Thirsis, il faut penser à faire la retraite
la course de nos jours est plus qu'à demi faite. L'âge insensiblement nous conduit à la mort. Nous avons assez vu sur la mer de ce monde errer au gré des flots notre nef vagabonde ; il est temps de jouir des délices du port.
2. Le bien de la fortune est un bien périssable ; quand on bâtit sur elle on bâtit sur le sable. Plus on est élevé, plus on court de dangers :
les grands pins sont en butte aux coups delà tempête,
et la rage des vents brise plutôt le faîte
des maisons de nos rois que des toits des bergers (1).
3. 0 bienheureux celui qui peut de sa mémoire effacer pour jamais ce vain espoir de gloire dont l'inutile soin traverse nos plaisirs,
et qui, loin retiré de la foule importune, vivant dans sa maison, content de sa fortune, a selon son pouvoir mesuré ses désirs !
4. Il laboure le champ que labourait son père ; il ne s'informe point de ce qu'on délibère dans ces graves conseils d'affaires accablés ;
(1) Le mot maison était, à cette date, susceptible de plus de noblesse qu'aujourd'hui, et l'on disait couramment « la maison forte » pour « le château fort ». Consulter sur ce vers et sur d'autres notre Lexique de Racan, à la fin de l'édition de thèse.
il voit sans intérêt la mer grosse d'orages, et n'observe des vents les sinistres présages que pour le soin qu il a du salut de ses blés.
5 Roi de ses passions, il a ce qu'il désire, son fertile domaine est son petit empire ; sa cabane est son Louvre et son Fontainebleau ; ses champs et ses jardins sont autant de provinces, et, sans porter envie à la pompe des princes, se contente chez lui de les voir en tableau.
6. Il voit de toutes parts combler d'heur sa famille, la javelle à plein poing tomber sous la faucille, le vendangeur ployer sous le faix des paniers, et semble qu'à l'envi les fertiles montagnes, les humides vallons et les grasses campagnes s'efforcent à remplir sa cave et ses greniers.
7. Il suit aucunes fois un cerf par les foulées dans ces vieilles forêts du peuple reculées et qui même du jour ignorent le flambeau; aucunes fois des chiens il suit les voix confuses, et voit enfin le lièvre, après toutes ses ruses, du lieu de sa naissance en faire son tombeau.
8. Tantôt il se promène au long de ses fontaines, de qui les petits Ilots font luire dans les plaines l'argent de leurs ruisseaux parmi l'or des moissons, tantôt il se repose avecque les bergères
sur des lits naturels de mousse et de fougères qui n'ont autres rideaux que l'ombre des buissons.
9. Il soupire en repos l'ennui de sa vieillesse dans ce même foyer où sa tendre jeunesse
a vu dans le berceau ses bras emmaillotés ; il tient par les moissons registre des années, et voit de temps en temps leurs courses enchaînées vieillir avecque lui les bois qu'il a plantés.
10. Il ne va point fouiller aux terres inconnues, à la merci des vents et des ondes chenues,
ce que Nature avare a caché de trésors (1), et ne recherche point, pour honorer sa vie, de plus illustre mort, ni plus digne d'envie, que de mourir au lit où ses pères sont morts.
11. Il contemple du port les insolentes rages des vents de la faveur, auteurs de nos orages, allumer des mutins les desseins factieux,
et voit en un clin d'œil, par un contraire échange, l'un déchiré du peuple au milieu de la fange, et l'autre à même temps élevé dans les cieux.
12. S'il ne possède point ces maisons magnifiques, ces tours, ces chapiteaux, ces superbes portiques, où la magnificence étale ses attraits,
il jouit des beautés qu'ont les saisons nouvelles,
il voit de la verdure et des fleurs naturelles,
qu'en ces riches lambris l'on ne voit qu'en portraits.
13. Crois-moi, retirons-nous hors de la multitude, et vivons désormais loin de la servitude
de ces palais dorés où tout le monde accourt. Sous un chêne élevé les arbrisseaux s'ennuient, et devant le soleil tous les astres s'enfuient, de peur d'être obligés de lui faire la cour.
