L . i^*<-* ^c Jules Ferry n'at
teint pas Jaurès. Un gouvernement, selon lui, doit parer au présent et avoir en même temps les yeux fixés sur l'avenir. « H faut que la France, écrit-il dans VArmcc nouvelle, pour sa sécurité extérieure comme pour son évolution intérieure... démêle l'avenir. Il faut qu'elle saisisse le sens d'événements encore incomplets, et que, dans un jour incertain, mal débrouillé encore de la nuit, elle s'oriente par de grands systèmes d'idées. Il faut qu'elle cherche au delà de l'horizon immédiat la suite des horizons ».
Cette tâche, Jaurès se l'était assignée à luimême. Jamais homme politique n'a eu plus
d'avenir dans l'esprit. On ie lui a reproché. On l'a traité de rêveur, de poète. Mais Jaurès savait que les poètes sont souvent des voyants. D'ailleurs, ses anticipations de l'avenir ne ressemblaient nullement à des hypothèses arbitraires. Elles se fondaient sur une méditation continuelle de la réalité présente, et aussi du passé, du nx)ins à partir d'une certaine date.
Jaurès ne semble im^ as un cie liistorien par vocation, ni par tempérament. Il l'est devenu quand l'occasion l'y a déterminé, pendant les années (1898-1902) où il est resté à Paris saîis être député. Mais il y a pris goût, et il a senti qu'une connaissance approfondie du passé était un gain pour sa pensée politique. En fait, l'histoire tient une large place dans son œuvre. Je ne parle pas seulement de V Histoire Socialiste. Déjà sa thèse latine avait été une recherche sur les origines du socialisme allemand. Quand il étudie, dans ï Armée fiouvelle, comment il faut organiser les forces militaires de la France, il appuie constamment son argumentation sur des faits historiques. Il s'est familiarisé avec l'histoire des principales doctrines militaires françaises et étrangères. Souvent aussi il cite des
ÇX-.--1-- ....:. .1 ^,, ^1^ 1^ Révouiiion et
^^^ . fie Turcnnc. ou de
Napoléon.
Daiis rœu\' dli: Jaurès ac-
ccpu de collaL,.,,, .. ,.... , .... :,a part la Constituante, la Législative et la Convention, puis la guerre de 1870-71. Ce grand et beau travail n a l>as eu autant de lecteurs qu'il en méritait. Les gros volumes font peur, et le seul nom d'Histoirê Socialiste a écarté d*abord beaucoup de gens. Ce titre était malheureux, d'autant plus que ni Jaurès ni ses amis n'ont songé à écrire l'histoire avec un parti pris socialiste, ou pour la faire servir aux intérêts du parti. Ils ont voulu, en faisant l'Histoire de France de 1789 à 1870, insister particulièrement sur les premiers linéaments et le développement du sociali- ant cette période, afin d'éclairer ses
pr^^..^ uiturs à la lumière du passé. Dans la pensée des auteurs, cette orientation spéciale de leur œuvre justifiait leur titre. Ils n'ont pas pu ce|)cndant empêcher le malentendu de se produire.
L'histoire de la Révolution française par Jaurès est « d'une impartialité mer\'cilleusc ». Ce jugement a été f.r.wi,»,,^.^; j^^ u" anfr*» bî«to-
rien dont la compétence est incontestée, et qui n'est pas lui-même socialiste, M. Aulard. Ce mérite si rare, et presque incroyable, Jaurès le doit avant tout à son respect de la vérité, à l'amour de la justice dont il était possédé, et qui remplit son œuvre comme sa vie. Parmi les hommes de la Révolution, il ne connaît ni amis ni ennemis. Il ne pense qu'à bien les pénétrer, et à les montrer tels qu'ils ont été, tels du moins qu'il les comprend. Il ne dissimule pas leurs faiblesses, ni leurs fautes, ni leurs mesquineries. Il ne chicane pas non plus sur leur grandeur, et, avec un tact heureux, il sait faire la part des impulsions venues des ?^ii--'< '•» relie des actes réfléchis des individu-
Puis Jaurès, en bon historien, sest ser>'i des documents originaux. Il n'a pas ignoré ses prédécesseurs, mais leur influence n'a jamais faussé sa vision directe des événements et des hommes. Sans doute les spécialistes ont fon " quelques critiques : il est arrivé à Jaurès c ..corder trop de confiance à certains recueils; il a eu tort de négliger certaines autres sources. Tout bien pc.<^: pourtant, et à considérer î'enseml)lc, sa documentation est solide, et de première main. En quatre ou cinq ans. Jaurès a
ar- " une somme de es qui aurait
su: , Icment, à occupa.; ....^i ans de la vie
d*un historien : et encore, comme il le dit luimême, il a écrit CCS livres en pleine lutte ! — En outre. ^' - - * une expérience de- ' uc de la vie i itairc et de l'action ^ , ic.
