‹ Quelques pensées sur l'éducationChapitre 128 sur 176 · Voyez plus haut · texte numérisé non relu

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que c'est une impertinente folie de prétendre répondre à quelqu'un avant de savoir ce qu'il veut dire, c'est laisser clairement entendre que nous sommes fatigués de l'écouter, que nous faisons peu de cas de ce qu'il dit, et que, le jugeant incapable d'intéresser la société, nous demandons audience pour nos propres discours, seuls dignes qu'on les écoute. Rien ne saurait témoigner plus hautement de notre manque de respect, et il est impossible qu'on n'en soit pas choqué; et, cependant, c'est bien là presque toujours le sens de toute interruption. Si, comme il arrive, on ne se contente pas d'interrompre, si l'on prend la parole pour relever quelque erreur ou pour contredire ce qui a été dit, c'est afficher plus ouvertement encore son orgueil et sa suffisance, puisque dans ce cas nous nous érigeons nous-mêmes en docteurs, et prenons sur nous soit de redresser notre interlocuteur dans son récit, soit de montrer les inexactitudes de son jugement.

Ce n'est pas que je veuille dire que la diversité des opinions doit être bannie delà conversation, ni la contradiction des discours des hommes. Ce serait se priver du plus grand avantage de la société ; ce serait renoncer aux progrès que l'on fait dans la compagnie des hommes éclairés, alors que la lumière jaillit du choc des opinions, et que des esprits distingués font ressortir tour à tourles divers côtés des choses. Les différents aspects delà question, les probabilités qu'elle comporte, tout cela serait perdu pour nous, si chaque interlocuteur était obligé de souscrire à la première opinion qui a été exprimée. Ce que je condamne, ce n'est pas que l'on contredise les sentiments d'autrui, c'est la façon dont on les contredit. Que les jeunes gens s'habituent donc à ne pas jeter leur propre opinion à la traverse des opinions des autres, jusqu'à ce qu'on les ait priés de donner leur avis, ou que les interlocuteurs, ayant achevé de parler, gardent le silence ; et encore qu'ils n'interviennent que par des questions,

pour s'instruire eux-mêmes, sans prétendre instruire les autres. Il faut éviter les affirmations dogmatiques et les allures magistrales l. C'est seulement quand une pause, survenue dans la conversation générale, leur en offre l'occasion, qu'ils peuvent modestement poser leurs questions en hommes qui veulent s'éclairer.

Cette modestie décente ne fera pas tort à leurs talents et n'affaiblira pas la portée de leurs raisons. Au contraire elle leur garantit l'attention la plus bienveillante ; elle donne à leur discours tous ses avantages. Même avec de mauvais arguments, avec des observations triviales, "s'ils les présentent sous cette forme modeste, après quelques mots de préambule pour témoigner qu'ils respectent l'opinion des autres, ils se feront plus d'honneur que par les traits de l'esprit le plus vif, de la science la plus profonde, s'ils y mêlaient des manières rudes, insolentes, bruyantes, qui ne manquent jamais de choquer les auditeurs et qui laissent une mauvaise opinion de l'homme, alors même qu'il aurait raison dans son argumentation.

Il faut donc surveiller avec soin chez les enfants la disposition à interrompre, la combattre dès le début, et les soumettre à l'habitude contraire dans toutes leurs conversations. Cela est d'autant plus nécessaire que l'impatience de prendre la parole, la manie d'interrompre dans les discussions, et le goût des querelles bruyantes ne sont que des défauts trop fréquents chez les grandes personnes, même dans la meilleure société. Les Indiens, que nous trai-

1. On me faict haïr les choses vraysemblables, quand on me les plante pour infaillibles ; j'ayme cesjnots qui amollissent et modèrent la témérité de nos propositions : « A l'adventure, Aulcunement, Quelque, Ou dict, Je pense», et semblables; et si j'eusse eu à dresser des enfants, je leur eusse tant mis à la bouche cette façon de respondre, enquestante, non resolutifve : « Je ne l'entends pas, Il pourroit estre, Est-il vray? » qu'ils eussent plutôt gardé la forme d'apprentis à soixante ans que de représenter des docteurs à dix ans, comme ils font. Qui veult guarir de l'ignorance, il fault la confesser. » (Montaigne, III, XI.)

tons de barbares, observent plus de convenance et de politessedans leara discours et dans leurs entretiens -.ils écoutent celui qui parle, avec attention, et sans rien dire, jusqu'à ce qu'il ait fini de parler, et alors seulement ils répondent avec calme, sans fracas et sans passion. Et s'il n'en est pas ainsi dans cette partie civilisée du monde, la faute en es! à l'éducation qui n'a pas encore réformé chez nous ce vieux reste de barbarie. N'est-ce pas, dites-moi, un spectacle bien plaisant que celui-ci? Deux dames de qualité, qui d'abord étaient assises aux deux extrémités d'un salon, où une nombreuse compagnie fait cercle, entrent en discussion, et s'emportent au point que, dans la chaleur de la dispute, elles avancent peu à peu leurs sièges l'une vers l'autre, finissent par se trouver côte à côte au beau milieu de la pièce, et là, pendant un bon moment, continuent leur discussion, avec autant de furie que feraient deux coqs dans un cirque, sans se préoccuper le moins du monde du reste de la société qui ne peut s'empêcher de sourire. Je tiens ce récit d'une personne de qualité qui avait assisté à ce singulier duel, et qui ne manqua pas de me faire remarquer toutes les inconvenances auxquelles peut entraîner la chaleur de la dispute. Puisquela coutume en fournit tant d'exemples, c'est une raison pour que l'éducation y mette ordre. Il n'y a personne qui ne blâme ces travers chez les autres, bien qu'il ne les reconnaisse pas chez lui-même ; même ceux qui les ont reconnus, et qui voudraient s'en corriger, ne peuvent se débarrasser d'une fâcheuse disposition que la négligence de l'éducation a laissé se transformer en habitude.

146. Ce que nous venons de dire sur la société pourrait peut-être, si l'on y réfléchissait bien, nous ouvrir de« vues plus larges et nous montrer combien l'influence du milieu ou l'on vit s'étend plus loin. Ce ne sont pas seulement des manières polies que l'on prend dans la société des hommes ; son influence ne s'étend pas qu'aux dehors et va plus loin. Peut-être à bien considérer les mœurs et les religions de ce monde, reconnaîtrions-nous que la plus grande

partie des hommes tiennent ces opinions et ces rites, pour lesquels ils sont prêts â donner leur vie, plutôt de la coutume de leur pays, de la pratique constante de leurs concitoyens, que d'une conviction raisonnée. Je ne fais cette remarque que pour vous laisser voir quelle est pour votre fils, dans toutes les parties de sa vie, l'importance de la société qu'il fréquente, et par suite combien il faut être circonspect et prudent sur ce chapitre. La société agit sur lui avec bien plus de force que tout ce que vous pourrez faire d'ailleurs.

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