence, je représente l'avenir que je dois léguer à mes successeurs : vous êtes une opinion qui se transforme et passe, je suis l'histoire. Et c'est pourquoi je vous demande de m'aban- ^onner une part de direction sur vos esprits, de vous fier à moi si je pénètre même dans vos croyances religieuses et si je les garde de certains excès, car je connais les dangers séculaires qu'il faut prévenir, les idées qui ont présidé au développement de la nation, et doivent perpétuer sa force ; j'ai charge des traditions qu'il faut maintenir, et que vous, fils de l'heure présente, vous ne songeriez peut-être pas à respecter ».

Voilà, Messieurs, les raisons que la monarchie, même parlementaire, pouvait à la rigueur invoquer pour subordonner les droits modernes •des citoyens au vieux droit de l'Etat.

Mais n'est-il pas d'évidence que ces derniers prétextes ont été emportés avec la royauté, •qu'ils n'ont plus de sens depuis l'avènement 4e la République ?

Qu'est-ce que l'Etat aujourd'hui ? La réunion de trois pouvoirs, tous électifs et temporaires, le Sénat, la Chambre, la Présidence. Et comme

un (le ces pouvoirs domine les autres, l'Etat aujourd'hui c'est la Chambre ; la majorité, un groupe d'hommes nommés pour quatre ans, pas autre chose.

Quand un tel Etat prétend exercer les prérogatives de Louis XIV et de Napoléon, et maintient sur nos départements et nos communes une tutelle qui n'y laisse place à aucune vie locale, à aucune éducation indépendante, à aucune formation des mœurs publiques, je lui dis : quel bien m'apportez-vous en échange de ma liberté retenue ?

Avez-vous l'impartialité ? Vous êtes un parti au pouvoir, vous y parvenez malgré des adversaires qui à bref délai vous combattront encore. C'est l'honneur de votre origine, c'est la légitimité du gouvernement démocratique d'être une victoire de l'opinion. Mais c'est l'inconvénient inévitable du régime que les vainqueurs ne soient disposés à la justice ni contre leurs amis ni pour leurs adversaires, et se servent de leur autorité temporaire pour se perpétuer. Si donc vous êles maîtres dans le département et la commune, au lieu d'y intervenir comme un pacilicateur des passions locales, vous y porterezvos préférences politiques, et vous viendrez compliquer et corrompre l'administration

des intérôts locaux par des ambitions et des représailles électorales.

Avez-vous la compétence? L'administration, demeurée l'instrument de votre tutelle, est-elle la même qu'elle était autrefois, formaliste, dédaigneuse, lente, mais intègre, régulière, offrant aux citoyens la garantie de son recrutement sévère, de sa hiérarchie ? Est-ce que les ministres, malgré leurs efforts pour la maintenir intacte, en sont encore les seuls, les principaux maîtres? Et est-ce que l'ingérence active des politiciens n'en force pas les portes, n'en détruit pas les traditions, n'y bouleverse pas les règles de l'avancement, n'y menace pas ceux qu'on désespère de transformer en créatures, n'y impose pas des intrus en récompense de services rendus ou à rendre ? Est-ce que déjà, à côté de fonctionnaires qui méritent le respect de tous, l'on ne voit pas des incapables, parfois des déclassés, produits du favoritisme, comme s'il y avait encore une cour ?

Soyons sincères ; cette nouvelle administration et surtout celle qui se prépare pour le jour prochain oii les représentants de la vieille école auront disparu, est-elle supérieure en aptitudes à l'élite de nos commerçants, aux représentants des professions libérales ; a-t-elle

plus qu'eux l'amour du travail, l'expériencedes affaires ; gérera-t-elle mieux les intérêts des départements et des communes qu'ils connaissent, et auxquels ils sont attachés?

Et surtout à quel titre cet Etat républicain prétendrait-il retenir la tutelle exercée par l'Etat d'autrefois sur les esprits? Vous, mandataires de quatre ans, vous que citoyen j'ai investis de votre titre par ma souveraineté^ c'est vous qui emploieriez l'autorité venue de moi à me lier! Vous durez quatre années, moins que l'éducation d'un enfant ; c'est vous qui allez régler seuls, à votre gré, l'éducation de cet enfant !

Dans ma carrière d'homme, si j'ai une vie moyenne, je fabriquerai dix ou douze Etats comme le vôtre, et c'est vous, passants d'un jour, qui allez gouverner les intérêts les plus permanents de ma vie, mes convictions et ma conscience ! Allons donc !

J'ajoute, pour ceux que ces raisons ne toucheraient pas, mais que touche l'intérêt de la démocratie, j'ajoute que le maintien d'institutions faites par le pouvoir absolu et pour le pouvoir absolu est un danger constant pour le maintien de la République.

Il y a une logique dans les choses. Que si l'on

persiste à accepter des idées, à pratiquer des mœurs, à maintenir des institutions crée'es par le gouvernement d'un maître, le maître se trouvera. Ce n'est pas la première fois qu'il aurait apparu ; et nous sommes paye's pour savoir avec quelle facilité les républiques se changent en empires. Nous avons failli voir ce même événement il n'y a pas longtemps. Et je dis aux républicains : Toutes nos institutions sont grosses d'un César ; prenez garde que le César ne vienne à terme !

Telle est donc la conclusion, Messieurs, que je voudrais tirer : la grande œuvre à accomplir dans les jours calmes qui se lèvent enfin, c'est de commencer et de suivre une action en bornage contre l'Etat.

Il ne s'agit pas de lui rien contester de ses droits légitimes. Tout ce qui est utile pour qu'il représente, sauvegarde la dignité, la force, les intérêts généraux de la patrie, ah! donnons-le lui sans compter. Mais je ne suis pas de ceux qui croient que pour que l'Etat soit fort, il faut que l'individu soit faible.

Or, en France, l'individu est faible parce qu'il est dépouillé par l'Etat.