Il n'avait rien vécu de comparable aux grandes journées de la Révolution; pourtant les crises ilu Panama, du boulangisme, de Tafifaire Dreyfus étaient singulièrement instructives. Elles l'ont sûrement aidé à comprendre les mouvements ' -1 1' ' Mutionnaires et la politique m, pour se conformer à ridée directrice de la collection, il plaçait au premier plan les faits économiques : il mettait ainsi en lumière, comme on ne Tavait pas encore fait, un aspect de la Révolution française dont l'importance est capitale.
De la sorte, cette œuvre historique de J- ' est originale, neuve, et somme toute.
Outre son titre fâcheux, des raisons purement matérielles lui ont nui. La publication en livraisons et b disposition typographique ont pu faire croire que c'était simplement un instrument de propagande. Jaurès, pour sa part, n'y a apporté aucun souci littéraire. L'eût -il voulu,
— ee -^
A n'en avait pas le temps. Il n'avait pas non plus le goût de « fignoler » des portraits. Ce sont d'immenses fresques qu'il brosse, et il ferait plutôt penser à Tolstoï qu'à Albert Sorel. Mais il ne peut pas s'empêcher d'écrire bien, — quoique vite — en une langue savoureuse, riche d'images, et d'une singulière propriété d'expression. Quand cet ouvrage sera réimprimé en beaux volumes in-octavo, quand il sera muni d'un index et d'une table analytique, quand les illustrations très heureusement choisies par lui seront bien mises à leur place, on s'apercevra que Jaurès, au milieu de sa vie si pleine, a trouvé le moyen de nous donner la meilleure histoire de la Révolution qui ait encore été écrite.
L'évolution politique de Jaurès figure une courbe très simple. Libéral et de tendances démocratiques à l'Ecole normale, il est allé tout de suite après au socialisme, sans secousse, d'un 1 irel. Dès le début de sa carrière
j) . , .. Lit déjà, en puissance, tout ce
qu'il est devenu plus tard
Sa passion de justice, son idéal d'harmonie ^-^ îalc Cl de hawlc culture humaine le prédcs-
cnt au socialisHK*. « Dès que j'ai commencé
a écrire dans les journaux et à parler a la
* nibrc. dès 1886, le socialisme me possédait
entier, et j'en faisais profession. Je ne dis |x»iiii cela pour combattre la légende qui fait de moi un centre gauche converti, mais simplement parce que c'est la vérité. Mais il est vrai aussi que j'ai adhéré à l'idée socialiste et collectiviste avant d'adhérer au parti socialiste. Je m'imaginais que tous les républicains, en poussant à bout l'idée de la République, devaient venir au socialisme ». Ce dernier trait jette une vive lumière sur sa conception du soc' •'• — Il est républicain avant tout. Il a, de 1 Mique, l'idée la plus haute et la plus
sublime. La République, c'est b démocratie organisée. La démocratie est la fin des privilèges de classe, par conséquent du privilège de la propriété capitaliste. Donc la République conduit toute seule à l'avènement de la justice sociale. « C'était une illusion enfantine, ajoute Jaurès, et ce que la vie m'a révélé, ce n'est point l'idée socialiste, c'est la nécessité du combat ».
