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LA JEUNESSE DE RACAN

Honorât de Bueil, seigneur de Racan, se trou-] vait être l'unique héritier de la branche cadette dans la glorieuse maison de Bueil, qui avait ré* pandu son sang sur tant de champs de bataille,' contre l'Anglais ou l'Espagnol : il fut un poète

succédant à dix générations de soldats, un poète qui chercha pendant cinquante ans à être luimême soldat.

Son entrée en Touraine fut toute militaire : c'était, nous l'avons vu, le 20 ou le 21 février 1589. Le nouveau-né n'avait guère fait que ses treize jours dans le Maine et il arrivait, un soir, au château de la Roche-au-Majeur, paroisse de Saint-Pater, porté par sa nourrice, amené par son père, escorté par quarante gentilshommes et cent vingt mousquetaires, après avoir failli être atteint de coups de mousquet pendant une escarmouche engagée avec les Ligueurs.

En l'absence de son père, presque toujours parti en campagne, l'enfant de la Roche-au- Majeur grandit entre sa mère, sa nourrice, qui, suivant l'ancienne coutume, était restée auprès de lui, et sa sœur, plus âgée de huit ans, qu'avait eue sa mère d'un premier mariage. Il passait beaucoup d'heures sur l'admirable terrasse du château, qui existe encore aujourd'hui et qui forme si bien balcon sur la vallée : au-dessus de sa tête, il entend bruire les futaies du parc ; à quarante pieds de profondeur, il voit la petite rivière — qui se nomme l'Ecotais ou le Racan — former une chute, qui fait virer un moulin avant de baigner le pied des tours ; par toute la largeur du vallon s'étendent des prairies humides semées d'animaux qui paissent. En face, sur l'autre coteau, il aperçoit des caves tourangelles dont les ouvertures, semblables à de gros yeux, paraissent

le regarder parmi les bois taillis. Quand sa vue se porte vers la droite, franchissant une sorte de passe de verdure, elle se repose à peu de distance sur l'entremêlement gai des peupliers verts et des blanches maisons du bourg de Saint-Pater; si elle s'élance vers la gauche, elle remonte de prairies en prairies jusqu'au lointain clocher de Neuillé- Pont-Pierre qui apparaît dans les arbres, au milieu de l'horizon élargi. Ce tableau gracieux et rustique va s'emparer à jamais de l'imagination de l'enfant et former chez lui, comme il arrive, la première toile éternellement fraîche du sentiment et de la mémoire.

Au sein de cette solitude on lui enseigne le catéchisme et ses prières, qu'il oublie ; la grammaire, la logique et la rhétorique, qui le font bâiller. On lui apprend encore à jouer du luth, qu'il ne peuti accorder parce qu'il a l'oreille et la voix fausses.| Il ne possède qu'un seul goût véritable : il retieni les vers français après les avoir une fois entenj dus. Dans les rares jours où ses parents se trou] vent réunis, il les voit s'essayer ensemble à comj poser quelques vers et les écrire sur un gros' volume, qu'il devait plus tard emporter avec lui comme un talisman : en le feuilletant, il trouvait que les poésies de sa mère étaient bien supérieures à celles du maréchal de camp.

Quelquefois il descend au bourg pour y servir de parrain à des filleuls de chair ou de bronze, aux enfants ou aux cloches de Saint- Pater...

Cependant les Espagnols ont envahi le nord de la France. Louis de Bueil court se mettre au service d'Henri IV sous les murs d'Amiens. Nommé par le roi grand maître de l'artillerie, il s'équipe avec magnificence ; mais, avant l'ouverture des tranchées, il meurt soudainement.

Cinq années après, la mère de Racan, usée par le chagrin, par les difficultés financières qui grevaient la succession de son mari, disparaît à son tour, et l'enfant de treize ans, deux fois orphelin, est confié à son cousin le comte de Bellegarde, Grand Ecuyer de France, qui accepte sa tutelle et le place comme page dans la Chambre d'Henri IV.

