‹ Quelques pensées sur l'éducationChapitre 110 sur 176 · Voyez plus haut, § 1 ir · texte numérisé non relu

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courage ne suffît pourtant pas'. Les dangers nous attendent ailleurs que sur les champs de bataille, et quoique la peur de la mort soit la reine des peurs, cependant d'autres maux, tels que la douleur, la disgrâce, la pauvreté, ont aussi un aspect effrayant et déconcertent la plupart des hommes, quand ils font mine de fondre sur eux. On voit des gens, que certains de ces maux laissent insensibles, fortement atteints par la crainte de certains autres. La vraie force d'âme est prèle à braver tous les dangers, de quelque espèce qu'ils soient ; elle reste indifférente, quel que soit le mal qui la menace. Je n'entends pas d'ailleurs que l'on puisse pousser cette indifférence jusqu'à être absolument étranger à la crainte. Lorsque le danger est imminent, à moins d'être stupide, on ne peut pas ne pas le craindre. Partout où il y a danger, il doit y avoir sentiment du danger. Et la peur est permise, tant qu'elle ne fait que nous tenir en éveil et exciter notre attention, notre activité, notre vigueur, sans troubler la calme possession de la raison, et sans empêcher l'accomplissement de ce que la raison ordonne.

La première chose à faire pour développer cette noble et mâle fermeté, c'est, comme je l'ai déjà dit, d'éviter aux enfants, quand ils sont en bas âge, toute espèce de peur. Ne permettez pas que, par de sots récits, on leur mette dans l'esprit d'effrayantes idées ni que des objets terribles viennent les surprendre. Par ces imprudences, on risque parfois d'ébranler et de troubler leur courage au point qu'ils ne s'en remettent jamais. Pendant toute leur vie, à !a première idée, à la première apparition de quelque chose d'effrayant, ils restent terrifiés et confondus ; leur corps est énervé, leur esprit éperdu, et même à l'âge d'homme ils

t. « La chose la plus importante, dit Kant. est de fonder le caractère, c'est-à-dire la fermeté de résolution, s

sont à peine capables d'actions suivies ou raisonnables Que ce soit le résultat d'un mouvement habituel des esprits animaux, causé d'une première impression trop violente, ou par une altération plus obscure, mystérieusement produite dans leur organisme, le fait est que les choses se passent ainsi. Les exemples ne sont pas rares de gens qui, leur vie durant, sont restés timides et craintifs, pour avoir été effrayés dans leur enfance. Prévenons donc autant que possible cet inconvénient.

En second lieu, nous accoutumerons doucement et par degrés les enfants aux choses dont ils sont disposés à s'effrayer. Mais sur ce point, il faut, user de grandes précautions, ne pas aller trop vite, ne pas entreprendre la cure trop tôt, de peur d'augmenter le mal au lieu de le guérir. Les petits enfants qu'on porte encore sur les bras peuvent être aisément tenus à l'écart de tout objet effrayant, jusqu'au jour où ils savent parler et comprendre ce qu'on leur dit. Jusque-là ils ne sont pas en état de profiler des raisonnements et des discours qu'on leur tiendrait, pour leur prouver qu'il n'y a rien à redouter de la part des objets dont ils ont peur et que nous voudrions leur rendre familiers, en les plaçant toujours plus près* d'eux. Ainsi jusqu'à ce qu'ils puissent marcher et parler, il ne convient que rarement d'user de ces moyens avec eux. Si pourtant il arrive que l'enfant soit choqué par un objet qu'il est malaisé d'éloigner de sa vue, et qu'il donne des marques de terreur toutes les fois qu'il l'aperçoit, il faut employer tous les moyens possibles pour calmer son effroi, en détournant sa pensée ou en associant avec l'apparition de cet objet des choses plaisantes et agréables, jusqu'à ce qu'il lui devienne familier et ne l'effraie plus.

