‹ Quelques pensées sur l'éducationChapitre 32 sur 176 · I. Rabelais (ail lever Gargantua h quatre heures du matin · texte numérisé non relu

I. Rabelais (ail lever Gargantua h quatre heures du matin

lorsqu'ils sont devenus plus grands, à satisfaire, en restant trop longtemps couchés, les instincts nonchalants de leur paresse. Est-ce à sept ans, ou à dix, ou plus tard, qu'il faut commencer à leur imposer quelque restriction ? C'est ce qu'il est impossible de déterminer avec précision1. Il faut en effet tenir compte de leur tempérament, de leurs forces et de leur constitution. Mais, à un moment ou un autre, entre la septième et la quatorzième année, s'ils aiment trop le lit, je pense qu'il est à propos de les réduire par degrés à une durée de sommeil qui ne dépasse pas huit heures, ce qui est en général un repos suffisant pour des adultes bien portants. Si vous les avez accoutumés comme vous deviez le faire, à se lever régulièrement de bonne heure chaque matin, le défaut de rester trop longtemps au lit sera facilement corrigé, et la plupart des enfants seront suffisamment disposés d'eux-mêmes à abréger leur sommeil par leur désir de passer la soirée en votre compagnie. Il est vrai que, si l'on n'y prenait pas garde, ils pourraient avoir envie de se rattraper le matin, chose qu'il faut absolument empêcher. Réveillez-les régulièrement et forcez-les à se lever à la même heure matinale; mais ayez grand soin, en les éveillant, de ne pas le faire trop brusquement, avec un ton de voix trop fort ou trop perçant, ou quelque autre bruit trop violent 2. Par là en effet on ris-

1. Quelques médecins ont essayé pourtant de déterminer, année par année, le nombre d'heures de sommeil qu'il fallait accorder aux enfants. Stanley Jevons donne, d'après un hygiéniste anglais, le tableau suivant : sept ans, neuf ou dix heures de sommeil; huit ans, neuf; neuf ans, neuf; dix ans, huit ou neuf; onze ans, huit; douze ans, huit; treize ans. huit: quatorze ans, sept; quinze ans, sept. Ce qui est certain, c'est que les enfants ont un plus grand besoin de sommeil que les adultes.

2. Locke s'inspire ici de Montaigne qui raconte que son père le faisait éveiller au son de quelque instrument, « parce qu'aulcuns tiennent que cela trouble la cervelle tendre des enfants de les esveiller le matin en sursault et de les arracher du sommeil (auquel ils sont plongez beaucoup plus que nous ne sommes) tout à coup et par violence. » (Essais, I, xxv.) Rousseau, moins respectueux du sommeil d'Kinile, dit qu'il faut l'accoutumer à tout, même à être éveillé brusquement.

querait d'effrayer l'enfant et de lui faire du mal. 11 n'est personne en effet qui ne soit déconcerté, si une soudaine alarme rompt brusquement son sommeil. Lors donc que vous éveillerez vos enfants, ayez soin de commencer par les appeler doucement; ne les secouez qu'avec précaution, afin de les tirer peu à peu de leur assoupissement; enfin dans vos paroles et dans vos procédés, soyez plein de ménagements, jusqu'au moment où, ayant pris complètement possession d'eux-mêmes, ils auront achevé de s'habiller, et que vous serez sûr qu'ils sont tout à fait éveillés. Les forcer à se lever du lit, quelque douceur que vous y mettiez, c'est déjà bien assez dur pour eux ; et il faut avoir soin de ne pas y joindre d'autres désagréments, ni surtout rien qui puisse les effrayer.

22. Il faut que le lit soit dur, fait de matelas plutôt que de plumes. Une couche dure fortifie les membres ; tandis que l'habitude de s'ensevelir chaque nuit dans la plume, en amollissant et énervant le corps, a souvent pour résultat des faiblesses qui sont comme les signes précurseurs d'une mort prématurée. Outre la pierre qui provient fréquemment de ce que les reins ont été ainsi enveloppés de trop de chaleur1, plusieurs autres incommodités, et en particulier celle qui est le principe de toutes les autres, une complexion faible et délicate, sont dues en grande partie aux lits de plumes. De plus celui qui s'est accoutumé chez lui à coucher sur la dure, ne perdra pas le sommeil (alors que le sommeil lui est le plus nécessaire) dans ses voyages au dehors, faute d'avoir un lit moelleux et un oreiller bien placé. Aussi je crois qu'il ne serait pas mauvais de faire le lit de l'enfant de différentes façons.

