‹ Quelques progrés dans l'étude du cœur humainChapitre 4 sur 14 · MARCEL PROUST · texte numérisé non relu

MARCEL PROUST

Monseigneur, Mesdames, Messieurs,

Je ne saurais assez m'excuser de l'audace — on dit souvent qu'il n'y a que les timides pour se montrer audacieux — qui me fait m'attaquer aujourd'hui devant vous au sujet le plus difficile, le plus délicat, le plus périlleux qui puisse être traité en conférence. Il est peut-être possible déjà d'écrire sur Marcel Proust sans tomber dans trop de sottises ; la plume admet le temps de la réflexion et si l'on se sent sur le bord d'une idée fausse ou imprécise, on peut toujours la garder suspendue, attendre que l'esprit ait achevé son travail. Mais la parole ! C'est une terrible mécanique, à qui les pannes sont interdites. Quel conférencier ne se croirait pas déshonoré s'il laissait une phrase sans la terminer et même sans lui donner cette sorte de coda qu'implique la cadence oratoire?

Or Proust est le génie de la réflexion. Or Proust ne pense qu'à serrer, sur un plateau, par tout un système de petites vis réglables et qu'il modifie sans cesse, un objet défini et toujours modique d'observation. C'est l'écrivain le plus minutieux, le plus attentif aux degrés de la vérité qui ait jamais paru. L'étudier par le discours, c'est-à-dire en obéissant aux lois grossissantes de l'éloquence, en cherchant à frapper ses auditeurs, à leur « enfoncer bien ça dans la tête », comme dit la réclame, à les convaincre, à les séduire (car parler, on n'y peut rien, c'est vouloir séduire) — une telle entreprise apparaît donc comme le comble du paradoxe et risque d'aboutir à l'écrasement,

(i) Texte d'une conférence, denaandée par la Société de conférences instituée sous le haut patronage de S. A. S. le Prince Pierre de Monaco.

ou à une complète déformation de l'œuvre que l'on voudrait faire comprendre et aimer.

Je m'y lance néanmoins, dans cette entreprise, mais avec l'intention de résister aux exigences de l'éloquence et en vous demandant pardon si ma causerie vous apparaît par trop dépourvue de ces ornements, de ces grâces, de ces bons mots, et de ces tirades aussi, qu'un véritable conférencier se doit de prodiguer à son public. Songez que toute fusée que je manquerai à lancer se soldera peut-être à la fin pour vous par une compréhension plus exacte, plus prochaine d'un auteur qui en définitive (bien peu de gens le contestent encore et bien peu de temps se passera avant qu'il cesse de se trouver quelqu'un pour le contester) est le plus important de notre époque.

J'aimerais vous conduire à l'œuvre de Proust en vous faisant d'abord l'histoire de ma rencontre avec elle, puis avec son auteur, en vous montrant par quels états d'esprit et d'âme j'ai passé successivement à leur double égard.

C'est vers le printemps de 1914 que je lus pour la première fois Du côté de chez Swantiy qui avait paru en novembre de l'année précédente, aux frais de l'auteur, à la librairie Bernard Grasset. Je n'oublierai jamais l'émerveillement, l'émotion profonde où je fus tout de suite plongé. C'est la deuxième partie de l'ouvrage : Un amour de Swann, qui me bouleversa d'abord le plus fortement. J'entrais dans un nouveau monde. J'avais la sensation de voir s'ouvrir sur l'amour une porte que jamais personne n'avait remarquée et qui donnait accès sous un ciel sombre et magnifique, peuplé d'une multitude de douloureuses petites étoiles.

Je parle par métaphore ; mais mon émotion était surtout de voir un sentiment et des êtres peints à la fois avec poésie et sans aucune déformation, dans un esprit de sympathie sans doute, mais de sympathie presque scientifique. Jamais encore on n'avait osé être abstrait à ce point dans l'étude des passions et jamais pourtant peut-être livre n'avait distillé pour moi plus de sensations concrètes, n'avait garni mes yeux, tous mes sens, de plus d'images singulières.

Je cherche à vous rendre mon impression dans ce qu'elle avait encore d'obscur et d'incohérent. C'était en tous cas, du premier

coup, l'impression d'une sorte de miracle devant moi soudain réalisé.

Je dois vous avouer pourtant que mes habitudes symbolistes, que mon goût de la phrase glissante, toute chargée de mélodie, comme une barque, étaient légèrement froissés par le style de Proust, par ses phrases toutes dépliées, comme attachées par des épingles à tous les coins de la page, si visibles au dedans, si actualisées qu'on pouvait s'y promener sans plus de surprise que dans du Descartes. Je sentais dans cette façon d'écrire une nouveauté d'une importance considérable, mais qui rebroussait encore mes tendances profondes à la musique.

Dans les derniers mois qui précédèrent la guerre, j'avais noué quelques relations par lettre avec Proust, qui se montra pour moi du premier coup de la plus exquise gentillesse.

La guerre survint avant que j'aie pu le voir ; car dès ce moment, il menait une vie très retirée et ne recevait plus guère que ses anciens amis.