La première reprise à exercer contre l'Etat est de lui enlever la part excessive qu'il s'est

faite dans le gouvernement des affaires locales ; de préparer en France au pouvoir régional et communal Tindépendance dont il jouit ailleurs. Il ne faut pas se dissimuler que dans les départements et dans les communes, tout comme dans l'Etat, la majorité peut être tyrannique : elle peut l'être davantage parce que sur de petits théâtres, elle se change facilement en haine de personnes. Le contrôle nécessaire de l'Etat sur les pouvoirs locaux sera contre ce péril une sauvegarde. Mais reconnaissons la suprême garantie de tous dans une démocratie : c'est soustraire à la volonté d'autrui tout ce qu'il se peut de la vie de chacun, laisser à tout homme le plein gouvernement de luimôme, rendre inviolable le droit individuel. Les Etats-Unis ont des corps électifs peuplés parfois des pires politiciens : pourtant la domination de ces hommes offre peu de dangers parce que leurs prérogatives sont restreintes, et que nulle majorité ne saurait atteindre un citoyen américain dans ses droits essentiels de travail, de pensée, de croyance, d'association. Quand de tels droits sont saufs, il n'y a pas d'oppression possible.

Donnons-nous-les donc, et pour nous en assurer la possession inviolable, tenons pour

caduque à jamais la prétention de l'Etat à former un esprit public, à conduire les intelligences. Attribut de la monarchie absolue, ce pouvoir dans une démocratie républicaine est un non-sens, et tant qu'il en restera quelque chose, toute la liberté de l'homme restera menacée par un perpétuel arbitraire.

Hors de ces réformes, Messieurs, pas de gouvernement libre. Peut-être vous paraissentelles absolues. Les principes doivent l'être, eux seuls m'occupent ici. Est-ce à dire que les idées s'appliquent comme elles se conçoivent? Ignoré-je que les sommets atteints d'un coup par le regard doivent être gravis pas à pas ? que la longue usurpation de TEtat nous a fait des mœurs et que, pour les changer, il faut compter avec elles ? Mais plus on prévoit quelles transactions les faits imposent aux doctrines et quelle prudence doit ralentir la marche, plus il est nécessaire de déterminer nettement le but et de commencer sans retard l'effort.

Le temps me manque. Messieurs, pour vous prouver que ces réformes seules nous peuvent rendre nos vieilles qualités d'initiative, de confiance, d'énergie, et que la plus sûre manière de faire une nation forte, c'est de faire

98 QUELQUES œUVRES ET QUELQUES OUVRIERS

des hommes libres. Vous me permettrez seulement de vous montrer que ces libertés sont le plus sûr remède aux deux périls de notre temps : la lutte religieuse et la lutte sociale.

On ne conteste plus guère aujourd'hui, parmi les républicains, que la lutte religieuse soit un malheur : mais la même raison qui les a décidés à la commencer les empêche de la finir. Hostiles aux croyances religieuses, ils ont considéré comme leur devoir de combattre à l'aide des lois ce qu'ils tiennent pour une superstition. En désarmant, ils penseraient abandonner un attribut de l'Etat, désavouer leur inimitié, qui survit toujours, contre l'Eglise, se rendre coupables d'une palinodie. Voilà pourquoi ils déclarent leurs lois intangibles. Ils ont raison si le principe de Louis XIV et de Napoléon est juste, si l'Etat a compétence pour imprimer une direction aux idées. Alors la lutte religieuse n'a chance de cesser que le jour où ils cesseront eux-mêmes d'être malveillants pour l'Eglise : quel espoir reste de pacification ?

Si au contraire le principe de la Révolution française l'emporte, les sentiments de chaque Français sur la nécessité ou l'inutilité de l'Eglise

UN PROGRAMME DE GOUVERiNEMENT 99

ne doivent pas influer sur l'attitude de l'Etat dans les aff'aires religieuses, tout se concilie.

Qu'un homme public ait du goût ou de l'antipathie pour le sentiment religieux, ce sont choses d'ordre individuel et non d'ordre législatif. Nous disons à ces républicains : gardez en votre cœur vos sentiments irréligieux, c'est une forme de la liberté de conscience : mais vous blessez la liberté de conscience si vous employez la force de l'Etat au service de votre sentiment personnel. En 1789, on a déclaré que nul ne devait être inquiété pour ses opinions religieuses ; on a dans un pays en majorité catholique supprimé la religion d'Etat. Le même principe interdit d'établir une irréligion d'Etat. 11 n'est donc pas nécessaire que nous nous entendions sur la religion, il suffit que nous nous entendions sur la liberté.

En effet, le jour où la passion antichrétienne ne se reconnaîtra plus le droit d'emprunter pour se satisfaire la puissance publique, la guerre religieuse sera close. Le jour oii on aura renoncé à faire de l'enseignement une arme contre la foi, la question des écoles cessera de diviser le pays. Quand on voudra loyalement la liberté de conscience, les moyens de l'assurer seront aisés à découvrir. Si elle interdit d'im-

poser un enseignement religieux aux dissidents et aux incrédules, on reconnaîtra qu'elle interdit de refuser ouvertement ou par ruse l'enseignement catholique aux catholiques.

Les relations du gouvernement et du clergé concordataires se détendront. L'Etat n'essaiera pas plus de diminuer les vocations religieuses que de les accroître. Si des ecclésiastiques se rendent coupables envers lui d'actes punis par les lois, il déférera les coupables à des juges. Mais il n'ira plus, pour blesser et humilier les ecclésiastiques, les gouverner par les articles organiques, et les soumettre à un régime que tout le monde reconnaîtrait scandaleux s'il ne s'agissait pas de prêtres. Car enfin, comment, à la fin du xix*' siècle, un ministre s'arroge-t-il encore le droit de supprimer, sans délit constaté, sans instruction faite, sans enquête, le traitement, c'est-à-dire la propriété, le pain d'un desservant !

Une volx. — Donnez des preuves, des faits !

M. Lamy. — Des faits! Vous voudriez, Monsieur, que mon discours ne finît pas.

De même pour les ordres religieux, leur droit dépendra non de ce que le législateur pensera sur les moines, mais de ce qu'il pensera

sur la liberté d'association. Quand elle sera établie, les ordres religieux prendront leur part du droit commun, sans exception et sans privilèges.

Enfin pour les fonctionnaires, l'Etat cessera de s'enquérir de ce qu'ils croient de l'autre monde, et s'inquiétera uniquement de la manière dont ils remplissent leurs fonctions dans celui-ci.

Alors, Messieurs, catholiques et libres-penseurs pourront consacrer leurs forces réconciliées à conjurer le véritable péril de notre temps, le péril social.

Le socialisme a trois causes : une haine de classes, le mépris pour l'effort individuel, la foi dans une destruction autoritaire de la propriété.

Eh bien ! n'est-il pas évident que ces trois sentiments sont exaspérés par les abus du régime oîi nous vivons ?