1 . Rousseau copie presque textuellement ce passage de Locke : « Un lit mollet où l'on s'ensevelit dans la plume ou dans l'édredon, fond et dissout le corps pour ainsi dire. Les reins enveloppés trop chaude* ment s'échauffent. De là résultent souvent la pierre ou d'autres incommodités, et infailliblement une complexion délicate qui les nourrit toutes. »

Mettez-lui la tète tantôt plus haute, tantôt plus basse, afin qu'il ne soit pas sensible au moindre petit changement, à (|Uoi est nécessairement exposé quiconque n'est pas destiné à coucher toujours dans un bon lit, comme mon petit maître, ni à avoir à ses côtés une gouvernante qui mette ses effets en ordre et prenne soin de le tenir chaudement. Le grand cordial de la nature, c'est le sommeil. Celui qui perd le sommeil, en souffrira ; et il est bien malheureux l'enfant qui, pour ainsi dire, ne peut prendre ce cordial que dans la belle coupe dorée de sa mère, et non dans une vulgaire tasse de bois. Par cela seul qu'on dort d'un profond sommeil, le cordial est pris, et il importe peu que ce soit sur un lit moelleux ou sur des planches dures. C'est le sommeil seulement qui est la chose nécessaire.

23. Il y a encore une chose qui a une grande influence sur la santé, c'est d'aller à la garde-robe régulièrement2 : il est rare que les gens dont le ventre est relâché aient l'esprit solide ou le corps vigoureux. Mais comme il est beaucoup plus aisé de remédier à ce mal qu'au mal contraire, soit par le régime, soit par des médicaments, il n'est pas besoin d'y insister. En effet dans le cas où, par sa violence ou par sa durée, une indisposition de ce genre réclamerait des soins, il sera toujours assez tôt, et par fois trop tôt, pour appeler un médecin ; si elle est légère ou de peu de durée, le mieux ordinairement sera de s'en rapporter à la nature. D'autre part la constipation a aussi de fâcheux effets, et il est beaucoup plus difficile d'y remédier par les soins de la médecine ; les purgatifs, qui semblent

1. On voit que Locke, en bon médecin qu'il est, ne recule pas devant le mot propre.

2. Rabelais, qui était médecin comme Locke, accorde la même attention ù ces questions et ne dédaigne pas les détails les plus répugnants.

donner du soulagement, ont pour conséquence d'accroître plutôt que de supprimer le mal.

24. C'est donc une incommodité qui mérite particulièrement l'attention, et comme je n'ai pas trouvé dans les livres les moyens de la guérir, je vais exposer mes vues sur le sujet, persuadé que de bien plus grands changements que celui-là peuvent être accomplis dans notre corps, si nous prenons le bon chemin et si nous procédons rationnellement et par degrés.

1° J'ai donc considéré qu'aller à la selle élait l'effet d'un certain mouvement du corps : particulièrement du mouvement péristaltique des intestins1.

2° J'ai remarqué aussi que plusieurs mouvements, qui ne sont pas entièrement volontaires, peuvent cependant, par l'usage, par une pratique constante, se changer en habitudes, si régulièrement et constamment on les provoque à se produire à certains moments du jour.

5° J'avais observé encore que quelques personnes, pour avoir fumé après souper une pipe de tabac, ne manquaient jamais d'aller à la selle. J'en vins à me demander si ce n'était pas plutôt à l'habitude qu'au tabac qu'elles devaient ce bénéfice de nature ; ou tout au moins, au cas où le tabac en eût été la cause, s'il agissait par le mouvement violent qu'il déterminait dans les intestins, plutôt que par une action purgative : car, dans cette dernière hypothèse, il aurait produit d'autres effets. Ayant ainsi acquis la conviction qu'il était possible de créer une habitude de ce genre, ce que j'avais à examiner, c'était de quels moyens on devait le plus vraisemblablement se servir pour en arriver là.

4° Je conjecturai alors que si un homme, après son premier repas du matin, voulait bien solliciter la nature

1. Le mouvement péristaltique [qui contracté), dit aussi mouvement vcrmiculaire, est la contraction successive des fibres circulaires de la tunique musculeuse de l'estomac et de l'intestin, quand elle s'exécute de haut en bas; il a pour but de taire marcher les substances ingérées tout le long de l'intestin, jusqu'à l'expulsion.

ot essayer de se forcer à décharger son ventre, il en viendrait par une pratique constante à s'en l'aire une habitude'.

