APPEL A LA MUSIQUE
Lorsque, la nuit tombée et toute tâche faite, Calme, je rentre en ma maison,
J'essaie en vain d'emplir la demeure muette D'une gracieuse chanson.
J'en sais pourtant qui sont si simples et si douces, Des airs que j'apprenais enfant.
Et d'autres où la vie inexorable pousse
Son appel rauque et triomphant.
J'ai ret/enu des soirs de jeunesse folâtre
Les rondes qu"on mène chez nous :
A peine ont-elles fait deux tours devant mon âtre Qu'elles retombent à genoux.
Et de voir cet essoT expirer sous le charme
De la chambre aux longs murs étroits,
Il me monte du cœur de très lointain-es larmes Et je sens de vagues effrois.
Je consens à la tâche ânre et renouvelée,
A la pensée, à son effort, Mais qui donc m-e rendra la chanson envolée.
L'hymne, ia musique, l'essor !
Grands maîtres à la douce ou puissante harmonie,
Wagner, Bee.thoven, et Mozart, 0 palpitation immense où communie
La nature avec le grand art ;
Cœurs vibrants où l'amour brûla toutes ses flammes
Et dispansa tous s-es frissons.
Dans quelle ombre êles-vous perdus pour que mon âme
Pleure ainsi le bienfait des sons ?
Le murmure du vent dans les feuilles expire ;
Une eau gronde ou gémit, très loin ; Ici, trop peu de voix ; là, le trouble délire ;
Tout ce dont je n'ai pas besoin.
Peut-être, par delà ces horizons livides,
Parmi les arbres agités, Entend-on ces chants purs et ces hymnes limpides
Qui m'ont tant de fois enchanté ?
Qu'importe ? Ils sont trop loin pour que je les recueille,
Ces grands soupirs inentendus.
Clapotements d'eau vive ou froissements de feuilles
Qui channent le rêve éperdu.
Mais sil nrétait donné de changer, non ces ondes,
Non ces apaisantes rumeurs, Mais leur souvenir même et les traces profondes
Qu'elles laissent au fond des cœurs ;
Si j'avais, dès longtemps, appris cet art suprême D'asservir les bruits frémissants.
De les éterniser sous la^form-e qu'on aime, Passionnés ou caressants ;
Si je pouvais d"un grand trésor mélancolique
Muer au fond de moi l'amas En quelque somptueuse et câline musique
Qui Texprime et ne mente pas,
Je ne sentirais plus la morne solitude
M'envelopper de ses liens ; Je serais simplement, le soir, après Tétude
Un candide musicien.
Ma pensée elle-même aux problèmes heurtée Comme une abeille au vol peu sûr,
S'évad.erait, joyeuse, et d'une aile enchantée Bourdonnerait en plein azur.
Et, comme un voyageur écoute d'une cime
La ville à ses pieds s'émouvoir Et cette ample rumeur se mêler aux sublimes
Plaintes des sapins dans le soir,
J'écouterais un peuple en moi, celui des songes,
Des chagrins, des frêles émois Ennoblir sa rumeur immense que prolonge
L'écho de la nature en moi !...
Ainsi je parle à la maison silencieuse
Où rien n'accueille et ne sourit ; Et la lampe à i"œil d'or, timide et studieuse.
Qui regarde ce que j'écris,
La lampe, qui connaît tous les maux dont je souffre Soudain m'indique un livre ouvert,
En me disant : <( Ne te j^lains plus : de tous les gouffres Monte un harmonieux concert.
« A défaut de chansons, je t'offre la lumière
Pour te permettre longuement Un tête à tête avec la poésie altière
Et sonore, au rire charmant ;
« Tu trouveras ici de bruissantes ondes, Le vent, les arbres, et leur bruit,
La respiration régulière et profonde
D'un esprit vainqueur de la nuit.
(( La musique ? Elle est là ; rends-lui son cri sonore.
Elle te devra son réveil ; Lis, médite, imagine, écoute, écoute encore !
Tout chante, et je suis ton soleil !