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LA RETRAITE EN TOURAINE

Le poète était parvenu à l'âge de 38 ans. Après avoir, une dizaine d'années, recherché inutilement la main de la lointaine Catherine de Termes, il jeta les yeux plus près de lui, en Touraine même. Dans les paroisses voisines de Bueil et de Rouziers, vivait la famille du Bois et de Fontaines, qui avait pris une part active dans la Renaissance catholique du commencement du siècle : elle avait contribué à fonder à Tours les Oratoriens et les Carmélites. Là, une jeune fille de quinze ans, pieuse et modeste, Madeleine du Bois, partageait son temps entre les offices rendus.

aux familles du village et les soins donnés aux plus jeunes de ses dix frères et sœurs. Quel contraste avec la veuve piquante et coquette de la cour ! Mais n'était-ce pas là plutôt la femme qui convenait à notre gentilhomme campagnard ?

A peine avait-il engagé les premiers pourparlers avec la famille, que le cardinal de Richelieu appela dans l'été de 1627, sous les murs de la Rochelle, toutes les épées catholiques de France. Heureusement, au mois de février suivant, Louis XIII, qui s'ennuyait, alla passer quelque temps à Paris, et l'enseigne en profita pour venir faire sa cour en Touraine. Un jour, il se mit en tête d'éblouir sa fiancée d'un beau costume de taffetas céladon, c'est-à-dire du vert le plus tendre. Son valet, Nicolas Deschamps, qui était depuis longtemps à son service ou, pour mieux dire, qui était chez lui plus maître que lui (et nous n'en sommes guère surpris), lui fit observer :

— Et s'il pleut, où sera l'habit céladon ? Prenez votre habit de bure, et au pied d'un arbre vous changerez d'habit, proche du château.

— Bien, Nicolas, dit-il, je ferai ce que tu voudras, mon enfant.

Après avoir franchi à cheval les trois lieues qui séparent Saint-Pater de Rouziers, ils s'arrêtent tous deux dans un petit bois près du château de Fontaines, et là Racan se met en devoir de changer de costume. Mais voilà que, lorsqu'il se trouvait juste.... entre les deux hauts -déchausses, M"*^ du Bois et deux autres jeunes filles

qui avaient sans doute entendu le pas des chevaux, apparaissent :

— Ah ! dit-il avec son impuissance à prononcer Yr et le c, Nitolas, je te l'avais bien dit!

— Mordieu, s'écrie le valet, dépêchez-vous seulement.

Madeleine veut s'en aller, mais les autres — amies un peu jalouses peut-être, — par malice, la font avancer, prétend du moins Tallemant des Réaux.

— Mademoiselle, lui dit ce bel amoureux, c'est Nitolas qui l'a voulu. Palle poul moi, Nitolas, je ne sais que lui dile.

Et l'on entend encore à distance le triple fou rire.

Madeleine par bonheur était sérieuse au fond, et cette sotte aventure n'empêcha point le mariage. En présence de la duchesse de Bellegarde arrivée de Paris, l'on signa solennellement le contrat, qui est conservé dans une des études de notaire de la ville de Tours, et « les espouzailles furent faictes en l'église paroissiale de Rouziers », le dimanche 5 mars 1628. Racan installa sa jeune femme au château de la Roche et, après quelques jours, dut retourner au siège. Là il eut la satisfaction de recevoir son vieux maître Malherbe qui, malgré son grand âge, venait demander justice contre les meurtriers de son fils, grand duelliste, tué à la fm en duel. Mais le vieillard mourut à Paris, au retour, d'une maladie dont il avait rapporté les germes des murs de la Rochelle,

et notre poète en ressentit une vive peine (1).

Cependant, pour charmer sa solitude, Madeleine de Racan exécutait pour la chapelle du château, à ce moment même, si l'on en croit une vivace tradition du pays, ses admirables tapisseries au petit point, qui font aujourd'hui avec raison l'orgueil de la sacristie de Saint-Pater.

Après la reddition de la Rochelle, Racan put enfin rejoindre sa femme en Touraine; mais il dut la quitter encore deux fois pour faire campagne sur les Alpes contre le duc de Mantoue, une autre pour s'avancer en Lorraine dans l'armée du roi : ce fut sa dernière campagne. Alors il était lieutenant, étant monté à ce grade au bout de trentedeux ans de service. Lui qui n'avait rêvé que la gloire militaire, il avait raison lorsqu'il écrivait qu'il était venu « trop tôt ou trop tard au monde », c'est-à-dire après « toutes les guerres de Henry le Grand » et avant les grandes expéditions préparées par Richelieu.