*2h. Voici les raisons qui m'ont déterminé à choisir ce moment-là : 1 " D'abord, à cette heure, l'estomac est vide ; de sorte que recevant des aliments qui lui plaisent (car je ne vomirais pas que jamais, sauf dans le cas de nécessité, l'enfant mangeât ce qu'il n'aime pas et quand il n'a pas faim), il se trouve en état de produire une forte contraction de ses fibres; et cette contraction, je crois, se continuant dans les intestins, accroît ainsi leur mouvement péristaltique, de même qu'il arrive dans les coliques qu'un mouvement inverse, qui a commencé plus bas dans l'intestin, se continue le long du tube intestinal et force l'estomac luimême à obéir à ce mouvement anormal.

2° l>e plus, lorsqu'on mange, on relâche d'habitude ses pensées, et alors les esprits 2, libres de tout autre emploi » sont distribués avec plus de force dans le bas ventre, ce qui contribue au même résultat.

o,J Enfin, toutes les fois qu'une personne a le loisir de

1. Montaigne a truite le même sujet à peu près dans les mêmes termes : « 11 est besoing de renvoyer cette action à certaines heures prescriptes.., et s'y forcer par coutume et assubjectir comme j'ay faict... au sault du lict... » (III, xin). Conférez aussi la Philosophie et la pratique de l'éducation , par Roger de Guimps, p. 345 : « Locke, qui n'a pas craint de s'occuper beaucoup de ce sujet, recommande aux parents d'envoyer leurs enfants à la garde-robe chaque matin, après le déjeuner... Nous croyons que le moment choisi par Locke n'est pas le plus favorable. Diverses circonstances, entre autres les voyages ou la société, peuvent nous priver de notre liberté au moment où nous sortons de table; alors l'habitude que nous nous étions faite est rompue, et elle l'est rarement sans inconvénient. Le moment où la journée est finie, <>ù nous niions nuus coucher, est certainement celui dont toujours nous pouvons le mieux disposer ; c'est celui dont nous voudrions qu'on donnât l'habitude aux enfants. »

•1. Les esprits s ce qu'on appelait alors, dans la philosophie et dans la médecine du dix-septième siècle, les esprits animaux, agents obcurs des opérations que L'âme exerce sur le corps ou le corps sur l'âme. C'e-t à peu près ce que nous appellerions aujourd'hui la force nerveuse*

manger, elle a aussi le loisir de rendre visite à Mmc Cloacine1, aussi longuement qu'il le faut pour atteindre notre but. Autrement dans la variété des affaires humaines et des accidents de la vie, il serait impossible de fixer pour ce soin une heure déterminée, et par suite l'habitude ne pourrait plus être aussi régulière; au lieu que les personnes bien portantes manquant rarement de manger une fois par jour, à supposer même que l'heure change, l'habitude pourra être maintenue.

26. D'après ces principes, mes expériences ont commencé, et en voici le résultat : toutes les fois qu'on y met quelque persévérance et qu'on s'impose l'obligation d'aller régulièrement au cabinet après son premier déjeuner, qu'on en ait envie ou non, et de faire quelques efforts pour mettre la nature en train, on ne saurait manquer de réussir, au bout de quelques mois, à atteindre le succès désiré, et à acquérir une habitude réglée d'aller à la selle après le premier repas, à moins que par négligence on ne laisse échapper l'occasion. En effet, si l'on se met en posture, qu'on se sente pressé ou non, et si l'on fait les efforts voulus, la nature obéit.

27. Je conseillerai donc de suivre ce train-là avec l'enfant. Aussitôt après son déjeuner, mettez-le sur sa chaise percée, comme s'il avait le pouvoir de décharger son ventre aussi bien que de le remplir, et ne lui laissez pas croire, pas plus qu'à sa bonne, qu'il puisse en être autrement. Maintenezle dans cette opinion, et si vous l'obligez à faire efforl, en l'empêchant de jouer ou de manger de nouveau avant qu'il ait réussi, ou du moins qu'il ait fait tout son possible, je ne doute pas qu'il n'en vienne avant peu de temps à en prendre l'habitude régulière. 11 est facile d'observer en

1. Euphémisme bizarre, tiré du mot latin cloaca, égout. A Rome la cloaca maxima était un énorme égout construit par Tarquin l'Ancien et qui déversait dans le Tibre toutes les ordures de la ville. Les Romains, qui attribuaient une divinité même aux choses les plus dégoûtantes, adoraient une déesse Cloacine qui présidait aux égouts.

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