LE SECOND EDEN
Paul Contant eut une ambition plus haute encore. Parti de remarques en prose et de traductions en vers sur les simples de sa boutique, il s'était élevé à un catalogue poétique, qu'il avait varié de son mieux. Péniblement il montait sur les pentes de ce « Mont de Pharmatie » qu'il prenait pour le Parnasse : il voulut atteindre la cime, où devait régner, suivant les aspirations de tous les lettrés de ce siècle, la poésie « héroïque ». Sur les plantes il ferait mieux qu'un recueil de notes, mieux même qu'un poème étendu, il réaliserait une épopée, et en sa qualité de protestant et selon la mode qui commence à poindre, une épopée biblique. Invoquant donc Calliope, vers 1618, il conçoit, pour sa 3*^ œuvre, l'ingénieuse idée de placer Adam et Eve dans un Second Eden, c'est-à-dire parmi les fleurs et les plantes, encore, dont la culture les console de la perte du premier Eden. Pour l'en-tête de son ouvrage
il dessine une planche savante et naïve, où iî montre nos premiers parents, armés d'un râteau et d'une fourche, soignant des parterres fleuris, tout bordés de buis, tels que les jardins des bourgeois de province au 16"^ siècle.
Le début sonne plus pompeusement encore que celui du Jardin et Cabinet poétique :
Du perleux Orient déjà l'aime Soleil sortait tout flamboyant de son char nonpareil, suivant les pas rosins de la vermeille Aurore, qui de mille couleurs nostre Horizon décore.
A ce ton l'on devine que l'auteur ne craindra nullement d'introduire aux côtés d'Adam et d'Eve le Léthé, Caron et toute la fable et s'expose par avance à la si juste critique de Boileau désapprouvant en un sujet chrétien
un auteur follement idolâtre et païen.
Du moins il sait, rien que pour l'avoir observé chez Homère et chez Virgile, que dans le genre épique
le poète s'égaye en mille inventions.
Il le faut d'autant plus, lorsque le fond du sujet est, au lieu des erreurs d'Enée, le monotone défilé de 146 plantes et arbres. Les principaux « épisodes » sont donc une lutte d'Adam et Eve contre un dragon, la rencontre d'un lion furieux, leur invention du Feu,
qui semble de l'Aurore les matineux rayons,
et est ensuite pris par eux, quand il devient plus fort, pour
quelque animal farouche qui nourrit cette flamme en sa flambante bouche ;
l'annonce prophétique, faite par Adam, de tous ceux qui écriront un jour sur les plantes, la « vision » d'une mère guérissant un fils atteint de la rage en lui envoyant du jus de racine d'églantier ; à propos du laurier, un éloge dithyrambique de Louis XIII, de gracieux passages sur les jolis sites des environs de Poitiers, etc. De ces 3.400 vers nous nous contenterons de détacher une seule page caractéristique sur le blé, qui a remplacé dans la nourriture des humains l'ancien gland :
— Le laboureur alors n'avait soir ni matin
travaillé pour cueillir un si riche butin,
du gras fumier fertil la main toujours ouvrière
n'avait point engraissé une plaine blavière.... (1)
Le métivier hâlé de la jaune moisson
par faucilles n'avait entamé la saison.
Les gerbes dans les champs, richement animées,
pour le lévite encor n'avaient esté dixmées...
et les bœufs attelés à la charrue plaine
dans la grange n'avaient onc porté cette graine.
Les glaneurs en ce temps n'avaient l'épi laissé
des métiviers, ehcor en javelle amassé.
Le tic, tac, tique, toc, d'un de deux, trois ou quatre
dans le bail aplani, l'on n'avait ouï battre
la gerbe aux épies d'or ; l'aire n'avait encor
(1) Faite pour le blé.
senti du fléau virant sur son dos ce grain d'or,
et le fer foule-grain d'une troupe batteuse
de chevaux trépignants dans l'aire fromenteuse
n'avait le grain doré, dedans l'épi caché,
par maints coups ba-batans de la balle arraché.
Le souffle baie-vent au lever de l'aurore
n'avait point émondé cette richesse encore.
La quarte, et le boisseau, le muis mesure-grain
onc n'avaient mesuré le froment souverain. ^
Les greniers élevés, grands, spacieux et larges,
n'avaient encor porté de si pesantes charges. ,
Le pénible altéré et suant porte-fayx
n'avait dessus son dos porté ce poisant faix
dans les greniers pavés, pour garder très utiles,
les grains pour réparer les années stériles.
(( Car le bon ménager en certaine saison
« pour quatre ans peut munir en un mois sa maison. ))
Le meunier fariné n'avait dans sa tremûe
mis ce grain, moins encor sa meule à moudre émue (1^.
Le boulanger n'avait dans son arche pétri
la farine que rend le froment non flétri.
La servante en ce temps folâtrement accorte
pour allègre pétrir ne s'était mise en sorte.