On peut constater, je crois, que, lorsque les enfants viennent de naître, tous les objets visibles, qui ne blessent pas leurs yeux, leur sont indifférents ; ils ne sont pas plus effrayés, en voyant un nègre ou un lion, que leur nourrice ou un chat. Qu'est-ce donc qui plus tard les épouvante

dans les objets d'une certaine forme et d'une certaine couleur? Rien que l'appréhension du mal que ces objets peuvent leur faire1. Si un enfant était accoutumé à prendre chaque jour le sein d'une nouvelle nourrice, j'estime que ces changements de visage ne l'effraieraient pas plus à six mois qu'ils ne feraient à soixante ans. S'il répugne à frayer avec un étranger, c'est que habitué, comme il l'est, à ne tenir sa nourriture et à ne recevoir des caresses que d'une ou deux personnes qui ne le quittent guère, il a peur, en passant dans les bras d'un étranger, d'être privé de ce qu'il aime, de ce qui le nourrit, de ce qui à chaque instant satisfait aux besoins qu'il ressent. Voilà pourquoi il prend peur dès que sa nourrice s'éloigne.

La seule chose que nous craignions naturellement, c'est la douleur ou la privation du plaisir. Et comme ces deux choses ne sont attachées ni à la forme, ni à la couleur, ni à la situation des objets visibles, aucun de ces objets ne saurait nous effrayer tant qu'il ne nous aura pas fait de mal ou qu'on ne nous aura pas persuadé qu'il peut nous en faire. L'éclat brillant de la flamme et du feu fait tant de plaisir aux enfants que tout d'abord ils ont toujours envie d'y toucher. Mais, dès qu'une expérience constante leur a montré, par la vive douleur qu'ils ont éprouvée, combien l'action du feu est impitoyable et cruelle, ils ont peur d'y toucher et s'en écartent avec précaution. Si tel est le principe de la crainte, il n'est pas difficile de décou-

1. L'analyse de Locke est inexacte sur ce point. L'enfant s'effraie volontiers de tout ce qui lui cause une surprise, de tous les objets qui ne lui sont pas familiers. Le nouveau et l'effrayant sont souvent tout un pour lui. Mme de Saussure remarque avec raison que « les aversions des enfants sont pour l'ordinaire l'effet de la surprise à l'aspect de quelque objet frappant. Ils pourront se détourner, par exemple, à l'approche d'une personne vêtue de noir, mais ils se familiariseraient plus volontiers avec cette personne qu'avec toute autre, s'ils étaient ('levés dans une famille dont tous les membres portassent le deuil. En Afrique les petits nègres ont peur des blancs... » (Eduoalion progressive, I. Il, cli. iv. i

vrir par quel moyens on peut la guérir, quand il s'agit d'objets dont on s'effraie à tort. Une fois que l'esprit est aguerri contre ces vaines frayeurs, qu'il est parvenu dans de petites occasions à se dominer et à dominer ses craintes habituelles, il est déjà mieux préparé à affronter de réels dangers. Votre enfant pousse des cris perçants et s'enfuit à la vue d'une grenouille? Faites alors prendre une grenouille aune autre personne, qui la tiendra à une distance assez considérable; accoutumez d'abord l'enfant à voir la grenouille; lorsqu'il pourra en supporter la vue, obligezle à s'en approcher, à la regarder sauter sans en être ému; puis à la toucher légèrement, tandis que l'autre personne la tient dans ses mains; et ainsi de suite jusqu'à ce qu'il en vienne à la manier avec autant d'assurance qu'il ferait d'un papillon ou d'un moineau d. Toutes les autres vaines frayeurs peuvent être guéries de cette façon, à condition que l'on ait soin de ne pas aller trop vite et qu'on n'exige pas de l'enfant un nouveau degré de courage avant de l'avoir solidement affermi dans le degré précédent. C'est ainsi que vous préparerez ce jeune soldat à la campagne de la vie. Ne lui laissez pas croire qu'elle lui réserve plus de périls qu'elle n'en contient en effet. Si vous observez qu'un danger l'effraie plus que déraison, ayez soin de l'attirer insensiblement de ce côté, de sorte, que délivré enfin de sa peur, il triomphe de la difficulté et en sorte à son honneur. Des succès de ce genre souvent répétés lui feront comprendre que les maux ne sont pas toujours aussi réels, aussi grands que la peur les lui représente, et que d'ailleurs le moyen de les éviter ce n'est pas de fuir, ni de se

