MARCEL PROUST ET L'ESPRIT POSITIF SES IDÉES SUR L'AMOUR
Après l'avoir regretté, je me demande si je ne vais pas bénir le manque de temps qui m'a empêché la dernière fois de conclure et de porter avec vous un jugement sur cette conception si frappante que nous avons trouvée chez Proust, des Intermittences du cœur. Peut-être ce jugement, auquel j'allais m'efforcer pour en faire ma conclusion, eût-il été hâtif. Peut-être faut-il considérer comme une chance l'obligation où nous nous sommes trouvés de l'ajourner. Et peut-être vaut-il mieux que nous l'ajournions plus longtemps encore, jusqu'au moment où nous aurons examiné plus complètement et plus à fond les innovations psychologiques de Proust.
Je voudrais aujourd'hui remonter aux principes que nous avons posés l'autre jour en commençant pour en tirer de nouvelles conséquences. Ou plutôt, je voudrais reprendre l'étude de ce contraste si étonnant, dans l'esprit de Proust, de la passion de la vérité et du scepticisme, de l'instinct réaliste et du subjectivisme, et montrer en quelle force simple il finit par se résoudre.
Nous ne saurions assez insister, je crois, sur l'ancienneté, sur l'antériorité à tout autre, chez Proust, du besoin de savoir, du besoin de connaître la vérité. J'ai dit que Combray, la première partie de Swann, était l'endroit où ce besoin s'exprimait le plus nettement, le plus fortement. Mais sa trace se retrouve à travers toute l'œuvre. J'ouvre maintenant les Jeunes filles en fleurs et voici ce que je lis dès les premières pages :
(i) Confértnce pionoacée au Vieux- Colombier le 24 janvier 1924.
Mais — de même qu*au voyage à Balbec, au voyage à Venise que gavais tant désirés — ce que je demandais à cette matinée, c'était tout autre chose qu^un plaisir : des vérités appartenant à un monde plus réel que celui oîi je vivais, et desquelles V acquisition une fois faite ne pourrait pas m*être enlevée par des incidents insignifiants , fussent-ils douloureux à mon corps, de mon oiseuse existence. Tout au plus, le plaisir que j'aurais pendant le spectacle, m' apparaissait-il comme la forme peut-être nécessaire de la perception de ces vérités'^.
Un peu plus loin :
Fixant mon attention tout entière sur mes impressions si confuses, et ne songeant nullement à me faire admirer de M. de Norpois, mais à obtenir de lui la vérité souhaitée. "
Un peu plus loin, recevant une lettre de Gilberte qu'il n'avait jamais osé espérer, croyez-vous que son premier mouvement soit de la joie ? Nullement, mais une anxieuse interrogation sur la réalité de ce qu'il perçoit.
Un jour, à l'heure du courrier, ma mère posa sur mon lit une lettre. Je l'ouvris distraitement puisqu'elle ?ie pouvait pas porter la seule signature qui m'eût rendu heureux, celle de Gilberte avec qui je n'avais pas de relations en dehors des Champs-Elysées. Or, au bas du papier, ce fut justement la signature de Gilberte que je vis. Mais parce que je la savais impossible dans une lettre adressée à moi, cette vue, non accompagnée de croyance ne me causa pas de joie. Pendant un instant elle ne fit que frapper d'irréalité tout ce qid m'entourait. Avec une vitesse vertigineuse, cette signature sans vraisemblance jouait aux quatre coins avec mon lit, ma cheminée, mon mur. Je voyais tout vaciller comme quelqu'un qui tombe de cheval et je me demandais s'il n'y avait pas une existence toute différente de celle que je connaissais, en contradiction avec elle, mais qui serait la vraie, et qui m'étant montrée tout d'un coup me remplissait de cette hésitation que les sculpteurs dépeignant le Jugement dernier ont donnée aux morts réveillés qui se trouvent au seuil de l'autre Monde'.
Je pourrais multiplier indéfiniment les citations de ce genre.
(i) A l'Ombre des Jeunes Filles en Fleurs, p. t6 (N. R. F., édition de 1918 en un volume).
(2) Ihid., p. 28.
(3) iàid., p. 64.
Et ce serait peut-être indispensable pour vous faire éprouver la sorte de pression constante, infatigable, impossible à déjouer qu'exerce l'esprit de Proust sur toute donnée qui lui est soumise, sur le monde en général. Vous sentiriez à la longue comme physiquement l'exigence incroyable de cet esprit, son caractère despotique, inflexible et en même temps le tact respectueux qui le fait s'arrêter devant ce qu'il sent être vraiment irréductible, l'espèce de modestie qui le saisit devant le réel, devant le vrai.
L'esprit de Proust veut un objet, mais il le veut si fort, il lui faut l'embrasser d'une étreinte si serrée, qu'il s'aperçoit bien vite qu'aucun de ceux qui lui apparaissent hors de lui ne pourra la supporter. Il se tourne donc vers le dedans, vers ce royaume des sensations et des sentiments qui du moins peuvent être appréhendés directement et semblent ne pouvoir jamais tromper sur leur essence.
Toute l'originalité de Proust, et la source de toutes ses découvertes en psychologie, doivent être cherchées dans un formidable appétit scientifique que sa force même a fait dévier sur lui-même.
Et cela est essentiel à comprendre pour bien se représenter son attitude en face de lui-même, ou mieux encore la façon dont il se regarde lui-même, dont il se considère lui-même. C'est comme une chose. Son moi pensant et sentant, Proust le regarde, le considère exactement de la même façon que, quand il était petit, les clochers de Martinville. Il sait s'y rendre, en tant que contemplateur, aussi étranger qu'il se sentait étranger aux paysages et aux églises. Rien de ce qui surviendra en lui ne lui apparaîtra jamais autrement que comme un phénomène physique.
Ce n'est peut-être pas la première fois dans l'histoire des sciences ou de la philosophie qu'un homme adopte une attitude aussi détachée à l'égard des phénomènes dont il est le sujet. Mais c'est certainement la première fois dans l'histoire de la httérature. Et même je crois que c'est la première fois dans l'histoire de toutes les disciplines humaines qu'elle est adoptée, à l'égard des phénomènes de la conscience, avec une aussi complète et tranquille rigueur.
C'est pourquoi j'ai pu comparer Proust dans les quelques mots de douleur que sa mort m'a arrachés, à Kepler, à Claude Bernard et à Auguste Comte. Ce rapprochement a pu faire sourire, ou indigner. Tant pis! Je n'y renonce pas.
Je reste persuadé que nous sommes en face d'un esprit de même
trempe que ces grands savants et qui est venu accomplir dans la psychologie des sentiments une révolution du même ordre et de la même ampleur que celles qu'ils ont accomplies en astronomie, en biologie ou en méthodologie.
Naturellement il ne faut pas forcer l'analogie au point d'attendre de Proust tout un système de lois fondées sur l'expérimentation et qui permettraient à la limite la prévision mathématique des phénomènes psychologiques. C'est surtout l'esprit dans lequel Proust attaque ces phénomènes qui l'apparente aux grands noms que je viens de citer.
Je ne sais comment le définir cet esprit, tant il est d'essence particulière, tant on le trouve rarement même dans la vie commune, même chez les gens qui n'écrivent pas.
Il y a ce qu'on appelle la sincérité. Mais c'est une attitude morale. Et qui tout de suite, en tant qu'attitude morale, comporte, au point de vue de la recherche de la vérité, mille et un inconvénients. L'homme sincère tout de suite mêle de la religion à l'examen qu'il entreprend de lui-même ; tout de suite il s'accuse, ce qui revient à dire qu'il se voit sous le jour de la perfectibilité ; tout naturellement il prolonge ses sentiments ; s'ils sont bas il leur trace une sorte d'avenir où ils se purifieront ; il entrevoit une sorte de rachat, ou de réfection de lui-même qui font contrepoids à sa vilenie ou à son abjection actuelles.
En d'autres termes il peuple instinctivement de forces cachées le règne qu'il étudie ; il croit que la conscience est traversée, est dirigée par des courants moraux ; les voies où l'engage son caractère, il croit y être poussé par d'invisibles puissances, extérieures sinon à lui-même, du moins à sa nature, émanant de sa volonté.
Autrement dit, je ne sais si vous avez en mémoire en ce moment la théorie d'Auguste Comte sur les trois états successifs de l'esprit humain, — autrement dit l'homme sincère est animé, dans l'étude de lui-même, par l'esprit métaphysique.
Proust, le premier, commet cette formidable impiété, qui me révolte, qui me ravit, de s'aborder lui-même dans un esprit positif. Au cas où vous ne vous la rappelleriez pas, je vais vous relire l'immortelle définition qu'a donnée Auguste Comte de l'esprit positif :
De tels exercices préparatoires ayant spontanément constaté Vinanité radicale des explications vagues et arbitraires propres à la philosophie initiale^ soit théologique^ soit métaphysique, l'esprit humain renonce
désormais aux recherches absolues qui ne convenaient qu'à son tnjance^ et circonscrit ses efforts dans le domaine, dès lors rapidement progressif, de la véritable observation, seule base possible des connaissances vraiment accessibles, sagement adaptées à nos besoins réels. La logique spéculative avait jusqu* alors consisté à raisonner, d'une manière plus ou moins subtile, diaprés des principes confus, qui, ne comportant aucune preuve suffisante, suscitaient toujours des débats sans issue. Elle reconnaît désormais, comme RÈGLE FONDAMENTALE, que toute proposition qui n*est pas strictement réductible à la simple énonciation d'un fait, ou particulier, ou général, ne peut offrir aucun sens réel et intelligible. Les principes qu'elle emploie ne sont plus eux-mêmes que de véritables faits, seulement plus généraux et plus abstraits que ceux dont ils doivent former le lien. Quel que soit d'ailleurs le mode, rationnel ou expérimental, de procéder à leur découverte, c'est toujours de leur conformité, directe ou indirecte, avec les phénomènes observés que résulte exclusivement leur efficacité scientifique^ .
Elle reconnaît désormais comme règle fondamentale, que toute proposition qui n'est pas strictement réductible à la simple énonciation d'un fait, ou particulier ou général, ne peut offrir aucun sens réel et intelligible.
Phrase formidable, la plus formidable peut-être qu'un cerveau humain ait jamais osé produire, et qui le devient davantage encore, quand on en suppose la règle appliquée à ce domaine si proche de nous-mêmes que nous avions instinctivement espéré jusqu'ici pouvoir le dérober à son emprise 1
Il ne faut pas que le charme de l'œuvre de Proust, ni la poésie dont elle regorge nous fassent illusion. Ce qui est au fond, ce qui la fait naître et ce qui l'alimente prodigieusement jusqu'au bout (car l'abondance est toujours la récompense d'un pareil dessein) c'est le pur et simple dessein d'énoncer des faits, ou particuliers ou généraux, c'est le pur et simple dessein de décrire, en brisant la ligne, là où elle cesse dans l'objet, en réservant la place de tout ce qui ne se laisse pas voir, en subordonnant strictement l'explication à l'observation.
Avant de rechercher comment ce dessein se poursuit à travers toute l'œuvre de Proust, sans fatigue, sans émoi, sans espoir, je voudrais analyser avec vous rapidement de quels traits de son caractère il peut bien provenir.
(i) Auguat* Comte : Dùcottri tur l'Etpril Positif, p. i8.
Ici, je dois me munir de la même intrépidité dont il n'a cessé de faire preuve. J'aimais Proust tendrement ; je crois qu'il avait de l'affection pour moi ; mais ni chez lui, ni chez moi l'amitié n'entraîna jamais l'illusion, ni ne nous fit jamais un devoir de nous imaginer l'un l'autre autrement que nous n'étions. Je ne vois donc^aucune raison de ne pas dire comment il était.