Sur la méthode à suivre pour mener ce combat, les socialistes étaient divisés. Les uns tenaient pour la conquête progressive du pouvoir par les voies légales. Les autres, plus nombreux, ne comptaient que sur l'action révolutionnaire, dès qu'elle serait possible. Jaurès se range sans hésiter parmi les premiers. Il n'ignore pas que, jusqu'à présent, il n'y a guère eu de transformations sociales sans révolution sanglante. Il connaît le mot fameux de Marx sur la force (( accoucheuse des sociétés ». Il n'en est pas moins persuadé que la violence est désormais inutile et même funeste ; et que l'autre méthode conduira seule au succès dans l'avenir. Il avait à lutter sur ce point contre une fraction importante et énergique de son parti. Pour la convaincre, ce n'était pas trop de toutes les ressources de son fertile génie.
Jaurès veut <( que Ton ménage de parti pris les transitions pour émousser la révolte des habitudes, et aussi en enveloppant l'oligarchie possédante d'une telle affirmation continue de l'idéal nouveau..., qu'elle-même reconnaisse peu à peu l'inévitable de la t' ' Mon sociale ». Il cite l'exemple de l.i i française. Elle a réussi, parce qu'elle était acceptée
par j.i iirtMMiii: de la nation. (( Cciic-ci n aiiait pas umi à fait vers l'inconnu; elle renouait ea l'agrandissai l'adaptant aux conditioni
mo<lernes. une tradition nationale (les Etats Généraux). C'est par l'agrandissement, par la multiplication d'exemplaires précis et connus que procéda la Révolution. Ce n'est donc pas '-••<; des aspirations confuses qu'en 1789 se entrèrent les esprits, mais au contraire dans les affirmations les plus nettes, les plus précises. Et la Révolution de 1789 fut l'œuvre d'une majorité immense et consciente.
• Il faut que la révolution future procède i par des voies de légalité et de lumière. ..:„.:.. 1 ''*ariat en parti de classe
le recours à la violence...
Il n'y a rien là qui exclue l'idée d'évolution et la politique légale du suffrage universel. A user de violence, le prolétariat sait qu'il aggrave les difficultés en semant la panique. )>
Mais, objectent les adversaires de Jaurès, * * - '-- là une vue bien optimiste, et les . ilégiées ont-elles jamais cédé à autre chose qu'à la violence irrésistible d'un mouvement révolutionnaire ? — « Vous êtes victimes, leu'r repond-'*' '''«ine illusion d'optÎT"» î^igto-
— Torique. Les socialistes de l'émeute, de la barricade et du fusil étaient des traditionnalistes qui prolongeaient routinièrenient dans les temps nouveaux les procédés caducs des luttes anciennes. Ce qui a réussi autrefois ne doit pas nécessairement réussir encore aujourd'hui : à des conditions nouvelles répondent des procédés nouveaux. Ces grands changements sociaux qu'on nomme des révolutions ne peuvent pas ou ne peuvent plus être l'œuvre d'une minorité. Une minorité révolutionnaire, si intelligente, si énergique qu'elle soit, ne suffit pas, au moins dans les sociétés modernes, à accomplir la révolution. Il y faut le concours, l'adhésion de la majorité, de l'immense majorité.
(( Ainsi il n'y a rien à attendre de secousses qui ébranleraient jusque dans ses fondements la société actuelle : après de redoutables oscillations, elle reprendrait son équilibre présent, ou à peu près. Ce n'est pas par le contre-coup imprévu des agitations politiques que le prolétariat arrivera au pouvoir, mais par l'organisation méthodique et légale de ses propres forces.
(( Bien mieux, à supposer le succès d'un coup de force, ce succès ne serait pas durable, et n'aurait pas de lendemain . de petits
possesseurs jusque dans les villages, i.v h. un coup de minorité abolissait un moment la propriété capitaliste, partout s'allumeraient des f \. résistance imprévus. C élément
\ transactions nuancées t . les, où
leur intérêt sera pleinement sauvegardé, qu'on amènera les moyens et les petits possesseurs à ••"''•■ à une tran<»' --"^ M'on de la propriété e en proprii le. Or, ces transac-
tions ne peuvent être ménagées, ces garanties ne [)ciivent être î ' ' •; que par la calme délibération et In V Lfale de la majorité de la nation
Jaurès conclut donc : « en dehors des sur-
"^••* - :lsifs qui échappent à toute prévi-
iie règle... il n'y a aujourd'hui pour le socialisme qu'une méthode souveraine : con- * 'paiement la majorité ». Voilà comment .-....: réz'olution rhfolutionnaire. La révolution est le but ; et ce but ne peut être atteint qu'au terme d'une évolution où les transitions
— - — --' '•'*•?? droits légitimes respectés.
tire à la force ne peut être aujourd'hui pour le prolétariat qu'une <c prodigieuse mystification ».