1. Rousseau s'est inspiré de ce passage : « Je veux qu'on habitue Emile a voir des objets nouveaux, des animaux laids, dégoûtants, bizarres, mais peu à peu, de loin, jusqu'à ce qu'il y soit accoutumé, et qu'à force de les voir manier à d'autres il les manie lui-même. Si durant son enfance il a vu sans effroi des crapauds, des serpents, des écrevisses, il verra sans horreur, étant plus grand, quelque animal que ce soit. Il n'y a plus d'objets affreux pour qui en voit tous les jours. »

laisser déconcerter, abattre et détourner par la crainte, lorsque notre réputation ou notre devoir exige que nous allions de l'avant.

.Mais puisque le grand principe de la peur chez les enfants est la douleur, le moyen de les aguerrir, de les fortifier contre la crainte du danger, c'est de les accoutumer à souffrir1. Des parents trop tendres trouveront sans doute ce procédé monstrueux, et la plupart penseront qu'il est déraisonnable de vouloir réconcilier un enfant avec le sentiment de la douleur précisément en l'exposant à la douleur. « C'est assurément, dira-t-on, le moyen d'inspirer à l'enfant de l'aversion pour celui qui le fait souffrir; mais nullement de l'engager à souffrir sans répugnance. L'étrange méthode, en vérité ! vous ne voulez pas qu'on châtie et qu'on fouette les enfants pour leurs fautes, et vous voulez les tourmenter quand ils se conduisent bien et pour le plaisir de les tourmenter. » Je m'attends à ce qu'on m'oppose ces objections, et à ce qu'on dise que je me contredis moi-même, que j'ai des lubies, quand je fais une semblable proposition. J'avoue que le procédé que je recommande doit être employé avec ménagement et avec discrétion, et il faut se féliciter qu'il ne soit approuvé et accepté que par ceux qui réfléchissent et qui entrent dans la raison des choses. Oui, je demande qu'on ne fouette pas les enfants pour leurs fautes, parce que je ne veux pas qu'ils regardent la douleur corporelle comme le plus grand des châtiments ; et pour la même raison je demande qu'on les fasse souffrir quelquefois, même quand ils se conduisent bien, afin qu'ils s'habituent à supporter la douleur et à ne plus la considérer comme le plus grand des maux. Ce

1. Rousseau a repris de Locke toutes ces idées. Lui aussi désire que l'éducation ajoute l'endurcissement moral à l'endurcissement physique. t si Emile tombe, s'il se coupe les doigts, je resterai tranquille. Loin d'être attentif à éviter qu'Kmile ne se blesse, je serai fort lâché qu'il De se blessât jamais, et qu'il grandit sans connaître la douleur. » {Emile, l. II).

que peut faire l'éducation pour accoutumer les jeunes gens à la douleur et à la souffrance, l'exemple de Sparte le montre avec éclat1, et c'est avoir fait un grand progrès dans la vertu qu'avoir appris à ne pas prendre la douleur pour le mal suprême, pour le mal qu'il faut le plus redouter. Mais je ne suis pas assez fou pour recommander, dans notre siècle et avec notre régime politique, une discipline analogue à celle de Sparte. Je tiens seulement à dire que, en accoutumant insensiblement les enfants à supporter quelques degrés de douleur sans se plaindre, on emploie un excellent moyen pour fortifier leur esprit, pour asseoir les fondements du courage et de la fermeté pour le reste de leur vie.

La première chose à faire pour en venir là, c'est de ne pas les plaindre, ni de permettre qu'ils se plaignent euxmêmes, au moindre mal qu'ils ont à souffrir. Mais j'ai parlé de cela ailleurs 2.

