L'INCONSCIENT DANS SON ŒUVRE
Au moment d'aborder Tétude non pas de l'œuvre de Marcel Proust en général, bien entendu, mais de cette œuvre en tant que source d'une nouvelle orientation de la psychologie, je me sens de nouveau obligé à un certain nombre de précautions oratoires qu'il faut que vous me pardonniez, parce qu'elles sont vraiment indispensables.
Je suis gêné, en effet, je vous l'avoue, de ce parallélisme que j'ai institué d'autorité entre Freud et Proust. Je suis gêné non pas parce que je le crois faux dans son fond, mais parce que pour le conserver vrai, il faut à tout prix ne pas le forcer, ne pas le rendre trop complet. Mon titre et le train de réflexions dans lequel nous sommes entrés tendent peut-être, en rapprochant Freud et Proust, à les écraser un peu l'un contre l'autre, à leur faire perdre leur volume et leurs contours respectifs. Il faut éviter cela ; il faut ici d'abord nous rendre compte de tout ce qui les sépare et de tout ce qui les différencie.
Il y a d'abord l'ignorance où ils ont vécu l'un de l'autre. Même si Freud à l'heure actuelle, ce que je ne sais pas, a lu Proust, il est bien évident qu'il n'a pu être influencé en rien par lui dans ses découvertes. D'autre part je sais que Proust ne connaissait de Freud que le nom, et peut-être le sens général de sa doctrine. Mais il n'avait été informé de l'un comme de l'autre que tout récemment, et je peux affirmer qu'aucune influence n'en était résultée sur son œuvre.
En second lieu nous avons affaire à deux esprits, sinon d'essence, du moins de classe extrêmement différentes. L'un est un savant ou
(i) Conférence prononcée au Vieux- Colombier le 17 janvier 1924.
un philosophe, dont la seule préoccupation est de comprendre et d'expliquer les phénomènes en les groupant dans un ordre intelligible ; l'autre est, — faut-il dire : avant tout — je ne crois pas, mais en tous cas : principalement, un écrivain, un poète au sens large, je veux dire au sens grec de créateur, un fabricant de fictions.
N'insistons pas trop sur cette différence qui a besoin d'être notée, mais qui, comme nous verrons, n'est juste qu'en gros. Pensons plutôt à cette différence entre eux plus profonde et d'ailleurs en relation avec la précédente, qui consiste en ce que l'un s'occupe de la conscience humaine en général, en tant qu'elle est passible de lois générales, tandis que l'autre s'attache à peindre des individus, à tracer des caractères, à bien marquer les nuances et les moindres aspects de chaque vie. Il semble même que, sous ce rapport, les deux auteurs que nous comparons soient tournés vers des tâches radicalement antithétiques, Freud s'efforçant d'isoler le mécanisme pur de la conscience, avec le moins de référence possible à l'individualité, Proust n'ayant jamais assez de tons sur sa palette pour fixer la précarité des choses et des êtres, leur essence fugitive, la couleur qu'ils reçoivent de chaque moment du temps.
Ne renonçons pas pourtant à notre parallèle. Tenons simplement sans cesse dans un coin de notre pensée les restrictions que ces différences fondamentales entre nos deux auteurs, que nous venons d'analyser, doivent imposer à toute ressemblance entre eux que nous apercevrons. Et comme premier effet de cette précaution, tâchons de trouver un plan pour exposer les découvertes psychologiques de Proust, qui tienne compte de sa qualité de romancier ou, si vous voulez, de poète, qui ne soit pas trop systématique, qui ne fasse pas artificiellement pendant à celui que nous avons adopté pour l'étude de Freud.
Il est difficile d'ailleurs de commencer l'étude de Proust autrement qu'en considérant le point de vue qu'implique son titre général : A la recherche du Temps perdu, point de vue qu'il a lui-même fort nettement défini dans des pages qui sont en passe de devenir célèbres, mais qui sont si belles que vous m'excuserez sans doute de vous les relire ici :
Je trouve très raisonnable la croyance celtique que les âmes de ceux que nous avons perdus sont captives dans quelque être inférieur, dans une bête, un végétal, une chose inanimée, perdues en effet pour notis jusqu'au
jour^ qui pour beaucoup ne vient jamais, où nous nous trouvons passer prés de l'arbre, entrer en possession de V objet qui est leur prison. Alors elles tressaillent, nous appellent, et sitôt que nous les avons reconnues, V enchantement est brisé, DélitTées par nom, elles ont vaincu la mort et reviennent vivre avec nous.
Il en est ainsi de notre passé. C'est peine perdue que nous cherchions à révoquer, tous les efforts de notre intelligence sont inutiles. Il est caché hors de son domaine et de sa portée, en quelque objet matériel (en la sensation que nous donnerait cet objet matériel) , que nous ne soupçonnons pas. Cet objet, il dépend du hasard que nous le rencontrions avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions pas.
Il y avait déjà bien des années que, de Combray, tout ce qui n'était pas le théâtre et le drame de mon coucher, n'existait plus pour moi, quand un jour d'hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant que j'avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé. Je refusai d'abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d'une coquille de Saint-Jacques, Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d'un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j'avais laissé s'amollir un morceau de madeleine. Mais à l'instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d'extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m'avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m'avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu'opère l'amour, en me remplissant d'une essence précieuse, ou plutôt cette essence n'était pas en moi, elle était moi. J'avais cessé de me sentir médiocre, contitigent, mortel. D'où avait pu me venir cette puissante joie ? Je sentais qu'elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu'elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. D'où venait-elle ? Que signifiait-elle ? Où l'appréhender ? Je bois une seconde gorgée oit je ne trouve rien de plus que dans la première, une troisième qui m'apporte un peu moins que la seconde. Il est temps que je m'arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. Il est clair que la vérité que je cherche n'est pas en lui, mais en moi. Il l'y a éveillée, mais ne la connckt pas, et ne peut que répéter indéfiniment, avec de moins en moins de force, ce même témoignage que je ne sais pas interpréter et que je veux au moins pouvoir lui redemander
et retrouver intact^ à ma disposition^ tout à Vheure, pour un éclaircissement décisif. Je pose la tasse et me tourne vers mon esprit. C'est à lui de trouver la vérité. Mais comment? Grave incertitude^ toutes les fois que r esprit se sent dépaysé par lui-même ; quand lui, le chercheur y est tout ememble le pays obscur oii il doit chercher et où tout son bagage ne lui sera de rien. Chercher? Pas seulement : créer. Il est en face de quelque chose qui n'est pas encore et que seul il peut réaliser y puis faire entrer dans sa lumière.
Et je recommence à me demander quel pouvait être cet état inconnu ^ qtd n'apportait aucune preuve logique, mais V évidence de sa félicité y de sa réalité devant laquelle les autres s* évanouissaient. Je veux essayer de le faire réapparaître. Je rétrograde par la pensée au moment oit je pris la première cmllerée de thé. Je retrouve le même état, sans une clarté nouvelle. Je demande à mon esprit un effort de plus, de ramener encore une fois la sensation qui s'enfuit. Et pour que rien ne brise l'élan dont il va tâcher de la ressaisir^ j'écarte tout obstacle, toute idée étrangère, j'abrite mes oreilles et mon attention contre les bruits de la chambre voisine. Mais sentant mon esprit qui se fatigue sans réussir, je le force au contraire à prendre cette distraction que je lui refusais, à penser à autre chose, à se refaire avant une tentative suprême. Puis une deuxième fois, je fais le vide devant lui, je remets en face de lui la saveur encore récente de cette première gorgée et je sens tressaillir en moi quelque chose qui se déplace, voudrait s'élever, quelque chose qu'on aurait désancré, à une grande profondeur ; je ne sais ce que c'est, mais cela monte lentement; j'éprouve la résistance et j'entends la rumeur des distances traversées.