14. Après qu'on a suivi sans aucune assurance cette vaine faveur qui nous paît d'espérance, l'envie en un moment tous nos desseins détruit. Ce n'est qu'une fumée, il n'est rien de si frêle ; sa plus belle moisson est sujette à la grêle,
et souvent elle n'a que des fleurs pour du fruit.
15. Agréables déserts, séjour de Finnocence, où loin des vanités, de la magnificence, commence mon repos et finit mon tourment ; vallons, fleuves, rochers, plaisante solitude, si vous fûtes témoin de mon inquiétude, soyez-le désormais de mon contentement (2).
(1) Fouiller signifie ici non point creuser, maischercher encreusant.
(2) Œuvres complètes de Racan, édition Tenant de Latour, t. I, p. 196.
Tel est ce poème qui se déroule avec ampleur, comme l'ondulation même des grands blés mûrs, avec une certaine monotonie forte qui est bien celle de la campagne cultivée.
On est frappé de la perfection de sa facture, de la netteté de la pensée, de la force sereine des antithèses, de la richesse des rimes, de l'absence, si rare même chez les meilleurs poètes, de toute cheville. Tout au plus peut-on y relever quelques négligences de détails, quelques répétitions de mots, un ou deux embarras de construction qui semblent reculer légèrement la pièce avant Malherbe.
Mais on demeure charmé par cette mélancolie douce qui n'est pas la tristesse, qui ne procède point de l'orgueil, comme tant d'autres, mais qui est le fruit de la pratique de la vie et du bon sens profond : aussi ces Stances resteront-elles, nous l'avons dit, le vrai chant mélodieux des désillusions de la vie (or qui de nous, même entre les plus heureux, n'en ressent pas plus ou moins ?).
Et puis, la mélancolie du poète ne se tourne pas en une vague et brumeuse rêverie sur la nature, mais il aspire à suivre les travaux de nos bons champs français qu'il aime en réalité et que nous reconnaissons bien dans ses vers, et par là de nouveau il nous atteint tous. Au fond de ses Stances vibre le contentement, comme il dit avec nos pères, simple, naïf, un peu bourgeois si l'on veut, et par là bien vivant et gaulois, du cultivateur qui voit se remplir sa grange et son cellier ;
ces vers sont tout dorés de l'éclat des moissons, de sorte qu'ils sont de nature à trouver écho dans le cœur de tous ceux, grands ou petits, qui possèdent ou qui soignent un arpent de terre au soleil, ou même qui y aspirent. Et comme le poète a eu le haut goût d'appuyer sur les traits pittoresques dans la bonne mesure, assez nettement pour composer une précise esquisse de l'aisance campagnarde, tout en restant assez général pour n'exclure personne, il se trouve, et c'est là un signe authentique du chef-d'œuvre, que tous les terriens peuvent s'y reconnaître en particulier, depuis le gentilhomme veneur qui y trouve son portrait en pied, jusqu'au dernier de nos paysans (nous en avons fait l'expérience) surpris de trouver là l'expression de la poésie qui se remue confuse au fond de son âme. Le secret du poète consiste à avoir su élever une veine de poésie commune à une hauteur toute philosophique.
Enfin cette pièce a eu la rare fortune de conserver depuis 300 ans toute sa fraîcheur et de ne pas être recouverte par un grand nombre d'œuvres du même genre.
Pour lui trouver une postérité, il faut aller; d'abord à La Fontaine, puis sauter presque au milieu du 19^ siècle, car c'est seulement après avoir vu et décrit les Tropiques, l'Amérique, l'Italie et l'Orient que nous nous sommes avisés qu'il y avait beaucoup à voir et à peindre chez nous, et encore, depuis cette époque, quels sont ceux qui ont dit les champs et les travaux des champs
simplement, sobrement, sans un débordement excessif de sentimentalité ou de fantaisie romantiques ? Ce n'est pas M. Jean Richepin dans Le ChemineaUy par exemple. Les Laboureurs de Lamartine, la Pernette de Laprade, quelques parties savoureuses des romans champêtres de George Sand, certaines strophes ensoleillées de Mistral, Les Chants du paysan^ un peu frustes, mais sincères, de Paul Déroulède, sont des diamants d'une eau claire et rare dans notre littérature. Nous ne pouvons saluer un rural dans Brizeux,. encore que son épopée des Bretons contienne quelques accents campagnards bien plus vifs que sa célèbre Marie : mais l'on sent trop qu'il aime à se retremper dans les choses de la Bretagne, à son retour de Paris ou de l'Italie, en névrosé de la ville qui vient passer quelques jours au grand air. Il est bien une école moderne, celle des Clovis Hugues et des François Fabié, qui chante avec bonheur parfois notre sol de France ; mais elle nous touche par une sorte d'attendrissement de panthéistes en face de la terre saluée comme la grande nourricière qui produit éternellement des germes. Nous devons en excepter M. Gustave Zidler, dont l'inspiration sensée et chrétienne se penche fraternellement, dans la Terre Divine (la terre de France), vers les choses de la campagne qu'il aime en raison de toutes les âmes d'humbles qui y coopèrent (1).