Il put donc réaliser le projet rural qui lui avaitl fait quelque peur autrefois, lorsqu'il le définissaitl exquisement : « se retirer aux champs à faire pe/zf pot », et dès lors il s'adonna complètement à cette existence patriarcale qu'il nomme à cette époque sa (( douce et charmante vie ». Les familles heureuses, tout comme les peuples heureux, n'ont pas d'histoire, et les tendresses du foyer ne s'écri-

(1) Nous avons raconté plus haut le voyage et la mort de Malherbe, p. 105-107.

vent nulle part, que dans le cœur de ceux qui s'y réchaufTent et pour qui elles se transforment plus tard en admirables ressources de force morale. Pour notre gentilhomme, la douce tranquillité de la vie de la Roche ne fut marquée, pendant les quarante années qu'elle dura, que par la naissance de ses enfants, la composition de ses Psaumes et un malheureux héritage qui lui permit de reconstruire son château, mais lui amena jusqu'à la fin un fidèle cortège de procès indéfinis.

Racan vit naître au château de la Roche, qui prit alors le nom de la Roche-Racan, cinq enfants : trois fils et deux filles. Son fils aîné Antoine n'était « qu'un sot », au dire de Tallemant, qui brode toujours, mais n'invente jamais le fond des choses. 11 fit, au moins une fois, la guerre, et probablement dans la belle campagne de Turenne sur le Rhin, en 1674 : car le 26 novembre de cette année-là, nous le trouvons, avec onze gentilshommes angevins, prisonnier du duc de Lorraine, au château d'Heppfrech, en Alsace, et négociant leur commune rançon par l'intermédiaire de leurs amis, entre autres par un petit noble d'Aubigné (1).

Le poète plaça ses deux autres fils comme pages à la cour ; malheureusement, le mieux doué d'entre eux mourut à 16 ans d'une maladie de langueur,

(1) Acte conservé dans une étude du Lude et publié par M. l'abbé Louis Calendini dans les Annales fléchoises, de juilletaoût 1908. — Ainsi, Antoine de Bueil avait peut-être conservé des relations dans le bpurg natal de son père.

ce qui causa un grand chagrin au père, une profonde déception au chef de race vieillissant qui comptait sur cet enfant pour faire une dernière fois « remonter »

la tige de Bueil jadis si florissante.

Seul ou avec ses enfants, Racan descend souvent à Saint-Pater pour servir de parrain ou de père de noce dans les familles du bourg, et les registres paroissiaux attestent qu'il assiste ainsi les plus humbles des meuniers, des bouchers, des maçons ou des tourneurs en bois, jusqu'à de simples journaliers. C'est que la noblesse rurale, à cette époque, est bien différente de celle qui commence à fréquenter les salons de Versailles et y contracte des habitudes de morgue et d'insolence qu'elle rapporte ensuite dans ses rares apparitions à la campagne. Au contraire, l'on répète partout autour de notre gentihomme : « Ce bon M. de Racan. »

Avec cela, il tient à ses droits féodaux, les défend obstinément contre le suzerain ecclésiastique du pays, et, quand il remet à des acquéreurs de terres les redevances seigneuriales dont ils sont tenus à son égard, il fait constater sa générosité par un acte exprès passé devant notaire.

L une des causes de la popularité qu'il obtint dans son village fut, comme il arrive à toute époque, qu'il le fit travailler : lorsqu'il se fut retiré du service, il aspira à la gloire du constructeur.

« Ce fut alors, dit-il avec une énergique simplicité, que je voulus, dans les bastimens, laisser des marques d'avoir esté. »

Suivant une tradition très vraisemblable, il s'adressa au « maître-maçon » Gabriel, qui y gagna ses crayons d'architecte et dont le petit-fils devait élever les élégantes colonnades de la place de la Concorde. Il refit donc le vieux manoir « que son père lui avoit laissé, et où il avoit esté nourry », et il édifia cette noble façade de cent pieds de hauteur, flanquée d'une fine tour octogonale : à la grandeur de l'ensemble se joint la finesse du détail, avec quelques naïvetés maladroites. A l'intérieur est prodiguée l'ornementation de l'époque, composée de guirlandes, de festons et de jattes de fleurs et de fruits, que le gentilhomme adopta d'autant mieux que c'était la représentation de ce qu'il aimait par-dessus tout dans la campagne : les larges aspects d'abondance rustique et de foison.