Socialisme ne signifie pas nécessairement iaternationalisme. Le socialisme d'Etat de Rodbertus, par exemple, est résolument national. Mais, en fait, le socialisme de la fin du xix* sièdc et du commencement du xx* se déclare partout international. Il ne s'ensuit nullement qu'il doive être antipatriote. Dans le grand conflit qui dévaste aujourd'hui l'Europe, les socialistes de presque toutes les nations ne se sont pas montrés moins résolus que les autres partis à défendre leur pays. Mais avant cette épreuve, et pendant la longue période de paix armée qui l'a précédée, l'internationalisme a été souvent confondu, de plus ou moins bonne foi, avec l'antipatriotisme. Cette confusion plaisait aux partisans d'une politique impérialiste que les socialistes combattaient ; un certain nombre de socialistes la repoussaient mollement. Le manifeste communiste de Marx et d'Engels ne s'était pas borné à proclamer : (< p ' ' * îc tous les pays, unissez-vous !» Il a >i :
<( Les ouvriers n*ont pas de patrie
Jaurès rejette expressément cette dernière formule. Dans VAmtée nouvelle, il la soumet à une critique en règle. Après l'avoir taxée de « boutade passionnée et malencontreuse
finit par dire qiu >, à
une époque i i i>ai iit ^ ^ ^ it à
la fois à rindépendance nationale et à la liberté politique, condition de l'évolution prolétarienne. Jaurès ne soufïre pas un instant Tidée d'un internationalisme qui prétendrait abolir ou ignorer les patries pour ne considérer que les classes. y . ^^^ ^ -.^ réels, des êtres vi-
si pas p' n faire abstraction,
sous peine de tomber dans des spécula c ions creuses. « Il n'y a plus d'Icaries. Le socialisme ne se sépare plus de la vie, il ne se sépare plus de la nation. Il ne déserte pas la patrie; il se sert de la patrie elle-même pour la transformer et pour l'agrandir. L'internationalisme abstrait et anarcliisant qui ferait fi des conditions de lutte, d'action, d'évolution, de chaque groupement historique ne serait qu'une Icarie plus factice encore que l'autre, et plus démodée. L'unité humaine se réalisera par la libre fédération des nations autonomes, répudiant les entreprises de la force, et se soumettant à des règles générales de droit. Ce n'est pas la suppression des patries, c'en est l'ennoblissement Elles sont élevées à l'humanité, sans rien perdre de leur indépendance, de leur originalité, de la
liberté de leur génie ». Jaurès développe magnifiquement cette idée, pour conclure : « L'humanité nouvelle ne sera riche et vivante que si l'originalité de chaque peuple se prolonge dans l'harmonie totale, et si toutes les patries vibrent à la lyre humaine ».
L'internationalisme de Jaurès signifie donc, avant tout, paix et harmonie entre les peuples. Il ne contient rien dont le patriotisme puisse s'alarmer. « Il faut, écrit Jaurès, pénétrer les patries autonomes d'esprit international, et assurer dans l'universelle paix, par Teffort concerté des trayailleurs de tous les pays, l'évolution de la justice sociale. Mais démocratie et nation restent les conditions essentielles, fondamentales, de toute création ultérieure et supérieure. Un sens nouveau plus haut encore et plus vaste s'ajoute à la signification déjà si forte et si riche de la patrie. L'apparente crise de l'idée de patrie est une crise de crr' ».