Certes, ce qui palpite ainsi au fond de moi, ce doit être l'image, le souvenir visuel, qui, lié à cette saveur, tente de la suivre jusqu'à moi. Mais il se débat trop loin, trop confusément; à peine si je perçois le reflet neutre où. se confond l'insaisissable tourbillon de couleurs remuées; mais je ne peux distinguer la forme, lui demander ^ comme au seul interprète possible, de me traduire le témoignage de sa contemporaine, de son inséparable compagne, la saveur, lui demander de m'apprendre de quelle circonstance particulière, de quelle époque du passé il s'agit.
Arrivera-t-il jusqu'à la surface de ma claire conscience, ce souvenir ^ l'instant ancien que l'attraction d'un instant identique est venue de si loin solliciter, émouvoir, soulever tout au fond de moi? Je ne sais. Maintenant je ne sens plus rien, il est arrêté, redescendu peut-être; qui sait s'il remontera jamais de sa nuit? Dix fois il me faut recommencer ^ me^en-r
cher vers lui. Et cheupiefois la lâcheté qui nous détourne de toute tâche difficile^ de toute oeuvre importante, m'a conseillé de laisser cela, de boire mon thé en pensant simplement à mes ennuis d'aujourd'hui, à mes désirs de demain qui se laissent remâcher sans peine.
Et tout d'un coup le souvenir m'est apparu. Ce goût c'était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l'heure de la messe) , quand j'allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m'offrait après l'avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite madeleine ne m'avait rien rappelé avant que je n'y eusse goûté ; peut-être parce que, en ayant souvent aperçu depuis, sans en manger, sur les tablettes des pâtissiers, leur image avait quitté ces jours de Combray pour se lier à d'autres plus récents ; peut-être parce que de ces souvenirs abandonnés si longtemps hors de la mémoire, rien ne survivait, tout s'était désagrégé; les /ormes, — et celle aussi du petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel, sous son plissage sévère et dévot — s'étaient abolies, ou, ensommeillées, avaient perdu la force d'expansion qui leur eût permis de rejoindre la conscience. Mais, quand d'un passé ancien rien^e subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l'odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sam fléchir , sur leur gouttelette presque impalpable, Védifice immense du souvenir.
Et dès que j'eus reconnu le goût du morceau de madeleine trempé dans le tilleul que me donnait ma tante (quoique je ne susse pas encore et dusse remettre à bien plus tard de découvrir pourquoi ce souvenir me rendait si heureux), aussitôt la vieille maison grise sur la rue, oii était sa chambre, vint comme un décor de théâtre s'appliquer au petit pavillon, donnant sur le jardin, qu'on avait construit pour mes parents sur ses derrières (ce pan tronqué que seul j'avais revu jusque là) ; et avec la maison, la ville, depuis le matin jusqu'au soir et par tous les temps, la Place oit on m'envoyait avant le déjeûner, les rues où j'allais faire des courses, les chemins qu'on prenait si le temps était beau. Et comme dans ce jeu oit les Japonais s'amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d'eau, de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui, à peine y sont-ils plongés s'étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables, çle même maintenant toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de
M. Swan, et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis et V église et tout Combray et ses environs^ tout cela qtd prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé^.
Ces pages sont capitales pour bien comprendre de quelle sorte de travail l'œuvre de Proust est issue. On y trouve des phrases très importantes. Par exemple, au cours de sa recherche du souvenir récalcitrant : // est temps que je m'arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. Il est clair que la vérité que je cherche n'est pas en lui, mais en moi. Et plus haut déjà : Un plaisir délicieux m'avait envahi^ isolé, sans la notion de sa cause. Il m'avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes y ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu'opère l'amour, en me remplissant d'une essence précieuse : ou plutôt cette essence n'était pas en moi, elle était moi. Et encore ceci : Arrivera-t-il jusqu'à la surface de ma claire conscience, ce souvenir, l'instant ancien que l'attraction d'un instant identique est venue de si loin solliciter, émouvoir, soulever tout au fond de moi ?
Mais non, laissons ce passage pour le moment. (Vous vous rappelez que je cherche avec vous). Il nous faut remonter plus haut dans l'esprit de notre auteur, tâcher de saisir son exigence, son effort sous une forme plus élémentaire encore ; il nous faut déterminer de quoi il a le plus anciennement besoin.
Eh bien ! sans sortir de Combray, cette première partie de Swann, qui est, en même temps qu'un des plus merveilleux poèmes que je connaisse, une sorte de Discours de la méthode, — j'entends de la méthode que Proust se fabrique à son usage, — sans sortir de Combray, nous trouvons un autre passage dont notre ami Charles Du Bos a été le premier, dans sa remarquable étude sur Marcel Proust, à souligner l'importance. Ce passage, quittant momentanément le premier filon que nous avions saisi, je vais vous le lire :
Combien depuis ce jour, dans mes promenades du côté de Guermantes, il me parut plus affligeant encore qu'auparavant de n'avoir pas de dispositions pour les lettres, et de devoir renoncer à être jamais un écrivain célèbre. Les regrets que j'en éprouvais, tandis que je restais seul à rêver un peu à l'écart, me faisaient tant souffrir, que pour ne plus les ressentir,
(i) A la rtcharch» du temps perdu, tome I. Du côté de chez Stvann, p. 45 df l'édition de la Nouvelle Revue Française.
de lui-même par une sorte d*inhibition devant la douleur, mon esprit s'arrêtait entièrement de penser aux vers, aux romans, à un avenir poétique sur lequel mon manque de talent m"" interdisait de compter. Alors, bien en dehors de toutes ces préoccupations littéraires et ne s^y rattachant en rien, tout d^un coup un toit, un reflet de soleil sur une pierre, V odeur d'un chemin me faisaient arrêter par un plaisir partictilier qu'ils me donnaient, et aussi parce qu'ils avaient Vair de cacher au delà de ce que je voyais, quelque chose qu'ils m'invitaient à venir prendre et que malgré mes efforts je n'arrivais pas à découvrir. Comme je sentais que cela se trouvait en eux, je restais là, immobile, à regarder, à respirer, à tâcher d'aller avec ma pensée au-delà de limage et de l'odeur. Et s'il me fallait rattraper mon grand-père, poursuivre ma route, je cherchais à les retrouver, en fermant les yeux; je m'attachais à me rappeler exactement la ligne du toit, la nuance de la pierre qui, sans que je pusse comprendre pourquoi y m'avaient semblé pleines^ prêtes à s' entr' ouvrir ^ à me livrer ce dont elles n'étaient qu'un couvercle^.