(1) On y peut joindre quelques traits de peinture de l'exploitation:
Les Stances nous apparaissent décidément comme la plus pure floraison poétique de la glèbe de France. Racan nous a donné le premier fragment, et qui est resté l'un des seuls, de nos Géorgiques françaises.
C'est bien, en effet, le souvenir de Virgile dans ses Géorgiques qu'évoquent ces vers profonds et un peu tristes qui forment une sorte de variation moderne du fameux
Fortunatus et ille deos qui novit agrestes !
Virgile célèbre bien le bonheur des laboureurs, mais en des termes qui ne font pas envie, tellement il excelle à montrer la dureté de cette condition. Il aspire lui-même aux champs, mais il commence par déclarer que ce qu'il aimerait avant tout, c'est à percer les secrets de la nature,] et c'est seulement dans le cas où il échouera,' qu'il ira ensevelir sans gloire dans la vie rustique sa faillite intellectuelle (1). Cet amour des champs, panthéiste et pessimiste, est singulièrement intime et moderne. Qu'il nous suffise de retenir que la joie en est absente.
rurale dans Voltaire [Epitre de V Agriculture et surtout la lettre du 7 juin 1769 à M. Dupont sur les Saisons de Saint-Lambert). (1) Géorgiques, II, 475 et s.
Sans doute les Stances sont teintées de mélancolie, de celle qui vient des déceptions personnelles du jeune poète, mais sous cette apparence se révèle à nous, bien au fond, le contentement vrai et simple de celui qui revient à la vérité de la vie.
Dans l'existence rustique, Racan observe simplement ce qui est, et il dit ce qu'il observe. Il aime à y voir l'homme largement payé de ses peines, à le suivre dans ses heures de détente honnête et joyeuse. Il y a chez lui moins d'inquiétude, moins d'infinie tendresse que chez Virgile. Il y a en revanche plus de simplicité, une conscience plus sereine et plus alerte, plus de naïveté vraie et de santé.
Racan a imité aussi Horace, son autre poète latin de prédilection, ou, pour mieux dire, il a rencontré chez lui des moyens d'expression pour son inspiration personnelle, et dans les vers de son devancier romain il a pris en quelque sorte conscience de ses propres sentiments.
Les traces de cette imitation originale ne sont point rares. En veut-on un exemple ? Racan a depuis longtemps l'âme impressionnée par les catastrophes des rois, des grands et des ministres qu'il voit de si près, par les assassinats de son oncle, de Henri ÎV et de Goncini, par la disgrâce du comte de Rellegarde et tant d'autres coups s'abattant sur les têtes les plus hautes, et dans le même temps il lit l'ode d'Horace à Licinius et ces vers qui s'appliquent d'une manière si frappante aux temps dramatiques que lui-même traverse :
Sœpius ventis agitatur ingens pinus et celsae graviore casu decidunt turres feriuntque summos fulgura montes,
et aussitôt dans son esprit l'idée générale revêt cette image précise et forte :
Plus on est élevé, plus on court de dangers : les grands pins sont en butte aux coups de la tempête, et la rage des vents brise plutôt le faîte des maisons de nos rois que des toits des bergers.
Parmi les nombreuses pièces d'Horace dont Racan s'est inspiré dans les Stances, il n'en est certes pas une qui lui ait fourni autant de matière que la charmante Epode
Beatus ille, qui procul negotiis...