La chapelle, dédiée à saint Louis, fut inaugurée en 1636 par le curé du village, Maan, qui avait baptisé tous les enfants du poète et qui a laissé un nom dans l'érudition historique de laTouraine, et le château de la Roche-au-Majeur devint le château de la Roche-Racan (1).

Là, dans la paix des champs, dans l'atmosphère religieuse que lui avait créée son entrée dans la famille du Bois, — après avoir composé la bril-

(1) On le voit bien du chemin de fer de Tours au Mans, quand on regarde à droite, après la station de Neuillé Pont-Pierre.

laiite ode de cent soixante-dix vers au marquis d'Effiat, que nous avons retrouvée, — Racan se tourna vers la traduction en vers des Psaumes. D'abord, il publia ceux de la Pénitence en 1631 : il les dédiait à la duchesse de Bellegarde qui mourut bientôt après en son élégant château de la Mothe-Sonzay, léguant à son cousin la plus grande partie de sa fortune, et en même temps, hélas ! des soucis d'affaires interminables.

Les procès empoisonnèrent les quarante dernières années de la vie du poète; ils duraient encore quatre-vingts ans après sa mort et ne furent sans doute arrêtés, comme tant d'autres, que par la Révolution ! Ce fut surtout l'éternel procès qu'il eut avec le plus important de ses cohéritiers, son cousin, ou plutôt ses cousins, qui se succédaient de père en fils, de la branche aînée des Bueil. A nous, qui avons pesé plus de cinquante pièces judiciaires de ces querelles, Racan n'apparaît que comme un honnête père de famille, qui défend avec fermeté son bien et celui de ses enfants contre des attaques passionnées ou injustes : ainsi, à un moment donné, ne lui réclame-t~on pas 6.000 livres pour le transfert des restes d'une grand'tante qu'il n'a jamais connue, à cause d'une tutelle qui aurait été exercée par un de ses oncles, soixante-dix ans auparavant !

Dans les intervalles de ses procès, Racan se remettait aux Psaumes, encouragé par un de ses voisins de campagne, qui était pour lui un pré-

cieuxami, Denis de Rémefort, abbé du monastère augustin de la Clarté-Dieu : de là est venue à l'église de Saint-Pater l'admirable Adoration des Mages, groupe en terre cuite, qui est un de nos chefs-d'œuvre de la Renaissance française (1).

En 1651, trente-deux nouveaux Psaumes voyaient le jour, sous le titre de Odes sacrées accommodées au temps présent. C'est que le poète, après avoir beaucoup réfléchi à cette partie de son art, avait jugé bon de rajeunir bien des accents de David par des applications à sa propre époque. Ainsi, dans le psaume 150, il ne craint pas de convier les instruments modernes à chanter la gloire de Dieu. Voici deux strophes de la fin, qui permettent déjuger du procédé; la dernière est toute de l'invention du poète :

Que les claviers sacrés où, sous des mains adroites, l'air qui chante en sortant de leurs prisons étroites forme ces saints accords dignes de nos autels, en leur docte harmonie honorent l'influence dont le divin rayon dans 1 esprit des mortels inspire la science.

Que notre âme, à jamais de sa bonté ravie, ait pouvoir d'animer ce qui na point de vie; et vous, fer, vous, airain, vous, roseaux, et vous, bois, vous, corps sans mouvement qui naissez dans la fange, rendez grâce au Seigneur qui vous donne des voix pour chanter sa louange.

Bientôt Racan eut fait dans des rythmes variés,

(1) La Vierge seule fut exposée au Petit Palais, en 1900, sans aucune indication, naturellement. Elle vaut, à elle seule, une visite entre deux trains, à Saint-Paterne (Indre-et-Loire).

dont un bon nombre trouvés par lui, les 8.000 vers qui lui restaient, donnant un bel exemple de fécondité littéraire dans une vieillesse de poète. En 1660, paraissaient ses Dernières Œuvres et Poésies chrestiennes, où parmi bien du prosaïsme, brillent encore maintes perles rares de poésie. Nous en recueillons deux seules dans le psaume 103, qui est un remerciement à Dieu pour toutes les beautés qu'il a créées :

Tu règnes sur un trône où le flambeau du jour épand sur les rubis ses lumières dorées, où l'astre de la nuit, paraissant à son tour, tend (Tébène et d'argent les voûtes azurées ..

