CHAPITRE PREMIER Enfance et Jeunesse
Aiigiiste-Ma t 1 -cph-Jcaii Jaurès est né le 3 septembre i^S'^J» ^♦^ Jcan-lIcnri-Julcs Jaurès, négociant, et de Marie-Adélaïde Barbaza, à Castres, rue Reclusane (aujourd'hui me Sœur- Richard). Les prénoms de Marie-Joseph, à côté du prénom usuel Jean, témoignent de la piété catholique de sa mère. Le prénom de Marie fut aussi donné à son frère Louis, né onze mois après lui, et à sa sœur Adèle, qui vécut seulement quelques mois. C'était d'ailleurs un des prénoms, mais non le prénom principal, de sa mère.
Le père de Jean Jaurès était né lui-même en 1819 à Castres, où il a passé par diverses prons commerciales. Son grand-père paternel, Il •'•. était établi dans la ville depuis 1819
ai — Sa mère, née aussi à Castres en
1822. était fille de Jean Barbaza, et petite-fille de Jacques Barbaza, tous deux Castrais, et falîftrnntN <]t- (îrai>. co (]cru\cr né en 1758. Par sa
— fl -
mère, née en 1798 à Castres, elle était la petitefille de Joseph Salvayre, ancien niaire de cette ville, (( professeur de belles-lettres », plus précisément, professeur de philosophie à l'institution Bonhoitiriiè, qiiî devait, en 1840, devenir le collège de Castres.
Parmi les collatéraux, nous trouvons, du côté paternel, Tamiral Charles Jaurès, et l'amiral Benjamin-Constant Jaurès, celui-ci an^^ sadeur de France à Saint-Pétersbourg et déi.^:. du Tam, cousins issus de germain du père de Jean Jaurès. Du côte de sa mère, un des cousins germains de M"* Jules Jaurès, M. Jules Salvayre, né en 1838, professeur honoraire du collège de Castrés, vit encore aujourd'hui dans cette ville.
M. Salvayre a connu . dans la famille maternelle de Jean Jaurès, plusieurs sœurs de charité, en particulier une supérieure du couvent de la Présentation de Castres.
Le ndm de Jaurès est assez commun dans la région. Il semble indiquer que la famille est originaire de la vallée du Jaur, c'est-à-dire de I0 ^lontatTî'" ^'' '*•*'* /P/^M «»îi<» net \-fMuii» V »»t-i»i.ir
à Castres.
L'enfance de Jaurès s'est passée dans cette
ville, et le spectacle qu'il avait chaque jour sous
' •- ' ' ' ' Mir
•iil.
industrielle et coniinerçante, animée par beau-
de circulation et de charroi. Deux régi-
is d'artillerie y tiennent garnison. L'activité
est ce qu'on y remarque d'abord. On est ensuite frappé par une certaine impression de gravité et d' . ' ' 'es maisons, hautes et bien bâties, : ^ :it pas gaies et roses, avec les tons chauds de la brique, comme à Albi ou à Toulouse ; elles sont en pierre grise. Les cafés n*y sont pas non plus, comme dans ces villes, vastes et attirants; ils servent plutôt de lieu de rendez- vous pour les affaires que d'asile au dérenient. Il y a bien à Castres, stir les bords Agout, un coin pittoresque et bariolé avec des balcons et des façades rapportées de bois multicolores. Mais, là encore, l'eau noire et dormante de la rivière, les ponts de pierre g^ise et le fond de montagnes laissent une impression grave. Castres enferme aussi beaucoup de couvents aux grandes façades presque sans fenêtres, plus gris encore que les maisons modernes. L'horizon, borné de plusieurs côtés par la Montagne Noire, d'un bleu très sombre,
s'harmonise avec le reste. Le climat, qui se ressent du voisinage des montagnes, est plus rude et plus salubre que celui d'Albi, dont l'altitude est exactement la même. Bref, pas d'influences amollissantes : de l'activité industrieuse, du travail, (lu sérieux, quelque chose de tonique et de sain.
On i>eut, si Ton veut, trouver quelque rellei de tout cela dans le caractère de Jean Jaurès. Au témoignage de son frère, c'était un enfant (( grave et réfléchi ». Ceux qui l'ont connu tout à fait intimement savent que chez cet op'" chez cet homme d'action, il a toujours > une pointe de mélancolie. Mais elle n'apparaissait que de façon fugitive, et un fond de gravite sérieuse se conciliait sans i)eine avec sa gaieté naturelle et son inaltérable î>onne humeur.
Son père, qu'il perdit en 1S82, ciaii un iiomme d'une force physique peu commune, intelligent, un peu léger, insouciant, d'humeur changeante. Il avait essayé beaucouj) de voies, sans avancer bien loin dans aucune. En trois ans, à Toccasion de la naissance de ses enfants, les actes de Tétat-civil l'appellent tantôt négociant, tantôt fabricant, tantôt propriétaire. Les succès
de i»cs fils furent sans ' •— ^ icilleures joies de sa vie.