Proust, à ce moment là, imprégné d'une certaine foi réaliste^ au sens métaphysique du mot, qui est d'autant plus importante à mettre en lumière qu'elle ne disparaîtra jamais complètement de son esprit et que, même, toute la vie de cet esprit consistera jusqu'au bout dans une lutte de la tendance subjectiviste et sceptique contre le penchant réaliste. On peut même dire qu'il y a un drame immanent à l'intelligence de Proust et que c'est celui-là. Son œuvre est le résultat d'un effort de connaissance objective du monde sans cesse altéré par le souvenir, par la persuasion renaissante qu'il n'y a d'autre monde que le monde psychique, dont il est une monade sans communication avec les autres monades. Et ce souvenir, cette persuasion vont en se fortifiant en lui à mesure qu'il réussit à se donner à lui-même l'objectivité littéraire, à se changer en une œuvre, comme si d'être assuré au moins de cette réalité, ressemblante mais extérieure à lui-même, lui donnait de plus en plus de force pour regarder en face la grande illusion que sont êtres et gens.
Je m'excuse d'indiquer ici aussi «sèchement une idée qui aurait besoin peut-être d'être lentement dégagée par une analyse détaillée et par de nombreuses lectures. Je m'excuse de l'exprimer en termes aussi philosophiques.
{i) Du côté de chex Stoamt, p. 165, édition citée.
Mais nous allons la reprendre. Et pour ce qui est des termes philosophiques que j'ai employés, j'ai une excuse. Remarquez- vous (les précautions que nous avons prises tout à l'heure nous permettent maintenant d'insister sur ce point), remarquez- vous combien crûment philosophique est le propos que Proust avoue dans le passage que je viens de vous lire ? Je restais là, immobile, à regarder, à respirer^ à tâcher d^aller, avec ma pensée, au delà de Vimage et de Vodeur, Et dans vingt autres passages, c'est ce même effort pour dépasser l'apparence avec l'esprit, pour conquérir l'absolu, qui est décrit comme celui qui est le plus naturel, qui s'impose le plus invinciblement -k lui : Ce quHl y avait d*abord en moi de plus intime, la poignée sans cesse en mouvement qui gouvernait le reste, c'était ma croyance en la richesse philosophique, en la beauté du livre que je lisais, et mon désir de me les approprier quel que fût ce livre^. Un peu plus loin il parle du secret de la vérité et de la beauté à demi pressenties, à demi incompréhensibles dont la connaissance était le but vague, mais permanent de ma pensée^. Et encore, Bloch lui ayant dit que Racine et Musset ont fait chacun dans leur vie un vers assez bien rythmé et qui a pour lui... de ne signifier absolument rien, il s'avoue profondément troublé, lui qui des « beaux vers » n'attendait rien moins que la révélation de la vérité^. Et encore :je m'arrêtais, CROYANT acquérir UNE NOTION PRÉCIEUSE, Car il me semblait avoir sous les yeux un fragment de cette région fluviatile que je désirais tant connaître depuis que je V avais vue décrite par un de mes écrivains préférés*.
Proust cherche avant tout la vérité et son premier mouvement, le plus naïf sans doute, mais le plus profond, est de la croire logée sous les spectacles que lui offrent ses sens. Tout l'art littéraire ne lui paraît qu'un moyen de l'en extraire. Tel est vraiment le premier temps de son esprit, quand il s'exerce.
Il y a quelque chose en lui de platonicien, une croyance à la présence d'Idées derrière les choses, d'Idées qui seraient plus réelles qu'elles et qui en rendraient compte. Et si, tout de suite, il se veut écrivain c'est pour isoler ces Idées, pour leur communiquer une solidité. Tant qu*il n'y réussit pas, la sensation de ses dons lui fait défaut. Il
(i) Du côté de chez Swann, p. 8t,
(2) Ibid., p. 81.
(3) Und., pp. 86 et 87.
(4) Ibid., pp. 159 et i6ç,
a beau chercher, il ne trouve aucun autre sujet que cette fixation des Idées, et n'y arrivant pas il se sent stérile, malgré l'espoir qui le traverse par instant que son père peut-être, grâce à ses hautes relations, pourra le faire devenir grand écrivain.
Mais voici que nous arrivons, ou que nous revenons au deuxième temps de l'opération intellectuelle qui est à la base de la Recherche du Temps Perdu et que je m'excuse de vous avoir par erreur proposé comme le premier.
Dans son premier effort pour atteindre directement la vérité hors de lui, Proust éprouve une déception.
...iSi on a la sensation d'être toujours entouré de son âme, ce n'est pas comme d'une prison immobile ; plutôt on est comme emporté avec elle dans un perpétuel élan pour la dépasser^ pour atteindre à Vextérieur, avec une sorte de découragement y entendant toujours autour de soi cette sonorité identique qui n'est pas écho du dehors mais retentissement d'une vibration interne. On cherche à retrouver dans les choses, devenues par là précieuses^ le reflet que notre âme a projeté sur elles, on est déçu en constatant qu'elles semblent dépourvues dans la nature, du charme qu'elles devaient, dans notre pensée, au voisinage de certaines idées ; parfois on convertit toutes les forces de cette âme en habileté, en splendeur pour agir sur des êtres dont nous sentons bien qu'ils sont situés en dehors de nous et que nous ne les atteindrons jamais^ .
Voilà bien décrits, rendus bien sensibles, à la fois le mouvement qui l'emporte vers le non-moi et l'impossibilité qu'il sent de dépasser son moi. Partout maintenant il va se heurter à une sorte de différence entre ses perceptions et leur objet, entre ses émotions et celles des autres êtres.
Vous vous rappelez comment la vraie Duchesse de Guermantes vient se substituer à celle qu'il s'aperçoit qu'il avait construite par l'imagination et qui avait un visage en tapisserie.
En proie à l'enthousiasme que vient de lui donner un paysage contemplé :
Et c'est à ce moment-là encore, — grâce à un paysan qui passait, l'air déjà d'être d'assez mauvaise humeur, qui le fut davantage quand il faillit recevoir mon parapluie dans la figure, et qui répondit sans chaleur
(i) J>H coti dt ch€» Swann, p. 8j.
à mon « beau temps, ri est-ce pas, il fait bon marcher »>, — que j'appris que les mêmes émotions ne se produisent pas simultanément ^ dam un ordre préétabli, chez tous les hommes. Plus tard chaque fois qu'une lecture un peu longue m'avait mis en humeur de causer, le camarade à qui je brûlais d'adresser la parole venait justement de se livrer au plaisir de la conversation et désirait maintenant qu'on le laissât lire tranquille. Si je venais de penser à mes parents avec tendresse et de prendre les décisions les plus sages et les plus propres à leur faire plaisir ils avaient employé le même temps à apprendre une peccadille que j'avais oubliée et qu'ils me reprochaient sévèrement au moment oit je m'élançais vers eux pour les embrasser^ .
Et dans la campagne, entre Roussainville et Saint-André-des- Champs, pour mieux conquérir le paysage, comme il appelle de toutes ses forces une femme qui veuille bien lui en résumer et lui en concrétiser ta saveur, et comme elle ne paraît pas...