Proust avait horreur d'une certaine sincérité. Il détestait le mot : authentique. « A la N. R. F., me disait-il souvent, vous n'avez que ce mot à la bouche ; il est affreux ; il ne veut rien dire ». Il détestait cette sincérité qui aboutit à se rendre ce témoignage que vos actes sont en accord avec vos pensées, que vous formez un tout, un bloc, que vous êtes un homme, que « vous vous posez un peu là ».
Il savait qu'il n'en est jamais ainsi. Lui-même n'était pas sincère dans ce sens là et il le savait bien. Quelle chose plus usuelle que le mensonge^ qu'ils^ agisse de masquer par exemple les faiblesses quotidiennes d'une santé qu'on veut faire croire forte, de dissimuler un vice, ou d'aller sans froisser autrui à la chose que l'on préfère. Il est l'instrument de conservation le plus nécessaire et le plus employé^ .
Sans doute, comme il le disait à Odette, il aimait la sincérité, mms il l'aimait comme une proxénète pouvant le tenir au courant de la vie de sa maîtresse. Aussi son amour de la sincérité n'étant pas désintéressé, ne Pavait pas rendu meilleur. La vérité quHl chérissait c'était celle que lui dirait Odette ; mais lui-même, pour obtenir cette vérité, ne craignait pas de recourir au mensonge, le mensonge qu'il ne cessait de peindre à Odette comme conduisant à la dégradation toute créature humaine*.
Proust ne cherchait jamais à arriver à ses fins, à obtenir ce qu'il désirait que par une politique extrêmement compliquée, que par tout un système d'invitations, de rétractations et de ruses qu'il jetait sur le réel comme un filet pour le ramener à lui.
M. Paul Desjardins, dans l'article qui a paru dans le numéro spécial de la N. R. F., a bien vu cet aspect de son caractère, ou plus exactement les conditions psychologiques qui ont rendu possible, qui seules pouvaient rendre possible son extraordinaire pénétration.
J'aime le portrait qu'il trace en quelques touches, de Proust enfant, et que voici :
(i) La Prùonmire, I" volume, p. 23a.
(2) Du côté dt chez Swann, p. 327.
V enfant qtie Marcel Proust était en 1888 (et qui a subsisté, je crois, peu changé jusqu'à sa fin), ce jeune prince persan aux grands yeux de gazelle, aux paupières alangides ; respectueux, onduleux, caressant, inquiet; quêteur de délices, pour qui rien n'était fade ; irrité des entraves que la nature met aux tentatives de l'homme, — surtout de l'homme qu*il était, si frêle; — s' efforçant à convertir en quelque chose d'actif le passif qui semblait son lot ; tendu vers le plus, le trop, jusque dans sa bonté charmante : cet enfant romantique, je le dessinerais volontiers, de mémoire^.
Et plus loin :
Proust lui-même, débile et retiré, ne trouve en soi rien de l'athlète» C'est en vain qu'il s'entraîne à rêver le courage militaire en ruminant la guerre des Boërs. Sa muse étant la sympathie, d'où, viendrait à ces fictions la pugnacité? Il y a bien la formidable algarade de M. de Char lus; mais c'est un monologue; l'interlocuteur (qui est l'auteur) s'est évanoui dans une brume. Le « Je » de Proust ne s'oppose jamais. Il n'a donc, à proprement dire, point d'individualité ; il n'en saurait créer.
Cependant ce qui le rend incapable, par essence, de représenter des personnes solides comme des choses, ce n'est pas quelque impuissance, c'est une puissance. Il a celle de descendre dans l'âme humaine assez avant pour ne s'arrêter pas à ce que feignent les dramaturges : qu'une personne vivante serait un petit système autonome*.
Oui, en renversant les termes de cette remarque, il faut dire que la condition, chez Proust, de la façon si nouvelle, si prodigieusement féconde dont il a pu aborder la conscience et y descendre, était une certaine faiblesse, un certain renoncement non pas à vaincre, mais à prétendre, à affronter.
H n'y a pas d'autres moyens de voir clair que de ne pas vouloir. Il n'y a pas d'autre instrument de vérité que cette sinuosité dont Proust était animé. Il n'y a rien d'autre qui permette de passer derrière les apparences du sentir.
Qui veut, qui se rassemble, qui s'oppose, qui s'affirme, il ne voit plus rien.
Autrement dit, la sincérité, pour devenir efficiente et génératrice de vérité au point où elle l'était chez Proust, il ne faut plus que ce ôoit
(i) La Nouvelle Rtvue Française, i*' janvier 1923 : Hommage à Marcel Proust, p. 146. (2) Ibid., p. 148.
une vertu, à laquelle on s'efforce, il faut que ce soit un vice, auquel on s'abandonne.
J'ai presque regret maintenant d'avoir insisté sur le côté héroïque de l'esprit positif, et d'avoir comme implicitement supposé une sorte de sursaut par lequel Proust se serait porté à la hauteur de sa tâche d'explorer scientifiquement la conscience humaine. Nous sommes toujours tentés d'introduire un élément dramatique dans notre vie ou dans celle des gens que nous aimons. Très souvent ce n'est là qu'une façon de nous, ou de les, magnifier... Très souvent il n'y a rien de tel.
En tous cas, chez Proust, il n'y a rien d'athlétique, pour reprendre le mot de M. Desjardins, ni de militaire ; il ne reçoit de lui-même aucune consigne. Même si pendant sa dernière nuit, il a tâché de corriger encore certains traits de la Mort de Bergotte, soyez sûr que ce n'est pas sous l'empire d'un devoir positif, d'une obligation active dictée par sa conscience ; c'est seulement la force de son esprit qui tendait encore spontanément à se manifester.
Et sans doute je ne peux pas ignorer une phrase poignante qui se trouve dans ce fragment de la Prisonnière que vient de publier la A^. R. F. : Le chagrin pénètre en nous et nom force par la curiosité douloureuse à pénétrer. D'oii des vérités que nous ne nous sentons pas le droit de cacher ^ si bien qu^un athée moribond qui les a découvertes, assuré du néant, insoucieux de la gloire, use pourtant ses dernières heures à tâcher de les faire connaître^. Mais vous remarquez déjà vous-même la modestie de l'expression : des vérités que nous ne nous sentons pas le droit de cacher. Il ne les a pas voulues, si j'ose dire, ces vérités. C'est son esprit tout seul qui a été jusqu'à elles. Et maintenant, simplement, c'est le seul hommage qu'il consente à la morale — il ne se sent pas le droit de les cacher.
Si nous voulons nous représenter proprement et sous son vrai jour l'esprit dont Proust est animé et qui lui permet d'introduire dans les phénomènes intérieurs une véritable positivité, il faut nous le représenter sous les espèces d'un « immense soupçon ». Cela sortait de lui, allait devant lui, se répandait hors de lui sans cesse, inlassablement, comme un acide qui rongeait toutes choses au hasard, ne laissant s'attacher la croyance qu'à celles qui avaient longuement résisté.
(x) La Prùonmèri, !•* volume, p. 199.
Ou mieux, Proust est habité par ce qu'il appelle lui-même le sens des possibles. Au point de vue pratique, c'est une maladie, mais au point de vue de la connaissance, c'est une arme extraordinaire. // tC avait jamais eu aucun soupçon des actions inconnues des êtres^ de celles qui sont sans lien visible avec leurs propos, dit-il de Swann. Et c'est justement une des grandes et d'ailleurs des rares différences entre l'esprit de Swann et le sien, que cette paresse à supposer qu'il attribue au premier.
Proust lui n'est jamais las de supposer. La force de son interrogation et son besoin de certitude, après l'avoir détourné des objets extérieurs qu'il sentait ne pouvoir saisir dans leur fond, le contraignent à dépasser le donné psychologique, à ne prendre les faits de conscience à leur tour que comme des apparences. Aucune apparence psychologique ne l'arrête, ne fût-ce qu'un instant, à elle-même, ne se présente à lui comme opaque et suffisante. A aucun instant il ne songe à s'arrêter à ce qu'on lui dit, à ce qu'il dit lui-même, comme à l'expression de la vérité, mais tout de suite il aperçoit, — et spécifiées, distinctes, se présentant en balance au choix de son intuition, — tout ce qu'on peut avoir pensé, tout ce qu'il peut avoir pensé lui-même, sous ces mots, d'autre que ce qu'ils veulent dire. Et pour le pénétrer il se sert de tout ce qui peut les avoir accompagnés, ces mots, comme signes involontaires. Je vais vous lire un passage capital où se décèle merveilleusement l'opération habituelle à Proust et cette espèce de tranquille et cruelle inférence à laquelle il se livrait instinctivement et dans tous les cas :
N'importe, j'étais bien heureux l'après-midi finissant que ne tardât pas l'heure où j'allais pouvoir demander à la présence d'Albertine V apaisement dont j'avais besoin. Malheureusement, la soirée qui vint fut une de celles oii cet apaisement ne m'était pas apporté, où le baiser qu'Albertine me donnerait en me quittant, bien différent du baiser habituel, ne me calmerait pas plus qu'autrefois celui de ma mère les jours où elle était fâchée et où je n'osais pas la rappeler, mais où je sentais que je ne pourrais pas m'endormir. Ces soirées là c'était maintenant celles où Albertine avait formé pour le lendemain quelque projet qu'elle ne voulait pas que je connusse. Si elle me l'avait confié, j'aurais mis à assurer sa réalisation une ardeur que personne autant qu' Albertine n'eût pu m'inspirer. Mais elle ne me disait rien et n'avait d'ailleurs besoin de rien me dire; dès qu'elle
était rentrée^ sur la porte même de ma chambre^ comme elle avait encore son chapeau ou sa toque sur la tête^ j'avais déjà vu le désir inconnu^ rétif, acharné, indomptable. Or c'était souvent les soirs oit j'avais attendu son retour avec les plus tendres pensées, où. je comptais lui sauter au cou avec le plus de tendresse. Hélas, ces mésententes comme j*en avais eu souvent avec mes parents que je trouvais froids ou irrités au moment où j'accourais près d'eux débordant de tendresse, ne sont rien auprès de celles qui se produisent entre deux amants. La souffrance- ici est bien moins superficielle, est bien plus difficile à supporter, elle a pour siège une couche plus profonde du cœur. Ce soir là, le projet qu'Albertine avait formé, elle fut pourtant obligée de m'en dire un mot, je compris tout de suite qu'elle voulait aller le lendemain faire une visite à M^^ Verduriny une visite qtà, en elle-même, ne m'eût en rien contrarié. Mais certainement, c'était pour y faire quelque rencontre, pour y préparer quelque plaisir. Sans cela elle n'eût pas tellement tenu à cette visite. Je veux dire, elle ne m'eût pas répété qu'elle n'y tenait pas. J'avais suivi dans son existence une marche inverse de celle des peuples qui ne se servent de l'écriture phonétique qu'après avoir considéré les caractères comme une suite de symboles : moi qui pendant tant d'années n'avais cherché la vie et la pensée réelles des gens que dans l'énoncé direct qu'ils m'en fournissaient volontairement, par leur faute j'en étais arrivé à ne plus attacher au contraire d'importance qu'aux témoignages qui ne sont pas une expression rationnelle et analytique de la vérité ; les paroles elle-mêmes ne me renseignaient qu'à la condition d'être interprétées à la façon d'un afflux de sang à la figure d'une personne qui se trouble, à la façon encore d'un silence subit. Tel adverbe (par exemple employé par AI. de Cambremer quand il croyait que j'étais « écrivain » et que n'ayant pas encore parlé, racontant une visite qu'il avait faite aux Verdurin, il s'était tourné vers moi en disant : Il y avait justement de Borelli) jailli dans une conflagration par le rapprochement involontaire, parfois périlleux, de deux idées que l'interlocuteur n'exprimait pas et duquel, par telles méthodes d'anO' lyse ou d'électrolyse appropriées, je pouvais les extraire, m'en disait plus qu'un discours. Albertine laissait parfois traîner dans ses propos tel ou tel de ces précieux amalgames que je me hâtais de « traiter » pour les transformer en idées claires^ .