Le travailleur voit au-dessus de lui une classe riche, cultivée, dont les jours se passent dans une oisiveté frivole et parfois dépravante ! Il cherche à quoi ces privilégiés servent, voit qu'ils ne produisent rien, conclut qu'ils ne paient pas leur dette sociale. Il se demande pourquoi des inutiles ont la vie si facile et lui

si dure. Avec le sentiment d'une injustice, la haine entre en son cœur. A qui la première faute, sinon à cette organisation funeste qui, au lieu d'offrir, dans les provinces et dans les communes, aux hommes d'intelligence, d'instruction et de loisirs, l'attrait des affaires publiques et l'espoir d'une influence sérieuse, au lieu de les tenir mêlés, comme des amis et des guides, aux hommes d'une condition et d'un savoir moindres, les a au contraire écartés des communes et des départements en fermant toute issue à leur activité, les pousse vers les grandes villes où ils mettent en commun leur oisiveté, et les excite à déployer l'ostentation de leur luxe, là oii la misère est plus considérable et plus irritée?

Le prolétaire ne compte pour améliorer son sort ni sur lui-môme, ni sur le concours volontaire des autres. Il n'a pas le capital nécessaire pour commencer à s'affranchir, et sa détresse, hors de lui et de ses pareils, impuissants à la soulager, ne semble l'affaire de personne. A qui la première faute, sinon aux lois et aux mœurs qui, transformant chacun de nous en un solitaire, nous ont enlevé, avec le droit d'association, l'habitude et le goût de nous intéresser eflicacement aux autres? Grâce à ces

entraveS;, ceux qui auraient tant d'intérêt à se rapprocher s'ignorent, et, seuls adversaires du mal social, seuls représentant l'effort collectif, des congrès de savants distribuent de loin en loin, pour la suppression du paupérisme, un prix de 2,000 francs, qui ne détruit même pas le paupérisme dans la bourse du lauréat.

Et au milieu de cette impuissance oîi sont réduits les individus, l'Etat s'élève seul, immense, démesuré, servi par un peuple de fonctionnaires, maître de ressources innombrables. Comment la pensée ne viendrait-elle pas à l'ouvrier que là est le secours ? Gomment ne crierait-il pas à l'Etat : Tu as droit de modeler les esprits, tourne leur attention vers mes maux. Tu prétends gouverner les consciences, persuade-les que mes maux sont une injustice. Tu fais vivre de tes largesses un nombre toujours croissant de Français, étends ta libéralité sur moi. Tu peux tout ce qui te plaît, qu'il te plaise de changer mon sort. Pour créer et détruire le droit, il te suffît de tourner ta machine à votes : organise le partage. La suppression de la propriété ne sera qu'une loi de plus.

Je le dis avec une conviction profonde, tous ceux qui veulent perpétuer la toute-puissance de l'Etat sont les complices du socialisme.

Oui, dans un pays où l'on accorde que le Parlement décide de tout, la propriété, un jour, peut être mise aux voix. Et comme, par le développement de l'industrie, le nombre des ouvriers s'accroît toujours, vous verrez, entre ceux qui ne possèdent pas et ceux qui possèdent, des luttes à côté desquelles les nôtres sont des jeux d'enfant et des caresses.

Voulez-vous prévenir le péril ? Dépouillez l'Etat des attributions immenses et usurpées qui en font une contrefaçon de providence , chassez des yeux du prolétaire le fantôme de l'Etat omnipotent.

Je ne nie pas que, dans le conflit social, l'Etat n'ait un rôle. Il est le gardien des intérêts nationaux, et il est de l'intérêt national que la richesse en puissance dans l'ouvrier ne s'épuise pas prématurément avec ses forces, et que la précarité perpétuelle du lendemain n'entretienne pas parmi les prolétaires des ferments de révolte. Mais là comme partout, l'Etat doit protéger des êtres indépendants et libres, son rôle est de prêter son aide à leurs efforts. Se fier à lui pour l'action principale est folie.

S'il frappe des impôts efficaces, il atteint même le pauvre : il ne fera que déplacer la

misère et l'étendre. S'il essaie de résoudre le problème sans porter un trouble profond dans la situation des propriétaires, il ne changera pas la situation de l'ouvrier. S'il tente de pressurer les riches seuls, ceux-ci dénatureront ou transporteront ailleurs leur fortune, et rien ne sera obtenu. S'il procède àla liquidation sociale, c'est la ruine immédiate, totale et universelle. Et quoi qu'il fasse, d'ailleurs, pour disputer le prolétaire à la pauvreté, le mal de l'ouvrier n'est pas seulement matériel, il est moral, et sur ce mal moral l'Etat ne peut rien. Tout ce que l'ouvrier obtiendra par la loi n'adoucira pas son cœur ; il le recevra pour son dû, et, le recevant d'un être abstrait, l'Etat, il ne saura de gré à personne.

Il faut, pour que cette haine cède, une rencontre des riches et des pauvres, la générosité et la gratitude de sacrifices volontaires, de concessions réciproques, de services rendus. Seule, la liberté peut produire ce bien.

A mesure que l'indépendance locale s'organisera, l'énormité des budgets et des fonctions qui nous font l'Etat hydropique se dégonflera; réduit à ses attributs légitimes, il attirera moins d'espoirs. Quand les affaires locales offriront aux hommes de valeur des occupa-

tiens dignes de les attacher, ils reprendront le chemin des communes et des provinces, et le pauvre, mêlé à eux et témoin de leurs efforts, apprendra à respecter la richesse en la voyant payer sa dette.

Mais c'est surtout dans le développement des droits individuels que se trouve le remède aux doctrines socialistes. En doutez-vous ? Quel est le pays oîi elles font le moins d'adeptes ? Les Etats-Unis. Même dans les grandes cités de l'industrie, oîi l'ouvrier vit dans les mêmes conditions que le nôtre et dans une insécurité de travail peut-être encore plus considérable, l'Américain est moins accessible à la contagion socialiste. Pourquoi? Parce que l'habitude de compter sur soi-même, le respect dont la loi entoure sa dignité de citoyen libre, l'indépendance de caractère qu'a développée en lui l'habitude de l'initiative, l'habitude de vivre dans un pays où l'Etat a peu d'attributions, la certitude d'être le plus intéressé à son propre bonheur, et l'horreur de toute chaîne, le rendent l'adversaire naturel des systèmes, qui tous ont pour fondement la destruction de toute liberté individuelle par la dictature de l'Etat tout-puissant.