Tout ce qui vient de toi nous comble de bonheur ; quand la pluie a baigné nos champs et nos prairies, la javelle remplit le poing du moissonneur, et l'herbe à pleine faux nourrit nos bergeries.

L'on sait que Racan fut un des premiers académiciens, un de ceux de 1634. Comme discours de réception il composa, selon la mode des paradoxes qui régnait au début de l'Académie, une harangue ;] Contre les Sciences: c'était surtout un plaidoyer en faveur du naturel, contre l'abus des règles, selon l'attitude que le poète avait prise autrefois dans le cercle de Malherbe, Mais il arriva qu'après avoir écrit son discours, le gentilhomme laissa son manuscrit en tête à tête... avec un jeune lévrier qui, sans respect pour la prose académique, la déchiqueta à belles dents. La même aventure arriva,

dit-on, à l'un de nos modernes immortels, dont le chien familier mâchonna sans scrupule un chapitre de Y Histoire de Richelieu.

Racan, lui, fut enchanté, et plein de reconnaissance pour le jeune levron qui l'avait forcé à refaire sa harangue : « Je ne say point, dit-il, d'autre finesse pour polir ma prose que de la rescrire plusieurs fois. »

Il fut un académicien modèle, très assidu aux séances, toutes les fois qu'il séjournait à Paris, et très aimé de ses confrères, la plupart roturiers, que charmait la bonhomie de ce gentilhomme. Il aimait particulièrement à voir deux d'entre eux, Gonrart et Chapelain, lorsque ses procès l'appelaient à Paris, et à discuter avec eux sur des sujets littéraires, notamment dans la belle propriété que Conrart possédait à Athis. Nous avons vu comment son étourderie fut durement punie par la double perte de leur amitié (1).

C'est qu'en bon Tourangeau, Racan aimait à rentrer vite en Touraine, rappelé par les travaux des champs, surtout par la vendange, à laquelle jadis s'intéressait déjà son père, et, de là, il envoie à ses amis de charmantes lettres continuant les discussions orales et qui fleurent bon la campagne. L'une d'elles qu'il écrit, dit-il, « la cervelle brouillée des vapeurs de son pressoir », débute ainsi :

(( Adieu paniers, vendanges sont faites. Enfin,

(1) V. plus haut p. 136.

<( nous voici délivrez des soins delà récolte ; nous « voicy en estât de gouverner les Muses [de vivre « avec elles] et de rendre compte à mes amis du | « progrès que j'auray fait en leur conversation. » |

La lettre reprend au milieu :

« La fumée des vins nouveaux que je venois de « quitter m'avoit endormy en cet endroit. A (( mon réveil, je me suis souvenu que M. Conrart « m'avait convié de mettre par escrit les petites (( friponneries de ma jeunesse »

Ailleurs, se lit cette poétique profession de foi sur la liberté du style épistolaire :

« Je me suis résolu de commencer les lettres

(( que je vous enverrai sans préparation, et de « laisser conduire ma plume au hazard, comme « mes pas dans mes promenades, où quelquefois, « quand je me suis proposé d'aller te long de mes « ruisseaux cueillir quelque fleurette champêtre « pour vous présenter, ma rêverie m'emporte au <( travers des landes, où je ne trouve que des « ajoncs et des bruyères », des bruyères comme son berceau de Ghampmarin en était tout enveloppé.

Voilà une « fleurette champêtre » comme la littérature du 17^ siècle n'en a point des gerbes.

Il retrouvait généralement ses amis de Paris vers la Saint-Martin, lorsqu'il n'était pas retenu à la campagne par sa « constitution qui avoit besoin d'estre choyée ».

De la brouille académique il dut se consoler par les témoignages publics de l'école littéraire

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de 1660, l'école des chefs-d'œuvre, dont il avait si bien préparé l'avènement par ses propres ouvrages. La IX'^ satire de Boileau arrivait en 1668 jusqu'au château de la Roche, y jetant ce vers éclatant qui cause maintenant quelque surprise :

Racan pourrait chanter au défaut d'un Homère.

Le jeune poète dominateur voulait dire que, pour chanter Louis XIV, au défaut des poètes épiques de son temps, dont il se défiait, non sans raison, il faudrait s'adresser aux auteurs d'odes, et Racan s'était mis au premier rang de ceux-ci, jadis par son ode si animée à Louis XIII, récemment par une pièce entraînante à Louis XIV.