M** Jaurès mère était le bon génie de la niaison, où elle représentait Tesprit d'économie et de prévoyance. Elle a laissé à ceux qui l'ont connue le souvenir d'une femme d'intelligence remarquable et de grand cœur. Son fils l'aimait infiniment. Pendant les quatre années que Jaurès passa â Toulouse, de 1889 à 1893, sa mère n'iiàbitait pas chez lui. Ils se voyaient néanmoins tous les jours. Ils avaient rendez-vous dans une certaine me de la ville ; Jaurès l'apercevait de loin, et quittait ses amis pour courir joindre : ils s'en allaient bras dessus bras ucisous. I" ' ' atiquante et to-
lérante, (i . irée, sans mys-
ticisme, sans dé\'Otion outrée, attachée surtout, semble-t-il. à un spiritualisme large, et peu préoccupée du dogme. Son influence sur S' ^ ^'^'^ a été très grande, et tout à fait heureuse.
Les premières études du petit Jean Jaurès se firent dans une institution libre de Castres. La pension Séjal était tenue par un ecclésiastique
(.. .^. ,i^..s: ....,,..' .\ ]a pension. "♦ vir^-- aii
dehors, on les appelait tous les trois par leurs prénoms de Rémy, Claudine et Lisotte. Rétny faisait le latin, Claudine le français, et Lisotte la cuisine. L'histoire locale rapporte que Jean Jaurès était le seul qui travaillât encore dans cette institution. En tout cas, il est le seul de sa génération qui en ait dit du bien. Ses camarades ont raconté qu'il s'y faisait beaucoup plus de niches et de bons tours que de travail. Louis Jaurès, le futur marin, s'en donnait à cœur joie. Jean était le seul à s'abstenir. Sa bonté précoce et son indulgence naturelle l'en détournaient. Arrivé à l'âge d'homme, il gardait encore un souvenir reconnaissant au vieil abbe Séjal pour les éléments de latin qu'il lui avait enseignés.
Il entra au collège de Castres en octobre 1809. Les deux frères avaient concouru pour une bourse, et Jean seul avait réussi. Sa bourse fut transformée en deux demi-bourses sur l'intervention de l'amiral Jaurès, alors député du Tarn; Jean et Louis furent admis au collège. Tous deux y firent de brillantes études, Jean y resta jusqu'en 1876. Le palmarès du collège montre que pendant ces sept ans il tint constamment le premier rang dans sa classe, pour toutes
?rcs enseignées, y compris Tinstruction
Son professeur de rhétorique, mort réccm-
nu nt, M. Germa, auteur d'un livre sur liondré
' ( *' '■ lit gardé le souvenir d'un « élevé mo-
'.■'.:. i:c. ilocile, très appliqué, très équilibré.
îc de beaucoup de pénétration et de finesse ».
Des ce moment. Jaurès lisait le latin avec une
extrême facilité; il savai* ' '• * * oup de grec
et assez d'allemand. Il i . j)arfois ses
professeurs par l'ampleur des questions qu'il leur posait. « Dites-lui qu'il s'en tienne au programme ! » dit une fois l'un d'eux à son oncle, M. Salvayre. Son professeur de philosophie, M. Brinon. le traitait moins en élève qu'en camarade. Souvent, après la classe, il le prenait sous le bras, et ils s'en nlîaient ensemble en causant.
Pendant ces années de collcgc, Jaurès était déjà l'adorateur passionné qu'il resta toujours des chefs d'oeuvre de l'antiquité et de la littérature française. Au dire de son frère, il fallait parfois l'obliger à fermer ses livres pendant les repas. Ses préférences, — s'il en avait, car il n'excluait de son admiration aucune des formes du beau, — allaient aux classiques grées. Il les
cinixjitail avec lui dans ses promenades, il s'en nourrissait, il en savait par cœwr de îoii"«; passages.
Jusqu'à la troisième, les deux frères avaient suivi les mêmes classes. A ce moment, Louis se sépara de Jean pour entrer dans les cours préparatoires à l'Elcole navale. Mais on pourrait presque dire que, tout en continuant ses études classiques, Jean l'y accompagna. Comme il était le plus (( fort » en latin et en grec, il Taidait à expliquer ses auteurs, et lui faisait une sorte de cours de littérature. Il revoyait avec lui son cours de mathématiques : ils cherchaient ensemble les problèmes. Louis avait peu de goût pour l'histoire : Jean lui apprit à surmonter cette antipathie. La limite d'âge ne permettait plus au futur amiral de concourir qu'une seule fois, et son échec eût été un coup trop sensible pour ses parents. Il fut reçu, à la c^r""''^ •- «-^ 'tous, et de Jean en particulier.
Depuis quelques années, les deux frères étaient demi-pensionnaires. I/eur famille habitait à cinq kilomètres de la ville. Chaque matin, ils se rendaient à pied au collège, en repassant leurs leçons chemin faisant ; après la classe du soir, à quatre heures, ils rctot!-— • "'-»' —-
de la même façon. Ces deux petits voyages étaient pour Jean Jaurès un enchantement. Il jouissait de la nature, infiniment. La lumière, le ciel, les colorations des diverses heures du jour, les bruits ou le silence de la campagne, tout le ravissait. Il arrêtait son frère au détour d*un sentier : « Regarde comme c'est l>eau ! » — écoute le ruisseau ! » Un de ses grands plaisirs était de causer avec les paysans. Il se sentait paysan lui-même. Les jeudis, les jours de congé, en semaine aussi quand il en avait le temps — ses devoirs étaient vite tenninés, — il allait prendre part aux travaux des champs, lière de jeu, mais sérieusement.