Alors le jeune homme passe six ans à la cour, où battait son plein cette brillante fête de jeunesse conduite par le roi en personne, malgré sa barbe grise ; foyer épicurien, de mœurs extrêmement faciles, au point que le page dut accompagner plus d'une fois le Vert-Galant dans ses équipées nocturnes en quelque coin de sa bonne ville.

Il montra du goût pour la seule instruction qui fût donnée aux pages : ceux-ci avaient en tout un maître de mathématiques, chargé de leur en apprendre les quatre parties d'alors : l'arithmétique, la géométrie, l'astronomie et la musique; cas qui n'est point fréquent, d'un jeune poète qui montre de la prédilection pour les sciences : chez le nôtre, ce goût ne sera sûrement pas étranger à la netteté de sa pensée et à la clarté de son style.

Racan passait ses journées au Louvre, mais il logeait à l'hôtel Bellegarde; or, un jour, le roi pria le Grand Ecuyer d'admettre à sa table un poète qui arrivait de Provence et qui s'appelait Malherbe. Ce fut au mois d'octobre 1605 que l'on fit comparaître devant le nouveau venu le jeune page tout embarrassé sous sa livrée de velours rouge galonnée : on le voit, « froissant sa toque à plume pour se donner contenance », réciter en tremblant la pièce malicieuse qu'il vient de composer sur un vieux mari :

Vieux corps tout épuisé de sang et de mouëlle.

Dès lors commença l'enseignement un peu rude donné par le poète de cinquante ans à son jeune disciple, qu'il considéra vite comme son fils : les séances avaient lieu surtout dans la modeste chambre garnie où habitait Malherbe, rue Croixdes-Petits-Champs (1). Plus tard, Racan proclamait qu'il avait appris de lui ce qu'il savait de la poésie française ; la reconnaissance l'égarait : Malherbe l'avait fait bon versificateur ; la Touraine, après Dieu, l'avait fait poète.

Mais le jeune homme avait hâte de recevoir son « hors de page » pour pouvoir imiter à son tour les exploits guerriers de ses ancêtres. En 1608, il obtient d'être envoyé à la guerre des Provinces-Unies et des Espagnols, où le roi lais-

(1) Au n» 13 actuel.

sait des volontaires de sa cour aller renforcer les Hollandais ; mais il est d'abord immobilisé durant dix-huit mois à Calais, dans l'espèce d'Ecole militaire qui y était fondée, et lorsqu'en 1609 il passe la frontière avec ses compagnons, la paix venait d'être signée.

En 1610, heureusement, Henri IV prépare le « grand dessein » contre la maison d'Autriche : Racan est nommé enseigne et envoyé en Touraine, avec une commission royale « pour lever des gens considérables, afin de rendre sa compagnie plus belle ». Mais soudain la nouvelle arrive, navrante, de l'assassinat du roi, et l'enseigne revient précipitamment à Paris.

En 1614, le prince de Condé se révolte, et notre gentilhomme part comme lieutenant de carabins ; l'on nommait ainsi le petit escadron qui flanquait chaque corps de chevau-légers. Le traité de Sainte-Menehould est de suite arraché à la faiblesse de la Régente.

Aussi l'enseigne retombe-t-il dans le milieu facile qu'il a fait de sincères efforts pour quitter. Il lit avec délices Ovide, Horace et Virgile, il compose des élégies malgré Malherbe, et dans ses vers s'amalgament visiblement ses impressions sensuelles de la cour à ses rustiques souvenirs de Touraine. C'est l'époque de VOde bachique adressée au poète Maynard, de la Venue du Printemps, que nous avons citée plus haut. Racan cultivait alors l'ode élégiaque dans le goût de la Pléiade, mais avec plus de discipline et de goût :

ses pièces forment comme un heureux compromis entre les facilités de l'école de Ronsard et les sévérités de celle de Malherbe.

En célébrant le printemps, il terminait ainsi l'une des strophes :

les délices ont leur tour, la tristesse se retire, et personne ne soupire s'il ne soupire d'amour.