Je cessais de croire partagés par d'autres êtres, de croire vrais en dehors de moi les désirs que je formais pendant ces promenades et qui ne se réalisaient pas. Ils ne m' apparaissaient plus que comme les créations purement subjectives, impuissantes, illusoires, de mon tempérament. Ils n'avaient plus de lien avec la nature, avec la réalité qui dès lors perdait tout charme et toute signification et n'était plus à ma vie qu'un cadre conventionnel comme l'est à la fiction d'un roman le wagon sur la banquette duquel le voyageur le lit pour tuer le temps ^
Mais cette expression découragée ne répond pas tout à fait au parti définitif qu'il va adopter. La déception de son effort objectif ne sera pas purement et simplement paralysante. Son esprit, pour sortir de cette situation si cruelle, pour échapper à ce contraste trop fort entre ses besoins et les possibilités de la connaissance va trouver un joint, — excusez ce mot familier, il est tout à fait en place — un joint extraordinaire.
Vous vous rappelez le passage que je vous ai lu tout à l'heure. N'ayant pu forcer le paysage à livrer son secret, pris de lassitude et d'ailleurs rappelé par ses parents :
...Je sentais que je n'avais pas présentement la tranquillité nécessaire pour poursuivre utilement ma recherche, et qu'il valait mieux n'y plus
(t) Du côti de chts Swann, p. 145- (a) Ihid., p. 147,
restait obscur et vague, cherchant en vain à se dégager^ à venir adhérer à leurs fleurs^ .
Il sent bien que tout se passe principalement en lui-même puisqu'il est ému avant de comprendre... ^e ne savais pas réduire en ses éléments objectifs une impression forte*. Et nous revenons ainsi aux passages que je citais trop tôt tout à l'heure et que cette erreur de plan me force à vous relire.
// est temps que je m'arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. Il est clair que la vérité que je cherche n'est pas en lui, mais en moi... Un plaisir délicieux m'avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m'avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu'opère l'amour, en me remplissant d'une essence précieuse : ou plutôt cette essence n'était pas en moi, elle était moi... Arrivera-t-il jusqu'à la surface de ma claire conscience, ce souvenir, l'instant ancien que l'attraction d'un instant identique est venue de si loin solliciter^ émouvoir, soulever tout au fond de moi?
Les trois phrases se terminent également par : moi. Et l'on sent bien dans tout ce passage que Proust ne considère plus qu'il y ait pour lui rien d'autre, ni à atteindre, ni d'accessible que ce moi qu'il a laissé s'imprégner lentement à travers les années de tant de richesses dont il vaut mieux, par sagesse et parce que le problème est insoluble, ignorer à jamais la véritable nature, ni si elles eurent jamais une existence distincte de cette conscience auxquelles elles se sont incorporées.
Le problème littéraire devient ainsi pour Proust étonnamment voisin de ce qu'est le problème psychologique pour Freud : il devient celui de reconstituer l'intégrité d'une vie psychique, de combler les lacunes de la mémoire, de rendre l'existence aux petites perceptions frappées d'oubli.
Ici, je crois que nous tenons une ressemblance vraiment profonde entre nos deux auteurs, une ressemblance que nous n'avons vraiment rien fait pour produire, une ressemblance qui est du dedans et que nous pouvons explorer sans crainte d'en être les artisans. Nous le
(i) Du côté de chea Swann, p. 130.
(a) Ibid., p. 131.
ferons d'autant plus librement que nous marquerons tout à l'heure le point où elle cesse et rendrons à chacun, au moment où elle s'imposera à nouveau, son originalité.
De même que Freud devant un malade s'efforce avant tout de supprimer ses amnésies, de combler ^ comme il dit lui-même, les lacunes de sa mémoire, de lui faire retrouver les événements de sa vie que l'inconscient a engloutis, de lui refaire une personnalité psychologique complète, afin que ses forces spirituelles circulent de nouveau normalement dans tout son être et retrouvent tous les passages auxquels elles ont droit, de même Proust sans intention thérapeutique précise, — mais quel est l'écrivain qui dans le fond, comme Freud le remarque, ne cherche pas en écrivant avant tout à se guérir ? — de même Proust se place en face de ce monde immergé qu'il se sent être, de toute cette foule de perceptions éteintes, disparues dont il se sent pourtant encore actuellement constitué, et il les appelle, et il les invoque, et il les force à remonter : Je sens tressaillir en moi quelque chose qui se déplace^ voudrait s* élever, quelque chose qu'on aurait désancré, à une grande profondeur; je ne sais ce que c'est, mais cela monte lentement ; j'éprouve la résistance et j'entends la rumeur des distances travers sées^ .
Et comment Proust procède-t-il pour obtenir ce rappel, cette résurrection ? Exactement de la façon que Freud préconise : par l'association des idées. A vrai dire, tandis que Freud, qui est extérieur à son malade, essaie de provoquer en lui des associations, le tente, le travaille, Proust, qui opère sur lui-même, est obligé d'attendre passivement la chance d'une association féconde. C'est le pur hasard qui peut seul l'en gratifier : Il y a beaucoup de hasard en tout ceci, et un second hasard, celui de notre mort, souvent ne nous permet pas d'attendre longtemps les faveurs du premier^ .
Jamais peut-être il n'eût ressuscité Combray, sans l'excitation tout extérieure qu'est venue lui apporter la madeleine trempée dans le thé.
Mais une fois le hasard obtenu, l'effort de contention qu'il fait pour l'exploiter et lui faire rendre tout ce qu'il contient est tout à fait voisin de la pression qu'exerce Freud sur son malade et de ce constant appel qu'il fait à sa mémoire.
(i) Du côté de chez Swann, p. 47.
(a) iWf., p. 45.
Ressemblance de méthode. Mais c'est parce qu'il y a une ressemblance de conception de la vie psychique, chez nos deux auteurs, et c'est celle-là surtout qui nous intéresse.
Proust, comme Freud, croit à l'inconscient, et, comme Freud encore, à un inconscient déterminé, actuel, si j'ose dire, à quelque chose d'à la fois invisible et défini, à quelque chose que nous ne sentons pas, qu'il faut un certain nombre de chances pour arriver à sentir, mais qui n'en est pas moins présent, qui n'en est pas moins actif même, et qui, dans une certaine mesure (j'emploie cette formule restrictive, parce que là est tout de même le point de divergence intéressant entre nos deux auteurs), qui, dans une certaine mesure, modifie notre activité consciente.
Que Proust croie à l'inconscient, cela nous serait bien égal, s'il s'en était fait un dogme qu'il cherche à nous imposer de l'extérieur, par le raisonnement, par la démonstration. Mais c'est bien plus qu'un dogme qu'il nous apporte, bien plus qu'un principe. Cet inconscient, il nous le fait voir, il nous met constamment en contact avec lui.
Avec Freud, bien que l'inconscient soit chez lui aussi une constatation avant de devenir un principe, nous avons été tout de même obligés de mettre nous-mêmes cette constatation en rapport avec notre expérience.
Aucune opération de ce genre ne nous est demandée avec Proust. Il nous décrit simplement son expérience, avec une particularité tellement géniale que nous y retrouvons aussitôt la nôtre, et il nous décèle dans cette expérience les constantes manifestations de l'inconscient. Il fait cela sans y toucher, avec un naturel, avec un tact, et une infaillibilité si extraordinaires qu'ils arrachent des cris d'admiration.
Je ne sais pas si je retrouverai jamais dans ma vie une émotion aussi intense que celle dont me submergea la lecture de Swann quand je la fis pour la première fois en 1914.