Je perdis contact avec lui et avec son oeuvre ; frappé par tout ce que je voyais autour de moi d'énorme et d'horrible, je sentis une sorte de scrupule se mélanger à ce moment à mon admiration. Je me demandai si vraiment il était permis de peindre la vie dans ce qu'elle avait de plus superficiel, quand elle était susceptible d'aussi affreuses catastrophes que celle à laquelle je me trouvais mêlé ; je me demandai, plus généralement, s'il était permis d'adopter à son égard (quel qu'en fût le fond), une attitude aussi tranquille, aussi objectiye, aussi purement historique que celle que Proust avait choisie.

Je vous livre tous ces doutes pour vous faire bien sentir que mon admiration actuelle pour notre auteur est loin d'être fondée sur un coup de foudre imbécile.

Pourtant quelque chose me rassurait. Au fond de l'Allemagne, où les hasards de la guerre m'avaient relégué, je relisais Racine et Molière et une parenté m'apparaissait entre leur propos, tout au moins, mais même quelquefois entre leurs procédés, et ceux de Proust. Un même esprit, à voir les choses en gros, me semblai avoir donné naissance à Célimène et à Odette. Je sentais chez Proust dès ce moment l'héritier direct de nos grands peintres de caractères.

Enfin la guerre passa. Mais l'œuvre de Proust ne passa pas. Je la relus dès mon retour ; et j'eus l'impression que sa jeunesse avait augmenté, qu'elle était rayonnante de grâces et de forces qui

m'avaient d'abord échappé. Je compris tout de suite que c'était la grande œuvre de notre époque et que son influence, son succès allaient être immenses.

Je ne tardai pas à faire la connaissance de Proust, Il faut que vous me pardonniez. Je n'ai pas le don pittoresque. Je ne saurai pas vous faire son portrait physique, ni vous décrire son apparence.

Vous trouverez d'aÛIeurs dans le numéro spécial, que la Nouvelle Revue Française lui a consacré après sa mort, une foule de renseignements, qui vous aideront à vous imaginer sa tournure, son vêtement et ses moindres tics. Je vous mets simplement en garde contre les photographies, qui sont presque toutes d'une époque bien antérieure à celle où naquit vraiment Proust l'écrivain, et qui donnent de lui une image beaucoup trop mièvre. Il y avait dans sa figure quelque chose de beaucoup plus net et accusé, en même temps que dans son regard une flamme beaucoup plus chaude et lumineuse qu'on ne l'imaginerait d'après ces portraits de jeunesse.

C'est de Proust au moral, tel que je l'ai connu- ou tel que j'ai cru le voir, que je voudrais vous tracer maintenant une esquisse. Mais d'abord je voudrais vous lire quelques lignes de M. Paul Desjardins, qui vous l'évoqueront adolescent :

U enfant que Marcel Proust était en 1888 (et qui a subsisté, je crois y peu changé jusqu'à sa fin) , ce jeune prince persan aux grands yeux de gazelle^ aux paupières alanguies ; respectueux^ onduleux, caressant^ inquiet; quêteur de délices, pour qui rien n'était fade ; irrité des entraves que la nature met aux tentatives de Vhomme, — surtout de l'homme qu'il était, si frêle ; — s' efforçant à convertir en quelque chose d'actif le passif Jiui semblait son lot; tendu vers le plus, le trop, jusque dans sa bonté charmante : cet enfant romantique, je le dessinerais volontiers, de mémoire^.

Je retiens principalement de ce portrait en abrégé les mots : « respectueux et onduleux » et cette remarque : « s'efforçant à convertir en quelque chose d'actif le passif qui semblait son lot ».

Oui, il y avait chez Proust, je ne veux pas dire une faiblesse, mais, pour emprunter encore un mot à M. Desjardins, un manque de « pugnacité », une répugnance à serrer les poings, à se faire un chemin par la force, à déranger à son profit l'ordre du monde, ou,

(1) Hommage à Marcel Proust, p. 146.

si vous voulez, à agir, qui doivent être soulignés avant tout autre trait.

Il était pourtant aux antipodes de la lâcheté et de la timidité. Il s'était battu en duel avec Jean Lorrain et je le revois voulant entrer de force en pleine nuit chez un de ses amis et abrutissant la porte, et la concierge derrière la porte, de coups de poing impératifs.

Mais, en général, il avait quelque chose d'exposé, de livré, de démantelé. Son organisme moral n'était pas fait pour la concentration, l'affirmation et la conquête. Les moindres choses, les plus petits accidents de la vie prenaient sur lui de l'ascendant ; ils n'étaient jamais prévus par lui, ni parés.