Cherchons dans les mêmes mœurs les mômes

sûretés contre les doctrines avilissantes et fausses. De ces libertés, la plus efficace pour apaiser le mal social sera la liberté d'association.

Il y a en effet une vertu particulière à notre race, c'est la générosité. Tant qu'elle n'a pas été interdite par les lois, elle s'est perpétuée en des œuvres et en des fondations magnifiques, dont les traces existent encore. C'est par des dévouements volontaires que, durant des siècles, elle avait seule entretenu l'enseignement, l'assistance, l'Eglise. Croit-on qu'après avoir affronté les pires détresses aux siècles des grandes épidémies et des grandes famines, elle s'effraiera de sa tâche nouvelle, et se déclarera incapable d'apporter un remède à l'existence précaire oii vit l'ouvrier ? Supprimez donc les lois qui ont mis des menottes à la générosité française. Déliez ses mains, et vous vous étonnerez de ce que par elle il s'accumulera de ressources. Laissez les hommes que la souffrance a toujours attirés — et il y a de ces généreux parmi les pauvres comme parmi les riches — mettre en commun leurs sollicitudes, leur expérience, leurs ressources, et amasser peu à peu une dot au prolétariat français.

Et quand ces deux sortes d'hommes qui aujourd'hui s'ignorent^ se craignent et se calomnient dans leur solitude, se seront rapprochés, quand le pauvre aura trouvé dans celui qui possède une sollicitude fraternelle, la préoccupation de ménager sa délicatesse, un dévouement toujours prêt à renouveler son effort ; quand celui qui possède aura reconnu dans le pauvre tant de patience des épreuves,^ le courage du travail, une générosité souvent supérieure à celle des riches, la situation redoutable créée par nos lois aura pris fin, des classes trop longtemps étrangères et hostiles auront fait, en se connaissant mieux, la plus consolante, la plus belle des découvertes, la découverte de la bonté humaine, et finiront par s'aimer.

Là encore, là surtout, ce qui sera donné à notre indépendance fortifiera notre concorde, et la liberté sera la paix.

Ce n'est pas. Messieurs, cette parole qui retentissait, il y a quarante ans, dans cette même ville de Bordeaux. Un souverain qui, par son titre, un prince qui, par son nom, représentait l'héritage du pouvoir absolu et le droit de l'Etat, s'écriait : L'Empire, c'est la paix ! La logique des institutions a été plus forte que la

volonté de l'homme. L'événement a prouvé quelle paix un peuple doit attendre de la toutepuissance exercée par l'Etat.

Un simple citoyen ose vous dire : La Paix, c'est la Liberté.

La politique de Targent (D

De quoi, à l'heure présente, un Français doit-il parler à des Français, un républicain à des républicains, sinon d'une situation qui tient tous les esprits attentifs et toutes les consciences anxieuses, d'événements qui, dans ce pays où la probité des mœurs publiques a toujours été une tradition et comme une parure nationale, obligent à se demander si cet honneur est partout intact et si, seules, des mains pures détiennent aujourd'hui les intérêts de la République et de la Patrie ?

N'attendez pas de moi, Messieurs, des paroles

(1) Discours prononcé le 26 février 1893 à Lyon, dans la salle des Folies-Bergère. Quelques mois avant les élections générales de 1893, nombre d'hommes en France voulaient, sans attaquer la République, enlever le pouvoir au parti jacobin. Ils étaient organisés, mieux que partout ailleurs, dans le Rhône, grâce à l'initiative et à l'énergie infatigable de M. A. Gourd, aujourd'hui député de Lyon. L'affaire du Panama et ses corruptions apportaient un argument décisif à ceux qui jugeaient nécessaire un changement du personnel politique.

de scandales, des accusations contre les personnes, ni de petits papiers. Je ne veux m'occuper que des faits certains, patents, et j'ai pour unique but de constater l'étendue du danger qu'ils créent et les devoirs qu'ils nous imposent.

Trois forces dominent notre démocratie : d'abord la Presse, qui est chargée de faire la lumière sur ce que le citoyen a intérêt à savoir et qui, par son enquête incessante, forme l'opinion publique ; puis le Vote qui, à des intervalles réguliers, fixe cette opinion ; enfin, le Gouvernement qui remet aux élus de la majorité le pouvoir d'agir dans l'intérêt de tous.

Toute la légitimité de cette organisation dépend de l'indépendance avec laquelle la presse parle, de la liberté avec laquelle l'électeur vote, et de la conscience avec laquelle l'élu gouverne. Et si quelque influence étrangère vient altérer, soit cette indépendance de la presse, soit cette liberté du citoyen, soit cette probité du mandataire, nos institutions et nos droits deviennent un mensonge.

Or, une influence étrangère a touché nos institutions. Cette influence est l'influence de l'argent.

L'argent, déjà trop maître des mœurs privées, a pénétré dans les mœurs publiques, le

LA POLITIQUE DE l'aRGENT 113

jour où les grandes sociétés d'affaires, pour réunir leurs capitaux, ont eu besoin de faire appel à la bourse de tous, oii par conséquent, elles se sont adressées à la presse.

Mais la presse elle-même à ce moment, devenait une affaire. Le temps n'était plus oii des hommes de plume, en mettant en commun leur talent et leurs convictions pouvaient faire un journal. Le bas prix des feuilles publiques, la cherté des informations rapides, la nécessité de grands tirages pour couvrir les frais, rendaient impossibles de telles entreprises sans capitaux considérables. Si bien que ce sont les hommes d'argent qui sont devenus les propriétaires et les maîtres de la presse.

Parmi eux, il s'en est trouvé pour penser qu'au lieu d'insérer, au tarif connu, des annonces commerciales et les communications financières, et de renseigner, en informateurs impartiaux, le public sur l'état vrai et les chances possibles de ces grandes sociétés, ils s'assureraient un gain bien plus considérable, s'ils mettaientàprixle silence ouïes éloges des journaux. Et parmi les chefs des grandes sociétés, il s'en est aussi trouvé pour comprendre que les souscriptions seraient plus abondantes, les cours des titres plus soutenus, la gestion plus indé-

11 i QUELQUES OEUVRES ET QUELQUES OUVRIERS

pendante, si la presse n'indiquait sur ces affaires que ce que ces affaires avaient intérêt à laisser connaître elles-mêmes. Ainsi, entre ceux qui voulaient vendre et ceux qui voulaient acheter la presse, l'accord était prêt. Dans quelle mesure le marché s'est conclu, les comptes de Panama nous l'ont révélé.