Et si je cherche, maintenant, les raisons de cette émotion, il me semble qu'une des principales est que j'avais la sensation de me trouver en face d'une œuvre douée d'une dimension de plus que toutes celles que j'avais rencontrées jusque là. Elle intéressait — au sens où Ton dit qu'une douleur intéresse un organe — toute la masse de mon être j
elle m'encombrait totalement, dans tous les sens ; elle reproduisait, si j'ose dire, le gâteau tout entier de mes sensations.
Mais une fois de plus je vais trop vite. Pour mieux m'expliquer, je vais vous demander la permission de vous lire quelques passages de ce prodigieux Amour de Swann, qui est un des plus beaux romans de passion de toute la littérature, et dans lequel il faut voir peut-être, sous réserve de ce qui reste encore à paraître, la plus prodigieuse réussite de Proust.
Ceci d'abord :
Swann a pris l'habitude de voir tous les soirs Odette chez les Verdurin.
Rien qu'en approchant de chez les Verdurin quand il apercevait éclairées par des lampes^ les grandes fenêtres dont on ne fermait jamais les volets^ il s^ attendrissait en pensant à l'être charmant qu'il allait voir épanoui dans leur lumière d'or. Parfois les ombres des invités se détachaient minces et noires y en écran, devant les lampes, comme ces petites gravures qu'on intercale de place en place dam un abat-jour translucide dont les autres feuillets ne sont que clarté. Il cherchait à distinguer la silhouette d'Odette. PuiSf dès qu'il était arrivé, sans qu'il s'en rendît compte, ses yeux brillaient d'une telle joie que M. Verdurin disait au peintre : « Je crois que ça chauffe. » Et la présence d'Odette ajoutait en effet pour Sîvann à cette maison ce dont n'était pourvue aucune de celles oii il était reçu : une sorte d'appareil sensitif, de réseau nerveux qui se ramifiait dans toutes les pièces et apportait des excitations constantes à son cœur.
Ainsi le simple fonctionnement de cet organisme social qu'était le petit « clan », prenait automatiquement pour Swann des rendez-vous quotidiens avec Odette et lui permettait de feindre une indifférence à la voir, ou même un désir de ne plus la voir, qui ne lui faisait pas courir de grands risques, puisque, quoi qu'il lui eût écrit dans la journée, il la verrait forcément le soir et la ramènerait chez elle.
Mais une fois qu'ayant songé avec maussaderie à cet inévitable retour ensemble, il avait emmené jusqu'au bois sa jeune ouvrière pour retarder le moment d'aller chez les Verdurin, il arriva chez eux si tard qu'Odette^ croyant qu'il ne viendrait plus, était partie. En voyant qu'elle n'était plus dans le salon, Swann ressentit une souffrance au cœur ; il tremblait d'être privé d'un plaisir qu'il mesurait pour la première fois, ayant eu jusque-là cette certitude de le trouver quand il le voulait, qui pour tous
les plaisirs nous diminue ou même nous empêche d'apercevoir aucunement leur grandeur^.
Swann ressentit une souffrance au cœur. C'est l'inconscient qui touché, tout à coup, affleure.
De même quand Swann cherche Odette dans tout Paris et qu'il a envoyé son cocher visiter les restaurants où elle peut être encore :
Le cocher revint lui dire qu'il ne Valait trouvée nulle part^ et ajouta son avis, en vieux serviteur :
« Je crois que Monsieur n^a plus qu'à rentrer ».
Mais l'indifférence que Swann jouait facilement quand Rémi ne pouvait plus rien changer à la réponse qu'il apportait tomba, quand il le vit essayer de le faire renoncer à son espoir et à sa recherche :
« Mais pas du tout, s*écria-t-il, il faut que nous trouvions cette dame; c'est de la plus haute importance...*»
Son indifférence totnba... Voilà le mot à noter.
Plus loin, quand Swann commence à être jaloux, après la scène où il a cru surprendre Odette avec Forcheville, et où il s'est aperçu qu'il se trompait de fenêtre et avait pris pour une conversation entre les deux amants, celle, toute paisible, que menaient deux innocents vieux messieurs :
// ne lui parla pas de cette aventure, écrit Proust, lui-même n*y songeait pltis. Mais par moments, un mouvement de sa pensée venait en rencontrer le souvenir qu'elle n'avait pas aperçu, le heurtait, l'enfonçait plus avant et Swann avait ressenti une douleur brusque et profonde*.
L'image, ici latente, du récif, reparaît en d'autres endroits de l'œuvre, par exemple dans la Prisonnière, sous une forme explicite.
Ma pensée qui jusqu'ici avait navigué en souriant sur ces eaux bien' heureuses éclatait soudain, comme si elle eût heurté une mine invisible et dangereuse, insidieusement posée à ce point de sa mémoire *.
Il y a des récifs en nous, des formations sous-marines que la pen-
U) Du côté de chez Stoann, p, 20g.
{2) Du côté de chez Swann, p. 313.
(3) Ibid., p. 253.
(4) La Prùotmiire, premier volume, p. 113 (éditioas de la NouvelU Rtvut Franfmtê).
sée consciente, comme un navire mal piloté, rencontre tout à coup et auxquels elle se déchire. Il y a un monde immergé sur lequel nous ne pouvons avoir que des renseignements rares et accidentels.
Et je ne sais pas si on peut décrire d'une manière plus saisissante ces sortes de collisions qui se produisent de temps en temps entre le conscient et l'inconscient, que ne l'a fait Proust par exemple dans le passage suivant : C'est pendant la soirée chez M™« de Sainte-Euverte. Et je vous rappelle que le thème de l'Andante de la Sonate de Vinteuil auquel il va être fait allusion a servi comme de devise à l'amour de Swann et d'Odette pendant toute la période où cet amour fut réciproque et heureux.
Mais le concert recommença et Swann comprit quHl ne pourrait pas s'en aller avant la fin de ce nouveau numéro du programme. Il souffrait de rester enfermé au milieu de ces gens dont la bêtise et les ridicules le frappaient d'autant plus douloureusement qu'ignorant son amour^ incapables, s'ils l'avaient connu, de s'y intéresser et de faire autre chose que d'en sourire comme d'un enfantillage ou de le déplorer comme uîie folie, ils le lui faisaient apparaître sous l'aspect d'un état subjectif qui n'existait que pour lui, dont rien d'extérieur ne lui affirmait la réalité; il souffrait surtout, et au point que même le son des instruments lui dominait envie de crier, de prolonger son exil dans ce lieu où Odette ne viendrait jamais, où personne, où rien ne la connaissait, d'où elle était entièrement absente.
Mais tout-à-coup ce fut comme si elle était entrée, et cette apparition lui fut une si déchirante souffrance qu'il dut porter la main à son cœur. C'est que le violon était monté à des notes hautes où il restait comme pour une attente, une attente qui se prolongeait sans qu'il cessât de les tenir, dans l'exaltation où il était d'apercevoir déjà l'objet de son attente qui s'approchait, et avec un effort désespéré pour tâcher de durer jusqu'à son arrivée, de l'accueillir avant d'expirer, de lui maintenir encore un moment de toutes ses dernières forces le chemin ouvert pour qu'il pût passer, comme on soutient une porte qui sans cela retomberait. Et avant que Swann eût eu le temps de comprendre, et de se dire : « C'est la petite phrase de la sonate de Vinteuil, n'écoutons pas! » tous ses souvenirs du temps où Odette était éprise de lui, et qu'il avait réussi jusqu'à ce jour à maintenir invisibles dans les profondeurs de son être, trompés par ce brusque rayon du temps d'amour qu'ils crurent revenu, s'étaient réveillés, et à tire d'aile,
étaient remontés lui chanter éperdumenty sans pitié pour son infortune présente, les refrains oubliés du bonheur.