Nous savons même par Tallemant des Réaux que, la lisant mal dans le texte, il s'aida de la traduction en prose que lui en fit son cousin le chevalier de Bueil (1).
C'est aussi chez Horace un délicat éloge de la campagne, accompagné du rêve d'y passer sa vie. Un financier de Rome entrevoit dans une reposante apparition la paix des champs loin des aflaires, les plaisirs de la culture et de la chasse, et, à l'automne, la cueillette des fruits qu'on offre aux dieux champêtres, et le repos au bord des sources, et, au lieu des amours inquiètes de la
(1) Tallemant (t. II, p 353) déclare à ce propos que Racan n'a jamais su le latin, ce qui paraît très exagéré.
ville, la présence d'une chaste épouse qui prépare, le soir, par les soins donnés à la maison et aux enfants, l'arrivée de son mari fatigué, et encore la simplicité des mets, et le spectacle des troupeaux et du riche essaim des jeunes esclaves.
Le rêve du financier romain et celui du courtisan français offrent entre eux plus d'un point commun, et nous trouvons de part et d'autre le riant tableau de l'abondance rustique et des plaisirs champêtres. Mais il faut être inj.uste ou étroit pour affecter, comme Tallemant ou la Harpe, de ne voir dans les Stances françaises qu'une imitation d'Horace.
D'abord les strophes campagnardes de Racan sont tout environnées d'autres strophes sur le désenchantement de la vie, qui leur donnent une haute portée mélancolique : l'ode latine n'offre rien de semblable.
Pour nous en tenir même aux parties communes, on dirait vraiment que le poète français n'a emprunté la plupart de ses traits à son prédécesseur que pour les transposer pour ainsi dire dans le mode de sa nature propre et de la campagne de France.
Par exemple les vers élégants d'Horace sur la cueillette des poires et du raisin, « à l'époque où l'automne élève dans la campagne sa tête parée de fruits mûrs », sont devenus cette stance, la plus pleine de simple abondance rurale que nous connaissions dans toute notre poésie :
Il voit de toutes parts combler d'heur sa famille, la javelle à plein poing tomber sous la faucille, le vendangeur ployer sous le faix des paniers, et semble qu'à l'envi les fertiles montagnes, les humides vallons et les grasses campagnes s'efforcent à remplir sa cave et ses greniers.
Le Romain se réjouit d'avance de la battue au sanglier et des petits pièges tendus aux grives..., et le gentilhomme français répond en bon veneur par la chasse au lièvre qui revient d'ordinaire se faire tuer au gîte, avec la voix des chiens dans le lointain, et par la chasse au cerf dont on suit les « foulées » sous les hautes futaies .
L'épicurien antique évoque les doux sommes au bord de l'eau, le poète moderne aspire simplement à se promener au bord des sources
de qui les petits flots font luire dans les plaines l'argent de leurs ruisseaux parmi l'or des moissons,
l'un des vers de description du sol les plus colorés et les plus vrais de notre poésie classique (1). Ce n'est pas que le financier romain ignore la campagne : il l'a vue, il Fa même observée dans les villas de Tibur et de la Sabine ; mais le tableau qu'il en fait est trop bien nuancé, trop complet sans être faux, trop bien assorti pour venir d'un amour profond.
(1) En fait de couleur l'on a dû remarquer la richesse d'un verset des Psaumes de Racan, que nous avons cité plus haut :
Tu règnes sur un trône où le flambeau du jour épand sur les rubis ses lumières dorées, où l'astre de la nuit paraissant à son tour, tend d'ébène et d*argent les voûtes azurées (psaume 103).
Il aimera à voir le troupeau s'acheminer à la maison et les bœufs d'un pas fatigué ramener la charrue renversée ; mais ce sera pendant ses repas, comme à la ville il repose sa vue sur un paysage de tenture.
Il se nourrira d'olives et d'oseille, mais en pensant aux huîtres du lac Lucrin et aux pintades d'Afrique, qu'il n'avalerait pas de meilleur appétit. Il y a, chez ce rustique récemment converti, du citadin heureux de déjeuner un jour sur l'herbe, parce qu'il y trouve un régal de nouveauté dans son existence de blasé. Il y a en lui du dilettantisme .