^cr les foins, à conduire la charrue. Au moment des vendanges, il allait avec les autres couper les raisins, et il portait une hotte sur le dos.
Ces années d'adolescence rustique ont laissé à Jaurès un souvenir qu'il chérissait et qu'il n'avait pas besoin d'entretenir. Peu importe que la plus grande partie de sa vie se soit ensuite passée dans les villes. Jamais le paysan n'a disparu chez Jaurès. Sa mémoire et son imagination étaient telles qu'en plein Paris la nature lui est toujours restée présente, — sur-
tout les i)oètcs aidant. Il jouissait de leurs descriptions en connaisseur. Homère et Virgile étaient tout autre chose pour lui que pour un jeune citadin.
A la rentrée de 1876, il vint à Paris au collège Sainte-Barl)e, pour suivre les classes de Louis-le-Grand et se préparer au concours de l'Ecole normale. Il s y était décidé sous Tinfluence de sa mère, et sur les conseils amicaux de rinspecteur général Deltour. M. Deltour avait (( découvert » Jaurès au collège de Castres, dès la quatrième ou la troisième. Chaque fois que ses inspections le ramenaient dans cette ville, il venait couver des yeux sa « trouvaille )), en qui il avait vu tout de suite une excellente recrue pour TEcole normale. Il avait fait connaissance avec les parents de Jaurès, il leur avait raconté que, lui aussi, grâce à une bourse dans un lycée de Paris, il avait pu se présenter à l'Ecole normale et y entrer : il ' prédisait pour leur fils la plus brillante car Il dut les persuader sans peine. Jaurès garda à M. Deltour la plus affectueuse reconnais Pendant son séjour à Sainte-Barbe et à ri.vw.v normale, et plus tard, lorsqu'il fut revenu à
Paris, il ne négligea jamais d'aller voir celui qu'il considérait comme son bienfaiteur.
J es ui.iw» .1 . aiiitc-Barbc en retard d'un
.\ mois sur ses camarades. Son entrée ne
passa pas inaperçue. On le trouva très jeune,
tn- •
iniL ^ : :;
Il n'avait rien d'un bourreau de travail. Il achevait vite et bien ce qu'il avait à faire, et il dor-
mn-* ^ - "v même dans la journée, au grand
sca litre d'études. Jaurès devait vive-
ment ressentir le manque d'air et de lumière : la ' ' ' ' agne
il- ., .. ... , aS de
.' du Panthéon. Il n'était pas de ces candidats à l'Ecole normale qui réclamaient le privilège d'être enfermés à l'étude pendant les récréations, et de rester au collège les jours de promenade. Comme Rébelliau et quelques autr« ' *''S de grand air, Jaurès
so::-.. -^ . ..: : :ous les jeudis.
Il écrivait sans faire de ratures, très vite; il rr. ni' (• réfléchissait beaucoup. J^ discipline
tatillonne de la maison, les usages méticuleux et compassés des classes de Louis-le-Grand lui l)esaient un peu. Il s'y trouvait gêné comme dans un vêtement trop étroit. Lui, de son côté, par ses interventions et ses questions imprévues, par son besoin de mouvement, par son bon rire, déconcertait les vieux professeur coutumes à parler dans le silence de la i sans être interrompus. Mais il était si naturel, si simple et si bon qu'on ne pouvait s'empêcher de l'aimer.
A l'Ecole normale, où il fut admis le premier, en 1878, après de très beaux succès au Concours général, sa méthode de travail ne chn ^ point. De vastes lectures, sur tous les imaginables, ne rassasiaient pas son inlassable curiosité, et toujours il revenait à ses chers classiques : son enthousiasme pour eux n'a jamais tiédi. Quand il avait un travail à composer, il prenait peu de notes. Une fois faites les lectures indispensables, on le voyait se bab.
sur sa chaise en réfléchissant. Les idées s* nisaient peu à peu dans sa tête : à la fin il se mettait à sa table, et très vite, sans arrêt, sous sa propre dictée, il remplissait les pages blanches de sa grosse écriture. Toujours grand dor-
nicur, il allait le plus souvent se coucher de bonne heure après dincr.
Un des plus intimes amis de Jaurès à l'Ecole, M. Morillot, doyen de la Faculté des lettres de Grenoble, nous le montre tel qu'il était à vingt aïK. tel (|uc le \ ■ rades. (( J'ai peu
cninui. in'ccni . . nie plus simple,
plus naturelle. Ce qui me frappait en lui et ce que nous admirions surtout, avec sa merveilleuse puissance de parole, c'était le fond de culture classique qu'il possédait, et sa prodigieuse faculté de mémoire. Il lisait facilement le grec, et il débitait avec délices, par cœur, de l'Homère ou du Platon... Il n'écrivait jamais ses leçons, non plus que les somptueux et truculents discours qu'il nous faisait souvent. Il y songeait simplement d'avance, en se promenant : il les niminait dans sa tête. Je le vois toujours avec son air rêveur et absorbé, les yeux pétillants d'intelligence, mâchonnant des l)Outs de papier ou des brins d'herbe, et pensant... C'était sa façon de préparer ses leçons. Il n'avait pas besoin de « voir les mots » comme Hugo, et de mettre du noir sur du blanc ; il imaginait tout, il se parlait, se chantait à lui-même ce qu'il devait dire aux autres.