Par conséquent, l'existence des p »t
être sacrée : « partout où il y a des patries, c'est-à-dire des groupes historiques ayant conscience de leur continuité et de leur unité, toute atteinte à Ta liberté et à l'intégrité de ces patries est un attentat contre la civilisation, une rc-
chute en btrbane. Donc en attendant la réalisation de la paix internationale par l'unité socialiste, il est du devoir des socialistes de tous
le ' ---'--r~ 1 ' ♦^^ contre
i< , ^ lonne,
ajoute Jaurès, des marques de satisfaction étonpac (jr.i accueillir ces paroles, comme
>i l'on aw..v ^«...ais pu sérieusement et honnêtement me prêter une autre pensée ». Déjà, dans un autre discours prononcé sept ans auparavant, il avait dit : « Nous n'accepterions point (|iron nous félicitât de notre patriotisme, et nous ne ferons pas à nos adversaires l'injure de les f^iciter du leur ».
« La France, disait-il encore, est au-dessus des divisions, des intérêts particuliers... Il y a un groupement historique qui s'appelle la France, qui a été constitué par des siècles de souffrances communes, d'espérances communes ; les lentes formations monarchiques en ont peti à peu juxtaposé et soudé les morceaux, et les ardentes épreuves de la Révolution l'ont fondu en un seul métal. C'est la patrie française... Oui. il y a des luttes... des antagonismes profonds de classe. M '" "^ "^''^nt ces !iittt's rx)litinties. ce? • : ics. ces
antagonismes sociaux, ils ne peuvent pas porter atteinte à l'idée même de la patrie... Si notre pays était menacé..., nous serions des premiers à la frontière pour défendre la France dont le sang coule dans nos veines, et dont le fier génie est ce qu'il y a de meilleur en nous ». Ailleurs encore il parle « de la guerre sainte pour notre France bien-aimée, si elle était jamais attaquée )).
Voilà Thomme qu'un autre Ravaillac a tué, croyant frapper le pire ennemi de la France !
Jaurès tribun populaire, Jaurès puissant entraîneur de foules, nous échappe à jamais. Mais on peut prendre une idée de son éloquence par les discours qu'il a prononcés dans les congrès socialistes, et qui ont paru en brochures, et aussi par ses Discours parlementaires, dont malheureusement un seul volume a été publié (1885- 1894). Ce recueil contient de véritables chefsd'œuvre. Par exemple, le discours Anarchisme et Corruption (à propos des scandales du Panama) et le plaidoyer pour Gérault-Richard devant la Cour d'assises dans le procès Casî-
n : ne le cèdent en rien au beau discours
pi plus tard à la distribution des prix
du lycée d'Albi. La passion qui aniniait ces .rs y palpite encore. Rarement éloquence a ^.uiiservé, coninv -" '■ '- 'raîcheur de la vie.
De l'aveu de tous, parmi les orateurs contemporains, dont certains pouvaient l'emporter sur lui par le charme et les nuances de la voix, par riiabileté du geste et de l'action, ou par tel autre avantage particulier, Jaurès était pourtant le premier, facile princeps. Certes, son extraordinaire puissance verbale et sa présence d'esprit, aidées d'une mémoire sans rivale, lui auraient permis d'improviser. Mais lui ne se le permettait pas. Par respect pour les auditoires à qui il s'adressait, par scrupule de vérité, fX)ur ne rien affirmer qu'il n'eût pesé et mûrement réfléchi, il composait ses discours avec le plus grand soin, sans avoir besoin, cependant, de les écrire.
Quand on y revient, après avoir relu sa thèse, on remarque que les procédés de démonstration sont, au fond, restés les mêmes. L'orateur parlementaire n'a rien oublié de ce que le philosophe avait appris à l'école de Platon et de
Renan. Sans doute, l'exubérance juvénile qui se dégorgeait dans la thèse s'est assagie et disciplinée. Mais la souplesse logique subsiste, et aussi la subtilité d'invention, l'adresse à s'emparer des arguments de l'adversaire pour se les approprier et pour les retourner contre lui, et l'agilité à se mouvoir le long de l'échelle dialectique des idées, du plan des faits les plus humbles à la région des principes les plus hauts.