Le second moyen, c'est de temps en temps de les soumettre volontairement à la douleur. Mais il faut avoir soin de ne le faire que lorsque l'enfant est en belle humeur, lorsqu'il est convaincu de la bienveillance et de la douceur de celui qui le frappe, au moment même où il le frappe5. De plus on doit ne laisser paraître aucune marque de colère ou de chagrin, de compassion ou de repentir, et avoir soin de ne pas dépasser la mesure de ce que l'enfant peut endurer sans se plaindre, sans prendre le traitement

1. Voyez sur l'éducation Spartiate ce que dit Montaigne (I, xxn). Rousseau est lui aussi plein d'admiration pour L'éducation de Sparte.

2. Voyez plus haut, § 115. Conférez Rousseau : a Si l'enfant est délicat, sensible, que naturellement il se mette à crier pour rien, en rendant ses cris inutiles et sans effet, j'en taris bientôt la source. Tant qu'ils pleure, je ne vais point à lui ; j'y cours, sitôt qu'il s'est tu ! (Emile, L. II.)

3. J'admets qu'on n'épargne pas aux enfants les occasions de souffrir et qu'on les empêche de se plaindre quand ils se sont l'ait mal. Mais je ne puis comprendre cette méthode préconisée par Locke qui consisterait à organiser un système de douleurs préméditées qu'on imposerait à l'enfant. Contentons-nous des douleurs qu'impose la nature.

qu" il subit en mauvaise pari et pour une punition. Avec ces ménagements et ces précautions, j'ai vu un entant s'en aller en riant, avec les marques toutes cuisantes encore des coups de gaule qu'il avait reçus sur le dos ; tandis que le même enfant aurait certainement crié pour une parole trop dure, et se serait montré fort sensible à un simple regard un peu froid de la part de la même personne. Prouvez à votre enfant par des témoignages assidus de sollicitude et de douceur que vous l'aimez tendrement, et il s'accoutumera peu à peu à accepter de vous un traitement désagréable et dur, sans vous résister et sans se plaindre. Ne voyons-nous pas tous les jours que les eboses se passent ainsi entre enfants qui jouent? Plus votre enfant vous paraît délicat, et plus vous devez chercher les occasions de l'aguerrir de cette façon, en choisissant les moments favorables. En cette affaire, le grand art est de commencer par quelque chose qui ne soit pas très pénible, et de procéder par degrés insensibles, pendant que vous êtes précisément en train de jouer, de badiner avec lui et de faire son éloge. Lorsque vous aurez obtenu de lui qu'il se croit suffisamment récompensé de sa souffrance par les louanges que vous décernez à son courage; lorsqu'il mettra sa gloire à donner de semblables preuves de sa fermeté; lorsqu'il préférera passer pour brave et courageux que se dérober à une petite douleur, ou se laisser aller à frissonner sous ses atteintes: alors vous ne devez pas désespérer que, avec le temps et avec l'aide de sa raison grandissante, il n'en vienne à maîtriser sa timidité et à corriger la faiblesse de son tempérament. A mesure qu'il avancera en âge, engagez-le dans des entreprises plus hardies que ne le comporterait sa nature, et si vous remarquez qu'il recule devant une action, dont vous avez quelque raison de croire qu'il viendrait à bout, s'il avait seulement le courage de l'entreprendre, aidez-le d'abord à l'accomplir, et peu à peu faites-lui honte de son manque d'audace, jusqu'à ce que la pratique lui donne plus d'assurance et en même temps

iU QUELQUES PENSÉES SUR I/MiU CATION.

plus d'habileté ; alors vous le récompenserez de son exploit par de grandes louanges, et en lui faisant comprendre qu'il a mérité votre estime. Lorsqu'il aura acquis, de degré en degré, assez de résolution pour n'être pas détourné de ce qu'il doit faire par l'appréhension du danger; lorsque la peur ne viendra plus, dans les rencontres imprévues ou hasardeuses, troubler son esprit, agiter son corps d'un tremblement convulsif, le rendre incapable d'agir ou le faire reculer, alors il aura le courage qui convient à une créature raisonnable, et c'est cette hardiesse que nous devons nous efforcer d'inspirer à nos* enfants par la coutume et par la pratique, toutes les fois que des occasions favorables se présentent.

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