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u il .lu'^iciii iL jtii ^n.^ i< iLvs, la discussioti, sur n'importe quel sujet. Il avait une grande finesse de dialectique, de sophistique mcmc, comme nous le lui reprochions parfois en riant.
<( Il s'intéressait à tout, se passionnait pour tous les sujets. Sa facilité d'assimilation était extrême. Il comprenait tout, et il savait déjà, sinon le fond et les détails, du moins le gros et le dehors de bien des choses.
(( Dès l'Ecole, il se formait et il s'entraînait pour la politique, sans avoir encore d'idée bien arrêtée, ni même d'aspirations définies. Nous l'avons beaucoup poussé dans cette voie; nous avions décidé qu'il serait député très vite, qu'il serait célèbre, et qu'il prononcerait r^' > '---oMe*; discours.
« Ses opinions étaient tout à fait républicaines. Rien cependant ne faisait encore prévoir sa future orientation socialiste. Nous défendions avec lui Jules Ferry contre ses adversaires de gauche (Clemenceau) et aussi contre ceux de droite (c'était le moment des décrets et de l'article 7). On le vit rentrer un jeudi soir, après une séance du Sénat à laquelle il avait assisté, répétant à haute voix une période d'un r1î«u'rkMr« de M "RnfTt't nui l'nvait ravi. Mais il
admirait IVloquencc de : . ;c
sans partager ses opinions.
Jaurès ignorait absolument la valeur de :U : à vrai dire, il vivait heureux comme i sans un sou dans sa ixxhe, n'ayant souvent pas de quoi prendre un omnibus. Très gé- •K avec cela quand, par hasard, il lui arri-
.'avoir quelques pièces blanches. D'ailleurs,
aussi peu « pratique » que possible, médiocre administrateur comme cacique ; il ne tenait pas ' mptes et s'emhroniîîait facilement dans /orte quel calcul. Très négligé dans sa mise, toutefois sans affectation aucune. La question ' » n'existait pas pour lui; il ignorait, <;. . .^ . V. dans sa candeur, bien des convenances mondaines, et on peut dire, toutes les élégances extérieures. Ce dédain nous amusait, nous ravissait, et était l'occasion de mainte plaisanterie. Une chanson a conservé longtemps ivenîr d'tin «chapeau de Jaurès». Mais •»our lui une profonde estime : au ...... . cnérions cette naïveté. roif.> c'^ry^T^^\.
^ cœur vraiment enfantine. »> Cependant, sa supériorité intellectuelle et sa mer\eilleusc éloquence lui avaient gagné, à ITtcolc même et dans le quartier latin, une
grande iHDpularitc. Quand ii parlait, c clait un régal; personne ne voulait s*en priver. Aux épreuves orales de l'agrégation, au moment où Jaurès faisait ses leçons, ramphitlicâtre était plein à déborder. A peine avait -il fini que la salle se vidait comme par enchantement. Le candidat qui lui succédait, M. Lesbazeilles, n'avait d'autres auditeurs que les memî^res du jury.
La liste d'admission mi une Mnpn.^f p<»ur tout le monde : Lesbazeilles était premier, Bergson second et Jaurès troisième. Ce sont là des désagréments auxquels les jurys sont exjx^sés. Ni M. Bergson, ni Jaurès n'attachèrent à ce petit événement plus d'imix)rtance qu'il n'en mérite. Jaurès quittait l'Ecole en pleine floraison de son talent d'orateur et d'écrivain — son travail de seconde aimée sur M"* de Sévigné contenait des pages délicieuses — et il était muni d'une culture littéraire et p' ' très solide, aussi bien préparé au uk:... ..> , fesseur ou d'homme de lettres qu*à la vie de l'homme politique, si les circonstances Ty engageaient. Mais pouvaient-elles ne pas Vy amener ?
Ne quittons pas Jaurès normalien avant de
voir conunent il employait ses vacances mcnic va nous le dire dans une lettre ad
au nu*illeur ami qu'il ait eu à TEcoIe, C:
Salomon, qui a partagé sa « tume » en troi-
' année. « Je vais de temps en temps, vv..i-il le 2^ août 1880, dans ma bonne ville (de Castres) voir quelque parent ou quelque ami ; le plus aimable est, de beaucoup, mon ancien professeur de philosophie; nous causons une bonne partie de l'après-midi ; et quand le soir arrive, il m'accompagne le plus souvent
rici, à travers le coteau de Peyrous, c*est- .i-viiic le coteau pierreux, qui est tout couvert de vignes. Ces jours-ci, j'ai couru à Castres de marché en marché et de restaurant en restaurant pour vendre notre petite récolle d'avoine. Je couinais court à toutes les ruses et à toutes les finesses des marchands : (( Vous savez, je n'y entends rien : dites-moi du mal de mon avoine, ça m'est égal, j'en veux tant ». On me l'a achetée au prix que je demandais; il est vrai qu'il était modeste. C'est que, vois-tu, les •îit durs cette année pour les vendeurs.