Je pense que vous êtes frappés comme moi de la nouvelle subite (I) Ia Pn$<mmèrt, !•' vQ|um«, p. 117,
mais comme elle était bonne, désiretise de lui faire plaisir^ et souvent triste quand elle Vavait contrarié^ il trouva tout naturel qu'elle le fût cette fois de V avoir privé de ce plaisir de passer u?ie heure ensemble qui était très grand, non pour elle, mais pour lui. C'était pourtant une chose assez peu importante pour que F air douloureux qu'elle continuait d'avoir finit par l'étonner. Elle rappelait ainsi plus encore qu'il ne le trouvait d'habitude, les figures de femmes du peintre de la Primavera. Elle avait en ce moment leur visage abattu et navré qui semble succomber sous le poids d'une douleur trop lourde pour elles, simplement quand elles laissent l'enfant Jésus jouer avec une grenade ou regardent Moïse verser de l'eau dans une auge. Il lui avait déjà vu une fois une telle tristesse, mais ne savait plus quand. Et tout d'un coup, il se rappela : c'était quand Odette avait menti en parlant à M^^ Verdurin le lendemain de ce dîner oii elle n'était pas venue sous prétexte qu'elle était malade et en réalité pour rester avec Swann. Certes, eût-elle été la plus scrupuleuse des femmes qu'elle n'aurait pu avoir de remords d'un mensonge aussi innocent. Meus . ceux que faisait couramment Odette l'étaient moins et servaient à empêcher des découvertes qui auraient pu lui créer avec les uns ou les autres, de terribles difficultés. Aussi quand elle mentait^ prise de peur, se sentant peu armée pour se défendre, incertaine du succès, elle avait envie de pleurer, par fatigue, comme certains enfants qui n'ont pas dormi. Puis elle savait que son mensonge lésait d'ordinaire gravement l'homme à qui elle le faisait, et à la merci duquel elle allait peut-être tomber si elle mentait mal. Alors elle se sentait à la fois humble et coupable devant lui. Et quand elle avait à faire un mensonge insignifiant et mondain, par association de sensations et de souvenirs, elle éprouvait le malaise d'un surmenage et le regret d'une méchanceté.
Quel mensonge déprimant était-elle en train de faire à Swann pour qu'elle eût ce regard douloureux, cette voix plaintive qui semblaient fléchir sous l'effort qu'elle s'imposait, et demander grâce? Il eut l'idée que ce n'était pas seulement la vérité sur l'incident de l'après-midi qu'elle s'efforçait de lui cacher, mais quelque chose de plus actuel, peut-être de non encore survenu et de tout prochain, et qui pourrait l'éclairer sur cette vérité. A ce moment il entendit un coup de sonnette. Odette ne cessa plus de parler, mais ses paroles n'étaient qu'un gémissement : son regret de ne pas avoir vu Swann dans l'après-midi, de ne pas lui avoir ouvert, était devenu un véritable désespoir.
On entendit la porte d'entrée se refermer et le bruit d'une voiture,
comme si repartait une personne — celle probablement que Swann ne devait pas rencontrer — à qui on avait dit qu'Odette était sortie. Alors en songeant que rien qu'en venant à une heure oii il n'en avait pas V habitude, il s'était trouvé déranger tant de choses qu'elle ne voulait pas qu'il sût, il éprouva un sentiment de découragement, presque de détresse. Mais comme il aimait Odette, comme il avait l'habitude de tourner vers elle toutes ses pensées, la pitié qu'il eût pu s'inspirer à lui-même ce fut pour elle qu'il la ressentit, et il murmura : « Pauvre Chérie! m^.
On sent bien ici le travail instinctif d'induction auquel l'esprit de Proust, qui anime Swann à cet instant, se livre. Rapprochement par association d'impressions reçues à des moments divers du temps, analyse de leurs éléments communs, bond subit de la pensée qui franchit l'obstacle dressé par la censure du sujet et trouve ce qu'il y a derrière, ce qui se cache dans sa pensée, ce qui produit tous ces symptômes si mal en place, si peu congruents avec la situation affichée et reconnue.
Plus loin Swann procède de la même façon, suivant la même méthode que Proust compare lui-même à la méthode historique et à la critique des textes, pour découvrir — bien tardivement, il est vrai — les goûts pervers d'Odette.
Mais à ce moment, par une de ces inspirations de jaloux, analogue à celle qui apporte au poète ou au savant, qui n'a encore qu'une rime ou qu'une observation, l'idée ou la loi qui leur donnera toute leur puissance, Swann se rappela pour la première fois une phrase qu'Odette lui avait dite il y avait déjà deux ans : « Ohf M^^ Verdurin, en ce moment, il n'y en a que pour moi, je suis un amour, elle m'embrasse, elle veut que je fasse des courses avec elle, elle veut que je la tutoie. » Loin de voir alors dans cette phrase un rapport quelconque avec les absurdes propos destinés à simuler le vice que lui avait racontés Odette, il l'avait accueillie comme la preuve d'une chaleureuse amitié. Maintenant voilà que le souvenir de cette tendresse de M^^ Verdurin était venu brusquement rejoindre le souvenir de sa conversation de mauvais goût. Il ne pouvait plus les séparer dans son esprit, et les vit mêlées aussi dans la réalité, la tendresse donnant quelque chose de sérieux et d'important à ces plaisanteries qui en retour lui faisaient perdre de son innocence*.
(i) Du côté de chez Stcarm, p. 356.
(a) Ihid., p. 3a8.
Et quand il s'est décidé à formuler son soupçon :
Elle secoua la tête en fronçant la bouche, signe fréquemment employé par les gens pour répondre qu'ils n'iront pas, que cela les ennuie à quelqu'un qui leur a demandé : « Viendrez-vous voir passer la calvacade, assisterezvous à la Revue ? » Mais ce hochement de tête affecté ainsi d'habitude à un événement à venir, mêle à cause de cela de quelque incertitude la dénégation d'un événement passé! De plus il n'évoque que des raisons de convenance personnelle plutôt que la réprobation, qu'une impossibilité morale. En voyant Odette lui faire ainsi le signe que c'était faux, Swann comprit que c'était peut-être vrai^.
Vous m'objecterez que cet esprit d'inquisition n'est engendré chez Swann que par la jalousie et qu'il disparaît avec elle. Oui, mais chez Proust, il ne disparaît jamais, et malgré le renforcement qu'il peut recevoir de ses affections, il reste essentiellement un besoin de l'intelligence, la forme même de son intelligence. Ne prend-il pas lui-même le soin, dans un des passages que je viens de vous lire, de marquer la parenté de la jalousie avec le génie poétique ou scientifique : A ce moment par une de ces inspirations de jaloux, analogue à celle qui apporte au poète ou au savant, qui n'a encore qu'une rime ou qu'une observation, Vidée ou la loi qui leur donnera toute leur puissance, etc..
Et plus tôt déjà, quand Swann se croit sur le point de surprendre Odette et Forcheville ensemble : Et peut-être, observe Proust, ce qu'il ressentait en ce moment de presque agréable, c'était autre chose aussi que l'apaisement d'un doute et d'une douleur : un plaisir de l'intelligence.
D'autre part, la pénétration de Proust n'est si forte, si irrésistible, que parce qu'elle est constamment sous-tendue et conditionnée comme nous l'avons observé déjà l'autre jour, par des affections. Vous vous rappelez la phrase que je citais tout à l'heure : Le chagrin pénètre en nous et nous force par la curiosité douloureuse à pénétrer*. Il faut y joindre celle-ci qui la précède immédiatement : Ces contes mensongers... nous font souffrir dans une personne que nous aimons, et à cause de cela nous permettent d'entrer un peu plus avant dans la connaissance de la nature humaine au lieu de nous contenter de nous jouer à sa surface.
(i) Du eôti de chex Swarm, p. 329.
(i) La PrûoTimèrt, l" volume, p. 199.
En encore ceci :
On n'arrive pas à être heureux, mais on fait des remarques sur les raisons qui empêchent de l'être et qui nous fussent restées invisibles sans ces brusques percées de la déception^.
Oui, il y a, chez Proust, — pour nous résumer sur ce point — un immense mouvement de la pensée, entraîné et secondé, tandis que d'habitude il est troublé, par le désir, par la tristesse, par la douleur, — un immense mouvement de la pensée vers les faits tout purs. Et ce qui fait le prix incomparable de son œuvre, c'est justement que ce mouvement n'est jamais arrêté, ni modifié par aucune considération accessoire, ni par le souci de faire plus beau, ni par celui de faire plus consolant, ni même — car c'est un souci auquel cèdent souvent ceux qui justement se gendarment contre la censure et s'appliquent à lui jouer des tours — ni même par le souci de faire plus atroce.
Si bien qu'on peut appliquer à son travail sur la réalité psychologique ce qu'il dit de Vinteuil, saisissant et modelant une idée musicale :
Swann sentait que le compositeur s'était contenté, avec ses instruments de musique, de la dévoiler, de la rendre visible, d'en suivre et d'en respecter le dessin d'une main si tendre, si prudente, si délicate et si sûre que le son s'altérait à tout moment, s' estompant pour indiquer une ombre, revivifié quand il fallait suivre à la piste un plus hardi contour. Et une preuve que Swann ne se trompait pas quand il croyait à l'existence réelle de cette phrase, c'est que tout amateur un peu fin se fût tout de suite aperçu de l'imposture, si Vinteuil ayant eu moins de puissance pour en voir et en rendre les formes, avait cherché à dissimuler, en ajoutant çà et là des traits de son cru, les lacunes de sa vision ou les défaillances de sa main^.
Mais il est temps d'en venir à l'examen des vérités que cette inspiration positive, que cette méfiance, que ce respect infini du réel ont permis à Proust de dégager et d'énoncer. Il est temps d'examiner les découvertes qu'il a faites dans l'ordre du sentiment, d'examiner
(i) La Prùonmira, i*' volume, p. 250.
(a) Du edU d* ch$» Smotn, p. 319.
les traits essentiels de cette psychologie positive dont nous le considérons comme le fondateur.
Ici il faut que je vous fasse remarquer une faute de plan que je pressentais au début de ces causeries et qui a été la raison plus ou moins consciente des précautions oratoires que j'ai cru devoir prendre.
Il eût été plus naturel de commencer notre étude de Proust par la définition, que nous venons seulement de donner, de l'esprit qu'il a apporté dans ses recherches, qui lui a permis ses découvertes. Et c'est maintenant seulement que devraient venir les réflexions, que nous avons faites la dernière fois, sur l'inconscient. La découverte, la dénonciation de l'inconscient, et sa mise en lumière et en évidence, sont le premier résultat de l'application à la vie psychique de cet esprit soupçonneux et profond que nous avons reconnu à Proust. Il n'est pas sans utilité de replacer mentalement ici cette partie de notre exposé, car il faut bien comprendre — et c'est le seul moyen — que l'inconscient n'est pas pour Proust une supposition commode, une hypothèse paresseuse, mais au contraire un fait que dégage son esprit dans son mouvement vers le réel, et le produit immédiat de ce doute qu'il élève sur les aspects spontanés de la conscience.
J'ai été égaré, malgré les précautions que j'avais prises à l'encontre, par le souci de reproduire le plan que j'avais suivi dans l'étude de Freud. Excusez-moi, je vous prie, et veuillez rétablir l'ordre normal des idées que nous analysons.
La découverte et la description de l'inconscient sont un premier résultat de la méthode qu'applique Proust à la réalité psychologique. Mais c'est un résultat en quelque sorte général. Proust dénonce de l'inconscient derrière toutes sortes de sensations et de sentiments très divers. Il y a dans son œuvre des analyses de rêves, d'impressions de nature, d'émotions d'art et enfin de sentiments proprement dits, parmi lesquels l'amour occupe tout naturellement la place à laquelle il a droit, et qui est la première.