En même temps paraissait le premier recueil des Fables, où La Fontaine, racontant Le Meunier , son Fils et FAne, unissait dans une admiration commune Malherbe et Racan,

Ces deux rivaux d'Horace, héritiers de sa lyre, disciples d'Apollon, nos maîtres, pour mieux dire.

11 n'est pas fort difficile de prouver que Racan fut, en effet, élu par La Fontaine pour l'un de ses maîtres, et ce n'est point pour notre poète son moindre titre d'honneur que ce noble espoir poétique qu'il inspira plus tard au fabuliste dans son Epitre à Huet :

Malherbe avec Racan, parmi les chœurs des anges, là-haut de TEternel célébrant les louanges, ont emporté leur lyre ; et j'espère qu'un jour j'entendrai leur concert au céleste séjour.

Cependant, l'octogénaire avait marié sa fille aînée à un jeune voisin de campagne, Charles de la Rivière, et son fils aîné, constant avec luimême, avait contracté un mariage bizarre. Quatre petits-enfants entouraient son fauteuil d'aïeul, et en caressant leurs jeunes têtes, il ne pouvait prévoir que le rêve militaire qu'il avait lui-même poursuivi en vain toute son existence serait un jour réalisé par deux de ses petits-fils, dont l'un, brigadier d'infanterie, serait tué au feu, à Malplaquet, dont l'autre, comme son propre père à luimême, parviendrait au grade de maréchal de camp; il pouvait prévoir encore bien moins qu'en eux allaient s'éteindre sa postérité mâle et son nom (1).

Les procès ne désarmaient toujours pas. Son grand procès, entamé depuis quarante ans avec lesBueil-Sancerre, renaissait encore une fois; une affaire particulièrement douloureuse s'y ajoutait : il était attaqué par-devant le Parlement de Paris par son gendre et sa fille, pour avoir à leur verser le complément de la dot promise.

A la fin de 1668, après s'être assuré, en cas de décès, un service solennel chez les Carmes de Tours, le vieux poète reprit une fois encore, en

(1) Par sa fille Françoise de la Rivière Racan devait avoir trois générations de petits-enfants; mais son arrière-petite-fîlle, Anne- Thérèse de la Rivière, qui avait épousé en 1762 Jacques de Savonnières de la Maison-Rouge, mourut sans enfants. Ce n'est que par un second mariage que son mari donna naissance à la branche encore vivante des comtes de Jourdan-Savonnières.

compagnie de sa femme, le chemin de Paris, avec tous SCS dossiers d'affaires,. ses baux, ses contrats, ses quittances, ses sentences du Parlement, son testament, — dans un sac de toile les pièces justificatives de sa noblesse, qu'il venait de solennellement établir, l'année précédente, devant les commissaires de Colbert, et il loua, derrière l'église Saint-Sulpice, une petite maison, rue Princesse. Au mois de janvier suivant il était réduit à vendre sa vaisselle d'argent, au prix de 4.000 livres, « pour subvenir à ses nécessités » (1), et il s'installait modestement, ne gardant de sa vie d'autrefois que son carrosse de deuil (peut-être portait-il depuis vingt ans le deuil de son fils Honorât), et deux chevaux harnachés de noir. Son goût du beau se marquait par trois vieux morceaux de tapisserie qu'il avait tendus dans sa chambre à coucher (2), dans son salon, par un petit tableau, sur bois, représentant, sous un cadre doré, <^ V Adoration des trois Rois » et par une précieuse tapisserie de Flandre, de 22 mètres carrés, racontant en six pièces V Histoire de César (3).

(1) I.e ménage ne gardait que 3 fourchettes et 2 cuillers d'argent.

(2) L'ameublement personnel dans cette pièce comprenait en outre deux tables de hêtre, un petit lit à colonnes et une petite paire de chenets.