i. iiis le pays une telle profusion de toutes
choses que tout est à vil prix : les greniers, les marchés regorgent de blés superbes et d'avoines;
la montagne nous inonde de son seigle et r< ' sur le pays plat une avalanche de pommes u. les fruits se donnent; il est pennis au passant de secouer les pruniers et les pêchers; ramasse qui veut. Les vignes promettent !)< - • coup : on boira du vin, mon ami, et de la g.i. à plein lans notre beau midi. Les maïs,
dont on n a pas encore coupé le beau panache jaune, me dépassent la tête de deux pans : quand je les traverse, il me semble que je suis en pleine forêt. Le soir, quand la lune se lève et qu'il fait un léger souffle, il en sort une odeur forte et saine qui réjouit la poitrine... Me voilà donc agriculteur. Je n'ai pas mis pourtant la main à la charrue. J'ai bêché un peu dans le jardin, mais je dois avouer humblement que pour un paysan je sue trop vite. Je me promets pourtant de tracer quelques sillons. Il sortira de moi quelque chose, blé, avoine ou maïs; j'aimerais mieux que ce fût du blé. Je serais un des nourriciers de l'espèce humaine. Il est vrai que jusqu'ici nos vaches ont surtout travaillé a l'aire pour battre le grain : c'est en automne, une fois les maïs coupés, qu'elles feront les grands travaux de labour, et alors, avec les journées moins chandr '- commanderai à
l'ombre d'agrandir mon geste jusqu'aux étoiles.
Tu devines à peu près, mon cher ami,
loi de ma journée. Je me lève sur les sept ijvu.cs, je hume l'air frais, je fais le tour de mes terres, et à neuf heures je me mets à tabîc sur la terrasse, à l'ombre de deux acac; reste sur la terrasse à causer avec papa et maman, ou je vais faire chez un de nos voisins une partie de billard. Dans le fort de la chaleur, je prends une ombrelle et mon livre de botanique, et je vais m'asseoir à l'ombre dans un vallon frais. J étudie un peu, ou je regarde les nuages, et je reviens à l'heure du souper à travers bois et vignes en étudiant au passage quelques racines et quelques fleurs pour vérifier ce que j'ai lu : ce petit travail commence à m'intéresser beaucoup. Nous soupons quelquefois dans l'air - - '-nt qu'on vanne, pour surveiller le grain. . iner, je vais au jardin où l'on
arrose, ou je garde les vaches dans le pré en
agnie de maman, ou je vais causer avec
iilien.
Le plus souvent, nous nous asseyons en
famille devant la porte ; et a peine le soleil est-il
'lé que des milliers de grillons font comme
: ils nK>ntent de leur trou, et ic mettent
sur leur porte pour prendre le frais. Ils sont si heureux qu'ils font une musique à n'en plus finir; et pourtant, chose curieuse, le r>-thme de leur chanson a une tournure mélancolique. Je pense que c'est parce qu'il n'est pas assez varié. Il en est de même des chansons de nos paysans. Ils traînent longtemps sur la même note, ils prolongent le même air, en sorte que leurs chants d'amour ou de gaieté, quand ils se rél)ondent le soir dans la plaine d'un champ à l'autre, ont toujours quelque chose d'un peu triste. Voilà les graves problèmes que j'agite et que j'emporte au lit avec moi. Je dors près de la grange, et il y a toujours quelque grillon perdu dans les fourrages secs qui me berce du bruit monotone de sa chanson. »
Jaurès avait demandé et obtenu, après l'agrégation, la chaire de philosophie du lycée d'Albi, afin d'être voisin de ses parents. Chaque semaine, il allait passer deux jours auprès d'eux. Le métier de professeur ne lui déplaisait pas. Il profitait de ses loisirs pour travailler: — il abandonnait l'élude du sanscrit, qu'il avait entreprise pourtant dès son séjour à l'Ecole normale, et il commençait à préparer sa thèse de doctorat. Il donnait aussi beaucoup de temps et
de soin à son cours. Sa classe l'intéressait; il trouvait que c était un excellent « apprentissage ». Un (le ses élèves du lycée d'Alhi, M. Maurel.racontait récemment dans le Temps l'impress: Jaurès avait produite sur eux. « Son
1»: rat à Albi n*a pas d'histoire. Il fut sim-
plement et immédiatement reconnu que c'était un type épatant. Le cours était fait sans notes, '■•- une langue impeccable. Jaurès parlait lennt, et en martelant les mots. Le geste était rare. J'ai cependant reconnu à la Chambre le geste qui lui était déjà familier à cette éiXKiue, et qui consistait à coui)er l'espace de haut en bas avec la paume de la main un peu fermée. La part de l'improvisation devait être à peu près nulle. Il lui arrivait en effet parfois de reprendre une partie de la leçon, qu'if reproduisait exactement dans des termes identiques. Jaurès venait devant ses élèves en ayant arrêté la fonne de la leçon, et la possédait par cœur. La leçon était coupée par des pauses de quelques minutes, (jendant lesquelles Jaurès s'entretenait avec nous familièrement ».