Au lieu des expressions abstraites « temps où. y étais heureux », « temps où fêtais aimé », qu'il avait souvent prononcées jusque-là et sans trop souffrir, car son intelligence n^y avait enfermé du passé que de prétendus eJttraits qui n'en conservaient rien, il retrouva tout ce qui de ce bonheur perdu avait fixé à jamais la spécifique et volatile essence ; il revit tout, les pétales neigeux et frisés du chrysanthème qu'elle lui avait jeté dans sa voiture, qu'il avait gardé contre ses lèvres — l'adresse en relief de la « Maison Dorée » sur la lettre où il avait lu : « Ma main tremble si fort en vous écrivant » — le rapprochement de ses sourcils quand elle lui avait dit d'un air suppliant : « Ce n'est pas dans trop longtemps que vous me ferez signe ? », il sentit l'odeur du fer du coiffeur par lequel il se faisait relever sa « brosse » pendant que Lorédan allait chercher la petite ouvrière, les pluies d'orage qui tonnèrent si souvent ce printemps-là, le retour glacial dans sa Victoria, au clair de lune, toutes les mailles d'habitudes mentales, d'impressions saisonnières, de réactions cutanées, qui avaient étendu sur une suite de semaines un réseau uniforme dans lequel son corps se trouvait repris. A ce moment-là, il satisfaisait une curiosité voluptueuse en con~ naissant les plaisirs des gens qui vivent par l'amour. Il avait cru qu'il pourrait s'en tenir là, qu'il ne serait pas obligé d'en apprendre les douleurs ; comme maintenant le charme d'Odette lui était peu de chose auprès de cette formidable terreur qui le prolongeait comme un double halo, cette immense angoisse de ne pas savoir à tous moments ce qu'elle avait fait, de ne pas la posséder partout et toujours! Hélas, il se rappela l'accent dont elle s'était écrié : « Mais je pourrai toujours vous voir, je suis toujours libre! » elle qui ne l'était plus jamais! l'intérêt, la curiosité qu'elle avait eus pour sa vie à lui, le désir passionné qu'il lui fît la faveur, — redoutée au contraire par lui en ce temps-là comme une cause d'ennuyeux dérangements — de l'y laisser pénétrer ; comme elle avait été obligée de le prier pour qu'il se laissât mener chez les Verdurin; et, quand il la faisait venir chez lui une fois par mois, comme il avait fallu, avant qu'il se laissât fléchir, qu'elle lui répétât le délice que serait cette habitude de se voir tous les jours dont elle rêvait alors qu'elle ne lui semblait à lui qu'un fastidieux tracas, puis qu'elle avait pris en dégoût et définitivement rompue, pendant qu'elle était devenue pour lui un si invincible et si douloureux besoin. Il ne savait pas dire si vrai quand, à la troisième fois qu'il l'avait vue, comme elle lui répétait : « Mais pourquoi ne me laissez-vous pas venir plus sou-
vent », il lui avait dit en riant y avec galanterie : « par peur de souffrir ». Maintenant, hélas! il arrivait encore parfois qu'elle lui écrivit d'un restaurant ou d'un hôtel sur du papier qui en portait le nom imprimé ; mais c'étaient comme des lettres de feu qui le brûlaient. « C'est écrit de l'hôtel Vouillemont? Qu'y peut-elle être allée faire! avec qui? que s'y est-il passé? » // se rappela les becs de gaz qu'on éteignait boulevard des Italiens quand il l'avait rencontrée contre tout espoir parmi les ombres errantes dans cette nuit qui lia avait semblé presque surnaturelle et qui en effet — nuit d'un temps où il n'avait même pas à se demander s'il ne la contrarierait pas en la cherchant, en la retrouvant, tant il était sûr qu'elle n'avait pas de plus grande joie que de le voir et de rentrer avec lui, — appartenait bien à un monde mystérieux oit on ne peut jamais revenir quand les portes s'en sont refermées. Et Swann aperçut, immobile en face de ce bonheur revécu, un malheureux qui lui fit pitié parce qu'il ne le reconnut pas tout de suite, si bien qu'il dut baisser les yeux pour qu'on ne vît pas qu'ils étaient pleins de larmes. C'était lui-même^.
Je ne peux pas pousser plus loin l'analyse sans vous faire remarquer tout ce qu'un passage de cet ordre et de cette qualité apporte de nouveauté dans l'art psychologique, dans l'art de peindre les sentiments. Tout apparaît artificiel et simpliste auprès de cette description. C'est la première fois que les différents étages de la conscience sont représentés à nos yeux d'une manière sensible, la première fois qu'on nous montre à nous-mêmes que nous ne vivons pas sur un seul plan, la première fois qu'on nous fait comprendre que chacun de nous est plusieurs.
Toute la psychologie romanesque apparaît, à côté d'un tel passage, comme une sorte d'élégante simplification de l'âme, comme une mise au net, et, si j'ose dire, au simple, de sa multiplicité originelle, de ce qu'elle a d'essentiellement polymorphe (je reprends ici un mot de Freud dans sa définition de la disposition sexuelle des enfants).
Sans doute il y a Dostoïevski et les Russes, dont l'originalité à ce point de vue particulier est géante. Mais la complexité, ou la polymorphie des personnages de Dostoïevski est d'un ordre très spécial ; elle est surtout morale ; c'est le mélange en eux du bien et du mal, des tendances moralement antithétiques, qui fait leur complexité ;
(i) Du cOti de chez Swann, p. 313.
et c'est l'alternance en eux du bien et du mal comme principes de conduite qui les rend divers et complexes.
Dostoïevski ne s'est pas occupé de rendre sensible toute cette mécanique, de nature plutôt intellectuelle, par laquelle nos moi différents se commandent les uns les autres et se remplacent. Proust est vraiment le premier à avoir rendu à l'homme son hétérogénéité naturelle, à l'avoir montré non plus moralement, mais, en prenant le mot dans son sens le plus général, physiquement complexe.
Révélation de l'inconscient, de son immanence à toute la vie normale. Représentation merveilleuse du mécanisme par lequel il affleure de temps en temps dans la conscience. Nous sommes en plein Freud, si j'ose dire, et jusqu'ici la ressemblance entre nos deux auteurs, sous les réserves posées au début de cette causerie, est parfaite. Mais voici le point où chacun reprend son originalité.
Freud dit bien, dans un passage de son commentaire de l'observation de Breuer : Pour nous la dissociation psychique ne vient pas d'une inaptitude innée de V appareil mental à la synthèse; nous V expliquons dynamiquement par le conflit de deux forces psychiques ; nous voyons en elle le résultat d'une révolte active des deux constellations psychiques, le conscient et Vinconscient.
Il y a dans ce passage des mots très forts pour exprimer l'indépendance mutuelle du conscient et de l'inconscient. On voit très bien ces deux constellations psychiques entrant en révolte active l'une contre l'autre.
