SAINTE-BEUVE ET SA MÉTHODE
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I. TOUTE VIE HUMAINE EST-ELLE INTÉRESSANTE PAR ELLE-MÊME ? — II. LA BIOGRAPHIE d'uN ÉCRI- VAIN EXPLIQUE-T-ELLE EN PARTIE SON ŒUVRE ? — III. LES OBJECTIONS. — IV. LES CONCLUSIONS PRATIQUES.
Le 23 décembre 1904, il y eut cent ans que Charles- Augustin Sainte-Beuve naquit à Boulognesur-Mer. Un comité, organisé par le Journal des Débats et présidé par MM. Gaston Boissier et Brunetière, a apposé sur la maison natale un médaillon commémoratif, œuvre du maître Vernier, et un Livre d'or illustré, moderne Guirlande de Julie... en prose, étudie le poète, le philosophe, le journaliste, le professeur, le critique littéraire, l'annotateur du « Livre d'amour » et, qui l'eût pensé ? le critique militaire.
Nous repoussons résolument la tentation de suivre dans ses capricieux méandres cette existence de soixante-cinq ans, si « diversifiée », suivant un de ses mots favoris (1), et qui a reflété dans son cours tant de paysages et de bosquets variés : telle une rivière nullement pressée, toute gracieuse de contours et de mélancolie, qui l'opposent aux puissants fleuves, dont le cours droit, rapide et fort, symbolise assez bien la volonté ferme et les convictions chez les hommes. Nous ne suivrons point successivement le jeune romantique qui incarna dans le Cénacle la finesse du goût et l'érudition, essaya de fournir, dans la personne de Ronsard, un portrait d'ancêtre à Victor Hugo, puis se détacha de la nouvelle école et de son impérieux chef ; — le célibataire endurci, amoureux de M"'*" Victor Hugo, puis de M""^ d'Arbouville et assidu chez M"'^ Récamier, — le poète qui se cache à demi, telle Galatée sous les saules, sous le nom de « son ami Joseph Delorme », un jeune frère de René et d'Obermann qui aurait lu les Regrets de Joachim du Rellay et les élégies sensuelles d'André Ghénier, — le fervent de Lamennais, qui se détache, en 1840, du christianisme, comme il avait fait plus tôt du romantisme, — l'artiste qui, en cette même année, décisive pour lui, renonce tristement à la création littéraire (vers et romans), pour se faire biblio-
(1) Sou autre mot favori est saison, pris au figuré. On sait que l'on se peint dans de tels mots : ceux de Sainte-Beuve marquent bien son double goût de la variété et de la poésie.
thécaire à la Mazarine et critique avec son premier volume de Y Histoire de Port-Royal^ — le professeur de Lausanne en 1837, de Liège en 1848, du Collège de France en 1855, où le tumulte de la jeunesse libérale ne lui laisse débiter que deux leçons, le maître de conférences de TEcole Normale, qui enseigne enfin paisiblement de 1857 à 1861, — l'ancien fonctionnaire de Louis-Philippe mourant sénateur de l'Empire, libertin et champion de la « libre pensée »... Vie pleine de variations, de péripéties d'idées et d'abandon des principes d'antan, tout comme le fut celle de son grand contemporain et cher ami de jeunesse Victor Hugo, avec cette grave différence que l'auteur de la Légende des Siècles passa d'un état d'esprit à l'autre et, en définitive, du royalisme catholique au socialisme anticlérical, en poète, c'est-à-dire par succession d'enthousiasmes ou par bonds d'indignation, ce qui est de l'enthousiasme encore, tandis que l'auteur désabusé de Volupté cheminait d'une région des idées à l'autre, par déceptions et désenchantements. Partout, il était l'éternel voyageur qui s'éloigne.
Avoir traversé, nuance à nuance, toutes les idées et dispositions de conscience lui valut du moins de devenir le critique le plus fin de tous ceux qui ont brillé en notre ciel depuis quatre siècles et d'être à son genre à peu près ce qu'Alphonse Daudet fut à la nouvelle ; grâce à son aimable et infatigable scepticisme, ce voluptueux d'esprit comprit tout, sauf sans doute la grandeur.
Pour être vraiment un grand critique (à la manière des Malherbe, des Boileau, des Nisard, afin de ne point parler des vivants ou... dun vivant leur héritier), la foi lui faisait défaut, nous entendons la foi en quelque chose. « Je suis arrrivé « dans la vie à l'indifférence complète, disait-il... « Avant la mort finale de cet être mobile qui « s'appelle de mon nom, que d'hommes sont déjà « morts en moi (1) ! »
Il n'eut pas même la foi dans sa découverte en critique, dans ce qui en fit, trente ans durant, la force et le charme, et c'est probablement pour cela qu'on a si mal rendu justice à sa grande innovation et qu'on l'a, sur ce point, si peu continué.
