L'ambition son courage n'attise
d'un fard trompeur son âme il ne déguise,
il ne se plaît à violer sa foi ;
des grands seigneurs l'oreille il n'importune
mais en vivant content de sa fortune,
il est sa cour, sa faveur et son roi.
10. Que de plaisir devoir deux colombelles^ bec contre bec, en trémoussant des ailes, mille baisers se donner tour à tour, puis, tout ravi de leur grâce naïve, dormir au frais d'une source d'eau vive, dont le doux bruit semble parler d'amour !
11. Que de plaisir de voir sous la nuit brune ^ quand le soleil a fait place à la lune,
au fond des bois les nymphes s'assembler, montrer au vent leur gorge découverte, danser, sauter, se donner cotte-verte, et sous leur pas tout l'herbage trembler !
13. Le bal fini, je dresse en haut la vue, pour voir le teint de la lune cornue, claire, argentée, et me mets à penser au sort heureux du pasteur de Latmie.
Lors je souhaite une aussi belle amie, mais je voudrais en veillant l'embrasser.
15. Douces brebis, mes fidèles compagnes, haies, buissons, forêts, prés et montagnes,, soyez témoins de mon contentement !
Et vous, ô dieux ! faites, je vous supplie, que cependant que durera ma vie, je ne connaisse un autre changement.
La ressemblance de cette pièce avec les Stances est manifeste : les deux morceaux sont visiblement imités de l'Épode d'Horace, et ils sont inspirés Fun et l'autre par l'amour de la campagne et aussi par le mépris de l'ambition. Non seulement les sentiments sont communs, mais des mots, des vers, des strophes presque entières de Desportes ont passé dans Racan. Celui-ci a emprunté à son devancier jusqu'à sa forme rythmique, ce sizain tout harmonieux où résonnent quatre rimes féminines coupées seulement par deux sons masculins, et même, soit intention, soit hasard, le nombre des strophes est identique, si bien que l'on compte quatre-vingt-dix vers de part et d'autre.
Pour être complet, il convient d'ajouter que Racan a fait aussi entrer dans ses Stances un sonnet rustique de Desportes ; il en a imité le vers si expressif, inspiré lui-même d'Horace :
Roi de tous mes désirs, content de mon parti... ,
ainsi que ce charmant quatrain :
J'aime mieux voir un pré bien tapissé de fleurs,
arrousé de ruisseaux au vif argent semblables
et tout encourtiné de buissons délectables
pour l'ombre et pour la soif durant les grandes chaleurs (1).
(1) On reconnaît la 8'^ stance de Racan où brille le vers que nous avons admiré plus haut sur Vargent des ruisseaux, heureusement imité de Desportes : dans la fin de la stance, au contraire, en parlant des lits naturels
qui n'ont autres rideaux que lombre des buissons, Racan n'a pas osé être naïf, et du même coup il est moins vrai
En dépit de tous ces emprunts, l'on voit ici, plus facilement encore qu'avec Horace, puisque la similitude est plus complète, comment chaque poète a mis sa personnalité dans ses Stances.
Les premières stances de Desportes sur la vie de cour ne manquent pas d'une certaine fermeté, mais la rhétorique n'en est point absente. L'auteur peint les inconvénients de la faveur en homme qui en a bien joui toute sa vie et qui est pourvu de quatre bonnes abbayes. Il a pour la fortune le mépris tout artificiel et tout poétique de celui qui a été gâté par elle ; nous sommes loin du renoncement douloureux de Racan qui, l'ayant poursuivie en vain, lui dit adieu non sans souffrance.
Là où Desportes est plus personnel, c'est quand il décrit sa vie à la campagne, ce far-niente élégamment sensuel avec ses plaisirs variés, ses amours faciles, et surtout ses rêveries de nuit parmi les danses de Nymphes au clair de lune. Mais on sent bien que le cœur de l'homme n'est pas pris par les véritables charmes de la campagne, c'est seulement l'imagination du poète rêveur qui est touchée.