Je voudrais spécifier maintenant notre étude et me borner à mettre en lumière la conception que Proust se fait et cherche à nous imposer, de l'amour.
Comme préface à cette étude, il faut nous rappeler un autre asp)ect de la définition que donne Auguste Comte de l'esprit positif :
Non seulement nos recherches positives doivent essentiellement se
réduire^ en tous genres, à l'appréciation systématique de ce qui est, en renonçant à en découvrir la première origine et la destination finale; mais il importe, en outre, de sentir que cette étude des phénomènes, au lieu de pouvoir devenir aucunement absolue, doit toujours rester relative à Ttotre organisation et à notre situation^ .
Ëvidemment Comte veut dire ici que toute connaissance entreprise dans un esprit positif, doit être considérée comme relative à l'organisation intellectuelle dont nous disposons, et que par exemple nous ne pouvons pas affirmer que les phénomènes que nous percevons sont tous les phénomènes perceptibles, ni même que l'ordre où nous les rangeons est autre chose qu'une convenance de notre esprit.
Mais on peut déduire aussi de ce texte que l'application de l'esprit positif aux phénomènes de conscience aboutira forcément à constater leur relativité à cette conscience, si j'ose dire ; nous montrera les émotions, les idées, les volontés d'un individu donné comme relatives à son organisation, comme n'ayant aucun objet hors de lui, comme purement subjectives. (Je m'excuse d'employer ici ce qu'on appelle le jargon philosophique ; mais c'est indispensable, et en somme on n'a pas encore trouvé mieux pour s'expliquer clairement).
£h bien, la formidable originalité de Proust dans son analyse de l'amour est, comme l'a remarqué très justement, le premier, Edmond Jaloux, d'avoir conçu ce sentiment comme purement subjectif : Fmre entrer le relatif dans la conception de Vamour, observe Jaloux, et V affranchir de ce mythe de V absolu dont elle dépendent jusqu'ici aura été un des résultats essentiels obtenus par Proust^.
Et il montre excellemment comment Proust s'y est pris pour souligner la véritable infériorité de tout ce que l'amour veut nous faire prendre pour des réalités hors de nous. Son analyse et les citations sur lesquelles il l'appuie sont trop justes pour que je puisse faire autre chose que vous y renvoyer.
Je me contenterai de compléter ici ses indications par quelques textes et quelques remarques.
Repensons à l'amour de Swann. Comme un thème constant, et comme un abîme que côtoie sa pensée sans oser jamais le regarder en face, l'idée que tout ce qu'il éprouve de si puissant, de si vraiment
(t) Auguste Comto : Ditcoun sur l'Esprit Potîtif, p. ao. (2) HoTiunage à Marcel Prouit, p. 153.
dionysiaque n'a peut-être aucune espèce d'objet hors de lui hante d'un bout à l'autre le cerveau de Swann.
Je cite :
Certes il se doutait bien par moments qu'en elles-mêmes les actions quotidiennes d'Odette n'étaient pas passionnément intéressantes, et que les relations qu'elle pouvait avoir avec d'autres hommes n'exhalaient pas naturellement d'une façon universelle et pour tout être pensant, une tristesse morbide, capable de donner la fièvre du suicide. Il se rendait compte alors que cet intérêt, cette tristesse n'existaient qu'en lui comme une maladie, et que quand celle-ci serait guérie, les actes d'Odette, les baisers qu'elle aurait pu donner redeviendraient inoffensifs comme ceux de tant d'autres femmes^.
Et plus loin, dans un passage que nous avons déjà lu :
// souffrait de rester enfermé au milieu de ces gens dont la bêtise et les ridicules le frappaient d'autant plus douloureusement qu'ignorant son amour, incapables, s'ils l'avaient connu, de s'y intéresser et de faire autre chose que d'en sourire comme d'un enfantillage ou de la déplorer comme une folie, ils le lui faisaient apparaître sous l'aspect d'un état subjectif qui n'existait que pour lui, dont rien d'extérieur ne lui affirmait la réalité*.
Et ceci encore :
// sentait bien que cet amour c'était quelque chose qui ne correspondait à rien d'extérieur.
Sans cesse à travers toute l'œuvre le thème revient de la parfaite subjectivité de tout ce que l'amour nous fait éprouver. On sent Proust lutter sans cesse contre la tentation, qui est la tentation normale, d'attribuer à l'objet aimé, à ses qualités, à ses vertus, à sa beauté une part efficiente dans le sentiment qui s'est attaché à lui.
La dissemblance entre ce sentiment et son objet n'est nulle part mieux marquée que dans ce passage :
Quand du regard il rencontrait sur sa table la photographie d'Odette, ou quand elle venait le voir, il avait peine à identifier la figure de chair
(i) Du côté de chez Swann, p. 356.
(2) Ibid,. p. 314.
OU de bristol avec le trouble douloureux et constant qui habitait en lui. Il se disait presque avec étonnement : « C*est elle », comme si tout d'un coup on nous montrait extériorisée devant nous une de nos maladies et que nous ne la trouvions pas ressemblante à ce que nous souffrons^ .
Non seulement Proust insiste perpétuellement sur le fait que rien d'extraordinaire ne doit être supposé dans l'objet aimé pour expliquer ce qui se passe d'extraordinaire dans l'âme aimante, mais encore il montre que souvent c'est le manque de correspondance du premier avec les besoins, les désirs, les exigences physiques du second qui détermine l'amour''. Vous savez qu'Odette par exemple est représentée comme n'étant absolument pas le type de beauté que Svi^ann a toujours recherché instinctivement et vous vous rappelez la phrase d'une profondeur admirable par laquelle se termine Un Amotir de Swann : Dire que fai gâché des années de ma vie, que fai voulu mourir, que foi eu mon plus grand amour pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n^ était pas mon genre' :
Et dans la Prisonnière :
Je ne m'étais rappelé que la petite qui m'avait déplu. Cela suffit à faire commencer un amour*.
Ce dernier aspect sous lequel Proust se représente l'amour nous amène à cet autre sur lequel je voudrais insister davantage, parce que Jaloux ne l'a pas aussi fortement souligné que les autres : il s'agit de la dépendance, de la solidarité, de l'amour et de la douleur, du désir et de l'angoisse.
C'est ici le centre, je crois, de la pensée de Proust sur l'amour, et en même temps le point où cette pensée atteint, si j'ose dire, le comble de la relativité. Inlassablement Proust revient sur ce thème (on sent même que le thème s'exaspère à mesure que l'œuvre avance, que Proust le creuse avec une complaisance de plus en plus cruelle),
(i) Du côté de chez Ètoann, p. 281.
(2) Cf. Sodome et Gomorrhe, vol, III, p. 231 : Au reste, les maîtresses que j'ai le plus aimées n'ont coïncidé jamais avec mon amour pour elles. Cet amour était vrai, puisque je subordonnais toutes choses à les voir, à les garder pour moi seul, puisque je sanglotais si, un soir, je tes avais attendues. Mais elles avaient plutôt la propriété d'éveiller cet amour, de le porter à son paroxysme, qu'elles n'en étaient l'image. Quand je les voyais, quand je les entendent, je ne trouvais rien en elles qui ressemblât à mon amour et pût l'expliquer.
(3) Du côté de chez Stvann, p. 346. *
(4) La Prisonnière, \" volume, p. 191.
sur ce thème que l'amour est déterminé par une certaine angoisse, et n'est entretenu que par l'inquiétude et par la douleur, qu'il est, comme il le dit lui-même dans la Prisonnière a fonction de notre tristesse ».
Déjà dans Swann vous vous rappelez que ce qui déclenche l'amour de Swann pour Odette c'est le fait qu'il ne l'a pas trouvée chez les Verdurin, qu'il ne sait pas où elle est.
A cette occasion, Proust s'écrie admirablement ;
De tous les modes de production de l'amour, de tous les agents de dissémination du mal sacré, il est bien l'un des plus efficaces, ce grand souffle d'agitation qui parfois passe sur nous. Alors l'être avec qui nous nous plaisons à ce moment-là, le sort en est jeté, c'est lui que nous aimerons. Il n'est même pas besoin qu'il nous plût jusque-là plus, ou même autant, que d'autres. Ce qu'il fallait c'est que notre goût pour lui devînt exclusif. Et cette condition-là est réalisée quand, — à ce moment où. il nous a fait défaut — à la recherche des plaisirs que son agrément nous donnait, s'est brusquement substitué en nous un besoin anxieux, qui a pour objet cet être même, un besoin absurde, que les lois de ce monde rendent impossible à satisfaire et difficile à guérir — le besoin insensé et dotdoureux de le posséder^.
Vous vous rappelez aussi certainement comment c'est la brusque révélation qu'Albertine connaît l'amie de M^^® Vinteuil et par conséquent qu'elle peut être pour lui la source de craintes infinies, qui déclenche ou plutôt qui fixe l'amour du narrateur pour elle : Les mots : « Cette amie, c'est M}^^ Vinteuil » avaient été le Sésame, que j'eusse été incapable de trouver moi-même, qui avait fait entrer Albertine dam la profondeur de mon cœur déchiré. Et la porte qui s'était refermée sur elle, j'aurais pu chercher pendant cent ans, sans savoir comment on pourrait la rouvrir^.
Ainsi Proust arrive à ce renversement des apparences et de la conception habituelle que la douleur est la cause de l'amour dont elle semble découler, que c'est non pas la désharmonie qui se révèle, au cours d'un amour, entre les aspirations de l'amant et la nature de l'objet aimé qui entraîne la souffrance du premier, mais que c'est
(t) Dh cuti de chêK Swutm p. ai}.
(2) Sodome et Qomorrhe II, volums III, p. 33 a.
la souffrance que crée cette désharmonie qui, étant donnée Pimpénétrabilité mutuelle des êtres (« chaque être est bien seul »), est première, est originelle, que c'est cette souffrance qui est la cause, le ferment et le levain de l'amour.
Je pourrais apporter ici d'innombrables textes où cette idée est exprimée avec une force variable, mais avec un entêtement significatif.
Tout ce que l'amour donne de plaisir ou de bonheur, Proust n'en voit la cause que dans une suspension provisoire, que dans un apaisement, par quelque geste fortuit de l'objet aimé, de la souffrance latente qui le constitue.
En réalité dans Vamour il y a une souffrance permanente^ que la joie neutralise j rend virtuelle^ ajourne, mais qui peut à tout moment devenir, ce qu'elle serait depuis longtemps si l'on n'avait pas obtenu ce qu'on souhaitait, atroce^.
Que l'angoisse diminue, qu'une certitude sur les faits et gestes de l'être aimé s'établisse dans l'esprit, et l'amour s'en ira : Sa douleur aurait fini par s'apaiser et peut-être son amour par s'éteindre*. Et plus loin : Le sentiment qu'il éprouvait... n'étant plus mêlé de douleur ^ n'était plus de l'amour*.
Dans la Prisonnière cette conception pessimiste de l'amour atteint une intensité effroyable. L'on y trouve des cris comme celui-ci : J'appelle ici amour une torture réciproque*. Et ceci qui touche au désespoir : Comment a-t-on le courage de souhaiter vivre, comment peut-on faire un mouvement pour se préserver de la mort dans un monde oit l'amour n'est provoqué que par le mensonge et consiste seulement dans notre besoin de voir nos souffrances apaisées par l'être qui nous a fait souffrir^.
Si j'insiste si longuement sur l'étroitesse des rapports que Proust dénonce entre l'amour et la douleur (il aurait fallu aussi montrer l'autre aspect de la même idée : la jalousie conçue comme cause, et non comme effet de l'amour), c'est parce que rien ne peut mieux montrer le caractère subjectif qu'il attribue à ce sentiment. C'est
(i) A l'ombre des Jeunes Filles en fleurs, p. 134.
(2) Du côté de chez Swann, p. 333.
(3) Ibid., p. 34a-
(4) ■£* Prisormiire, l" volume, p. 149.