Mais déjà la politique exerçait son attrait sur lui, et il sentait bien qu'il n'y résisterait pas longtemps. Les incidents de la politique locale
l'intéressaient. Aussitôt agrégé, des l'automne de 1881, il avait pris une part active à la campagne électorale à Albi. Dans une lettre du 10 août 1882, il parle longuement de sa thèse à Charles Salonion, et il ajoute : <( J'ai cette bonne fortune, écrit-il, de ni'intéresser à mon sujet... Je suis à bien des lieues de la politique, car il y a entre elle et moi une multitude de secrets (philosophiques) qu'après bien d'autres et tout naïvement je cherche à deviner : mais comme j'espère avoir résolu tous les problèmes d'ici quatre ans, la politique n'est qu'ajournée. Quand j'aurai touché le fond de l'univers, il faudra bien revenir à la surface, très mêlée et très agitée... » et après quelques réflexions mélancoliques, il ajoute : « Je t'avouerai, mon cher ami, que tout cela, au lieu de m'éloigner de la politique, m'y engage au contraire. Je sens fort bien tout ce qui me manque, mais franchement, je me sens capable aussi d'avoir moins de petites ambitions que beaucoup d'autres. Il ne me suffirait pas, pour faire allègrement de notre pauvre |>ays la risée du monde, qu'on me nommât secrétaire de quelque groupe, et j'aurai le courage de mes opinions en face des inévitables ix)liticiens de café qui font trem-
bler nos j. (Jm s.ui . j aurai iKUl-
ctre à inc de- :is quatre an«î » (aux élec-
tions (le 1885).
^^ ne le voyait jus sans an-
-, - vers la vie publique. Elle
avait été heureuse du choix qu'il avait fait de
la carrière universitaire : les succès passés
• ■ nt de sûrs garants des succès à venir, et il
ait qu'à suivre la voie toute tracée devant lui pour parvenir aux postes les plus honorables et les plus cm ics dans l'Université. Déjà, la Faculté des lettres de Toulouse, avant même qu'il fût docteur, l'avait proposé pour une maîtrise de conférences. Et il allait renoncer à — ' vie de travail tr- "e, à cet avenir as-
. pour courir le- is de la politique !
Jaurès écoutait docilement les représentations qu'une ♦ it à sa mère:
mais î' ,... ...v....^...; .....c la plus forte.
En (! de cause, Madame Jaurès s'en fut
chez son cousin l'amiral. La maison de Tamiral était la sr ' ^ :rès eût fréquentée réguliè-
rement i années d'Ecole. L'amiral
avait «ne vive affection pour le jeune philo- ''^. qui le lui rendait bien et l'appelait « mon
faire Jean ; ne vous chagrinez pas. Il sait ce (]u'il fait ; du reste, ni vous ni moi ne l'en détournerions. Jean va à la jx^litique comme le canard va à l'eau ». Il fallut bien, après cela, que Madame Jaurès se résignât.
A la rentrée de 1883, Jaurcr. (luma ic ivccc d'Albi et s'installa à Toulouse comme maître de conférences. (( Son auditoire, dit son ancien élève du lycée d'Albi, qui fut heureux de le retrouver là, comprenait six ou sept candidats à la licence de philosophie, et les conférences étaient données trois fois par semaine. C'était l'époque (le la guerre du Tonkin. Je vois encore Jaurès déployant avant d'entrer en matière la Dépêche de Toulouse, pour y lire le communiqué, suivant et commentant, avec un intérêt passionné, les événements, et manifestant pour l'œuvre de Jules Ferry une grande admiration )). D'ailleurs, « son autorité morale était considérable, il personnifiait pour nous à la fois le travail et la conscience. Il mêlait très peu h politique à son enseignement, y |X)litique du moment... mais il faisait aux théo-
j-ii'C ««t '111V iwin<MM#»< Mtii» inrt t t«^ l-)i-<'i» »\
Jaurès Député et Journaliste.
îinée suivante, il fallut prendre un grand
-i élections approcliaient : le député
Il de Castres ne se représentait pas. Jau-
•""iTait-il son siège ? La décision n'était
•!*?e. Jaurès fut candidat, et il fut élu
lu scrutin de liste. Il avait tout
K ans. Peu de temps après, le
j - .-,...- eut la joie dqwuser la femme
qu'il aimait et qu'il a aimée jusqu'à son dernier jour.
icité et sa modestie naturelles. Au contraire, il sentait vivement tout ce qui lui manquait \K>ur devenir le législateur qu'il voulait être. « Quand je suis entré au Parlement, dit-il lui-même, je peux dire que je sortais du collège. » Il savait beaucoup de ce qui s'apprend
' les livres, inais fort jKni de ce que la vie
enseigne. Il se mit à « écouter et à interroger de tous côtés », cherchant la vérité.
~ 'An
Quoiqu'il eût fait bien des fois, avant d'entrer à la Chambre, l'épreuve de sa puissance oratoire, <( la seule pensée d'aborder la tribune lui causait un effroi presque insurmontable, et qui, littéralement, le ravageait ». Il s'y risqua pou^|É tant, et il va sans dire que ses discours furent appréciés. Assez vite, il eut l'oreille de la Chambre, sensible à son éloquence, et aussi au soin qu'il prenait d'étudier les questions bien à fond.