Nos inquiétudes sur la sincérité de notre homme sont d'ailleurs pleinement justifiées par la conclusion de l'épode :
(( Ayant dit ces mots, l'usurier Alfîus, qui allait « se faire campagnard, fit rentrer tout l'argent qui « lui était dû le mois dernier, et déjà il cherche à « en placer pour le prochain. » Ainsi cet amour de la campagne n'était qu'amour de tête, et ce rêve rustique n'était qu'un caprice brillant d'imagination entre deux coups de Bourse.
Horace d'ailleurs faisait d'autant mieux parler son financier qu'il aimait lui-même la campagne à peu près de même sorte : son esclave Davus le lui dit franchement le jour où il lui débite ses vérités :
Romse rus optas, absentem rusticus urbem,
(A Rome, tu aimes la campagne ; à la campagne, la ville absente),
et le maître en convient de bonne grâce. L'amour d'Horace pour les champs est un amour qui ne vient guère que des nerfs, celui de Racan vient vraiment de son cœur ; voilà l'abîme qui les sépare, et le modeste poète français mérite d'être salué comme l'un des écrivains infiniment rares qui ont été de vrais amoureux de la campagne. La meilleure preuve d'ailleurs est dans les actes : beaucoup comme Horace consacrent bien à la campagne quatre ou cinq jours de suite (c'était sa mesure ordinaire) : Racan lui a donné 40 ans de sa vie.
Ce que notre poète a trouvé surtout chez Horace, et varié à l'infini dans les Odes et dans les Epîtres, c'est l'idée qui le hante lui-même à présent, à savoir que le bonheur n'est pas dans le pouvoir ou dans le luxe, ni dans l'agitation et la poursuite fiévreuse d'un but lointain. Ainsi, pour le philosophe latin, de toutes les existences qui l'entourent, celle qui lui paraît la plus opposée à la vraie sagesse, est celle du marin marchand qui affronte mille périls pour courir après les richesses, et il ne lui ménage pas la pitié méprisante. Nous en retrouvons un écho direct dans ces trois vers de Racan qui, eux, trahissent clairement l'imitation :
Il ne va point fouiller aux terres inconnues, à la merci du vent et des ondes chenues, ce que Nature avare a caché de trésors,
mais la stance se relève aussitôt par un accent tout
personnel, par le sentiment vif de la tradition de famille ;
et ne recherche point, pour honorer sa vie, de plus illustre mort, ni plus digne d'envie, que de mourir au lit où ses pères sont morts.
Le bonheur est dans la modération des désirs ; ainsi pensait Racan après toutes ses déceptions, et il était charmé de retrouver cette opinion cent fois répétée dans Horace, qui l'avait pratiquée et prêchée à ses amis. Seulement celui-ci leur conseillait, pour mieux réduire leurs besoins, de se retirer entièrement de l'action, et il tenta toute sa vie d'amener au repos et au plaisir tout ce qui était de soldats, de trafiquants, d'avocats, d'hommes politiques autour de lui ; doctrine décevante au fond, qui ne s'adresse qu'à des riches et qui a le tort d'en faire aujourd'hui des oisifs et demain des vicieux.
Tout en rendant sienne la doctrine de la modération, Racan ne renonce pas pour cela à l'action ; il maudit seulement l'agitation et la vie factice des villes, et il n'aboutit pas comme son devancier à l'énervante oisiveté, mais à une sorte d'activité virile à la campagne. Il a pris la sagesse d'Horace et lui a laissé la sensualité : ses vers ont je ne sais quoi de plus mâle et de plus sain.
Il a d'ailleurs ramassé son idée sur le bonheur avec une rare netteté d'expression dans la troisième stance :
O bienheureux celui qui peut de sa mémoire
effacer pour jamais ce vain espoir de gloire dont l'inutile soin traverse nos plaisirs, et qui, loin retiré de la foule importune, vivant dans sa maison, content de sa fortune, a selon son pouvoir mesuré ses désirs (1).
Voilà sur le J bonheur, nous semble-t-il, le dernier mot de la sagesse purement humaine, lorsque toutefois elle entend rester digne, et ni Horace, ni aucun autre moraliste laïque n'a mieux dit : ne pas compter sur les choses humaines pour nous donner la félicité, mais déraciner notre ambition, tel est certes le moyen d'être, non pas heureux, mais le moins malheureux possible.