L'auteur lui-même ne craignait point de soupirer pour la fameuse comtesse de Moret, qui se trouvait être l'une de ses cousines ; mais le soupirant était plein de gaucherie, et Daphnis, c'est le nom poétique qu'il avait revêtu, n'osait parler que de loin, de la Touraine où il gémissait sous les futaies de la Roche, ces « vieilles forêts, de trois siècles âgées ». Un rival plus débrouillé que lui, le marquis de Vardes, épousa la comtesse en 1617, et avec elle la pension que lui servait le nouveau gouvernement : le premier roman du poète était coupé.

Déjà il s'était remis à la poursuite de son rêve militaire. En 1615, les princes se révoltent de nouveau, ayant Condé à leur tête : Marie de Médicis paye d'audace, et, mobilisant deux armées, elle conduit le jeune Louis XIII à la frontière espagnole pour y recevoir l'infante Anne d'Autriche, dont elle a, depuis longtemps, préparé le mariage. Racan servit dans la Cornette blanche.

corps d'officiers sans troupes qui formait l'étatmajor du roi.

Au retour de la Bidassoa, l'on attendit trois mois à Tours, de février à mai 1616, que les princes révoltés voulussent bien traiter. Notre jeune officier, si distrait naturellement, trouva encore plus distrait que lui : c'était le généralissime, le duc de Guise. Se trouvant là, chez lui, Racan allait souvent chasser avec le duc. Un jour, ils avaient été tout le temps côte à côte ; le lendemain, M. de Guise lui dit :

— Vous avez bien fait de n'y point venir, nos chiens n'ont rien fait qui vaille I

Racan, pour s'amuser, crotta ses bottes, une autre fois, tout exprès, et, le soir, le duc ne manqua point de lui dire :

— Ah î vous avez bien fait, aujourd'hui nous avons eu bien du plaisir !

Après l'assassinat du maréchal d'Ancre, Marie de Médicis fut disgraciée et enfermée au château de Blois ; mais le vieux duc d'Epernon la fit évader en 1619, et pendant que le roi négocie avec sa mère, la cour passe encore trois mois d'été à Tours, cette ville où l'on est si bien pour attendre. Au milieu du luxe et des banquets,. Boisrobert, le futur secrétaire et amuseur de Richelieu, surprit Racan en train de composer une chanson pour un petit commis qui lui avait promis de lui avancer 200 livres, soit 1400 francs environ de notre monnaie. Boisrobert les lui prêta. Sous les dehors de la richesse, le malheureux

poète dut emprunter toute sa vie, et il connut la gêne en chapeau à plumes. Déjà, autrefois, Henri IV avait dû intervenir pour sauver son page des poursuites des créanciers. En 1615, le jeune homme avait été forcé de vendre sa terre de Longaulnay, dont il portait le titre de baron, à Henri de Lavardin, chez qui plus tard M"'^ de Sévigné devait s'arrêter souvent, en allant aux Rochers, pour « bavardiner » avec sa vieille amie, et en 1623 commençait une saisie de la terre de la Roche (1).

Dans ses difficultés matérielles, Racan trouvait aide et conseil auprès du lieutenant criminel de Tours, M. Roger ; il le remerciait de cette façon aussi économique que spirituelle :

Si, pour tant de plaisirs divers,

de peine et de sollicitude,

je ne vous donne que des vers,

ne m'accusez d'ingratitude :

les dieux, de qui vous imitez

toutes vos belles qualitez,

si rares au temps où nous sommes,

combien qu'en diverses façons

ils veillent pour le bien des hommes,

ils n'en sont payés qu'en chansons.

Le jeune officier faisait, en 1620, dans la Cornette blanche, une nouvelle promenade militaire qui amenait la signature du traité d'Angers.