A ces dons de logicien, Jaurès joint, comme on sait, la sensibilité la plus vive et l'imagination d'un poète. Il vaudrait la peine de rechercher, comme on l'a fait pour Victor Hugo et pour Zola, quelles sont les sensations qui lui fournissent la matière ordinaire de ses images. L'antithèse de la lumière et de l'ombre revient chez lui presque avec la même fréquence, et avec la même signification symbolique que chez Hugo. Il a grandi dans une communion si intime avec la nature, qu'elle vit pour ainsi dire en lui sans se distinguer de lui-même. « Il m'est arrivé, écrit-il, après avoir marché longtemps dans la lumière enivrante de Tété, de ne plus me sentir moi-même que comme un lieu de passage de la lumière; mes yeux me faisaient Ycflfct de deux arches étranges par où un fleuve
•it :noi, submergeait
ei . -s ore^aniqiies de
ma conscience
part, Jaurès sent aussi la nature, in "'" à travers les poètes dont il fait
î^' luelle. Quand il parle ou quand il
eurs images lui reviennent à l'esprit, non pas *>ous la forme passive de citations, mais revécues et adaptées. Ainsi, dans un de ses premiers discours sur les finances : « Me rappelant mes souvenirs classiques, dont je sors à peine, je me permettrai de dire à M. le ministre des finances que la conversion est comme la Galatée de son budget; elle apparaît, elle se dérobe, mais on l'entrevoit toujours derrière les saules r»îe tireurs du déficit ». Ou encore : « Rappelé z-
ia grande image du poète antiqtu poussière est la sœur altérée de la boue ! et dites-vou? *^-^" '"le toute cette brûlante poussière de 1 ic anarchiste qui a aveuglé quelques misérables sur les chemins, est la sœur de cette boue capitaliste et politicienne que vos prescriptions légales ont séchée ! » Parfois rimage est d'origine biblique, a Pensez-vous que le veau d'or se jettera de lui-même dans une fcmmaise de charité, et qu'il s'éparpillera
ensuite aux mains des pauvres en une éblouissante monnaie ? » Mais, le plus souvent, l'image originale jaillit directement du spectacle de la nature. « Les gentilshommes de la Loire... n'étaient pas comme les autres hobereaux, des mouches condamnées à danser éternellement dans un rayon du soleil royal ».
Enfin il arrive que les images de Jaurès atteignent au sublime. Lisez ces quelques lignes, dont la justesse s'est vérifiée sur tant de chr. de bataille, dans cette guerre où la Fi compte les héros par milliers : « Ce qui fait la beauté de la profession des armes, c'est qu'elle exige de l'homme qu'il soit toujours prêt à donner le plein effort, l'effort suprême. Il n'en est pas de plus grand que de donner sa vie, et de la donner, si je puis dire, avec réflexion et sagesse, en obtenant du sacrifice consenti le plus d'effet possible pour la patrie. Garder la maîtrise de soi-même et la lucidité du commandement jusque dans l'extrémité du péril, et en ces minutes mêmes d'ime sublime équivoque où l'homme ne sait plus a4i juste de quel côté de la mort il se trouve, c'est le devoir de l'-^^*'cier ». Ici, Jaurès est l'égal des plus gr.i Quel tableau de bataille ne pâlirait auprès de
cette image si siniplc, quj ac Uccrit rien, et qui du tout ?
Depuis quelques années, Jaurès voyait que la paix armée acheminait l'Europe à une guerre qui serait, quand elle éclaterait, la plus effroyable tuerie de Thistoirc. Il vivait dans Tin- II cherchait les moyens d'éviter la )he: il donnait une part de son temps ( n plus grande à Tétude des questions
diplomatiques et militaires. Vannée nouvelle, dont le titn- *' avait été La Défense na-
tjonale et la nternationale, est sortie de
là. Jaurès s'y était posé le problème en ces termes : <( Comment porter au plus haut, pour la France et pour le monde incertain dont elle est enveloppée, les chances de paix ? Et si, malgré son effort et sa volonté de paix, elle est attaquée, comment porter au plus haut les chances de salut, les moyens de victoire ? »
V Armée nouvelle n'était pourtant, dans la pensée de Jaurès, qu'un travail préliminaire. Elle ouvrait une série de livres dont le plan général était arrêté dans son esprit. Cette série elle-même devait être double. Une première série devait se rapporter â des problèmes ac-
tuels, et en exposer une sohitîon, non pas encore socialiste, mais préparatoire au socialisme dans les cadres de la société actuelle. La première question à résoudre était celle de la défense nationale. C'est l'objet de V Armée nouvelle. Ensuite devait venir un livre analogue sur la Diplomatie nouvelle, dont les idées essentielles étaient déjà fixées. D'autres auraient suivi, sur l'organisation intérieure de la France, la décentralisation administrative, et naturellement la représentation proportionnelle qui, dans son esprit, devait avoir pour conséquence la suppression du Sénat, enfin sur la transformation progressive et encore provisoire du prolétariat. Une deuxième série d'ouvrages aurait repris à peu près les mêmes problèmes, mais pour exposer sans restriction l'idéal et la future organisation socialiste elle-même.