Mais justement c'est le mot révolte qui va nous permettre de saisir une grande différence entre Freud et Proust. Le premier conçoit les deux systèmes dans une sorte de conflit et de lutte réciproques. Si autonomes qu'il les représente, il ne les fait se servir de leur autonomie que pour se combattre ; et c'est les ramener d'une autre façon en dépendance l'un de l'autre, c'est leur reformer une solidarité, c'est tendre à reconstituer l'unité de la conscience ou plutôt de l'être psychologique.
Il y a dans Proust beaucoup de passages qui peuvent donner l'impression qu'il conçoit de la même façon que Freud les rapports du conscient et de l'inconscient. Cette phrase par exemple : Voici que comme un caoutchouc tendu qu'on lâche ou comme l'air dans une machine pneumatique qu'on entr'ouvre, Vidée de la revoir^ des lointains où elle était maintenue^ revenait d'un bond dans le champ du présent et
des possibilités immédiates^. Et un peu plus bas : Cette idée de la retrouver...^ par un retour si brusque, au moment oit il la croyait si loin, était de nouveau près de lui, dans sa plus proche conscience. C'est qu'elle ne trouvait plus pour lui faire obstacle le désir de chercher... à lui résister... etc. C'est exactement le schème freudien qui est adopté ici par Proust.
Proust nous montre même ailleurs un de ces composés de conscient et d'inconscient, un de ces résultats synthétiques du conflit des deux forces que Freud appelle des « fantaisies » et qui consistent dans un courant de réflexions, de rêveries absolument insincères parce qu'elles reflètent à la fois deux tendances inconciliables. Le passage est si beau, si profond qu'il faut encore que je vous le lise. C'est au moment où Swann se rend compte que les Verdurin cherchent à le séparer d'Odette et favorisent le flirt de celle-ci avec Forcheville :
En somme la vie qu'on menait chez les Verdurin et qu'il avait appelée si souvent « la vraie vie », lui semblait la pire de toutes, et leur petit noyau le dernier des milieux. « C'est vraiment, disait-il, ce qu'il y a de plus bas dans l'échelle sociale, le dernier cercle de Dante. Nul doute que le texte auguste ne se réfère aux Verdurin! Au fond, comme les gens du monde dont on peut médire, mais qui tout de même sont autre chose que ces bandes de voyous, montrent leur profonde sagesse en refusant de les connaître, d'y salir même le bout de leurs doigts. Quelle divination dam ce « Noli me tangere » du faubourg Saint-Germain ». Il avait quitté depuis bien long^ temps les allées du Bois, il était presque arrivé chez lui, que, pas encore dégrisé de sa douleur et de la verve d' insincérité dont les intonations menteuses, la sonorité artificielle de sa propre voix lui versaient d'instant en instant plus abondamment l'ivresse, il continuait encore à pérorer tout haut dam le sikîice de la nuit : (c Les gem du monde ont leurs défauts que personne ne reconnaît mieux que moi, mais enfin ce sont tout de même des gem avec qui certaines choses sont impossibles. Telle femme élégante que j'ai connue était loin d'être parfaite, mais enfin il y avait tout de même chez elle un fond de délicatesse, une loyauté dans les procédés qui l'auraient rendue, quoi qu'il arrivât, incapable d'une félonie et qui suffisent à mettre des abîmes entre elle et une mégère comme la Verdurin. Verdurin! quel nom! Ah! on peut dire qu'ils sont complets, qu'ils sont beaux dam leur genre. Dieu merci, il n'était que temps de ne plus condescendra à la promiscuité avec cette infamie, avec ces ordures »,
(i) Du côté dt chez Svmnn, p. 280,
Maisy comme les vertus quHl attribuait tantôt encore aux Verdurtn, n'auraient pas suffi, même sHls les avaient vraiment possédées, mais s^ils n'avaient pas favorisé et protégé son amour, à provoquer chez Swann cette ivresse où il s'attendrissait sur leur magnanimité et qui, même propagée à travers d'autres personnes, ne pouvait lui venir que d'Odette, — de même, l'immoralité, eût-elle été réelle, qu'il trouvait aujourd'hui aux Verdurin aurait été impuissante, s'ils n'avaient pas invité Odette avec Forcheville et sans lui, à déchaîner son indignation et à lui faire flétrir « leur infamie ». Et sans doute la voix de Swann était plus clairvoyante que lui-Tnême, quand elle se refusait à prononcer ces mots pleins de dégoût pour le milieu Verdurin et de la joie d'en avoir fini avec lui, autrement que sur un ton factice et comme s'ils étaient choisis plutôt pour assouvir sa colère que pour exprimer sa pensée. Celle-ci, en effet, pendant qu'il se livrait à ces invectives, était probablement, sans qu'il s'en aperçût, occupée d'un objet tout à fait différent, car une fois arrivé chez lui, à peine eut-il refermé la porte cochère, que brusquement il se frappa le front, et, la faisant rouvrir, ressortit en s'écriant d'une voix naturelle cette fois : « Je crois que j'ai trouvé le moyen de me faire inviter demain au dîner de Chatou! «^
L'analogie de ces déclamations de Swann avec les fantaisies de la jeune fille de Breuer, et plus généralement avec les rêves et avec tous les symptômes névrotiques est frappante ; elle semble impliquer, encore une fois, une conception dynamique des rapports du conscient et de l'inconscient.
Eh bien ! si l'on prend l'œuvre de Proust dans son ensemble, il faut le dire : ce n'est pas une conception dynamique de ces rapports qui y est latente. Et c'est la grande différence de notre auteur avec Freud, c'est sa grande, sa. terrible originalité, c'est peut-être en quoi il est le plus dangereusement initiateur, que cette conception qu'il a d'une parfaite articulation — ou d'une parfaite étanchéité — réciproque des différents systèmes psychiques,
A la place de la conception freudienne du refoulement, il y a chez Proust la conception des intermittences du cœur. Vous connaissez l'admirable passage que nous avons publié, sous ce titre, l'an dernier, dans la Nouvelle Revue Française. Permettez- moi, je vous prie, de vous le relire : Le héros du livre; revient à Balbec pour la première fois
(i) Du côti de chez Stoann, p. 263.