Si ses campagnes ne lui rapportaient pas la

(1) Acte inédit du 12 août, trouvé par M. l'abbé P. Calendini dans une étude d'un notaire de la Flèche.

gloire des armes, qui semblait fuir obstinément devant lui, du moins il observait, chemin faisant, et il notait ses observations. Une fois, il rime une aventure de bivouac qui lui est arrivée dans quelque port de l'Ouest. Cette « pochade » poétique, qui a l'air d*un petit Téniers malin, pittoresque et familier, mérite d'être mise en bonne place dans la galerie si pauvre du réalisme chez les classiques. Nous nous contentons d'en citer quatre couplets :

Notre hôte avec ses serviteurs, nous croyant des réformateurs [réformés] ; s'enfuit au travers de la crotte, emportant, ployés sous ses bras, son pot, son chaudron et ses dras, et ses enfants dans une hotte...

Après maint tour et maint retour, notre hôte s'en revient tout cour en assez mauvais équipage, le poil crasseux et mal peigné, et le front aussi renfrogné qu'un écuyer qui tance un page.

Quand ce vieillard déjà cassé d'un compliment du temps passé à nous bienveigner (1) s'évertue, il me semble que son nez tors se ploie et s'allonge à ressors comme le col d'une tortue....

Et moi que le sort a réduit à passer une longue nuit au milieu de cette canaille, regardant le ciel de travers, j'écris mon infortune en vers d'un tison contre une muraille...

(1) Souhaiter la bienvenue.

LES STANCES ET Arthénice (1618-1627).

L'enseigne de la Cornette blanche plaisantait gaiement, mais c'était surtout pour s'étourdir. Car toutes les épreuves privées et publiques qu'il traversait avaient distillé peu à peu une douce amertume en son âme : elle s'épancha dans ses célèbres Stances sur la Retraite, auxquelles nous consacrons plus loin une étude spéciale.

La dernière d'entre elles nous laisse clairement voir le château de la Roche, le vallon de Saint- Pater, les ruisseaux qui l'arrosent et que la poésie a transformés en fleuves, les rochers de tufeau qui affleurent partout, cette solitude où s'élève toujours le vieux manoir, tous ces lieux enfin qui furent naguère témoins de Vinquiétude amoureuse du poète.

Ce poème demeurera toujours le chant mélodieux et rustique des désillusions de la vie, et la Touraine gardera l'insigne honneur de l'avoir inspiré.

A ces admirables accents, Racan ne conforma pas aussitôt sa conduite, tant il est plus facile de donner des conseils que de suivre ceux que l'on donne. Il retourna à Paris, et là il cherchait une

dame de ses pensées, selon l'habitude des poètes d'alors, qui en avaient hérité des chevaliers du moyen âge. Il en parlait souvent à Malherbe, qui se trouvait également dépourvu, depuis qu'il avait rossé de sa main sa Caliste, la vicomtesse d'Auchy. Un jour les deux poètes s'avertissent mutuellement qu'ils ont trouvé : Malherbe adorera en vers Catherine de Rambouillet, qui préside si délicatement son illustre salon ; Racan se fera le servant de Catherine de Termes, une Bourguignonne très jeune, très belle, assez coquette, aux yeux clairs, à l'esprit vif et cultivé, qui chante d'une voix harmonieuse et joue du luth, l'instrument dont notre poète touche lui-même un peu : elle est, depuis 1615, la femme du marquis de Termes, du brillant gentilhomme qui a inspiré la Venue du Printemps.

Ces deux grandes dames se nomment Catherine, et nos deux amis se mettent à retourner le nom dans tous les sens, car il faut à toute force trouver un anagramme dans la société précieuse qu'ils fréquentent à cette époque. Ils finissent par trouver Arthénice, et chacun de courir le déposer aux pieds de sa belle. Racan fit mieux : il se hâta de se l'approprier en l'employant dans des vers de ballets, qui furent chantés à la cour. Il était bien trop sincère pour ne se pas prendre lui-même à ce jeu d'esprit ; il « changea bientôt, nous dit-il, son amour poétique en une véritable » et en fournit un témoignage éclatant : soulevant sa paresse en un immense effort, il composa, en l'honneur

de la marquise de Termes, une pastorale dramatique en 3000 vers ; il adoptait un genre que l'Espagne et l'Italie avaient récemment mis à la mode et qui se prêtait fort bien aux allusions et aux portraits.