(s) Ibid., p. 127.
parce que rien ne peut nous servir à mieux souligner le genre de résultats, la sorte de constatations auxquels il parvient en appliquant son merveilleux et cruel soupçon aux sentiments.
Il faut se rendre compte de la hardiesse qu'il y avait à aborder l'amour dans cet esprit. E. Jaloux l'a bien marqué : // semble que les romanciers aient toujours menti sur ce point, comme sHls n'osaient pas dire la vérité^ comme s'ils poursuivaient dans le roman y la recherche de ces illusions qui plaisent aux femmes et par lesquelles ils ont personnellement rhahitude de leur plaire^.
Mais ce n'est pas tout à fait par simple faiblesse, à mon avis, que les romanciers ont recherché jusqu'ici ces illusions, Il faut tenir compte de la force intrinsèque de ces illusions. L'amour est tout naturellement producteur d'absolu ; il a besoin d'absolu ; c'est une puissance si grande qu'elle prend spontanément une sorte de vertu métaphysique et qu'elle transpose le sujet qui l'éprouve dans une autre réalité, plus grande, plus profonde et dont il lui est naturellement impossible de douter qu'elle lui soit extérieure.
Pour vaincre une illusion si forte (est-ce une illusion ?) et si nécessaire à la continuation de la vie sur terre, il fallait une indépendance d'esprit que certains trouveront peut-être diabolique, qui m'apparaît parfois comme telle, mais parfois aussi comme le don le plus extraordinaire dont ait été jamais doué un être humain, comme une des manifestations les plus belles, les plus puissantes du génie humain.
Dénoncer l'amour, le traduire devant le tribunal de l'intelligence et le renvoyer à la fois démasqué, compris et absous, — Proust était un être faible et en qui d'aucuns déploreront le manque de volonté ; mais en faisant cela, il a témoigné d'une force et d'une intrépidité intellectuelles qui n'ont jamais été atteintes jusqu'à ce jour.
(i) Hommage à Marcel Proust, p. 15^.
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et Proust explicitement, se posent en adversaires décidés de la théorie des Wahlverwandschaften, des affinités électives. Et comme Jaloux l'a remarqué, ils répondent par un scepticisme radical à l'idée qu'il peut y avoir des « coups de foudre » vraiment sincères.
Un autre point — mais au fond c'est le même — sur lequel nos deux auteurs se trouvent en accord secret, c'est celui des relations entre l'amour et la douleur, entre le désir et l'angoisse. Je ne fais pas allusion ici spécialement à la façon dont Freud ne cesse de souligner d'un bout à l'autre de son œuvre les rapports entre l'instinct sexuel et la cruauté, conçue tantôt comme cruauté envers soi-même, masochisme, tantôt comme cruauté envers autrui, sadisme. C'est un domaine qu'il n'est pas le premier à explorer, mais dans lequel il a introduit des lumières nouvelles et frappantes. Et chez Proust aussi on trouverait sur cette obscure et poignante question bien des réflexions profondes.
Mais en ce moment c'est à autre chose que je pense : je pense au merveilleux chapitre de Freud sur V Angoisse. Je pense à cette idée qu'il développe si ingénieusement que l'angoisse névrotique, c'est-àdire, sans objet, et même l'angoisse avec objet absurde, c'est-à-dire la phobie, ne sont que des substituts de la libido, et naissent quand la libido ne trouve pas son emploi naturel.
Que peut-il y avoir de plus voisin de l'idée que se fait Proust de l'inquiétude comme origine principale (et non comme effet) de l'amour. Vous vous rappelez le passage que je vous citais la dernière fois : De tous les modes de production de V amour ^ de tous les agents de dissémination du mal sacré, il est bien Vun des plus efficaces, ce grand souffle d^ agitation qui parfois passe sur nous^. Ce qui est dans la pensée de Proust c'est évidemment que l'amour à Itétat non fixé est essentiellement anxiété et qu'au moment où cette anxiété est augmentée par une cause extérieure et fortuite, devenant à ce degré intolérable, elle se résout brusquement en amour, qui se trouve alors porter sur l'être que le hasard à ce moment-là place à notre portée. La symétrie des deux conceptions ici encore m'apparaît complète.
Il y aurait une symétrie à signaler encore entre l'idée de l'ambivalence chez Freud et certains passages de Proust : Dans la mélancolie comme dans les autres affections narcissiques, écrit Freud, se manifeste
(i) Du c6té de chez Stvarm, p. 313.
d*un€ manière très prononcée un trait de la vie affective auquel nous donnons généralement, depuis Breuler, le nom d'ambivalence. C*est VexistencCy chez une même personne, de sentiments opposés, amicaux et hostiles, à Végard d*une autre personne^. Autrement dit, Freud nous montre qu'il n'y a rien de plus proche d'un sentiment et de plus facilement échangeable avec lui, que son contraire. On lit d'autre part chez Proust : Ces moments brefs mais inévitables où. Von déteste quelqu'un qu*on aime*.
Rien de plus profond que cette conception non seulement d'une parenté, mais encore d'une dépendance et d'un conditionnement mutuel de la haine et de l'amour ; rien de plus profond que cette façon de les représenter sur le même plan dans l'âme et comme les manifestations alternatives d'un sentiment peut-être plus général, bien que plus caché.
Il n'y a là d'ailleurs qu'une forme particulière de cette idée, latente chez Freud comme chez Proust, de la transmutabilité des sentiments et du caractère précaire et comme factice de leurs spécifications.
Mais il faut enfin nous arrêter dans cette analyse des ressemblances entre Freud et Proust. Non pas que je la considère comme épuisée. Mais il est temps que nous prenions un peu de hauteur et que nous nous appliquions à considérer, à apprécier et à critiquer l'ensemble de leurs découvertes.
Le meilleur moyen de parvenir à un jugement général me paraît être d'ailleurs de réfléchir d'abord sur leur conception de l'amour, plus spécialement sur celle que Proust nous en propose.
Vous vous rappelez que nous l'avons considérée comme le résultat le plus typique d'une application de l'esprit positif aux faits psychologiques, et que c'est pour cette raison que nous avons choisi de l'examiner. Et en effet la relativité que Proust introduit dans ce domaine jusqu'ici encombré de conceptions absolues, elle s'étend à tout ce qu'il a abordé, étudié. Elle est le produit naturel de sa considération, où qu'il la promène.
Edmond Jaloux a bien marqué le rapport entre la conception
(i) Introduction à la Psychanalytt, p. 445.
(a) La Pritonnière, 1" volume, p. 151.
subjectiviste de l'amour chez Proust, et la conception plus générale qu'il se fait du Temps ou plutôt des effets du Temps sur les êtres :
Chez les écrivains qui ont précédé Proust, cette mesure du temps s^ exprimait par des raccourcis, par des scènes qui indiquaient le travail fait sur Vindividu et laissaient prévoir celui qui restait à faire. C* étaient des vues prises obliquement à différentes périodes d*une existence. Avec Proust, il en va tout autrement, et c*est en cela que sa psychologie est si neuve. Il nous démontre en quoi consiste ce travail.
Cette naissance, cette poussée incessante de nouvelles cellules morales, affaiblissant, chassant, remplaçant les anciennes, les modifications inconscientes d^abord, puis peu à peu révélées qui en résultent, la demi-irresponsabilité de l'être humain en face de ces métamorphoses qui ont lieu à son insu et qu'il ne peut que constater et qu'analyser quand elles se présentent à sa conscience, tel est V énorme et unique sujet qui remplit les vastes volumes du Temps Perdu*.
Si vous apercevez bien ce rapport, si vous comprenez bien que la seconde thèse est en germe dans la première, vous m'ôterez un grand remords, qui est de ne pas avoir pu analyser directement cette grande idée de la relativité des sentiments et même de toute la vie psychique au Temps, qui est le sujet sinon unique, du moins essentiel du Temps Perdu. N'oubliez pas, je vous prie, ce lien qui vous permettra d'étendre les remarques que nous allons faire sur la théorie de l'amour à l'ensemble des découvertes psychologiques de Proust.
Un des premiers indices de la profondeur et de l'importance des innovations de Proust, nous le trouvons dans la conversation même que nous tenons en ce moment, dans la possibilité qu'il crée pour nous de nous entretenir ainsi calmement, objectivement, de l'amour, sans nous laisser entraîner à aucune des déclamations habituelles que ce sujet inspire. Il est vrai qu'un tel calme, une telle objectivité peuvent vous paraître encore maintenant sacrilèges. Et je ne nie pas absolument qu'il n'y ait, en effet, quelque chose de sacrilège dans le regard dont Proust nous a doués pour contempler et analyser un sentiment si proche de notre âme, si mélangé à nos aspirations vers l'absolu, si religieux, à certains égards, dans son fond.
Mais enfin la question n'est pas là. La question est de savoir
fi) Honfmage à Marcel Proutt, p. 1^9.
S! ce que Proust dit de Tamour est vrai ou non. Comme dit Freud quelque part : que vous trouviez une chose abominable, ce n'est pas ça qui peut l'empêcher d'exister.
Eh bien, si nous nous demandons en toute objectivité ce que vaut la clef que Proust nous propose pour étudier et comprendre les phénomènes de l'amour, nous sommes obligés de répondre qu'elle est d'or, et que jamais tant d'apparences et si spécieuses n'ont été tournées par un esprit et ne se sont effondrées devant plus de réalités, et plus incontestables.
Devant le monstre qu'est l'amour, si nous faisons preuve de cette « virilité mentale » qu'Auguste Comte signale comme le trait essentiel de l'esprit positif, nous le voyons aussitôt s'évanouir ou se changer en ce monstre tout intérieur, tout solitaire, si j'ose dire, que Proust a décrit.
Si vous vous replacez en face de votre propre expérience en faisant table rase de tous vos préjugés, de tout ce que vous avez besoin de croire pour vivre, comment pourriez-vous nier la part formidable de hasard qui fut à la naissance de vos plus grandes passions, comment pourriez-vous nier que l'appétit de l'amour, que l'amour virtuel ait précédé chacun de vos amours pour les êtres à qui vous vous êtes enchaînés, comment pourriez-vous nier qu'une méprise sur leur caractère ait été à la racine de la valeur qu'ils ont prise pour vous, comment pourriez-vous nier que vous ayez été rivés à votre chaîne par chaque déception qu'ils vous ont donnée et que le malentendu entre eux et vous ait été la véritable cause de la persistance de votre attachement? Comment pourrions-nous nier que les êtres que nous aimons sont, comme le dit Proust, véritablement « fourvoyés dans notre cœur.? »
N'est-il pas évident que c'est la douleur qui fait l'amour et qu'il n'y a pas d'amour partagé? N'est-il pas évident que « chaque être est absolument seul ? »
N'est-il pas évident que lorsque vous réussissez par hasard à entraîner l'autre être dans votre amour, il évolue d'une façon absolument étrangère à la vôtre, ou plutôt n'est-il pas évident que son évolution se trouvant décalée d'avec la vôtre, il n'y a à aucun moment correspondance ni symétrie entre ses besoins et les vôtres? N'est-il pas évident que le plus grand bonheur que puisse apporter l'amour Ç8t ou hiçn une exaltation solitaire, dont l'autre être est le prétexte
et non pas la cause, ou bien simplement un apaisement momentané, souvent par suite d'une phrase mal comprise — de quelque douleur en nous trop aiguë ?
N*est-il pas évident encore (c'est ce qui d'ailleurs doit nous faire pardonner à l'adversaire) que si nous rentrons en nous-mêmes, nous nous apercevons qu'à aucun moment de notre amour, et même lorsqu'il était le plus grand, nous n'avons été absolument sincères ? Les mots que nous avons dits, les tendresses que nous avons risquées n'étaient-ils pas toujours différents, en plus ou en moins, de ce que nous ressentions véritablement ? N'avons-nous pas senti sans cesse cet intervalle, dont nous avons pu nous désespérer, mais sans l'abolir, qu'il y avait entre notre sentiment et nous-mêmes? Ne nous sommesnous pas sans cesse sentis inertes en regard de la légèreté, de la vitesse de notre sentiment? Est-ce qu'il n'a pas été obligé de nous traîner après lui?
