TOUTE VIE HUMAINE EST-ELLE INTERESSANTE PAR ELLE-MÊME
Voilà certes une question à laquelle notre époque ne sera point embarrassée de faire réponse. L'histoire n'en est plus, grâce à Dieu, à ne se composer que des hauts faits des rois et des conquérants, et, à la suite des Augustin Thierry et des Michelet, nous aimons les détails pittoresques et caractéristiques sur les humbles, cette poussière souvent anonyme, mais agissante, de la politique et des batailles. De même, les rois de la pensée et les conquérants d'idées, les grands écrivains, en un mot, ne sont plus seuls à occuper la scène de la critique : les auteurs minores, voire les minimi viennent tour à tour réclamer aussi leur part des regards du public. Parallèlement, dans le domaine intellectuel et dans la société se fait l'ascension des prolétaires. Le romantisme y aida. Non seulement l'école nouvelle avait des origines dites alors « libérales », c'est-à-dire se rattachant aux traditions de la Révolution, mais elle se complut, par passion de l'antithèse, à produire en pleine lumière, en face des grands personnages, tels que François P'', Charles-Quint ou le capitaine Phébus, les parias de la société, les
Triboulet, les Quasimodo ou les Jean Valjean. Le roman rivalisa avec la poésie : Balzac el Flaubert nous intéressèrent aux âmes, fort médiocres en somme, des Birotteau et des Bovary, leurs successeurs nous touchent par l'histoire si simple des « frères Yves » et des « bonnes Perrettes » ; il se fit donc une universelle démocratisation des personnages qui retiennent l'attention de la foule.
Dans le monde qui pense, la féconde méthode de l'évolution est venue encourager cette tendance, en prouvant que les humbles cas sont instructifs et figurent comme les maillons serrés de la grande chaîne progressive des mouvements d'idées.
En même temps, par suite de la chute des douanes intérieures de la société, et du progrès matériel des communications, les hommes se trouvèrent rapprochés ; la sympathie, qui n'est que la consonnance des sensibilités, s'en accrut, et le sentiment de la solidarité sociale et humaine se développa dans une ample mesure (1).
En conséquence, il n'est pas une vie d'homme, quelle qu'elle soit, qui n'attire un peu de notre curiosité et beaucoup de notre sympathie. C'est même en définitive l'objet qui attire par excellence, nous voulons dire le plus de personnes, et chacun de nous le plus immédiatement. Sans
(1) Cf. Sully Prudhomme, La vraie Religion selon Pascal, 1905 « ... Le progrès de la sympathie dans les foyers conscients et « aimants qu'elle allume, oblige à reconnaître le principe d'une « victoire évolutive, lente mais constante, du mieux sur l'état « précédent )).
doute, la méditation des idées générales, la création ou l'analyse de la beauté esthétique, sont singulièrement passionnantes. Mais la première n'est que le partage d'esprits d'élite, et encore ne se produit-elle chez eux que moyennant certaines précautions et à certaines heures privilégiées ; quant au beau, il ne vise qu'à réaliser plus d'humanité, mais c'est de l'humanité élaborée artificiellement et noblement d'ailleurs par l'art et extraite de la vie. Or, le spectacle direct de la vie séduit beaucoup plus souvent les hommes et un bien plus grand nombre d'entre eux : une preuve brutale en est que la masse des lecteurs de journaux se jette avant tout et parfois exclusivement sur les faits-divers et les feuilletonSy c'est-à-dire, d'une part, sur les événements graves arrivés à des congénères dont on ignore et dont on ne cherche même point à retenir le nom, d'autre part sur les récits d'existences imaginaires, mais très vivantes^ qu'ouvre aux lecteurs l'habileté des romanciers.
Dans le cours de nos journées à chacun, qu'estce qui nous intéresse donc plus universellement, plus immédiatement, plus inlassablement, que la vie d'un de nos semblables, qui nous sera soudain révélée par un récit bien fait, par une confidence sincère, par une de ces surprises quelconques du hasard qui viennent, à certains moments, nous découvrir l'intimité d'un foyer ou le tréfonds d'une destinée ?
C'est que, tout occupés nous-mêmes et tendus à vivre, nous regardons de tous nos yeux com-
ment l'on vit à côté de nous, comment nos compagnons de bord se tirent des multiples difficultés de l'humaine traversée, comment chacun d'eux résout pour son propre compte tous ces problèmes de sa formation personnelle, de la religion, de l'honneur, de l'amour, du mariage, de la naissance des enfants et de leur éducation, de l'argent, du support des maladies et des déceptions, du vieillissement dont secrètement on s'aperçoit si vite, alors même qu'on est encore dit jeune, de la vieillesse, de la mort.
Cet appétit de la vie des autres et du « vécu », qu'a dû ressentir, j'imagine, l'humanité à toute époque, est bien puissant à la nôtre, puisque, depuis cent ans, il s'impose à l'art sous les noms divers de romantisme, naturalisme, réalisme, naturisme, pleinairisme, tranches dévie, etc., etc. Le public réclame perpétuellement qu'il y ait le moins de différence et de transposition, le plus d'identité possible entre la vie, matière de Fart, et l'art lui-même : à mesure que les écoles, planant de leur propre vol, s'éloignent du sol de la terre, il les y rappelle, et toutes les réformes esthétiques depuis un siècle ont été un effort, plus ou moins heureux, de rapprochement vers la réalité de la vie. Les preuves en seraient trop faciles à trouver dans l'évolution du théâtre, de la poésie lyrique ou du roman.