Comme motif principal de son intrigue, il prit le récent mariage du marquis et de la marquise qu'il célébrait sous les noms d'Alcidor et d'Arthénice, et vers 1619 il porta sa pièce à l'hôtel de Bourgogne où elle obtint un vif succès. Pour une des premières fois, d'ailleurs, un gentilhomme se faisait auteur dramatique, ce fut un événement à la cour, et tout le beau monde courut, comme l'on disait, « à la comédie », où jusque-là l'on n'osait guère se risquer. Vingt ans plus tard, si nous en croyons un prestigieux poète moderne, le public y était encore bien mêlé, puisque les cadets de Gascogne y venaient chercher des « affaires » et les pages y pêcher des perruques.

Il faut lire, au premier acte, le monologue d'Alcidor, qui vers la fin de la nuit exhale ses sentiments pour Arthénice en un morceau plein d'élégance et de force, où se remarquent un peu de fadeur précieuse et beaucoup de fermeté rustique.

Arthénice apparaît seule à son tour, et, tout en faisant sortir son troupeau, elle remémore, avec une grâce légère, la première entrevue qu'elle eut avec Alcidor. Mais la voici surprise par son père, dont le bon sens campagnard nous donne comme un avant-goût de Molière : ce Silène est vraiment un frère aîné de Ghrysale en sabots.

Silène

Ma fille, à quelle fin voulez-vous aujourd'hui vous lever si matin ? Le soleil n'a pas bu l'égail de la prairie : cela mettra le mal en votre bergerie.

Arthénice

Notre chien qui rêvait de moment en moment au loup que son penser lui forgeait en dormant, d'un véritable loup m'a fait naître la crainte.

Silène

Je sais ce qui vous met la puce dans l'oreille :

je vis hier ici le loup qui vous réveille ;

mais, sitôt qu'il me vit, il rebroussa ses pas,

fâché d'avoir trouvé ce qu'il ne cherchait pas....

Oubliez, oubliez l'amour de ce berger,

et prenez en son lieu quelque bon ménager

de qui la façon mâle, à vos yeux moins gentille,

témoigne un esprit mûr à régir sa famille,

et dont la main robuste au métier de Gérés

fasse ployer le soc en fendant les guérets.

Désespérée parce qu'on lui a fait accroire que son berger lui est infidèle, Arthénice se retire en une maison de « vestales », toute parfumée, malgré le pseudonyme païen, de la poésie de saint François de Sales, qui vient de publier son Introduction à la vie dévote. Mais tout s'explique, le mariage est résolu, et Silène, gagné par le bonheur des jeunes gens, entraîne tout le monde, avec verve, à la noce champêtre :

Sus donc, mes chers enfants, qu'aux noces l'on s'apprête;

je veux dés à ce soir en commencer la fête...

Venez dîner chez moi. Vous n'y trouverez pas

ces mets servis par ordre aux superbes repas ;

mais ce qui se pourra, selon ma pauvreté,

d'un cœur libre et sans fard vous sera présenté.

Afin de compléter le bonheur général, le père adoptif du héros, le vieil Alcidor, vient amener ; par ses explications une reconnaissance attendue ; mais auparavant il fait de son rustique bonheur d'antan un tableau qui est ce que nous connaissons de plus vrai comme naïveté champêtre dans toute l'œuvre de Racan, et même, nous ne craignons pas d'aller jusque-là, dans toute notre poésie française. On croirait voir mis à nu, sans exagération ni rhétorique, seulement avec une légère transposition d'élégance littéraire, les sentiments d'un paysan à qui ses malheurs présents auraient révélé son bonheur passé. C'est vraiment le joyau de la pastorale d'Arthénice, parce que les deux plus précieuses qualités de la poésie, la santé morale et la précision pittoresque luttent à Fenvi dans ces vers. En voici quelques-uns :