Pensez un peu au nombre d'idées étrangères à votre sentiment, non seulement adventices, mais dérivantes qui n'ont cessé de le traverser. Pensez aux moments où vous n'éprouviez absolument rien et qui, la plupart du temps, devaient être ceux où l'autre par hasard éprouvait quelque chose. Pensez à tout ce que vous avez fait, dans le temps où vous aimiez, qui n'avait aucun rapport avec la préoccupation exclusive dont vous étiez censé être habité, qui ne semblait aucunement pouvoir émaner de l'être pour lequel vous vouliez vous faire passer lorsque vous vous décriviez à l'objet aimé.
Et encore, si nous prenons maintenant les deux partenaires de l'amour ensemble, n'est-il pas vrai que les moments d'accord profond entre eux, d'enthousiasme commun, de reconnaissance intime de l'un par l'autre, de véritable mutuelle possession, s'il y en eut jamais de tels, n'ont été dus, dans tous les cas, qu'à une phrase que l'un des deux avait délibéré de dire et où il ne s'était pas mis du tout d'abord, qu'à un accident de la conversation, qu'à une erreur, qu'à une parole insincère ? Ne croyez-vous pas qu'entre les deux mondes que portent deux amants il puisse jamais y avoir interférence autrement que par l'effet d'une illusion d'optique ?
Tout ceci qui n'a jamais été sinon vu, du moins analysé avant Proust me paraît d'une évidence cruelle, mais ineffaçable. Et pourtant je dois avouer, si mon opinion a quelque intérêt, que je ne vais pas tout à fait aussi loin que Proust dans le pessimisme, qu'il y a des
moments tout au moins où sa conception de l'amour me paraît un peu partiale, ou plutôt inégale à son objet, et où certains éléments de l'amour me paraissent avoir été négligés par lui.
Je suis intimidé sans doute dans cette résistance à son scepticisme, parce que je me dis que je suis peut-être simplement repris par les illusions qu'il a combattues et qui sont si fortes. Mais je me dis aussi que son caractère n'était pas fait pour lui permettre certaines expériences, qui peuvent lui avoir manqué. C'est ainsi que je me rassure sur la valeur des quelques doutes que j'ose élever sur une aussi grande pensée.
Il y a deux points sur lesquels la conception que Proust se fait de l'amour me semble pouvoir et devoir être corrigée ou complétée. Le premier est celui-ci : même du point de vue le plus objectif, il ne me paraît pas possible d'admettre que la nature propre d'un être, que sa qualité (je ne dis pas ses qualités, ce serait tout autre chose, et Proust a certainement complètement raison de prétendre que k valeur morale n'entre pour rien dans l'amour qu'il déclenche) mais il ne me paraît pas possible d'admettre que sa qualité physique et morale n'ait aucune influence sur le choix que nous faisons de lui pour l'aimer, et que l'amour qu'il récolte soit déterminé uniquement par des circonstances extérieures, par l'inquiétude qu'il nous donne, par son absence au moment où nous avons besoin de lui, etc.. Qu'il y ait une influence spécifique des êtres les uns sur les autres, cela ne me paraît pas pouvoir être nié. Cela peut même se prouver à l'aide de certains cas négatifs. Combien de fois n'arrive-t-il pas qu'on désire aimer un être sans y réussir ? Combien de fois, et dans des instants où vraiment on a à sa disposition toute la quantité de désir nécessaire, combien de fois ne cherche-t-on pas à en faire l'application à un être donné et combien de fois, malgré toutes circonstances favorables, le sentiment ne refuse-t-il pas de se faire jour et de s'attacher à l'objet qu'on lui propose. S'il y a des échecs, dans cet ordre de tentatives, c'est donc que les réussites ne sont pas entièrement déterminées par le hasard, c'est donc que lorsqu'on aime un être, c'est bien au moins en partie à cause de quelque chose qui est en lui.
Ce qu'il y a de juste et de profond dans les vues de Proust sur ce point, c'est que ce quelque chose n'a pas besoin du tout, pour déterminer l'amour, d'être une promesse de bonheur, ni même de constituer une ressemblance positive avec nous-mêmes. Ce peut être, comme
Proust l'a très bien vu, la promesse d'une certaine souffrance dont nous avons besoin.
Mais enfin je pense qu'il faut qu'il y ait quelque chose dans l'autre être qui s'annonce à notre cœur et le prévienne, je pense même que l'amour ne peut atteindre une certaine intensité et prendre la forme de la passion que s'il y a une prédestination relative des deux êtres, — prédestination sur la nature de laquelle il faut se garder de nourrir les illusions que le Romantisme a propagées, et qui peut n'avoir absolument rien de métaphysique.
Quoiqu'il en soit de ses causes, l 'amour-passion — car c'est de l'amour-passion que je parle — est un fait. Et c'est ce fait — voici mon second reproche — que Proust ne me semble avoir ni connu, ni analysé suffisamment. Sans doute il est bien hardi de prétendre que l'Amour de Swann pour Odette n'était pas une passion. Et je ne le prétends pas non plus. Mais- il me semble qu'il y manquait tout de même un élément important de la passion ; le besoin de se donner au sens fort, la préférence de l'autre être à soi-même. Il est évident que c'est un sentiment si sublime qu'il est ridicule, et je comprends que Proust n'ait pas osé en reconnaître la réalité. Je crois pourtant à sa réalité, dans certains cas, dans certaines circonstances données, et j'y crois non pas d'une façon vague et mystique ni pour avoir cru l'éprouver, mais pour avoir constaté dans l'expérience certains actes qui ne pouvaient pas s'expliquer autrement que par lui.
C'est un hôte de la conscience extrêmement rare et fugitif, mais il existe. Il existe plus souvent, je pense, chez la femme que chez l'homme. Mais justement aucune des femmes que Proust a connues et décrites, ne peut être un instant supposée avoir éprouvée ce mouvement, cette tentation du don de soi. Il faut songer que d'aucune il ne semble moralement avoir jamais rien eu. Cette privation soit dit en passant a été certainement pour lui extrêmement cruelle, et l'origine d'une nostalgie si violente que par pudeur il ne l'a jamais exprimée, sauf une fois dans la Prisonnière où il joue la comédie à Françoise pour lui faire croire qu'Albertine est très gentille pour lui et où il s'écrie : // m'était $i doux d'avoir l'air d'être aimé^.
Pour revenir à Swann, — pratiquement il est prêt à tout donner pour Odette, pour peu qu'elle songe à le lui demander, mais pas lui-
fx) La Pritomàèr», I*' rolume, p. aie^
même, pas son bonheur, pas sa vie, pas la satisfaction de son amour.
Proust dit de lui : En somme il mentait autant qu^ Odette parce que plus malheureux qu'elle, il n'était pas moins égoïste^. Quand l'égoïsme survit à l'amour, on ne peut pas dire qu'il y ait passion.
Ou alors il faut qu'il prenne la forme de l'instinct de conquête.
Or, pas plus qu'il n'est prêt à se donner, Swann n'est véritablement enclin à prendre. Et c'est là encore un autre élément de l'amour que Proust semble avoir négligé, ou voulu ignorer : le besoin de saisir, de captiver au sens fort. Sans doute Swann fait tout ce qu'il peut pour s'approcher d'Odette, pour la retenir, pour lui créer des raisons extérieures d'être à lui. Mais justement il semble ne penser jamais qu'à des raisons extérieures. C'est en lui envoyant de l'argent, c'est en l'entourant de mille soins, c'est en tissant autour d'elle un réseau d'obligations qu'il espère la conserver à sa portée.
Il ne cherche pas réellement à entrer dans ses pensées, à les modifier, à les tourner vers lui. Tous les mensonges dont il use pour savoir ce qu'elle fait, la force qui les lui dicte, il ne songe pas qu'il pourrait s'en servir pour la transformer et créer en elle un sentiment qui l'empêcherait de faire ces choses. A aucun moment il ne semble ressentir cette inspiration qui permet de pénétrer dans une âme et de se l'asservir. Il ne sait pas peindre ces paysages qu'un vrai désir suggère à l'amant ; il ne sait pas violer la volonté adverse ; aller la chercher dans son réduit et la tourner vers soi ; il ne sait pas séduire.
Cela aussi pourtant fait partie de l'amour, sinon toujours, du moins dans beaucoup de cas. Dire que Don Juan n'a pas connu l'amour serait vraiment un peu paradoxal. Et cela seulement il faut bien le dire, cette agression de l'esprit et du cœur convoités, par tous les moyens imaginables, cela seulement peut permettre, par modification, au moins provisoire, à notre image de l'âme adverse, une possession un peu tranquille de cette âme, une union véritable, une liaison au sens fort du mot entre elle et nous,
Nous touchons ici — je vous avais bien prévenu que notre critique de sa conception de l'amour nous permettrait de nous élever graduel-
^i) Du cM it thtm Smmn, p. ^a^^
lement à un point de vue général 8ur l'œuvre de Proust, — nous touchons ici à une lacune, ou à une insuffisance de la psychologie de Proust, qu'on ne peut même pas songer un instant à lui reprocher, tant il était important qu'il l'acceptât pour atteindre tout ce qu'il a atteint, et qui n'était accessible qu'à ce prix, mais qu'il faut néanmoins que nous reconnaissions et que nous explorions avant d'en arriver à un jugement définitif sur son apport.
Le thème : Chaque être est bien seul (c'est un mot, vous vous le rappelez, qui lui est arraché par la solitude et la privation de sympathie où se trouve sa grand 'mère au moment de son attaque), — le thème : Chaque être est bien seul, sur lequel Proust revient sans cesse est hélas ! d'une profondeur et d'une vérité effroyables.
Mais il y a chez lui une tendance à le pousser trop loin. Ce que nous venons de remarquer des lacunes de sa conception de l'amour pourrait se résumer ainsi : Proust nie, ou méconnaît tout contact entre les êtres, tout transfert de l'un en l'autre, tout don et toute prise.
Eh bien, plus généralement, dans toute sa conception psychologique il y a une tendance à considérer comme séparés absolument, comme sans influence les uns sur les autres, tous les objets que son intelligence peut distinguer. Cela vaut aussi bien pour les individus, qu'il caractérise si fortement qu'ensuite il ne voit plus comment ils pourraient s'impressionner mutuellement, — que pour les groupes de faits psychiques qu'il réussit à distinguer à l'intérieur d'un même individu. Et nous rattrapons ici, vous vous en rendez compte, l'observation que nous avions faite, avec M. Desjardins, à la fin de notre deuxième causerie, sur la tendance de Proust à dissocier l'individu.
Il y aurait ici un monde de réflexions à présenter. Bornons-nous à l'essentiel.
Il est bien évident que c'est une tendance de Proust (une tendance seulement, car il analyse merveilleusement dans bien des cas l'influence exercée par un être sur un autre), une tendance pourtant réelle de Proust, que de supprimer les interactions psychiques de toute sorte, que de rendre la vie en général, et la vie de chaque être en particulier, complètement acatène.
Il élimine de la vie psychique tout facteur dynamique : la passion d'abord, qui dans l'ordre du sentiment, peut être considérée comme l'équivalent de ce qu'est la volonté dans l'ordre de l'action, — et la volonté ensuite, qui n'apparaît nulle part dans son œuvre, même pas
comme fait, comme objet d'étude ; ce qui tout de même est une lacune assez grave, au point de vue de la pure observation des faits de conscience.
M. Ortega y Gasset, de l'Université de Madrid, qui a donné dans notre numéro spécial un fort remarquable article, insiste longuement, et à mon avis, jusqu'à l'injustice, sur la totale absence de dynamisme dans l'œuvre de Proust et sur les conséquences énervantes que cela peut avoir sur le lecteur. Je crois qu'il exagère beaucoup cette sorte d'inconvénients, mais il met tout de même le doigt sur une des lacunes de la psychologie de Proust.