Nous ne voulons point parler de son introduction, assez contestable, d'une critique très soignée dans le journalisme, à partir de 1849, où ses premiers Lundis parurent au ConstitutionneL
Il s'agit de sa grande et féconde originalité, nous voulons dire sa méthode biographique de critique littéraire, son idée de mêler l'homme et l'écrivain et d'éclairer l'un par l'autre, de ne point se borner au catalogue sec, ni même à l'appréciation abstraite et ordinairement aride des œuvres, son plaisir à dévoiler les circonstances publiques et privées où un ouvrage a vu le jour, à reconstituer peu à peu un tempérament vivant et à révéler l'âme et même le corps avec leurs ressources et
(1) Portraits littéraires, t. III, p. 543, 544.
leurs faiblesses, de sorte qu'en lisant un Lundi de Sainte-Beuve, si habilement sont entrelacées cette trame et cette chaîne, Ton ne sait point au juste si on lit une biographie ou une étude de critique littéraire ; au vrai, l'on a les deux, et s'il prend la curiosité de les distinguer l'une de l'autre, on y éprouve beaucoup de peine : dans la plupart des cas, l'on arrive à s'apercevoir que l'artiste, très habilement, suit en même temps un double plan, l'un biographique, l'autre littéraire, et que le passage de l'un à l'autre se fait sans cesse, mais d'une manière imperceptible. Sainte- Beuve commence d'ordinaire, sitôt une idée agréablement proposée au début, par résumer la jeunesse du personnage : il y montre la première apparition des traits de nature qui se marqueront fortement plus tard dans les ouvrages. De ceuxci, le premier l'arrête, il en donne de très courtes citations, triées heureusement, et non seulement en définit par là le caractère propre, mais en tire de nouveaux traits pour la physionomie d'ensemble de l'écrivain qu'il ne perd jamais de vue et qu'il poursuit ainsi lentement et sûrement. Avec grâce il reprend le fil biographique, qu'il sait colorer des plus fines demi-teintes» et ainsi, peu à peu, de fragments biographiques en citations et précises inductions littéraires, il parvient à une légère et pénétrante conclusion finale sur la vie et sur l'œuvre : à moins, comme souvent il lui arrive, qu'il n'annonce, pour la semaine d'après, une suite de retouches à son premier essai. Il en sort une ta-
pisserie de couleurs fondues et comme adoucies déjà par le temps, où deux dessins s'enroulent harmonieusement l'un autour de l'autre, représentant une physionomie à la fois morale et intellectuelle, un talent et une vie, — exquis ouvrage de femme, œuvre qui manque, en somme, de virilité et d'élan, mais qui est un petit poème de délicatesse.
Ouvrons au hasard l'un des vingt-huit volumes des Lundis. Voici, par exemple, le premier de deux articles consacrés à Montesquieu (1). Dressons-en, pour ainsi dire, le schéma aride, et la méthode, croyons-nous, apparaîtra dans son jour : après une courte vue générale et une page sur les manuscrits encore inédits de Montesquieu, la jeunesse de Vécrivain, 1689-171^ (nous soulignons à dessein les parties biographiques), et, à ce propos, comment Montesquieu cherche dès lors « l'esprit des choses » et quel genre de goût il montre pour l'antiquité. — Sa charge au Parlement de Bordeaux y 171^-1726 : facilité qu'elle lui donne pour observer ; il aime mieux regarder les hommes que leur rendre la justice. — Ses premiers discours à V Académie de Bordeaux^ 1716 : sa manière précieuse et sensuelle, à la Fontenelle ; son amour de la science ; sa subordination du fait à l'idée. — L'apparition des trois grands ouvrages, 1721, 173^f, 17^8: leur fonds commun sur l'institution sociale. — La publication des « Lettres
(1) T. VII des Causeries du /«ndi,3e édition, p. 41-62.
persanes », 1721 : leur cachet de la Régence. L'idée de la justice chez l'auteur. Sa froideur. Sa langue. Sa prudence politique. — Le Temple de Gnide, 1725 : méprise de talent. Sa conception de l'amour et son manque de grâce en tout. — Le Discours à la louange de V étude et des sciences, prononcé à r Académie de Bordeaux, novembre 1725 : son estime des sciences pour leur utilité « sociale » et son zèle de « citoyen ». — Son grand voyage eu Europe, 1728-1729 : son opinion sur l'Angleterre et, à ce propos, de l'art et de l'artifice dans les deux derniers ouvrages.
Rassemblez les traits biographiques et vous avez le tableau de la Jeunesse de Montesquieu. Ramassez les traits littéraires et vous possédez les linéaments principaux du Génie du grand homme, dont la description sera complétée d'ailleurs dans le « lundi » suivant. Mais ceci est mêlé à cela, ou mieux ceci sort logiquement de cela, et inspire plus de confiance, en vérité, que ces portraits d'écrivains où, sans aucune biographie et presque sans citations, tous les résultats littéraires se présentent bien alignés comme à la parade, sans que nous puissions juger si quelque passe-volant ne s'est point glissé parmi eux. Ici, nous assistons à l'analyse, et l'analyse est charmante ; nous voyons comment sont obtenues, pas à pas, les conclusions, et nous y gagnons, outre le spectacle toujours attrayant d'une vie humaine, une conviction plus ferme sur les appréciations littéraires, puisque l'on nous en
place les principales pièces mêmes sous les yeux.