D'autre part, son voyage en Amérique du Sud avait mis en branle son imagination. Tl entrevoyait que le récit de ce voyage pouvait servir de cadre à l'exposé libre des pensées les plus variées. H s'était vivement intéressé à i'bistoîre de l'Amérique précolombienne, aux empires détniîts par les Espagnols, à la lecture A0 Garcîlas'^ ^^ ^'* ^T*^'^*^ * frmf min #»t VJ^t-ït
présent de TAinériquc du Sud, lui aurait fourni l'occasion d*exposcr ses idées sur un grand nombre de questions qui le préoccupaient : par -.v...,,.j.. 5ur l'uniic de Tespèce hiunaine dans et dans l'avenir, sur Tapport des diverses races à l'œuvre commune, sur les condi- N de la collaboration future de tous les •les. et aussi, scniblc-t-il, sur une sorte de idence immanente à Thistoire humaine, déjà indiquée dans sa conférence sur
•'' ' ' * Matirialisme dans la concep-
c*. Il se trouvait ainsi amené, non pas à traiter encore, mais à aborder des "s d'ordre religieux. Un autre projet se rap- ,.. .c, sans aucun doute, à des préoccupations du niciîic ordre. Il songeait à entreprendre une série d'études sur les grands types ou les — ndes œuvres représentatives de Thumanité. : . :ie et Jeanne d'Arc y auraient trouvé place; Homère aussi, presque sûrement.
De tous ces ouvrages, V Armée nouvelle est le seul qui ait vu le jour. Jaurès avait voulu, avant tout, montrer comment la France pouvait être mise à l'abri d'ime agression. Les autres livres, il comptait les écrire presque tous plus tard, dans le calme d'Albi, quand il aurait re-
noncé aux fatigues de la vie politique. Nous les avons perdus, et nous avons perdu bien davantage encore, en le perdant lui-même. Depuis l'affreuse soirée du 31 juillet, où la balle d'un fou l'a tué en même temps que la guerre éclatait, nous sentons chaque jour plus profondément comme il nous manque. Voir disparaître en pleine vigueur, dans la maturité encore jeune de son génie, un homme si nécessaire à la France et à l'humanité, un de ces esprits sans rivaux dont la nature est tellement avare ! — si puissant et si pondéré ! si inventif et si prudent ! si maître des idées et si respectueux des faits ! Le commun des hommes politiques, même s'ils ne sont pas de purs « empiriques ». selon l'expression de Jaurès, cherche sa voie à tâtons. Toute leur attention est occupée par les difficultés du çrésent 011 ils se débattent. Jaurès, aussi capable qu'eux de mener la bataille d'aujourd'hui, tenait en même temps les yeux fixés sur l'avenir. Il ne lui suffisait pas d'être un chef, il voulait encore être un guide, et non pas seulement pour son parti, mais pour l'humanité, sur le chemin qui mène vers l'idéal de la justice. Qui sait de combien d'années mainte-
nant la marche sera retnrMiîr. faute de ce guide qui nous a été ravi ?
Au moins nous a-t-ii laissé, dans V Armée notri'fUe. une sorte de testament de sa pensée. Il s'y est mis presque tout entier. Il semble qu'il ait tenu en cet ouvrage, au cours de nombreuses digressions, à anticiper sur ses livres futurs. Sans doute pressentait -il déjà qu'il n'aurait pas le temps de les écrire.