On pourrait dire encore que Proust élimine de la vie et de la conscience l'élément dramatique. J'ai dit l'autre jour, et je le pense encore, que cet élément était souvent surajouté par nous et constituait un de ces embellissements de notre vie intime, à laquelle la censure nous incite. Souvent en effet, mais pas toujours. Il y a tout de même en nous des tendances, tout un système d'appétitions confuses, mais inflexibles, qui forment le caractère et qui peuvent entrer en conflit soit entre elles, soit avec la volonté. Il y a une virtualité de drame en chacun de nous. C'est ce que Freud a beaucoup mieux vu que Proust, et qui d'ailleurs comme principe général n'est pas une découverte nouvelle.
Il y a autre chose en nous que ce remplacement de nos moi les uns par les autres, que ce jeu de bascule que Proust a décrit. Cela existe, cela se produit souvent. Mais sans préjuger en aucune façon de la nature de l'âme, du fond dernier de notre conscience, sans sortir du phénoménisme, on peut dire qu'il y a aussi une constante du moi, qui le pousse à fournir en réponse à des événements différents une réaction toujours la même. Il y a un caractère (ce que Proust d'ailleurs n'a pas méconnu, mais laisse seulement parfois s'obscurcir un peu).
Il y a un caractère et il y a une volonté, dont la force est variable suivant les êtres, mais qui existe toujours plus ou moins, et qui vient se ranger aux ordres de ce caractère, qui le soutient, qui l'affirme, qui l'aide à s'imposer pratiquement.
La psychologie de Proust tend à méconnaître trop complètement la ligne de nos actes, et comme l'a très fortement marqué M. Desjardins, notre condtâte, qui est, au moins en partie le produit de notre volonté, au profit de tout ce qui a entouré ces actes en nous, de tout ce qui les a accompagnés, sans les déterminer.
Je reviens à l'article d'Ortega y Gasset. Il faut absolument que je vous en lise un passage r
Quand Proust nous dit que la sonnette du jardin de Combray tinte et quCf dans lobscurité, on entend la voix de Swann qui arrive, notre attention se pose sur ce fait et se repliant sur elle-même s'apprête à sauter sur un autre fait qui, sans doute, va suivre et dont celui-ci est la préparation. Nous ne nous installons pas, inertes, dans le premier fait ; mais une fois que nous l'avons connu sommairement, nous nous sentons lancés vers un autre à venir, parce que dans la vie, croyons-nous, chaque fait est l'annonce et la transition à un autre et ainsi de suite jusqu'à ce qu'une trajectoire ait été formée, de la même manière qu'à chaque point mathématique succède un autre point pour former une ligne. Mais Proust martyrise ce caractère dynamique de notre être, en nous obligeant, sans rémission, à demeurer dans le premier fait, parfois pendant cent pages et plus. Après l'arrivée de Swann, rien ne vient; au point ne s'ajoute pas un autre point; au contraire, l'arrivée de Swann au jardin, ce simple fait momentané, ce point de réalité se dilate sans progrès, s'élargit sans se changer en un autre, grossit de volume et ce sont alors des pages et des pages, pendant lesquelles nous ne bougeons pas, et nous le voyons seulement croître, élastique, se charger de nouveaux détails et de nouveaux sens, grandir comme une bulle de savon et, comme elle, se parer d'irisations et de reflets.
Nous éprouvons donc une espèce de supplice en lisant Proust. Son art agit sur notre dyruxmisme, sur notre appétit d'action, de mouvement, de progrès, à la manière d'un frein continu qui nous retient, nous souffrons comme la caille qui en sautant dans sa cage, se heurte à la petite voûte de fil de fer, où finit sa prison^ .
Encore une fois je ne partage pas le genre de martyre que M. Ortega éprouve à lire Proust et dont il note d'ailleurs lui-même la haute qualité. Mais je ne peux m*empêcher de reconnaître qu'il touche à quelque chose d'important quand il signale le fait que, chez Proust, les actes des personnages et même les événements sont décrits non dans leur enchaînement, mais si j'ose dire dans leur gonflement. Chacun est séparé du suivant par tout ce qui s'est passé en même temps que lui dans la conscience et dans l'inconscient soit du personnage, soit de Proust lui-même. Chacun porte son entière charge de psycholo-
(i) Hommage à Marcel Proust, p. 277.
gique et succombe sous elle avant que le suivant ait eu le temps de commencer. Chacun est représenté non seulement avec toutes ses racines, mais avec la motte de terre que ces racines retiennent et dont elles s'augmentent.
Ortega y Gasset voit dans ce procédé, qui n'est d'ailleurs pas un procédé, mais la façon dont fonctionne naturellement le génie de Proust, quelque chose d'analogue au procédé impressionniste. J'avoue ne pas être très sensible à cette analogie. J'en vois une au contraire, et très frappante, entre la manière de Proust et le cubisme. Le cubisme a cherché à représenter chaque face de chaque objet dans sa totalité, même si on ne pouvait pas logiquement la voir ; ou plutôt il a ajouté à l'objet, et il en a retranché, tout ce qu'il comportait de plus, ou de moins, psychologiquement, que ce qu'on pouvait voir. Il a peint, ou voulu peindre (car peut-être son dessein était-il irréalisable, ou impliquait-il pour l'être un génie qui ne s'est pas trouvé parmi ses représentants), il a donc voulu peindre l'objet tel que le démembre la conscience affective ; il a peint l'objet dans la conscience, mais non plus seulement tel qu'il se trouve au moment où il y tombe (comme le peignait l'impressionnisme), il l'a peint tel qu'il devient après y avoir séjourné, au moment où on se le rappelle, c'est-à-dire avec tous les prolongements, tous les vantaux, tous les pavillons affectifs qui se sont greffés sur lui et ont dissocié sa forme.
Oui, c'est bien quelque chose d'analogue que nous trouvons chez Proust ; l'analogie serait à pousser et à mettre au point ; j'en vois encore un aspect que je vous indique en courant : dans le cubisme mélange d'éléments idéaux ou psychologiques de l'objet avec des éléments au maximum concrets ; je fais allusion aux fameux trompel'œil, bouts de carton collés sur la toile, lettres de journaux, etc.. ; chez Proust constant mélange, dans la description, d'un élément intérieur, émotif, d'ailleurs construit comme s'il faisait partie des choses, et d'un élément photographique (conversations, gestes, attitudes reproduites avec une fidélité absolue, presque servile). Mais je vous indique seulement l'idée, n'ayant pas le temps de la mettre au point.
Et je reviens à constater une dernière fois ceci que peut-être on n'est pas sans aucun droit de reprocher à Proust une certaine dislocation de l'activité de ses personnages, une certaine répartition un peu déroutante de leurs actes entre leurs faits de conscience, dont
l'ordre et rcnchaînement sont préférés. Le résultat est un évanouissement de l'être volontaire dans l'être percevant et pensant.
Mais ce qu'il faut dire, ce qu'il faut à nouveau fortement appréhender ici, c'est que ce défaut de la psychologie proustienne, s'il est réel, était inévitable, et qu'il est la rançon, bien modique, bien bénigne de l'approfondissement colossal qu'elle fait subir à notre connaissance du cœur humain.
Il n'y a le choix qu'entre deux alternatives ; c'est un dilemme qui se pose : ou suivre la vie, ou entrer dans la conscience. Et Proust n'a même pas eu à choisir ; il s'est trouvé sinon de naissance, du moins de fatalité, si j'ose dire, et à cause de la forme même de son intelligence, tourné face à la conscience ; et il n'a pas conçu d'autre mouvement possible que de s'y enfoncer, tournant le dos à l'action. La vie de la conscience (et j'emploie le mot ici dans son sens le plus général, en y faisant entrer l'inconscient), la vie de l'âme, si vous voulez, est quelque chose en soi, quelque chose d'infiniment différent de ses produits pratiques, des actes qu'elle dépose de loin en loin dans le monde extérieur ; elle transcende infiniment ces produits, pour employer encore une expression philosophique. Elle ne peut donc pas être étudiée en partant de ces produits seulement ; pour être connue dans son fond, elle demande, elle exige une exploration directe. Dès qu'on tient compte de la volonté, ou des facteurs actifs, on lâche le fil qui peut conduire dans ce grand labyrinthe ou, comme dit Proust, dans cette grande mât impénétrée et décourageante de notre âme que nous prenons pottr du vide et pour du néant^.
Il fallait un Thésée qui se dévouât à cette exploration, à ce grand voyage de la psychologie pure. Et il fallait une Ariane aussi qui lui tînt la main et le guidât. Cette Ariane, je la vois dans cette muse secrète dont Proust fut dès son enfance habité, dans cet élément féminin de son caractère, qui lui conseilla sans cesse la nonchalance et le détour, qui l'empêcha de se cristalliser jamais, qui le rendit fluide toujours assez, et persistant malgré tout, et infatigable à sentir et à comprendre.
Un de mes amis me disait, après notre dernière causerie : « Je vois bien maintenant les acquisitions supplémentaires que Proust nous apporte au point de vue de la connaissance intérieure ; je ne vois pas encore assez, malgré vos efforts pour le montrer, qu'il les ait
(i) Du côté de chest Steann, p. 318.
obtenus par une méthode nouvelle, ni même par une attitude nouvelle en face de la conscience. Je vois bien l'approfondissement, je ne vois pas la révolution ».
J'ai réfléchi à cette objection : Eh bien! si, je maintiens mon affirmation ; je maintiens que ce que Proust nous a montré de nouveau, il ne pouvait pas le découvrir à moins d'une révolution totale, au sens propre du mot, c'est-à-dire à moins de tourner complètement le fauteuil dans lequel le psychologue jusqu'ici s'asseyait. Je maintiens par conséquent que son œuvre a non seulement une extraordinaire valeur en soi, mais qu'elle ouvre, comme celle de Freud d'ailleurs (dont c'est peut-être, il faut le dire, en même temps que le principal, le seul mérite), qu'elle ouvre une voie nouvelle, une direction nouvelle à la psychologie, j'entends à la psychologie romanesque et littéraire. (Je ne m'occupe pas ici de la psychologie expérimentale).
Elle correspond à une attitude nouvelle ; elle peut déterminer un changement d'orientation. Et voici, il me semble, en quoi.^
Le psychique a été conçu jusqu'ici, à peu près sans exception, tout au moins en France, sous le signe du volontaire. Je veux dire que la pleine réalité psychique n'était attribuée qu'aux faits intérieurs qui ou bien aboutissaient à une décision, ou bien s'y opposaient ; les autres n'étaient pas inconnus, mais formaient autour des premiers une « aura », un halo considéré comme négligeable, ou qu'en mettant tout au mieux, l'écrivain se contentait de suggérer.
Cette attitude venait de ce que presque tous ceux qui s'adonnaient à l'étude du cœur humain gardaient eux-mêmes des attaches avec la volonté, lui laissaient sur leur conscience une certaine suprématie, acceptaient implicitement une hiérarchie, d'origine sociale, qui la plaçait au sommet des forces psychologiques. Ils étaient bridés par suite dans leur observation, par les brides qu'ils acceptaient pour euxmêmes. D'où une observation, si l'on peut dire, parallèle à la volonté, qui allait dans le sens qu'elle impose normalement à la vie psychique. Stendhal, à cet égard, est très frappant : tout ce qu'il observe, si nouveau que ce soit, et si objectivement aperçu, ce n'est jamais pourtant que ce qui est parallèle à l'action : les motifs, parfois capricieux, parfois entièrement gratuits, souvent de ceux qu'on n'ose pas reconnaître, mais les motifs tout de même, les causes déterminantes de l'action. Ou quand ce sont les émotions, ce sont celles que favorisent un mouvement, qui éclosent pour ainsi dire dans son sillage. Aucun retourne-
ment face à soi-même ; aucun regard vers la grande nuit impénétrée et décourageante de notre âme.