Chacun d'eux évidemment aime la campagne à sa manière. Mais comme celle de Racan est plus forte, plus saine, plus élevée ! Ce qu'il aime dans la campagne, ce ne sont pas les attraits épicuriens qu'elle offre aux sens, ni le noctambulisme
que l'original : on devine là une chicane de Malherbe dans le genre de celle-ci: « Sottise. Ce sont les buissons, non l'ombre, qui font rideau. »
des poètes, qui dorment le jour : c'est le spectacle de sa fertilité, des labeurs qu'elle demande et qu'elle paie par l'abondance, c'est aussi la reprise par le fils de la fécondation séculaire du champ des aïeux, et, s'il ne dédaigne pas les plaisirs, ils ont, dans ses vers, quelque chose de plus relevé, sans rien d'artificiel.
Puis la facture du poème est bien supérieure chez Racan. Elle est d'abord beaucoup plus moderne, car chez Desportes l'usage des hiatus, des vieux mots, de la simple négation ne au lieu de ne pas, etc., met entre ces deux pièces, qui sont peut-être distantes d'une vingtaine d'années, tout l'intervalle d'un demi-siècle, ce qui arrive d'ordinaire entre l'œuvre d'un vieillard et celle d'un jeune homme, parce que chacun de nous reste, à son insu, fidèle à sa vingtième année. Il y a en outre dans la vieille chanson une mollesse et souvent une impropriété et une superfluité d'expressions qui lui ôtent beaucoup de force. De plus, le poète y a bien trop parlé de lui-même au lieu d'avoir, comme Racan, le bon goût d'attribuer ses propres sentiments au campagnard dont il vante le bonheur dès les premiers vers. Et nous ne mentionnons pas les chicanes de détail que lui a adressées Malherbe : Racan n'eut garde, dans son imitation, de retomber dans aucune des fautes qu'il vit reprocher par son maître à Desportes.
Notre poète lui a bien emprunté ses quinze sizains, mais il a remplacé le vers de dix syllabes par le grand alexandrin, et ce simple changement
matériel, qui lui a été inspiré par son tempérament de poète, est le signe extérieur de la différence essentielle des deux inspirations. Racan n'a pas craint d'affronter la grande strophe alexandrine, parce qu'il avait à y verser de larges et harmonieuses périodes exprimant les forts sentiments dont il avait l'âme remplie.
, Il est poète lui aussi, non parce que son imagi- I nation se joue dans la nature et la peuple I de gracieux fantômes mythologiques, mais simiplement parce qu'il recueille en ses vers la j poésie qui monte naturellement de la terre remuée I par l'homme, comme la rosée aux matins d'été, ! et cette simplicité même fait la beauté et le prix I de son inspiration. N'y a-t-il pas entre ces deux ' tableaux champêtres quelque chose de la diffé- I rence qui sépare en peinture Corot de Rosa Bon- 'iheur?
Bien des éléments étrangers, somme toute, entrent dans la composition des Stances ; l'on a remarqué que c'est la loi de presque toutes les œuvres vraiment originales, et, pour faire sa pièce, Racan, sans se cacher, a puisé à pleines mains dans Virgile, dans Horace, dans Claudien et dans Desportes, leur empruntant des idées, des sentiments, des mots, des images et presque des vers ; l'on ne doit point le regretter, car son manque de culture première et sa paresse natu-
relie l'auraient peut-être empêché toujours de construire ce poème s'il n'en avait pas trouvé les matériaux tout prêts sous sa main. Il les a presque tous empruntés, mais le dessin grand et simple suivant lequel il les a agencés lui appartient en propre, et le sentiment qui l'a inspiré, nous l'avons vu dans le détail, lui est absolument personnel.
En définitive, une douce et profonde mélancolie, venant de la chute des chères illusions de jeunesse, et en même temps un riant et naïf amour de la campagne, tels sont les deux sentiments pénétrants qui, harmonieusement fondus, ont rencontré une expression définitive dans les Stances sur la Retraite : ne nous étonnons point de cet amalgame singulier au premier abord, en remarquant que tous les grands sentiments de l'âme humaine sont teintés de mélancolie, car notre cœur est ainsi fait que nous n'aimons jamais si fortement les biens de ce monde que le jour où nous les avons perdus, et que nul ne chante mieux la patrie que l'exilé, la santé que le malade, l'amour que l'amant trahi, la foi que l'apostat, la campagne que le citadin forcé... ; c'est ce qui fait que nos plus grands poètes de sentiment sont des mélancoliques, tels Chénier, Lamartine et Musset. Racan est un de leurs lointains et modestes devanciers dans une gamme moins douloureuse, plus apaisée, plus sensée et plus française (1).