Cette excellente méthode, née au dix-neuvième siècle, si modernement teintée de romantisme et de naturalisme par le goût des tableaux animés et par le souci de la réalité qui ne la quitte pas, se rattache dans son fond, chose curieuse, à la manière du grand siècle, au réalisme psychologique de l'Ecole de 1660. Le fait nous semble intéressant et prouve qu'elle forme comme un bouquet des principales modes de penser qui régnèrent en France depuis deux cent cinquante ans.
C'est bien La Bruyère qui affirmait, en toute connaissance de cause : « Ce sont les faits qui louent, et la manière de les raconter. » Par les faits (actions et gestes) lui-même louait, et encore plus raillait. Sous l'apparence des vies de son entourage, il avait observé les tempéraments physiques et moraux : il les fait défiler dans son livre en mettant en scène de petites biographies. De même, Sainte-Beuve, qui lui doit tant, ressaisira à son tour sous leur biographie le tempérament des gens.
Bossuet lui-même, l'un des grands hommes à qui l'auteur des Lundis rend le mieux justice, de quoi composait-il donc ses Oraisons funèbres? — De fragments biographiques et de jugements moraux qui en découlaient naturellement. Rien n'est classique comme le plan de l'Oraison de Condé, où l'orateur n'a fait qu'une application du mot de l'Ecriture qu'il cite au début : « Leurs seules ac-
fions les peuvent louer ». 1'^ partie, les qualités du cœur chez le prince. — La bataille de Rocroi : la clémence. — Le retour à la cour : la modestie. — Bataille de Fribourg : le courage. — Echec devant Lérida : la possession de soi. — Défection du temps de la Fronde : la sincérité dans le repentir. — Négociations en Espagne et en France : la grandeur d'âme, — Bataille de Senef : la tendresse paternelle. — La retraite à Chantilly : la bonté... Les qualités de l'esprit, dans la 2^ partie, ne sont point illustrées d'une autre façon.
11 en ressort cette conclusion étrange, mais point paradoxale, que les brèves oraisons funèbres de Sainte-Beuve sont exactement conçues comme les grandes de Bossuet ; nous ne voyons qu'une différence : l'orateur ancien, quand son plan comprend deux parties, comme pour Condé, parcourt par deux fois, mais toujours chronologiquement dans chaque partie, la vie de son héros ; le critique moderne suit une à une les années de son auteur, cheminant sans cesse à côté de lui, du même pas que lui, et recueillant à mesure, sans les ordonner par avance, les traits intellectuels qui se révèlent à sa pénétration.
Du fond même de cette méthode biographique, — ■ à l'heure où l'on cherche de toutes parts à donner une base scientifique à la critique littéraire (1), — il sera bien permis de s'entretenir, à
(1) Emile Henncquin ; La Critique scientifique. Paris, Perrin, 3^ éd., 1894. — La Méthode scientifique de V histoire littéraire, Paris, Alcan,1900, par Georges Renard, qui donne à la biographie une
un modeste admirateur de Sainte-Beuve, qui Ta aimé, lui et sa méthode, presque jusqu'au danger, jusqu'à en soutenir les avantages devant le tribunal qui semblait y être le moins acquis, nous avons nommé la Sorbonne. Il lui sera permis d'exposer impartialement les bons côtés de la méthode, dont il est, depuis beau temps, intimement convaincu, aussi bien que les inconvénients qui lui furent plus d'une fois opposés.
Dégageons donc avec netteté les deux principes sur lesquels manifestement repose la critique de Sainte-Beuve ; ayons pour lui le courage de ses opinions, et puisque l'on voit bien que ses préférences l'attirent vers les âmes de second ou même de troisième plan, tâchons d'éclairer par nousmême ces deux questions tour à tour :
1° Toute vie d'homme est-elle intéressante par elle-même ?
2° Une vie d'écrivain l'est-elle doublement par cette raison qu'elle explique en partie son œuvre ?
Ces deux démonstrations seront suivies de la discussion des objections faites à la méthode, pour aboutir, dans une quatrième et dernière partie, aux conclusions pratiques.
part exacte, mais modeste (p. 60-63). — L'Ame et l'Evolution de la littérature, des Origines à nos jours. Paris, Société fi-ançaise d'imprimerie et de librairie, 2 vol., 1903, par Georges Dumesnil, qui, dans une réaction de spiritualisme généreuse, mais assez vague, fonde tout son système sur l'âme en général.