Vous avez vu à quel prix les mensonges, les dilapidations, les manœuvres dune société ruineuse ont pu rester si longtemps ignorés. Vous avez entendu les accusés dire qu'en versant à la presse ces sommes considérables, ils n'avaient fait qu'obéir à un usage établi. Ils ont prouvé que leurs libéralités ne dépassaient pas le taux habituel du^tribut payé dans des circonstances semblables par d'autres sociétés.

Exception faite en effet, si large qu'on voudra, en faveur des journaux et des sociétés qui demeurent étrangers à de tels trafics, des mœurs nouvelles se sont établies. Sous le nom de « publicité » des entreprises s'assurent ù deniers comptant la presse ; nulle critique contre leurs abus, nuls avertissements contre leurs hasards : des articles qui semblent indépendants et écrits dans l'intérêt du public sont dictés par elles. Et comme souvent les plus compromises sont les plus généreuses d'argent et de

LA POLITIQUE DE l'aRGENT 115

réclame parce qu'elles jouent leur va-tout, les entreprises les plus vantées risquent d'être les plus mauvaises. Ainsi la mainmise de l'argent sur la presse est devenue un danger pour la fortune de chacun.

Cette première corruption n'a pas suffi. Certains hommes d'argent ont rêvé d'étendre la même influence sur les pouvoirs publics. Là coulait la source intarissable des gains sûrs et rapides. S'ouvrir accès auprès de députés, de sénateurs, de ministres, c'était se rapprocher des concessions, des fournitures, des renseignements utiles, se donner par ces relations une puissance de reflet et se mettre en état de beaucoup oser, enfin si les choses tournaient mal, se ménager une sûreté contre les pires désastres. Ils auraient alors chance que, fussent-ils tombés sous le coup des lois, la lenteur ordinaire de la justice se transformât pour eux en immobilité ; que, si un scandale trop grand obligeait à les arrêter, le temps leur fût laissé de disparaître ; que, si on se mettait à leur recherche, on ne les découvrît pas. Et ils ont rêvé de s'assurer ces avantages par un moyen, toujours le même : épier, exciter les ambitions, les cupidités, les désordres qui rendent désirable, et, à certaines heures, nécessaire la

possession de l'argent ; le fournir ; et devenir, par degrés, les familiers, les tentateurs et les maîtres des hommes publics.

Dans quelle mesure encore ce rêve est-il devenu réalité ?

Les révélations d'une seule affaire, dévoilant un mal profond, nous ont montré des membres considérables des deux Chambres, des ministres, en rapports suivis, en intimité étrange avec des financiers ; la main dans la main, et toujours pour recevoir; et sous des prétextes divers, au nom de leurs journaux, d'affaires communes ou des fonds secrets, acceptant les témoignages palpables d'une libéralité toujours empressée.

Quand on songe que ces financiers généreux sont des hommes dont la profession n'est pas de rendre, mais de vendre leurs services, et dont l'amitié est un compte comme un autre, et comme un autre doit se solder en bénéfice, Ion se demande ce que, pour se montrer si larges, ces hommes avaient obtenu ou ce qu'ils avaient le droit d'espérer.

On se le demande avec plus d'inquiétude à la vue des principaux, des plus connus parmi eux. Ils ne sont ni de notre sang ni de notre race. Ils nous sont arrivés par-dessus le Rhin,

LA POLITIQUE DE l' ARGENT 117

d'un premier saut, je dirais d'un premier vol, si je ne craignais d'être mal compris. Francisés par des actes dont l'encre est à peine sèche, Américains et Allemands de la veille, Anglais ou Italiens du lendemain^ ils parcourent les nationalités comme des territoires de chasse et les quittent après les avoir épuisés. Leur principale industrie est l'exploitation des influences parlementaires, leur grande aff'aire a été l'entreprise d'obtenir à forfait du Parlement, moyennant finances, un vote improbable et qui a été obtenu. Et quand le compte de cette corruption divise et fait ennemis les deux principaux corrupteurs, ce n'est pas la justice qui les saisit tous deux pour régler d'abord leur compte envers elle, c'est un ministre des finances, c'est un personnage, le plus influent de la Chambre, qui, à la prière d'un de ces voleurs, vont solliciter la clémence de l'autre.

Pour des représentants de l'Etat, pour des représentants de la loi, quelle fonction! quelle attitude ! quelle compagnie ! Et ne suffiraientelles pas à mesurer l'abaissement oii sont tombées les mœurs parlementaires ?

Non, certes, que j'accuse de vénalité tout le Parlement. Je pense au contraire que la majo-

lis QUELQUES ŒUVP.ES ET QUELQUES OUVRIERS

rite dans le Parlement a les mains nettes. Mais quelle a été la conduite de ces honnêtes

gens?

Il ne faut pas croire que les scandales actuels aient éclaté comme une surprise. Dans les couloirs, bien des détails étaient connus. Ils se racontaient à l'oreille, mais à Toreille de tout le monde ; c'étaient des secrets de reporters. Jusqu'aux portes des délibérations se pratiquait le racolage que plusieurs députés, objet de ces tentatives, avaient raconté. On voyait circuler dans les groupes ces hommes à carnet, ces bookmakers de Parlement, chargés de coter les députés pour la corruption comme les chevaux pour la course.

Si ces indices n'étaient pas suffisants pour légitimer des mesures de rigueur, au moins justifiaient-ils des mesures de prudence, au moins commandaient-ils aux députés intacts, de tenir, discrètement mais résolument, les soupçonnés à l'écart, de ne pas porter aux premiers emplois, de ne pas soutenir au gouvernement les personnages dont on parlait trop. Celait alors qu'il fallait faire la concentration des honnêtes gens.