Elle n'avait encor son bras, blanc, potelu,
découvert pour pétrir le pain de tous voulu,
elle n'avait encore sa chandelle allumée
ni moins sa poêle encor fraîchement étamé
mise sur le trépied, et son chant éveillé
fanfareligotant n'avait point réveillé
le voisin : et le sel qui toutes chose affine
n'avait encor été mêlé dans la farine,
et le bois sermenteux pour échauffer au feu
son eau, n'avait encor cette flamme reçue.
Du mi-nud beluteur la vigilance en somme,
l'éveillant au matin n'avait rompu son somme
en frappant à sa porte et par commandement
ne lui avait point dit : Pétrissez promptement.
Le four n'avait encor de bois ni de bourrée
(1) Trémue ou trémie, 'grande auge où l'on verse le grain qui tombe delà sous les meules.
pour cuire le pain blanc, en la voûte échaufifée ... Bref en ce siècle heureux l'on n'usait point de pain, le seul gland nourrissait pour lors le genre humain.
Ce couplet ne vaut point assurément les beaux vers à la fois sobres et pleins, inspirés par le même sujet, vers la même date, à Racan,dans ses Stances sur la Retraite. Trop de détails ici, trop d'épithètes, aucun choix dans ce long développement par prétérition; néanmoins, si l'art est bien inférieur, le sentiment de la nature est cordial aussi et sincère, et de telles pages sur la poésie de la terre et des travaux familiers des hommes, sont trop rares chez nous à toute époque pour que, même imparfaites, l'on ne se hâte point, dès qu'on les a trouvées, de les encadrer avec quelque indulgente prédilection.
Nos citations doivent permettre de conclure sur le talent poétique de Paul Contant et d'achever de répondre aux interrogations que nous nous sonîmes posées en commençant.
Notre auteur ne manque point d'imagination ; souvent gauche, longue, embarrassée de pléonasmes, d'à-peu-près et de chevilles, malhabile à serrer de près l'idée, fatigante d'inversions, incorrecte même, sa langue est savoureuse en plus d'un lieu, pittoresque, ingénieuse ou énergique. Il a parfois des traits qui peignent. Son vocabulaire, sin-
gulièrement en retard avec ses « chevances, couppeaux, avertin », etc., appartient plus au 16^ siècle qu'au 17^. Contant, qui invoque, plus d'une fois, Ronsard, du Bartas et Baïf, ronsardise à cœurjoie et non sans succès, avec son goût pour l'invention, avec son ivresse de la mythologie qu'il traite souvent d'une plume élégante, avec son amour poussé jusqu'à la manie, pour les adjectifs composés , « doux-trompeurs , ronds-globeux , chasse-peste, poli-doux, feuille-tremble, gravedoux, foule-grain », etc Il est, en somme, à la
mode de 1560, du beau temps de la Pléiade, et, lorsque l'on songe que la publication de ses œuvres complètes date de 1628, l'année même de la mort de Malherbe, le réformateur qui réagit contre la Pléiade, l'on ne peut s'empêcher de sourire en voyant l'un des esprits les plus ouverts et les plus avisés du Poitou au commencement du 17® siècle, l'émule provincial de Guy de la Brosse, fondateur du Jardin des Plantes à Paris, — retarder... simplement de 70 ans sur les poètes qui gravitent autour de la capitale et de l'Ile-de-France. D'ailleurs, n'est-ce point la caractéristique de la vieille terre du Poitou de retarder généralement d'une révolution^ ce qui aussi bien est peut-être une manière de se tromper moins vite, et, en tous cas, de se nourrir plus longtemps des sucs de fa substantielle tradition?
Nous ne mettrons point Paul Contant au rang des poètes de premier ni même de second ordre ; mais du respectable et tricentenaire in-folio de
ses œuvres, qui court encore dans le Poitou, émane la senteur modeste et saine de l'officine et du jardin d'un de nos bons pharmaciens provinciaux d'ancien régime ; et pour Ta voir remis dans un modeste demi-jour, notre récompense serait parfaite s'il nous était permis d'espérer que
du Paradis des simples nous voulons dire de
l'Eden des plantes médicinales, où la Providence n'aura point manqué de lui fixer son bienheureux séjour, le digne apothicaire poitevin pût murmurer encore une fois sa charmante et optimiste devise :
Du don de Dieu je suis content.
Décembre 1905.
Des études qui précèdent, celle-ci, bien que consacrée à un talent beaucoup moindre, semble constituer une curieuse confirmation, par une sorte de contre-épreuve : ce qui a manqué en définitive à ce dernier poète, c'est surtout le sens de l'art, le goût, la netteté. Donc, si Malherbe n'était pas « venu », ou bien s'il avait tardé, il est fort probable que moins de Racans et plus de Contants eussent malheureusement gravi, au 17® siècle, notre Parnasse français.