(1) On voit donc avec quelles prudentes réserves il faut faire de Racan un des ancêtres de « la mélancolie ».
Nous ne trouvons guère que deux reproches sérieux à lui adresser :'Vest de ne point avoir osé faire entrer plus franchement la famille dans son tableau du bonheur champêtre (on la devine plus qu'on ne la voit),*-' et d'y avoir tout à fait omis la religion, malgré la gravité philosophique, presque religieuse, de certaines stances. Les naïfs chantres rustiques du 16^ siècle avaient été à cet égard mieux inspirés. Mais Racan devait ailleurs réparer cette double omission, dans les Bergeries et dans les Psaumes.
Telle qu'elle est, cette pièce nous révèle l'exis-i tence d'une troisième corde dans la lyre de notre jeune poète; l'une, celle de l'élégie, nous avaitfait entendre les grâces plaintives d'un cœur amoureux f l'autre l'es vifs accents des émotions lyriques ;* celle-ci, celle des Stances, fait vibrer avec une sonorité plus grave les pleins accords de la philosophie morale.
En somme, des 6.000 vers de notre poète, les 90 vers des Stances forment le seul fragment resté debout, au milieu de la ruine générale opérée dans son œuvre par le temps, et il mérite d'être immortel.
Jamais il ne fut plus opportun de le remettre en honneur que dans le commencement de notre 20® siècle. Un des maux dont nous souffrons, de l'aveu de tous, dont nous pourrions bien mourir, pour peu que cela continue, conséquence de notre civilisation intensive, c'est le dépeuplement des campagnes, c'est cette fièvre qui nous prend tous.
tant que nous sommes, noblesse, peuple ou bourgeois, et qui nous arrache au château ou au sillon de nos pères, pour nous précipiter dans les villes, vers la vie ardente du cœur ou de l'esprit, de l'ambition ou des sens. Il en est qui reviennent un jour à la terre, mais comme Racan, blessés, mutilés, résignés, au lieu d'avoir consacré généreusement et sagement au sol leur jeunesse, leur santé et leur première ardeur, en sorte que la pauvre terre est devenue surtout le refuge des malades, des enfants, des vieillards, des vaincus de la vie, des ruinés, des retraités de tout genre et des sots. Certes elle est assez hospitalière pour accueillir tous ceux-là, mais elle mérite mieux ; elle voudrait encore, ce qu'elle trouve si rarement, de la virilité, de la force intacte, de l'intelligence, de la jeunesse, — toute prête à donner en échange ces biens inestimables qui se nomment la santé, la paix qui est la santé de l'âme, l'honnêteté, l'équilibre heureux des facultés.
Nous voudrions qu'aujourd'hui plus que jamais il se fît une conspiration de toutes les bonnes volontés autour de cet admirable poème, pour le remettre en belle place et le faire sentir à nouveau, pour ramener l'attention de chacun au jeune gentilhomme d'autrefois qui, ne trouvant pas le bonheur dans tout ce qui le lui avait brillamment promis, revient, à l'âge de trente ans, vers la terre qu'il a quittée enfant, cette éternelle méprisée dans les bras de qui il vient
se jeter pour trouver la paix et le bonheur, comme dans le sein d'une mère aimée que l'on a
méconnue , et alors, si par cas il arrivait que
cette pièce où palpite tout un cœur d'homme, expliquée, ou simplement lue avec émotion, retenait un seul homme à la glèbe de France, ce jour-là il faudrait jeter au feu tous les commentaires de La Harpe, de Sainte-Beuve et des autres ; elle en aurait un désormais admirable, le seul qui fût vraiment digne d'elle (1).
V' juillet 1898.
(1) Cette étude est empruntée à notre travail complet surRacan, qui comprend deux éditions illustrées : 1898. Racan. Histoire anecdotique et critique de sa Vie et de ses Œuvres. (Prix Saintour de l'Académie française). — 1900. Un gentilhomme de lettres au 17^ sièc/e, édition revue et diminuée de 200 pages (entre autres du Lexique) ; l'une et l'autre parues à la librairie Armand Colin.