En dehors, il ne reste que la conception religieuse, qui est plus haute. Racan n'en est pas encore là, mais il est déjà moins païen qu'Horace, et nous sentons que sa philosophie, grave dans le fond, est pour lui une sorte d'acheminement vers un idéal plus élevé.
Parmi les sources latines des Stances, il est juste de mentionner encore Claudien, disciple luimême de Virgile et d'Horace. Il n'est pas possible, en effet, que plusieurs vers de Racan, et notamment ceux de la neuvième stance, ne soient point en partie inspirés du beau portrait du Vieillard de Vérone qui n est jamais sorti de chez lui (Epigr. II) :
(1) Selon son pouvoir a sûrement ici le sens fort de : conformément à ses moyens et ne signifie pas en faisant son possible, ce qui ôterait beaucoup d énergie au vers.
Félix qui patriis sevum transegit in agris, ipsa domus puerum quem videt, ipsa senem
qui, baculo nitens in qua reptavit arena, unius numerat sœcula longa casae I
. .. Frugibus aliernis, non consiile, computat annum,
... ingentem meminit parvo qui germine quercum, œquœvumqiie videi conscnuisse nemus...
Il soupire en repos l'ennui de sa vieillesse dans ce même foyer où sa tendre jeunesse a vu dans le berceau ses bras emmaillotés ; il tient par les moissons registre des années, et voit de temps en temps leurs courses enchaînées vieillir avecque lui les bois qu'il a plantés (1).
Les influences latines sont arrivées sans doute directement à notre poète, mais aussi à travers des intermédiaires français qui ont beaucoup plus d'importance encore, si l'on veut expliquer complètement l'inspiration des Stances.
L'épode d'Horace Beatus ille.., avait été fort goûtée à la fin du 16^ siècle, prise dans son sens sérieux, sans qu'on ait eu l'air d'en apercevoir l'ironie. Au milieu de cette ère de guerres civiles, plus d'un se prenait à rêver à la campagne, à la vie bonne, douce, religieuse et pacifique que
(1) Le sens de ces deux derniers vers, qui manque un peu de netteté, paraît être : il voit les courses des années enchaînées (en périodes de cinq, dix, vingt ans) rendre vieux avec lui-même les bois qu'il a plantés. Le principal de l'idée est qu'il est contemporain de ses arbres {œquvœum)*
l'on y peut mener, ornée par l'amour et l'amitié, charmée par les divertissements naturels comme la chasse et la pêche... Ces aspirations vagues, qui ne savaient pas encore bien s'exprimer toutes seules, s'attachèrent avidement à l'épode d'Horace : on la lut, on la traduisit, on l'imita en vers, en y joignant des souvenirs des Géorgiques, en la paraphrasant longuement au moyen de mille traits empruntés au château ou à la chaumière française, et la pièce latine donna naissance à un courant abondant de poésie rustique.
En 1583, la librairie Lucas Breyer eut l'idée de rassembler les principales pièces de ce genre et d'en faire un tout petit volume destiné apparemment à être glissé dans la doublure du pourpoint des hommes d'armes et à les rafraîchir un instant entre deux combats.
Le volume s'ouvrait par « Les Plaisirs du gentilhomme champêtre, de Nicolas Rapin, Poitevin », charmant tableau où figure le campagnard avec sa femme, ses enfants, ses amis, qui viennent passer avec lui les jours de fêtes, le tout paré d'aimables détails tels que la première grappe de raisin suspendue au grand autel, le jour de la Sainte-Madeleine... Puis, à la suite des Quatrains de Pibrac, naïf résumé de la sagesse, viennent Les Plaisirs de la Vie rustique du même ; c'est une nouvelle variation sur le sujet, qui nous montre la vie de Colin et de Marion jusque dans le détail familier, vie de travail et d'amour, coupée régulièrement de pieuses prières :
de temps en temps échappent au poète des plaintes d'accent tout sincère sur le sort des paysans. Suit la belle ode de Desportes intitulée aussi Sur les Plaisirs de la Vie rustique,
0 bienheureux qui peut passer sa vie entre les siens, franc de haine et d'envie —
tableau, plus ramassé que les précédents, des plaisirs des champs opposés aux soucis de la ville. Puis vient la longue chanson bachique de Ronsard, le Voyage dHercueil, et le petit volume se termine par les poésies doucement sensuelles de Claude Binet, entre autres Les Plaisirs de la vie rustique et solitaire, idylle, surchargée de détails, de Jeannot et de Fleurie, qui habitent avec leurs enfants dans un antre et se nourrissent surtout de leur propre pêche.
