IMPRESSIONS DE SEMAINE SAINTE
Je ne crois plus à Christ ! à ta parole sainte. A, DE Ml'sset.
Comme ton souvenir en vingt siècles persiste, Paie crucifié dont le fianc saigne encor ! J'allais, suivant le flot de ces foules qu'attriste Ton corps agonisant dans un naïf décor,
Quand, pour le jeudi saint, dans les nefs secondaires. Parmi les fiei^rs, l'encens, et les cierges géants Flotte un fade parfum de fleurs de cimetières, Et pleurent vos trous noirs, tabernacles béants...
Et comme je sortais de l'humble basilique J'entendis un bruit clair de quête en des plateaux, Bruit de lucre emplissant la nef apostolique. Marchands plus que jamais avides et brutaux,
Encombrant les parvis pour y battre monnaie Avec ton nom, ton nom, toi qui les en chassas ! Ah ! parmi le bon grain, doux Maître, que d'ivraie ! Pensai-je ; et le dégoût me fit presser le pas.
Comme ton souvenir en nos âmes persiste, Puisque tes contempteurs, sceptiques . dont je suis. T'aiment en dépit d'eux, ô sublime optimiste En qui nous regrettons tant de bonheurs enfuis !
Nous avons dit de toi : « C'est la dernière idole ! » Pardonne î On trafiquait de ta chair, de ta voix ; Mais ta vie et ta mort restent le grand symbole De la foi nécessaire au juste mis en croix .
Et j'allais, me disant ces choses, par la ville... Des hommes circulaient, solennels, pleins d'ennui, Pharisiens toujours citant ton évangile, Noblement résignés aux souffrances d'autrui.
Et résignés sans doute à leur haute fortune ! — Des hommes que chacun méprisait en son cœur, Mais que tous saluaient très bas, sans honte aucune. Je vis aussi passer un juste, tout songeur.
Et je me dis, sachant combien, combien cet liomme. De son plein gré, souffrait, succombait sous le poids D'innombrables devoirs, et que d'autres en somme, A sa place, auraient bien déposé cette croix :
Je connais ce grand cœur que tout scrupule froisse, Et qui doit battre hélas ! triste jusqu'à la mort, Si la foi ne peut plus apaiser son angoisse ! Intelligent, cet homme aurait pu vivre en Fort,
Il eût pu se ruer sur qui souffre et qui pleure, Arriviste brutal et souple tout à tour. Et devenu peut-être un des maîtres de l'heure Savourer le pouvoir, la richesse, l'amour !
Mais ton exemple auguste et deux fois millénaire Parlant haut à son cœur, paralysait son bras. Toi qui n'as su monter qu'au sommet du Calvaire, Parvenu lamentable et qu'on n"imite pas !
Et voici qu'en son âme un doute le torture : S'ils avaient eu raison, ceux qui t'ont renié ? Si le droit du plus fort était droit de nature ! Si tu t'étais trompé, pauvre Crucifié !
De quel poids ton erreur pèserait sur le monde.. Sur les justes, les bons, sur les faibles surtout, Qu'affaiblirait encor ta parole féconde, En face des méchants que ton martyre absout !
Vois combien déprimante est leur inquiétude ! — Ah ! si tu fus le Christ, le divin Rédempteur, Reviens calmar leur soif de foi, de certitude, Chasser de leur esprit ce doute contempteur.
Ils doutent, car ô Christ ! les temps sont à la lutte. Car tes enseignements sont un bagage lourd Hélas ! plus encombrant de minute en minute Et le Ciel à leurs cris semble toujours plus sourd.
Oui, pour que brille en eux ton Esprit comme un phare, Apprends-leur du tombeau le mystère divin ; Fais qu'en tout cœur saignant ressuscite un Lazare, Joyeux de te revoir, de croire en toi sans fin ;
Car les âmes déjà dans leurs haines murées N'entendent plus l'appel indistinct de ta voix, Et, malgré les efforts des just-es aux abois. L'hallali retentit pour les rouges curées !