D'autres preuves se peuvent tirer du genre de goût actuel du public français pour l'histoire : on sait avec quelle furia il s'est jeté naguère sur les
(( Mémoires », qui ne sont autre chose que de l'histoire « vécue », et voici qu'il encourage depuis peu ce que je me permettrai d'appeler « l'histoire romancée ». Il favorise visiblement aujourd'hui les historiens qui mettent dans leur histoire encore plus de vie que leurs prédécesseurs, en y introduisant des personnages fictifs, mais vraisemblables, qui incarnent toute une classe sociale ou un état d'esprit collectif. Voilà comment, sous quelques plumes éminentes (1), « l'histoire romancée » paraît presque sur le point de se confondre avec le roman historique, si aimé encore de notre génération, qui a fait récemment, à l'une de ses œuvres venue du Nord, un extraordinaire succès.
De tout temps l'on a donc aimé à connaître d'une façon vivante la vie des hommes, de tous les hommes, et, depuis un siècle, plus qu'on ne l'avait jamais fait, et notre génération, à cet égard, semble renchérir encore sur ses aînées, en s'appropriant le fameux mot de Térence, légèrement modifié : « Je suis homme et je considère que nulle vie d'homme ne m'est étrangère. »
Une semblable curiosité procède peut-être encore d'un inconscient retour sur soi-même et sur la dignité humaine, et celui qui prend intérêt à une biographie quelconque se dit peut-être, à son insu, que toute vie d'homme a le droit d'être connue. Chaque être humain ayant figuré sur la
(1) Les Lenôtre, Funck-Brentano, frères Margueritte, M.-R. Monlaur, etc..
terre n'a-t-il point légitimement quelque aspiration à ce que l'on conserve la trace et le souvenir de son passage, pour ne point retomber dans le néant de l'éternel oubli tout comme les simples insectes que sa marche a foulés et les animaux dont s'est nourrie sa chair ? De toutes ses forces, il tente désespérément d'atteindre, suivant ses moyens, à une telle survivance : tantôt c'est en s'adonnant à la carrière laborieuse de l'ambition, tantôt par des fondations pieuses ou académiques, etc., et l'on pourrait retrouver sans doute chez la masse un vestige obscur de la force de cette aspiration à durer, dans l'inscription maniaque des noms, graffiti de tous les siècles, sur les monuments publics et jusque sur les arbres renommés des forêts, particulièrement chez les pèlerins qui ont fait quelque effort pour les aller visiter .
Il n'est guère possible de supputer le nombre de choses physiques et morales dont nous aurions la clef, si, exactement, nous connaissions ainsi, chacun, nos ascendants, c'est-à-dire les personnes de qui nous tenons l'être, le sang avec ses pauvretés et ses richesses, et beaucoup de nos idées. Sans compter le culte des ancêtres qui y gagnerait, tandis qu'il se trouve si peu d'hommes qui sachent quelque chose de précis sur leur propre famille au delà de deux ou trois générations, nous ne devons point oublier que le document humain, c'est-à-dire les observations sur l'individu, forme la matière de l'art, de la littérature et de la plu-
part des sciences morales ou biologiques. Trop absorbée malheureusement par sa dépense d'énergie quotidienne, l'humanité ne fait pas ses relevés de compte. Mais de quelle ressource ce serait et pour la famille, et pour le penseur, si de chaque existence éteinte il demeurait une notice ou au moins une « fiche » biographique bien faite, sincère et équitable celle-là ! Alors on aurait la raison de bien des influences héréditaires qui s'exercent indéniablement sur chacun de nous, et l'on entendrait, par-delà le temps, résonner au vrai la voix des « morts qui parlent ». Le jour où une personnalité marquante surgirait dans une race, la consultation d'une pareille « généalogie biographique » ferait comprendre en grande partie, — la liberté de l'âme demeurant entière, — par quelles réserves de sève lentement accumulées a pu être préparée une fleur de vertu ou de talent, d'héroïsme ou de génie. Ce serait une manière de pénétrer les secrets les plus délicats de la nature, peut-être même de soupçonner quelques-uns de ceux de la Providence.
En attendant l'avènement de ces ressources plus complètes dont disposeront, il faut l'espérer, nos neveux, et à ne se servir que des existantes, l'on voit que Sainte-Beuve eut raison de nous révéler le secret de l'intérêt qui gît dans les vies, toutes les vies, les vies moyennes ou même complètement ordinaires en apparence, telle celle d'une jeune receveuse des postes, dans le Perche, cette Christel, qui termine par une idylle tou-
chante les Portraits de Femmes ; telles encore ces vies modestes de solitaires ou de religieuses attachées plus qu'il n'aurait convenu à leurs petits jardins, qu'il nous a racontées en perfection dans son Histoire de Port-Royal.
C'est bien ce premier principe qu'il transporta dans la critique littéraire : « Ce que j'ai voulu en « critique, disait-il dans sa maturité^ c'a été d'y (( introduire une sorte de charme et en même « temps plus de réalité qu'on n'en mettait aupa- « ravant,en un mot de la poésie à la fois et quelque « physiologie (1). » Cette réalité et cette physiologie qu'il souligne lui-même, qu'est-ce autre chose que la vie et le tempérament de l'homme, par lesquels il éclaire l'écrivain ? Nous avons donc à nous poser maintenant notre seconde question :