depuis la mort de sa grand'mère : le directeur de Thôtcl vient de Tinstaller dans sa chambre :
Bouleversement de toute ma personne. Dès la première nuit, comme je souffrais d'une crise de fatigue cardiaque ^ tâchant de dompter ma souffrance, je me baissai avec lenteur et prudence pour me déchausser. Mais à peine eus-je touché le premier bouton de ma bottine, ma poitrine s'enfla, remplie d'une présence inconnue, divine, des sanglots me secouèrent, des larmes ruisselèrent de mes yeux. L'être qui venait à mon secours, qui me sauvait de la sécheresse de l'âme, c'était celui qui, plusieurs années auparavant, dans un moment de détresse et de solitude identiques, dam un moment où je n'avais plus rien de moi, était entré, et qui m'avait rendu à moi-même, car il était moi et plus que moi (le contenant qui est plus que le contenu et me l'apportait). Je venais d'apercevoir, dans ma mémoire, penché sur ma fatigue, le visage tendre, préoccupé et déçu de ma grand'mère, telle qu'elle avait été ce premier soir d'arrivée, le visage de ma grand'mère, non pas de celle que je m'étais étonné et reproché de si peu regretter et qui n'avait d'elle que le nom, mais de ma grand'mère véritable dont, pour la première fois depuis les Champs-Elysées oii elle avait eu son attaque, je retrouvais dans un souvenir involontaire et complet la réalité vivante. Cette réalité n'existe pas pour nous tant qu'elle n'a pas été recréée par notre pensée (sans cela les hommes qui ont été mêlés à un combat gigantesque seraient tous de grands poètes épiques) ; et ainsi, dans un désir fou de me précipiter dans ses bras, ce n'était qu'à l'instant, plus d'une année après son enterrement, à cause de cet anachronisme qui empêche si souvent le calendrier des faits de coïncider avec celui des sentiments, — que je venais d'apprendre qu'elle était morte. J'avais souvent parlé d'elle depuis ce moment-là et aussi pensé à elle, mais sous mes paroles et mes pensées de jeune homme ingrat, égoïste et cruel, il n'y avait jamais rien 7m qui ressemblât à ma grand'mère, parce que dans ma légèreté, mon amour du plaisir, mon accoutumance à la voir malade, je ne contenais en moi, qu'à l'état virtuel, le souvenir de ce qu'elle avait été. A n'importe quel moment que nous la considérions, notre âme totale n'a qu'une valeur presque fictive , malgré le nombreux bilan de ses richesses, car tantôt les unes, tantôt les autres sont indisponibles, qu'il s'agisse d'ailleurs de richesses effectives aussi bien que de celles de l'imagination, et pour moi par exemple tout autant que de l'ancien nom de Guermantes, de celles combien plus graves, du souvenir vrai de ma grand'mère. Car aux
troubles de la mémoire sont liées les intermittences du cœur. C'est sans doute r existence de notre corps, semblable pour nous à un vase où notre spiritualité serait enclose, qui nous induit à supposer que tous nos biens intérieurs, nos joies passées, toutes nos douleurs sont perpétuellement en notre possession. Peut-être est-il aussi inexact de croire qu^ elles s^ échappent ou reviennent. En tous cas si elles restent en nous c'est la plupart du temps dans un domaine inconnu où. elles ne sont de nul service pour nous, et où même les plus usuelles sont refoulées par des souvenirs d'ordre différent et qui excluent toute simultanéité avec elle dans la conscience. Mais si le cadre de sensations où elles sont conservées est ressaisi, elle ont à leur tour ce même pouvoir d'expulser tout ce qui leur est incompatible, d'installer seul en nous, le moi qui les vécut. Or comme celui que je venais subitement de redevenir n'avait pas existé depuis ce soir lointain où ma grand' mère m'avait déshabillé à mon arrivée à Balbec, ce fut tout naturellement, non pas après la journée actuelle que ce moi ignorait, mais — comme s'il y avait dans le temps des séries différentes et parallèles — sans solution de continuité, tout de suite après le premier soir d'autrefois, que j'adhérai à la minute oii ma grand'mère s'était penchée vers moi. Le moi que j'étais alors et qui avait disparu si longtemps, était de nouveau si près de moi qu'il me semblait encore entendre les paroles qui avaient immédiatement précédé et qui n'étaient plus qu'un songe, comme un homme mal éveillé croit percevoir tout près de lui les bruits de son rêve qui s'enfuit^.
On peut rapprocher de ce passage celui que je vous ai lu tout à l'heure, où Swann, par la vertu de la petite phrase, se trouve remis brusquement en possession de son moi ancien, de son moi heureux, et le passage d'Une- matinée au Trocadéro, ce fragment de la Prisonnière qu'a publié le numéro spécial de la Nouvelle Revue Française, ce passage où par la lecture du Figaro le moi jaloux vient brusquement remplacer, chez le narrateur, le moi paisible et confiant. Ce sont là des cas différents, mais symétriques, d'intermittences du cœur. Mais le cas-type reste celui de la résurrection de la grand'mère dans le cœur de Proust, et d'autant plus qu'il est accompagné d'une véritable théorie psychologique.
Cette théorie s'exprime dans les phrases suivantes :
Bouleversement de toute ma personne.
^i) Sodonu et Gcmonht, voliune I, p. 176 (N. R. F. édit.).
A n'importe quel moment que nous la considérions, notre âme totale n'a qu'ufie valeur presque fictive,
« Si (nos biens intérieurs, nos joies passées, toutes nos douleurs) restent en nous, c'est la plupart du temps dans un domaine inconnu oit elles ne sont de nul service pour nous.
Et encore ceci :
Ce fut tout naturellement, non pas après la journée actuelle que ce moi ignorait, mais — comme s'il y avait dam le temps des séries différentes et parallèles — sans solution de continuité, tout de suite après le premier soir d'autrefois, que j'adhérai à la minute oit ma grand' mère s'était penchée vers moi.
Il est difficile d'imaginer des termes plus forts pour exprimer ridée que si les différents systèmes d'idées et d'affections qui sont en nous, si nos différents complexes sentimentaux peuvent se remplacer sous la lumière, sous le projecteur de la conscience, ils ne peuvent ni se pénétrer, ni se modifier à distance les uns des autres. Toute contamination des uns par les autres apparaît à Proust comme impossible.
Et il en arrive à cette idée d'une hardiesse admirable que nous sommes composés de séries différentes et parallèles, que la durée psychique se déroule sur plusieurs plans qui n'ont pas de contact, alors même qu'ils se coupent, que l'unité seule de notre corps peut nous donner l'impression que nous sommes un être unique, qu'en réalité il y a plusieurs moi qui vivent en symbiose, comme on dit en biologie, du fait qu'ils ne disposent à eux tous que d'une seule conscience, dont il leur faut, pour se connaître, emprunter tour à tour la lumière.
Autrement dit, Proust introduisit le dédoublement de la personnalité dans la vie normale.
Autrement dit encore, il dissocie l'individu, cette « fiction légale » comme dit si bien M.Paul Desjardins, et qui est un produit par contrecoup de la Société.
Il y a là une conception psychologique qui bien entendu, dans l'esprit de Proust, n'a jamais pris une forme absolument systématique, mais qui née de l'observation et commandée par elle, a tout de même atteint un certain degré d'abstraction et a revêtu des prétentions à la généralité d'une loi.
Je la trouve bouleversante. Car vous voyez bien, je pense, commç
moi, toutes les conséquences qu'elle comporte ou, si vous voulez, tous les principes qu'elle implique. Proust s'appuie tacitement, et sans bien s'en rendre compte peut-être, sur une vision purement phénoméniste de l'âme. Tout principe agglomérant, toute substance à ses passions sont exclus par lui. C'est le résultat sans doute de la formidable attention qu'il est de sa vocation de prêter au détail psychologique.
Mais justement nous retrouvons ici une nouvelle fois cette antinomie que nous avions observée, sous l'inspiration de Freud, — et remarquez que nous y arrivons par un nouveau chemin — entre connaissance et unité, entre sincérité et cohérence.
Nous ne l'examinerons pourtant pas encore en face, ni ne nous demanderons si elle est vraiment irréductible, car certaines réflexions nous manquent encore pour en décider.
Il nous faudra, au préalable, déterminer dans quel esprit Proust a abordé l'étude des sentiments et montrer qu'il est le premier écrivain ou romancier à l'avoir fait d'une façon résolument positive. Pour le prouver nous analyserons sa conception de l'amour, qui porte des marques particulièrement frappantes de la mentalité si nouvelle qu'il apporte dans l'approfondissement des choses intérieures.