Le recueil eut tant de succès que les éditions s'en renouvelèrent, plus ou moins modifiées, pendant tout un siècle.
Nul doute que le capitaine Louis de Bueil, qui aimait les vers et la campagne, n'en eût fait son compagnon de route, et il y a fort à parier que Racan connut, bien jeune, la place de ce petit livre dans la « librairie » paternelle du château de la Roche.
Il e:n exprima le suc, il s'en nourrit, et quand, à son tour, non plus par lassitude militaire, mais par dégoût de la cour, il aspira à la campagne, son esprit se trouva être tout plein de ces vers; on s'en aperçoit à bien des traits particuliers de sa pein-
ture, et aussi à cette incertitude où il a laissé le lecteur de savoir si son campagnard est gentilhomme ou manant, car le poète nous parle tour à tour de sa « cabane » et de ses grandes chasses.
Mais autant la veine des ancêtres s'est étalée familièrement en détails diffus, autant la pièce de Racan est sobre et ferme ; il a su choisir, ce qui était un mérite inconnu au 16^ siècle ; il se privait nécessairement ainsi de maintes ressources pittoresques, mais en revanche il encadra son paysage d'idées philosophiques qui lui donnaient une singulière portée.
Considérées en elles-mêmes, les Stances peuvent nous sembler gauches et naïves en plus d'un endroit ; mais rapprochées de ces poèmes composés quarante ans plus tôt, elles permettent de mesurer tout le progrès réalisé par la poésie et en général par la pensée française.
Les Stances sur la Retraite vérifient cette loi, qui est confirmée par tant de grandes œuvres : souvent celles-ci nous apparaissent de loin comme isolées, et en réalité elles ne forment que la fin et l'aboutissement de toute une littérature qui les a précédées, qu'elles résument dans ses grandes lignes et suppriment en quelque sorte pour la postérité. La tige et la racine échappent à notre vue pour ne laisser apparaître que la fleur éclatante. Les Stances sont donc plus que le chant des désillusions du poète : elles ouvrent aussi cet intérêt plus général d'incarner le rêve rustique de tout le 16^ siècle.
Parmi toutes les pièces du recueil, celle dont s'inspira le plus notre poète est évidemment l'ode de Desportes : c'est donc la seule que nous examinerons avec plus de détails.
Racan avait été élevé dans le mépris de Desportes et il avait vu couvrir d'un Commentaire impitoyable les marges de ses œuvres. Malgré tout il ressentait une secrète sympathie pour la nature du charmant poète, amoureuse et nonchalante un peu comme la sienne propre, et il le lisait avec plaisir, parfois avec délices. Ainsi il goûtait profondément dans le petit recueil l'ode de Desportes Sur les Plaisirs de la Vie rustique, en dépit des critiques rigoureuses dont il l'avait vu cribler par Malherbe et que l'on peut lire encore au cours du Commentaire. Nous mettons sous les yeux du lecteur quelques strophes de cette pièce, qui est en définitive la vraie source des Stances sur la Retraite (1).
1. O bienheureux qui peut passer sa vie entre les siens, franc de haine et d'envie, parmi les champs, les forêts et les bois, loin du tumulte et du bruit populaire, et qui ne vend sa liberté pour plaire aux passions des princes et des rois.
3. Il ne frémit, quand la mer courroucée enfle ses flots, contrairement poussée des vents émus, soufflant horriblement ;
(1) On la trouve en entier dans les Œuvres de Philippe Desportes, édition Alfred Michiels. Paris, Delahays, 1858, p. 431, où elle est intitulée Chanson de Bergers.
et quand la nuit à son aise il sommeille, une trompette en sursaut ne l'éveille, pour renvoyer du lit au monument.