(3) Acte inédit de l'Inventaire de Racan après décès, obligeamment communiqué par M. André Lemoine. — Sans compter l'ordonnance de son château, les vieilles peintures et les vieilles tapisseries qui y sont encore et dont plusieurs doivent remonter jusqu'à lui, ce goût de Racan pour les œuvres d'art s'est encore montré par les beaux vitraux en grisaille, de l'école allemande, qui ornaient la tourelle de la Roche-Racan et qui sont mainte-

Il tomba, luttant toujours vaillamment pour ses intérêts menacés, le 21 janvier 1670 : le 16 février seulement eut lieu la cérémonie funèbre à Saint-Sulpice (1), et, trois mois après la mort, le 21 avril, au renouveau, les restes du gentilhomme tourangeau furent rapportés dans sa Touraine et inhumés « en présence de messieurs ses enfants et noblesse circonvoisine », dans la crypte familiale de Neuvy-le-Roi, qui avait été préparée par son père pour tous ceux de sa race (2).

Telle est cette vie si sympathique, si traversée de déceptions, qui furent adoucies par les joies du cœur et par le charme profondément senti de la campagne.

Racan fut bien un poète de France : il n'aima pas seulement la nature, lointaine et tropicale, ou tragiquement embellie par la tempête, la mer ou la montagne, comme on l'a tant célébrée depuis Jean-Jacques Rousseau ; il aima nos simples champs français, nos champs tourangeaux, il en chérit la glèbe et les guérets. C'est qu'il resta de

nant entre les mains de M. Larreguy de Civrieux, à Saint-Germain-en-Laj^e : deux d'entre eux figurant deux des œuvres de miséricorde (la soif et l'hospitalité) ont été heureusement reiDroduits par les Annales fléchoises en mai 1904.

(1) Bibl. nat., Mss. fr. 32.594, signalé aimablement par M, le conseiller Saulnier, de Rennes.

(2) Il faut bien espérer qu'on y recherchera ce tombeau quelque jour.

sa province, qu'il abandonna assez de temps pour savoir qu'il l'aimait profondément, pas assez pour l'oublier.

Outre qu'il est un de nos meilleurs poètes élégiaques dans le genre moyen, un de nos lyriques les plus animés et notre meilleur pastoralier dramatique, Racan demeure en somme (et il le doit à la Touraine) un de nos seuls poètes rustiques, un de nos rares auteurs de Géorgiques françaises, et, par là, un vrai poète (1).

J'imagine que l'âme de ce vrai poète doit toujours aimer à flâner, même après sa mort. Rêveuse, elle doit sortir des Champs Élysées vers le soir, à l'heure où le croissant d'argent de la lune commence à briller au milieu de l'azur du ciel, comme en son propre blason ; à l'heure où

de toutes parts les laboureurs lassés

traînent devers les bourgs leurs contres renversés.

Et l'ombre va, doucement errante, « le long de ses » anciens « ruisseaux », ou sur les berges de la Loire, ou par les larges avenues de la ville de Tours, et le poète s'enquiert avec indolence, selon sa vieille habitude, de ce qui se passe en son pays. Il interroge discrètement sur ces statues de confrères, qu'il aperçoit se profiler dans la ville ou même dans des campagnes voisines *, il apprend que lui n'a point de statue, pas même de

(1) Nous avons proposé dès 1898^ d'accord avec notre savant collègue M. Ernault, ce ternie de pastoralier pour auteur de pastorale, comme l'on dit fablier et animalier.

modeste buste, et que tout l'hommage de la Touraine consiste en une humble rue de faubourg qui porte son nom. Il n'en veut aucunement à sa patrie d'adoption, car la bonhomie ne l'a point délaissé dans l'autre monde, mais il a toujours tenu à ses droits, et, lorsque blanchit l'aube, quand le soleil paraît et que

tout rit à sa clarté première,

il rentre sans bruit dans l'élyséen séjour, ne désespérant point de sa bonne province, mais confiant qu'un jour luira où plus de justice lui sera rendu, où l'on comprendra que ses croisettes recroisetées au pied fiché d'or, qu'il a illuminées d'un si vif reflet de poésie, doivent être comptées parmi les plus purs fleurons de la couronne tourangelle.

Août 1901.

P. S. — Après avoir lutté sans trêve pendant six ans, de concert avec les Sociétés savantes de Tours, avec les dévoués présidents successifs du Comité Racan, M. Robert Gaschet et M. Paul-Boncour, nous avons maintenant la certitude de voir inaugurer tout prochainement le busle de Racan demandé au talent de M. Sicard, dans un des bosquets du Jardin des Prébendes d'Oé, — surtout si quelques amis ou amies de la poésie veulent bien encore envoyer, pour achever notre œuvre, leur obole. (Le Comité Racan a son siège à Tours, 35, rue Victor-Hugo.)

RACAN It

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