Heureux qui vit en paix du lait de ses brebis, et qui de leur toison voit filer ses habits ; qui plaint de ses vieux ans les peines langoureuses où sa jeunesse a plaint les flammes amoureuses ; qui demeure chez lui comme en son élément, sans connaître Paris que de nom seulement, et qui, bornant le monde aux bords de son domaine, ne croit point d'autre mer que la Marne ou la Seine ! En cet heureux état les plus beaux de mes jours dessus les rives d'Oise ont commencé leur cours. Soit que je prisse en main le soc ou la faucille, le labeur de mes bras nourrissait ma famille ; et lorsque le soir, en achevant son tour, finissait mon travail en finissant le jour, je trouvais mon foyer couronné de ma race. A peine bien souvent y pouvais-je avoir place, l'un gisait au maillot, l'autre dans le berceau ;

ma femme, en les baisant, dévidait son fuseau. L'un écalait des noix, l'autre teillait du chanvre, jamais l'oisiveté n'entrait dedans ma chambre.... (1).

La pièce d'Arthénice, que Racan publia bientôt sous le nom de Bergeries^ n*est pas très habilement composée : elle est du moins exquise par les sentiments et le style.

L'amour trouvait dans notre poète un interprète charmant, plein de grâce et de fraîcheur, et parlant le pur langage du cœur, presque toujours.

On est séduit aussi par le sentiment de la nature qui respire en ces pages, et d'une nature toute marquée au coin de la Touraine : il n'est pas, dans la pièce, de bois sans rochers, de rochers sans « antre secret ». La poésie des arbres est vivement sentie et exprimée avec justesse : ce sont les ormeaux, tels ceux qui décoraient jadis la place de Saint-Pater, et dont Fombre est favorable pour « vider en rond les verres et les pois » ; les alisiers qui aiment la rive et dont l'écorce se prête à l'inscription des chiffres d'amour ; les viornes qui grimpent sur les rochers ; les futaies « des vieux chênes ridés » qui offrent aux plaintes de ceux qui souffrent

la liberté de leur ombre immortelle.

(1) Nous rélablissons l'avant-dernier vers avec sa verdeur primitive, tel que nous l'avons retrouvé dans l'édition originale de 1625. Racan le remplaça plus tard par celui-ci :

Le temps s'y ménageait comme chose sacrée ; (jamais l'oisiveté n'avait chez moi d'entrée).

L'on goûte à plein dans ces vers la volupté de la fraîcheur ombreuse, volupté si intense par les chauds étés, sans air, de la Touraine.

Mais le poète a peint surtout la nature animée ij par le travail de l'homme. Il eut l'heureuse idée de remplacer les bergers de convention et les pasteurs de l'Arcadie par des paysans, et par des j paysans de Touraine, joyeux et bons vivants : ^ il nous en montre des types variés, depuis le métayer aisé,

de vingt paires de bœufs il sillonne la plaine ; tous les ans ses acquêts augmentent son domaine ;

jusqu'au modeste cultivateur qui possède pourtout bien un mince troupeau de brebis et de chèvres. Tous ces paysans sont bien peints par le poète, parce qu'ils sont peints d'après nature : ce sont ses fer- | miers, ses voisins et les manants du village, qu'il voit s'en aller à leurs travaux ou en revenir, et avec qui il aime à s'entretenir du haut de sa terrasse, suivant une tradition qui nous a encore été contée naguère par un « ancien » du bourg.

En somme, dans ses vers comme dans la réalité^ ce qui lui plaît avant tout, c'est la famille rurale, nombreuse en ses enfants, prospère en ses travaux : c'est vers elle que va toute sa souriante sym- | pathie.

Ce qui nous charme tant aujourd'hui dans les Bergeries de Racan ne produisit pas le même effet sur la véritable Arthénice : elle devint bientôt

veuve, se retira en Bourgogne et Racan, s'étant mis sur les rangs pour l'épouser, fît sa cour à travers la France avec une longue et malheureuse obstination. Elle s'en laissait conter par un jeune magistrat de Dijon, qui, étant plus près et mieux fait, finit par l'épouser. Malherbe, qui le savait, résumait la situation, avec son habituelle causticité, dans une lettre adressée sur Racan à Balzac, leur ami commun : « Du côté des Berge- « ries, son cas va le mieux du monde ; mais, « pour ce qui est des bergères, il ne saurait aller « pis. »

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