Battu aux élections de 1889, il reprit sa plar à la Faculté des lettres de Toulouse, d'abord comnK maître de conférences, puis comme professeur. C'est à ce moment qu'il rédigea sa thèse principale : De la réalité du Mom: siblc. Dans ses leçons publiques, il avait cxi)osc les origines du socialisme allemand chez Luther, Kant, Fichte et Hegel ; il en avait fait le sujet de sa thèse latine. Son cours avait lieu le samedi soir, après dîner. L'affluence du public y était extraordinaire. Les habitués des amphithéâtres de la Faculté y coudoyaient des ouvriers admirateurs de Jaurès et ses électeurs du quartier Saint-Cyprien. Il choisissait de préférence de grands sujets : par exemple, il parla, pendant une année, de Dieu et de l'âme. Il jugeait né-
Ml
Cl t, les
qi: , - , ...c sous
leur forme classique.
• de fois il en a discuté avec ses jeunes
^. '-^ qui se trouvaient alors être toulou-
«^ une lui! Avec Rauh, tout plein à ce
moment des idées dont sa thèse est Texpression
h\ avec Den)Os, avec Mâle, avec Du-
: d'autres que j'oublie! Justement, vers
i8go. se produisait un vif mouvement de re-
té, qui entraînait beaucoup d'esprits géluitux. Jaurès fut de ceux qui y résistèrent. Son rationalisme robuste et sain se méfiait de CCS tendances, de même qu'il fut plus tard netten- " à la mode pragmatiste. Jaurès
a..... , ^oût pour le « subjectivisme de la
foi ». Il ne comprenait pas une foi fondée sur des sympathies historiques, sur la grandeur et la beauté du rôle de l'Eglise dans le passé. Ce grand admirateur de Renan n'admettait pas le dilettantisme en matière de religion.
I^ préparation de ses cours et de ses conférences lui demandait beaucoup de temps; la politique ne lui en prenait pas moins. Il écrivait un article par semaine à la Dépêche, où il traitait les sujets les plus variés. Quelques-uns
de ces articles ont été réimprimés clans le recueil intitulé VAction Socialiste. La plupart étaient délicieux : on pourrait en faire un choix qui prendrait place parmi les classiques du journalisme. Jaurès y exposait souvent ses idéc^ socialistes, déjà très décidées, mais moins at^ rêtées, pour le détail de la doctrine, qu'elles ne devaient l'être plus tard.
A ce moment eut lieu une élection complémentaire au Conseil municipal de Toulouse : Jaurès s'y présenta. La Dépêche le soutint; la municipalité, qui était radicale, ne lui opposa pas de candidat. Il fut élu et il remplaça aussitôt son prédécesseur comme adjoint chargé de l'instruction publique. Il s'acquitta de ces fonctions avec beaucoup de zèle : on le voyait aller très régulièrement à la mairie. Le président Carnot vint assister »^ la cérémonie où furent inaugurés les bâtiments neufs de TUniversité. Jaurès y prononça un très beau discours sur l'unité des trois ordres d'enseignement. Les Toulousains de tous les partis étaient fiers de lui. Vers la fin de cette période, cependant, il fut vivement attaqué par un journal réactionnaire, qui lui reprochait de vivre en bourgeois, tout en prêchant un socialisme de rêveur senti-
nîcntal. Mais les ouvriers socialistes de 1 '' :cnt et radmiraicnt. Sa popuiamc
•1 cîcvrnail de jour en jour DÎrs lerait pas à rentre.
••.ne
-^04. En i8q8, il échoua, fut renommé en ses électeurs lui restèrent j,v.,...wit sa première législature, .:idc jeunesse, il avait pris de Taures 1893, *1 ^"^ 1*"" ^ï^s chefs du parti . et il exerça sur le Parlement une qui nK>ntait ou baissait sans doute livant le cours des événements et les fluctua- \ mais qui resta toujours con- . /...voire de son activité politique, liculier de son œuvre à l'intérieur du Krialisme français r 'Hiissce ici : elle sera : ra
îc rappeler d'un mot S( 1rs
.ndant la crise du Panama, — sa lutte contre boulangisme, — son intervention dans Taf-
faire urcyfus, où, non content d avoir écrit les Preuves, ce chef-d'œuvre d'analyse exacte et de logique éloquente, il n'hésita pas à conseiller a son parti une attitude qui devait lui ( des sièges, mais qui lui assurait, avec rho:;.iv:i d'avoir combattu pour la vérité et pour la ir> tice, une large compensation dans Tavcnir, — son opposition à la politique de cou
Maroc, — sa campagne pour la reprc .
proportionnelle, et enfin ses efforts pour écarter la loi de trois ans, qui, à ses yeux, compromettait la défense nationale au lieu de Tassure- ^^-^ dépit d'attaques journalières, les unes gv res, les autres perfides, et qu'il dédaignait ^lement, son prestige et son ascendant, en F et dans le monde entier, ne firent que gi . . jusqu'à la fin. Quand la Chambre eut besoin, pour présider la commission d'enquête sur l'affaire Rochettc, d'un homme en qui le Parlf
et l'opinion eussent pleine confiance, d'un : me au-dessus de tout soupçon et dont le nom seul garantît la sincérité de l'enqr* * ^'
bre entière, d'un mouvement :,
tourna vers Jaurès. Hommage extraordinaire, si l'on songe à la violence des passions déchaî-
— SS- II l'abord par dc\ aussi dans rct de son action politique» le plus assidu
•■'' " *^' ' c aux séances
s du matin, où
trc^ jxtii nombre de députés discutaient le
il y i^ it souvent, en
'V '•" ...iir prudent et
iquc de se trouver
la salie juste au moment où il fallait
" ^' - « ' •- • » - ouloîrs, ou
opportun, comn.e s'il avait toujours prévu en quel endroit,
. son action serait la .V., V wloirs, très entouré, et i : de tous les partis, il se mon-
trait : naturellement accueillant et affable pour tous, en particulier pour les jeunes. Les intellectuels se i^Toupaient volontiers autour de lui. et ils t Trouvaient leur profit à Tentcndrc causer. Jaurès était devenu un tacticien parlementaire t «n sommé. Il savait pi??^* ' '•♦ '»^ce des menus détails : aucun ne lui éc En fin de séance, au moment où le président fixait Tordre du jour de h séance suivante, dans le brouhaha du départ, Jaurès restait assis à sa place : il prêtait une oreille attentive, faisait répéter
le coup politique préparé dans la coulisse.