Il ne faut pas croire pourtant qu'entre temps rinconscient dans l'être humain, toute la masse psychologique profonde, chômait. Vous pensez bien qu'il n'a pas commencé à exister du jour seulement où on l'a découvert. Il avait donné déjà une assez forte secousse avec Racine, dont il aurait peut-être brisé la frêle et sensuelle organisation, s'il n'y avait pas eu près de lui Boileau et Louis XIV. Comme un instrument où passerait tout à coup un souffle trop fort si le constructeur n'en avait été justement encore plus fort et ne l'avait fait à l'avance résistant à toute épreuve.
Mais la grande explosion de l'inconscient dans la littérature, c'est avec Rousseau et le Romantisme qu'elle se produit. L'inconscient parle tout à coup. Il parle, c'est-à-dire qu'il s'exprime, c'est-àdire qu'il se vide pour ainsi dire de lui-même.
Cela signifie que les gens se mettent à faire des tas de choses dont ils ne donnent pas l'explication, dont ils ne savent pas eux-mêmes pourquoi ils les font. Tout le romantisme consiste à montrer des personnages qui ne comprennent absolument rien à eux-mêmes et qui se dépensent en gestes et en émotions et en sanglots qui leur paraissent d'autant plus beaux qu'ils peuvent moins en rendre compte.
La gratuité apparaît comme valeur psychologique. C'est un commencement de révolte contre le joug de la volonté, mais on subit toujours sa direction. L'absurdité de notre conduite est soulignée avec une insistance croissante. Je cite des noms qu'il peut sembler bizarre de rapprocher, mais qui forment jalons sur cette route : Flaubert, Jarry, André Breton.
Au terme en effet nous avons Dada, qui fait systématiquement profession d'absurdité et qui d'autre part, très logiquement, se dévoue à recueillir passivement, c'est-à-dire dans le sens où on agit, les murmures de l'Inconscient.
Mais justement c'est le moment où il s'est trop dit, cet Inconscient, pour avoir gardé aucune fécondité. On ne lui a opposé aucune barrière, aucune fermeture ; il en a profité pour fuir.
Alors tout-à-coup Proust est là qui tout simplement se retourne et le regarde. Proust, et Freud à sa place, qu'il ne faut pas faire trop grande, mais qu'il y aurait de l'injustice à faire trop petite.
Tous deux rompent avec la censure comme barrière (ce qu'avaient
déjà fait le romantisme et Dada), mais ils rompent aussi avec elle comme direction intellectuelle ^ C'est-à-dire qu'ils abandonnent définitivement ce parallélisme au moi que le psychologue avait jusque-là observé. Tout ce que les écrivains se sont habitués à subir, tout à coup simplement ils le regardent ; ils se servent pour le déchiffrer de toutes ces traces, de tous ces signes qu'il dépose sur les visages ou dans les paroles, de tous ces résidus inexploités, et au lieu de les reproduire, ils les interprètent.
Ou plus simplement encore : une idée cesse en eux ; ils cessent de penser que cette grande nuit impénétrée et décourageante de notre âme puisse être ce pour quoi nous la prenions : du vide et du néant. Ils pensent que c'est quelque chose et ils cherchent quoi.
Quoiqu'en pense mon ami — je ne sais si j'arriverai cette fois à le convaincre — il y a là une révolution ; il y a là tout au moins une réforme intellectuelle, dont on peut à peine encore soupçonner la fécondité.
Pour l'exprimer en termes très généraux, car son originalité même et son importance excluent la trop grande précision, c'est une révolution classique, c'est un retour offensif que fait l'esprit classique sur l'énorme masse psychologique dégagée et vaguement dégorgée par le Romantisme. C'est l'introduction d'un instrument fixe et bien forgé dans une matière en fusion. C'est un ensemble de dispositions tactiques prises pour faire face à une grande et d'ailleurs magnifique débâcle. C'est un effort de l'esprit, de l'intelligence sur l'informe qui s'agite en nous et c'est une victoire de cet esprit, une victoire de cette intelligence.
Mais pourquoi perdrais-je mon temps à la décrire, cette victoire, alors que Proust en a donné une si magnifique description lui-même. Car ce qu'il a fait, ce qu'il a conquis sur l'inconscient, n'est-ce pas exactement la même chose que ce que Vinteuil lui a arraché par son génie, dans un passage de Swann sur lequel je vous demanderai la permission de finir ces causeries :
Comme si les instrumentistes^ beaucoup moins jouaient la petite phrase qu'ils n'exécutaient les rites exigés d'elle pour qu'elle apparût, et procédaient aux incantations nécessaires pour obtenir et prolonger quelques instants le prodige de son évocation, Swann, qui ne pouvait pas plus
(i) Dada est un phénûmène d'obéissance, l'œuvfe de Proust un phénomène de révolte.
la voir que si elle avait appartenu à un monde ultra-violety et qui goûtait comme le rafraîchissement d'une métamorphose dans la cécité momentanée dont il était frappé en approchant d'elle^ Swann la sentait présente^ comme une déesse protectrice et confidente de son amour ^ et qui pour pouvoir arriver jusqu'à lui devant la foide et l'emmener à l'écart pour lui parler, avait revêtu le déguisement de cette apparence sonore. Et tandis qu'elle passait, légère, apaisante et murmurée comme un parfum, lui disant ce qu'elle avait à lui dire et dont il scrutait tous les mots, regrettant de les voir s'envoler si vite, il faisait involontairement avec ses lèvres le mouvement de baiser au passage le corps harmonieux et fuyant. Il ne se sentait plus exilé et seul puisque, elle, qui s'adressait à lui, lui parlait à mi-voix d'Odette. Car il n'avait plus comme autrefois l'impression qu'Odette et lui n'étaient pas connus de la petite phrase. C'est que si souvent elle avait été témoin de leurs joies! Il est vrai que souvent aussi elle l'avait averti de leur fragilité. Et même, alors que dans ce temps-là il devinait de la souffrance dans son sourire, dans son intonation limpide et désenchantée, aujourd'hui il y trouvait plutôt la grâce d'une résignation presque gaie. De ces chagrins dont elle lui parlait autrefois et qu'il la voyait, sans qu'il fût atteint par eux, entraîner en souriant dans son cours sinueux et rapide, de ces chagrins qui maintenant étaient devenus les siens sans qu'il eût l'espérance d'en être jamais délivré, elle semblait lui dire comme jadis de son bonheur : « Qu'est-ce que cela, tout cela n'est rien. » Et la pensée de Swann se porta pour la première fois dans un élan de pitié et de tendresse vers ce Vinteuil, vers ce frère inconnu et sublime qui lui aussi avait dû tant souffrir ; qu'avait pu être sa vie? au fond de quelles douleurs avait-il puisé cette force de Dieu, cette puissance illimitée de créer ? Quand c'était la petite phrase qui lui parlait de la vamté de ses souffrances, Swann trouvait de la douceur à cette même sagesse qui tout à l'heure pourtant lui avait paru intolérable quand il croyait la lire dam les visages des indifférents qui considéraient son amour comme une divagation sans importance.
C'est que la petite phrase au contraire, quelque opinion qu'elle pût avoir sur la brève durée de ces états de l'âme, y voyait quelque chose, non pas comme faisaient tous ces gem, de moins sérieux que la vie positive, mais au contraire de si supérieur à elle que seul il valait la peine d'être exprimé. Ces charmes d'une tristesse intime, c'était eux qu'elle essayait d'imiter, de recréer, et jusqu'à leur essence qtd est pourtant d'être incommunicables et de sembler frivoles à tout autre qu'à celui qui les éprouve,
la petite phrase V avait captée, rendue visible. Si bien qu^elle faisait confesser leur prix et goûter leur douceur divine, par tous ces mêmes assistants — si seulement ils étaient un peu musiciens — qui ensuite les méconnaîtraient dans la vie, en chaque amour particulier qu^ils verraient naître près d'eux. Sans doute la forme sous laquelle elle les avait codifiés ne pouvait pas se résoudre en raisonnements. Mais depuis plus d'une année que lui révélant à lui-même bien des richesses de son âme, V amour de la musique était pour quelque temps au moins né en lui, Swann tenait les motifs musicaux pour de véritables idées, d'un autre monde, d'un autre ordre, idées voilées de ténèbres, inconnues, impénétrables à V intelligence, mais qui n'en sont pas moins parfaitement distinctes les unes des autres, inégales entre elles de valeur et de signification. Quand après la soirée Verdurin, se faisant rejouer la petite phrase, il avait cherché à démêler comment à la façon d'un parfum, d'une caresse, elle le circonvenait, elle l'enveloppait, il s'était rendu compte que c'était au faible écart entre les cinq notes qui la composaient et au rappel constant de deux d'entre elles qu'était due cette impression de douceur rétractée et frileuse ; mais en réalité il savait qu'il raisonnait ainsi non sur la phrase elle-même mais sur de simples valeurs substituées pour la commodité de son intelligence à la mystérieuse entité qu'il avait perçue, avant de connaître les Verdurin, à cette soirée oii il avait entendu pour la première fois la sonate. Il savait que le souvenir même du piano faussait encore le plan dans lequel il voyait les choses de la musique, que le champ ouvert au musicien n'est pas un clavier mesquin de sept noies, mais un clavier incommensurable, encore presque tout entier inconnu, oit seulement ça et là, séparées par d'épaisses ténèbres inexplorées, quelques-unes des millions de touches de tendresse, de passion, de courage, de sérénité, qui le composent, chacune aussi différente des autres qu'un univers d'un autre univers, ont été découvertes par quelques grands artistes qui nous rendent le service, en éveillant en nous le correspondant du thème qu'ils ont trouvé, de nous montrer quelle richesse, quelle variété, cache à notre insu cette grande nuit impénétrée et décourageante de notre âme que nous prenons pour du vide et pour du néant. Vinteuil avait été l'un de ces musiciens. En sa petite phrase, quoiqu'elle présentât à la raison une surface obscure, on sentait un contenu si consistant, si explicite auquel elle donnait une force si nouvelle, si originale, que ceux qui l'avaient entendue la conservaient en eux de plain-pied avec les idées de Vintelligence. Swann s'y reportait comme à une conception de l'amour et du bonheur dont immédiatement il savait aussi bien en quoi elle était parti-
culière, qu'il le savait pour la « Princesse de Clèves », ou pour « René », quand leur nom se présentait à sa mémoire. Même quand il ne pensait pas à la petite phrase, elle existait latente dans son esprit au même titre que certaines autres notions sans équivalent, comme les notions de la lumière, du son, du relief, de la volupté physique, qui sont les riches possessions dont se diversifie et se pare notre domaine intérieur. Peut-être les perdrons-nous, peut-être s'effaceront-elles, si nous retournons au néant. Mais tant que nous vivons nous ne pouvons pas plus faire que nom ne les ayons connues que nous ne le pouvons pour quelque objet réel, que nous ne pouvons, par exemple, douter de la lumière de la lampe qu'on allume devant les objets métamorphosés de notre chambre d'où, s'est échappé jusqu'au souvenir de l'obscurité. Par là, la phrase de Vinteidl avait, comme tel thème de Tristan par exemple, qui nous représente aussi une certaine acquisition sentimentale, épousé notre condition mortelle, pris quelque chose d'humain qui était assez touchant. Son sort était lié à l'avenir, à la réalité de notre âme dont elle était un des ornements les plus particuliers, les mieux différeîiciés. Peut-être est-ce le néant qui est le vrai et tout notre rêve est-il inexistant, mais alors nous sentons qu'il faudra que ces phrases musicales, ces notions qui existent par rapport à lui, ne soient rien non plus. Nous périrons mais nous avons pour otages ces captives divines qui suivront notre chance. Et la mort avec elles a quelque chose de moins amer, de moins inglorieux, peut-être de moins probable^ .
(I) Du côté de chez Swann, p. 316.