Or, les plus puritains des ministres ont, sans répugnance, accepté pour collègues, etlaCham-

LA POLITIQUE DE l' ARGENT 119

t>re a soutenu de ses votes ces suspects, jusqu'au jour où il a fallu les livrer à la justice. Deux anciens présidents du conseil, convaincus d'avoir fait servir des fonds du Panama aux dépenses de leur politique, ont osé affirmer à la tribune que ce procédé était légitime, nécessaire, et que sans lui une partie des députés ne siégeraient pas sur leurs bancs. C'était d'abord l'aveu que l'argent avait faussé la troisième et suprême force de notre démocratie, la liberté électorale ; c'était ensuite la théorie la plus immorale qui ait jamais été émise dans une assemblée, à savoir qu'il est légitime d'employer l'argent pris dans nos poches, à nous prendre notre souveraineté. Et la Chambre n'a pas répondu un mot à ceux qui jetaient la suspicion sur son origine et la compromettaient par leurs aveux. Enfin un député a fait entendre contre ces théories, contre ces pratiques, la protestation dont la conscience publique avait besoin, et il semblait que la Chambre voulût s'unir à lui en affichant son discours. Mais, dès le lendemain, des groupes parlementaires, comme inconscients de l'injure jetée par eux à la République et à eux-mêmes, ont dit que flétrir la corruption c'était diviser les républicains. Pour rétablir l'accord, une interpella-

lion était discutée il y a quelques jours ; on iiiontrait les élections prochaines, l'on proposait à tous la défense commune de leurs sièges, et, sauf un petit nombre de républicains courageux, tous ont repris leur place de bataille, coude à coude avec les compromis et les suspects. J'ose le dire, ce n'est pas la vénalité des corrompus qui est le plus redoutable désordre, c'est la complicité morale des honnêtes. A force de dire que trop de scrupule ne sied pas au gouvernement, ils se sont faits au divorce entre la morale et la politique. L'atmosphère ambiante a vicié leur nature ; ils ont subi la malaria parlementaire comme dans ces contrées délétères où les plus faibles succombent, mais où les plus robustes ne survivent qu'épuisés par l'anémie.

Voilà, Messieurs, le mal. Quel est le remède?

Si le nombre des médecins faisait la guérison, nous aurions de quoi nous rassurer. En voici quatre :

Le premier, médecin officiel de la concentration, nie la maladie. Quelques défaillances fortuites n'ont pas ébranlé un corps toujours sain, le cœur est calme, l'appétit bon et certes nous en avons eu des preuves. S'inquiéter serait de la malveillance. Après un bain électoral

LA POLITIQUE DE l' ARGENT 121

d'où la majorité sortira pure, elle reprendra, en quiétude, sa vie accoutumée.

Les trois autres docteurs, loin de nier la maladie, l'exagèrent. L'un dit : le mal est la République, qui de sa nature engendre la corruption. Le remède est le retour à l'ancien gouvernement de la France, à la monarchie.

L'autre dit : le mal est le régime parlementaire qui outre les droits des Chambres et confond tous les pouvoirs. Le remède est l'établissement d'un régime où les Chambres soient réduites à faire les lois et où le président gouverne à l'aide de ministres responsables devant lui seul.

Le troisième dit : le mal est le capitalisme. Le remède aux corruptions de l'argent est la destruction de la propriété, selon les formules du codex socialiste.

Tous ces docteurs nous sont connus depuis longtemps. Chacun d'eux est le médecin d'un seul remède. Ils le proposaient l'un contre l'autre, alors que le scandale du Panama n'avait pas commencé, et ce scandale serait éteint qu'aux élections prochaines, ils conseilleraient tout de même leur panacée. En somme, ils essaient de placer de vieilles ordonnances rédigées bien avant la maladie.

Nous examinerons tout à l'heure ce qu'elles peuvent valoir toutes, mais c'est, répondons nous d'abord, d'après l'inspection du mal qu'il faut choisir le remède, c'est sur la plaie qu'il faut appliquer le pansement. Et puisqu'en matière politique la médecine est libre, à défaut de plus autorisé, je me permets d'indiquer les premiers soins que l'état présent réclame et appelle sans délai.

Sous l'ancien régime. Messieurs, quand l'audace des financiers avait dépassé les bornes, ^t que des pratiques vicieuses tournant en habitudes, menaçaient de corrompre Ihonnèteté publique et les institutions de l'Etat, le roi établissait une Chambre ardente. Cette autorité souveraine mettait à jour, par une enquête vi- -goureusement conduite, tous les désordres qui avaient grandi, faisait rendre gorge aux voleurs, et par la punition exemplaire de ceux qui avaient trahi l'intérêt public, comme par des mesures sages pour soustraire désormais à Ja tentation les serviteurs de l'Etat, elle restaurait la probité des mœurs. Nous aussi, Messieurs, nous avons besoin d'une Chambre ardente. Et il appartient au souverain, le suffrage universel, de l'établir en élisant la prochaine Assemblée. Une Chambre ardente, non pas

LA POLITIQUE DE l'aUGENT 123

pour porter la haine et la vengeance dans une <Bnvre de justice, mais pour accomplir l'œuvre de justice avec la vigueur d'un courage soutenu par le devoir.

Ce qu'elle aura à faire tout d'abord, c'est •déchirer le voile dont les révélations du Panama ont soulevé un coin ; c'est constater si les désordres de cette affaire sont nés et morts avec elle ou lui étaient communs avec d'autres entreprises et lui survivent; si d'autres sociéiés ont spéculé sur la vénalité des hommes publics, et mis à la disposition du gouvernement des sommes détournées de leur emploi légitime. La vérité impartiale, complète, prompte, peut seule désormais détruire le vague et redoutable soupçon qui pèse sur les institutions et sur les hommes, semblable à ces épais brouillards que le soleil seul peut chasser. Cette lumière est nécessaire, moins encore pour la confusion des coupables que pour l'honneur des innocents, car jusqu'au jour oîi elle sera faite, ni les grandes entreprises, ni les corps politiquesne retrouveront la confiance publique , leur véritable force.

Cette première tâche accomplie, une seconde s'impose ; c'est de mieux sauvegarder dans l'avenir l'épargne du pays. Cette épargne doit

être protégée non seulement parce qu'elle est pour chaque homme le fruit du travail et la sécurité du lendemain, mais parce qu'elle est notre grande force nationale, notre trésor de guerre pour le jour où nous aurions à soutenir une lutte suprême. C'est un attentat contre la patrie même, de permettre que cette richesse se perde. C'est pourquoi il faut que les hommes d'argent, maîtres de la presse, et les hommes de plume, s'il s'en trouve pour un tel métier, 6[m auraient sciemment patronné des affaires mauvaises et précipité l'épargne dans les caisses sans fond des sociétés véreuses, prennent place sur le même banc où s'assoieront en accusés les directeurs de ces sociétés, et soient condamnés comme complices. Il faut que partout où la presse, devenue une affaire, sera convaincue de vénalité ou de chantage, elle soit frappée au cœur, c'est-à-dire à la caisse par des amendes et des dommages et intérêts. Il faut que dans aucune société à actions et à obligations, l'argent du public ne soit à la merci d'administrateurs parfois sans ressources, parfois endettés; il faut que nul ne puisse manier le capital social s'il n'offre, par ses biens ou par les cautions que sa probité lui vaudra, une surface, un gage suffisant pour

LA POLITIQUE DE l' ARGENT 125

répondre de ses fautes et garantir qu'il ne ruinera pas l'affaire sans se ruiner lui-même.