C'est à la Chambre aussi qu'il faisait son article quotidien. De defux heures de Taprèsmidi jusqu'au soir il y songeait, à son banc, dans les couloirs; il observait sur ses interlocuteurs l'effet des idées qu'il voulait exprimer dans le journal. Il essayait sur eux ces traits si spirituellement malicieux, souvent piquants, jamais méchants, par où ce familier des Grecs se révélait lui-même un pur attiquc. Le soir, il ne lui restait qu'à écrire. On le voyait, dans la salle de rédaction de la Petite République ou de VHumanitô, remplir très vite les • tout entier à son travail malgré le bruii. » allées et venues, les éclats de voix — s'interrompant tout à coup pour jeter un inot dans une conversation qu'il ne semblait pas entendre — puis se remettre à son article. On Ta même vu, au milieu du tumulte, en pleine crise de V Affaire, prendre part à une discussion des plus violentes tout en achevant un chapitre qui devait paraître le 5oir niAme dans VHistoire sociali^si
AjoiUcz a celle Mc SI picmc de il. >-
lit inné les fonctîon< et U\<; snnci5> dn îr
de journal depuis qu'il avait fondé VHumamté, le travail du publiciste qui collaborait régulièrement à la / de Toulouse, à la Rez*ue de ;;..... .",,,, y, u,iairc cl primaire supérieur,
m a de grandes revues étrangères,
la prc i.lence effective de la commission cliargée
îocuments inédits relatifs à la
.... içaise : les journées et les nuits
pouvaient-elles y suffire? Mais la rapidité et la puissance de travail sont telles chez Jaurès qu'il ne doit jamais renoncer à rien faute de temps. Il continue à lire comme dans sa jeunesse. Littérature, philosophie, critique, histoire,
' . ouvrages d'érudi-
;..... ...,.!id, en anglais, tout
lui est bon: j'entends tout ce qui vaut la peine de retenir son attention. Dans le même temps qui . " * i peine suffi à un autre pour couper et i\ : un livre, Jaurès l'avait vraiment
lu. et savait ce qu'il apportait d'original. Cepenfln.nt. il ne négligeait pas ses chers classiques. Une des dernières fois que je l'ai vu chez lui. je l'ai trouvé plongé dans un Homère : il s'en 'îcicctait comme au premier jour. Il avait gardé * ^leur d'impression, Tadnuration enthou- •• SCS jeunes années. Il ne se lassait pas
plus d'Eschyle, ou de Dante, ou de \ Hugo que des couchers de sol^î] - -i ^^-^^ de lune dans la campagne.
Sa curiosité d'esprit, infatigable, n'avait d'autres mobiles que l'amour du bea ' de la vérité, et une sympathie gi les jeunes talents. Elle était desintéressée comme celle d'un artiste. Mais, dans ce conr continuel avec les chefs-d'œuvre du pa les esprits les plus originaux de son t. Jaurès trouvait, sans les chercher, des aliments nouveaux et variés pour son propre génie. Souvent dans ses discours, dans ses article?, scî? intimes ont reconnu la trace laissé* lecture récente. Dans ses dernières années, il s'était astreint à mieux apprendre l'anglais dont il n'avait jusqu'alors qu'une connaissance a««ie7 sommaire : il en profita aussitôt pour 1' anglais la plus grande partie des d Shakespeare, et les Dialogues de Hu la
Religion naturelle, qui furent pour lui comme une révélation. A l'occasion de son ' '^•"--ique du Sud. il apprit l'espagnol v . .. , .
s. Aussitôt il entreprit de lire Don Quichotle dans le texte, et sur le bateau qui le
raitienait en France, il s'enchantait des Lusiadcs nocns.
'^•^n caU.i^i ..V i.. .»..!., aongrcni «es amis, les livres, les f>i vahissaient ton
IKiille en étaient surch était l'image du
t désordre. Jaurèà ne retrouvait pas , 1,, r.. ,,. ^^j^ tablette. Mais il re-
it, et a coup sûr, une page dans un livre qu'il avait lu une fois, et un. " ' L'ordre aussi •• -^
ra .. ont nécessaire, cï i
lans sa tête. Les idées s'y disposaient autour de axes, d'importance diverse,
' ••• ■■ — •'* les uns les autres, et qui
s des directions essentielles de sa pensée et de son action. Discerner ces directions et leurs rapports mutuels, ce serait saisir à son origine la fécondité d'esprit de Jaurès et voir la richesse exubérante des idées de détail jaillir de l'unité foncière de sa pensée.