Enfin, en même temps que la sécurité sera rendue aux capitaux honnêtes, par la responsabilité sérieuse de la presse qui attire et des financiers qui gèrent les fonds des grandes sociétés, il faut supprimer les contacts dangereux entre le monde de l'argent et le monde de la politique. Il faut que nul député, nul sénateur, étranger à la finance jusqu'à son élection, n'ait droit de faire trafic de son titre, d'entrer comme administrateur, dans une, dans dix, dans vingt affaires : — ces cas de fécondité se rencontrent dans le monde parlementaire, — et n'ayant ni l'aptitude d'être financier, ni les loisirs d'être législateur, manque à la fois à tous les mandats acceptés par lui. Il faut qu'on choisisse d'être l'homme d'un intérêt privé ou l'homme de l'intérêt public.

Il faut supprimer ces êtres hybrides, qui tiennent ouverte la porte entre la politique et la finance et aident à la corruption de toutes deux. Il faut que l'Etat renonce au droit de nommer les directeurs de nos grands établissements de crédit, parce que cette prérogative est inutile à son pouvoir de contrôle, parce qu'en confiant à des politiciens ces intérêts, il

n'en assure pas la prospérité, mais seulement la dépendance, et que cette dépendance offre aux partis au pouvoir la tentation et les moyens d'obtenir de leurs créatures, pour leur politique, des ressources illégitimes. Je ne saurais indiquer ici le détail des mesures vigoureuses et concordantes qui doivent remettre, dans notre société, l'argent à sa place ; j'en ai dit assez pour faire comprendre leur but général. Il est temps que l'honneur à son tour dicte les lois à l'argent.

Indiquer cette tâche, c'est d'avance avoir réfuté ceux qui réclament pour la majorité de la Chambre actuelle une réélection.

Quoi 1 les hommes les plus capables de faire la lumière sur tous les désordres seraient ceux qui n'ont pas su, et, certains disent, voulu la faire sur un seul ! Les hommes impartiaux dont la parole attendue par la France fixera les incertitudes sur l'existence et létendue du mal soupçonné, seraient ceux parmi lesquels siègent des suspects ! Les hommes destinés à séparer l'ivraie du bon grain seraient ceux qui se sont obstinés à la tenir mêlée et confondue !

N'est-il pas évident, au contraire, que ceuxlà seuls méritent do survivre, qui ont eu le courage de se dégager des solidarités compro-

LA POLITIQUE DE l'aRGENT 127

mettantes et des théories immorales? En faisant le bloc entre tous ses membres, la majorité nous oblige à faire bloc contre elle, et à ne pas plus distinguer, qu'elle n'a voulu distinguer elle-même. Et je ne m'émeus pas si de très honnêtes députés tombent victimes de cette situation. Ces honnêtes gens, en effet, ont manqué à leur premier devoir. Soucieux de leur honneur personnel, ils n'ont pas eu soin de l'honneur collectif dont ils avaient charge. Ils ne sont respectables que comme hommes privés, il faut les rendre à la condition dont ils ont les vertus.

Un changement de système exige un changement de personnel. Une tâche nouvelle appelle des hommes nouveaux. Et pour les trouver, il faut exiger d'eux autre chose que ce qu'on avait coutume de leur demander.

Des promesses audacieuses, une haine réelle ou feinte contre les idées religieuses, l'obéissance absolue aux ordres des comités et des loges, voilà ce qui, depuis trop d'années, a constitué le bon candidat : le reste, ne comptait guère. L'on a vu les résultats, et si la probité a été la fille mal gardée dont le Parlement n'a pas pris la tutelle, c'est que la dernière chose dont s'inquiétât le suffrage était la probité des

hommes publics. C'est là la grande erreur dontl il est temps de revenir. Cessons de préférer! ceux qui, par leur facilité à céder à toute opinion régnante, prouvent le peu do cas qu'ils font de leur pensée ou de leur parole. Sachons aimer ceux dont l'indépendance résiste parfois, et qui tiennent quand ils s'engagent. Ne nous fions pas à ceux qui cherchent hors d'eux le devoir dans la fidélité servile aux mots d'ordre d'un parti ou d'une secte, mais dans ceux qui ayant leur juge en eux-mêmes, savent écouter leur conscience et lui obéir. Mesurons les hommes non seulement à ce qu'ils disent mais à ce qu'ils sont. Comptons pour ce qu'elle vaut l'honorabilité de l'existence. N'oublions plus que les vices de la vie privée sont les brèches par lesquelles la corruption pénètre dans la vie publique. Estimons avant que de choisir, et à la place des habiles, des sceptiques et des cyniques, mettons des hommes fermes, honnêtes, désintéressés.

Est-ce à dire qu'il les faille chercher parmi les monarchistes ? Est-il vrai que la monarchie soit le remède à la corruption ? Pour m'en tenir à ce point, il est facile de démontrer que si la corruption est de tous les régimes parce que, dans tous, les hommes sont les

LA POLITIQUE DE l'ARGENT 1^9

hommes, le régime où la corruption peut le plus aisément être détruite est le régime républicain.

La monarchie repose sur des institutions traditionnelles et immuables. Il lui faut au moins deux colonnes maîtresses pour soutenir son édifice : une famille qui se perpétue sur le trône, et une aristocratie de naissance, de crédit ou de fonctions qui se perpétue dans une Chambre Haute. Que la vénalité se glisse dans cette Chambre Haute, comment atteindre le mal sans déconsidérer un corps dont les membres sont solidaires et qui tire son autorité d'un long respect? Comment arracher les pierres gâtées du pilier où elles sont cimentées, sans l'ébranler et tout avec lui? Et si la corruption de l'argent avait monté jusqu'aux marches du trône, touché la famille royale, quelle difficulté plus insoluble encore ! Et quel mal préférer : ou, pour maintenir intact le principe essentiel de la monarchie, consentir la perpétuité du désordre? ou, pour purifier le pouvoir, porter la main sur l'inviolable, mettre en péril la monarchie ?

Sous la République, au contraire, toutes les forces politiques sont électives, temporaires ; aucune pièce n'est à demeure, et la facilité de

les remplacer, dèsqu'elles s'usent ou se faussent, fait la stabilité du régime.

Il y a quelques années, la corruption a apparu trop près du chef de l'Etat. Un jour de Congrès à Versailles a suffi pour remettre le pouvoir à un autre président. Aujourd'hui c'est dans le monde parlementaire que le mal semble s'être établi : il dépend de chaque Français de détruire le mal jusqu'à la racine, au jour prochain des élections.

C'est ce que le bon sens public a compris, et c'est pourquoi le mouvement d'opinion qui s'est déclaré et grandit chaque jour contre les fautes commises, ne s'est nulle part exprimé suivant la vieille formule du peuple opprimé et mécontent : '< Si le roi savait 1 » Le peuple sait que le remède est dans les institutions mêmes qu'il possède. Si haut que montent les colères, la République est l'arche, elle monte et flotte sur elles.

Les monarchistes en ont conscience, car, depuis plusieurs années, leur attitude prouve qu'ils sont partagés entre une fidélité qui stérilise leur vie, et la raison qui les porte à accepter le régime républicain et à y prendre leur part d'influence. Le malheur est qu'ils semblent tour à tour céder à ces directions con-

LA POLITIQUE DE l'aRGENT 131

traires. Quand la République s'avance sur des événements aplanis ou domptés, ils comprennent sa force, la réalité les attire. Mais, dès que la République heurte un obstacle, leurs répugnances se réveillent avec leur espoir, et attirés de nouveau par la vision monarchique, ils reprennent la marche au mirage.

Je sais et je n'ai jamais caché que les républicains qui gouvernent ont commis la plus lourde des fautes en ne facilitant pas aux conservateurs l'accession à la République. Mais je sais aussi que les hésitations et retours des monarchistes de la trêve à la guerre ont servi de prétexte à la minorité jacobine et sectaire pour perpétuer son intolérance. Je sais que les voix conservatrices perdues sans fruit dans les abstentions ou dans les candidatures antirépublicaines n'ont servi ni à la monarchie ni à l'ordre.

Si aujourd'hui, trompés sur le caractère d'un mouvement qui menace un parti dans la République, mais ne menace pas la République, les conservateurs non encore ralliés tentaient une prise d'armes électorale contre le régime établi, ils retarderaient, sans aucune chance de victoire, les chances de la pacification nécessaire et aujourd'hui prochaine ; ils réjouiraient les démagogues et les sectaires ; ils rendraient

impuissante la bonne volonté des républicains qui veulent leur ouvrir les portes, mais qui ne sortiront pas de la République pour les leur livrer.

Qu'ils saisissent l'occasion, au contraire^ pour adhérer, sans arrière-pensée, au régime établi, car jamais circonstances ne furent plus favorables. Ce qui pouvait arnHer, jusqu'ici, l'accession des anciens monarchistes à la République, c'était l'obligation de se soumettre à un parti qui, par système, maintenait la lutte religieuse et sacrifiait les principes d'ordre aux exigences démagogiques, mais qui, par la perfection de son organisation électorale, semblait le maître des scrutins. Or, aujourd'hui, cette puissance craque et se désagrège. Entre les républicains qui veulent le maintien du système, la rupture déjà commencée va devenir chaque jour plus profonde. Les conservateurs, par leurs voix apportées à des républicains sincères, mais sincères défenseurs de l'ordre, de la paix religieuse et de la probité publique, peuvent entrer dans la République pour aider à la défaite des sectaires des démagogues et des compromis; c'est dire qu'ils trouveront aussitôt la récompense de leur sagesse.

Les élections seront donc républicaines. Doivent-elles être révisionnistes ?

LA POLITIQUE DE l' ARGENT 133

Certes, Messieurs, notre Constitution n'est pas intangible. Les républicains l'ont déjà modifiée, et elle est loin de contenir toutes les garanties nécessaires à une démocratie libre.

Mais avant de songer aux questions futures, réglons les questions présentes. Quels secours la révision nous apporte-t-elle contre l'influence corruptrice de l'argent?

Vous sentez bien que cette œuvre de probité n'ira pas sans obstacles. Les hommes d'argent à qui appartient une grande partie de la presse et qui se sentiront menacés dans leurs bénéfices, les hommes d'argent qui voudront conserver, pour le profit de leurs affaires, leurs grandes et petites entrées dans le monde politique, se défendront par toutes les puissances unies de la publicité et de la richesse. Or, il est d'évidence que ces armes seront d'autant plus efficaces qu'elles auront à vaincre un plus petit nombre d'hommes. Sous le régime parlementaire, oii le gouvernement est dans la main de huit cents députés et sénateurs, les moyens d'intimidation ou de corruption doivent agir sur trop de personnes pour agir avec une efficacité décisive sur aucune. Que le pays nomme une majorité intègre et énergique, quand même quelques-uns se laisseraient tenter, la défail-

lance sera comme noyée dans l'honnôteté de la masse; quand les ministres se laisseraient séduire, la Chambre, toujours maîtresse de les changer, leur substituera à l'instant des mandataires plus fidèles ; elle s'assurera autant de relais qu'il faut pour remplacer les consciences hésitantes et les énergies basses, et pour suivre avec une vigueur toujours renouvelée son dessein.

Je suppose, au contraire, la revision faite, et faite comme la demande la majorité des révisionnistes : les Chambres réduites à la confection des lois, le pouvoir remis au président et exercé par des ministres soumis à lui seul.

Combien la résistance à l'œuvre de probité devientplus puissante, dès que l'autorité se concentre en dix ministres, ou plutôt appartient à un seul homme, le Président! Je veux cet homme inaccessible aux corruptions vénales. Mais sera-t-il également dépourvu d'ambition et capable de supporter sans faiblir la coalition de la presse, qui, tournée contre lui par des hommes d'argent, sans cesse dénaturera ses intentions et minera sa popularité ? Ne fût-il accessible qu'au sentiment le plus élevé de l'intérêt public, n'est-il pas facile de créer autour de lui une fausse atmosphère, de lui montrer les ré-

Page 1