Il faut d'abord vous faire l'idée de quelqu'un d'extrêmement inégal à la vie, d'absolument incapable de répondre à ses provocations. Tout cet aspect de son caractère se résume pour moi dans l'anecdote suivante : je sortais un soir de son appartement avec lui, vers minuit. (C'était l'heure où il allait faire ses visites.) Céleste, qui était à la fois sa gouvernante, sa bonne et sa secrétaire, nous accompagnait. L'escalier avait été fraîchement repeint. Du premier coup, Proust posa la main sur la peinture et en enduisit complètement son gant. Aussitôt il se mit à diriger de doux et compliqués reproches vers Céleste, qui aurait dû le prévenir, qui savait pourtant bien que l'escalier était repeint, etc. l\ semblait admettre que l'écran seul de Céleste eût pu le protéger de cette peinture ; il n'avait pas l'idée qu'il pût se défendre des choses, ni d'ailleurs non plus agir sur elles, par ses propres moyens.

Mais ceci étant bien noté, il faut maintenant nous rendre attentifs à un autre aspect très différent de son caractère, et qui n'est pas moins important. « Onduleux », dit M. Desjardins ; et « s'efïorçant à convertir en quelque chose d'actif le passif qui semblait son lot. » Il y a là une indication très précieuse et qu'il nous faut développer.

Proust était exposé, démuni, mais exigeant. Tenons-nous en pour l'instant au simple domaine pratique. Il y avait des tas de choses que Proust désirait, voulait et même s'entendait à obtenir. Il avait pour les obtenir une méthode extraordinaire, d'ailleurs purement instinctive. C'était par d'immenses détours. Mais « détour » suggère une ligne courbe. C'était plutôt une ligne brisée qu'il suivait, et qui lui permettait de passer entre tous les obstacles.

Ici encore prenons un exemple. Son dévouement pour ses amis, sa générosité étaient admirables ; il avait toujours à chacun quelque

chose à demander pour un autre. A moi, c'était le plus souvent une insertion de manuscrit dans la Nouvelle Revue Française. (Je ne parle pas des innombrables services qu'il m*a rendus et qui dépassent infiniment tous ceux non seulement que j'ai pu lui rendre, mais même qu'il a pu jamais me demander.)

Eh bien, pour parvenir à ses fins, il déployait une énergie et une ruse formidables. Il laissait la conversation suivre tous les méandres de l'association des idées, et pourtant le nom de la personne qu'il voulait me recommander y revenait vingt fois accompagné de tous les commentaires les plus propres, étant donné mes goûts et mon caractère qu'il connaissait mieux que moi, à me la rendre sympathique. Si le talent de cette personne manquait d'évidence, Proust ne cherchait pas à me le démontrer de force ; il en parlait même, pour me désarmer, avec une liberté assez dédaigneuse ; mais il me citait tous les auteurs que j'avais publiés qui, à son avis, en avaient moins que son protégé. Dès qu'il me sentait résistant ou gendarmé, il cédait et passait à des considérations générales ; mais il ne tardait pas, par tout un système de tranchées défilées à mes vues, à rallier ses arguments et à reprendre son offensive.

Si par malheur je restais inflexible, il ne se résignait pas, et dans chacune de nos conversations ultérieures, il me reprochait régulièrement le refus que je lui avais opposé. Son grief revenait indéfiniment, comme une vague d'ailleurs amicale, battre ma position. Il trouvait même, dans mes choix et mes décisions concernant la revue, de quoi souligner ce qu'il y avait eu de scandaleux dans ma résistance à ses vœux.

D'ailleurs, dans sa prodigieuse mémoire, rien jamais ne se perdait et il était capable de vous répéter, à des années de distance, une phrase que vous lui aviez dite et dont aucun souvenir ne vous était resté.

Il faut même noter ici, bien que cela nous fasse sortir de la description de son caractère pour entrer dans celle de son intelligence, qu'il souffrait d'une sorte de monstruosité qui était de ne pouvoir parvenir au présent qu'en parcourant à nouveau toute une partie de son passé. Il ne débouchait dans le présent que par le lacis, complexe et distinct, des mille canaux de sa vie antérieure. Il ne se produisait chez lui presque aucun allégement de souvenir et c'est, de toute évidence, ce qui l'handicapait si fort dans la vie pratique, car agir c'est d'abord avoir oublié.

Mais laissons ce point pour l'instant. Je tiens surtout à vous faire sentir ce quelque chose dans son caractère, à côté de sa passivité, que j'ai appelé de l'exigence, cet effort constant, comme a si bien dit M. Desjardins « pour convertir en quelque chose d'actif le passif qui semblait son lot ».

On ne peut comprendre Proust et son œuvre que si l'on se représente à la fois son impéritie, son immense maladresse, sa complète infirmité pratique et en même temps son appétit, cette direction de tout son être vers les choses, vers les gens, vers la vie, sa continuelle application à leur dérober quelque chose, à les exproprier de quelque chose.

En effet le premier caractère qui doit frapper, me semble-t-il, quiconque aborde son œuvre sans prévention, c'est sa densité. Et je vous vois sourire. Car c'est cette densité qui arrête aussi tant de gens et les fait crier à l'ennui, avant même qu'ils aient lu trois pages.

Pourtant je n'hésite pas à en faire la première, sinon la plus importante qualité de l'œuvre de Proust. C'est aussi qu'il faut bien voir la nature de cette densité. C'est celle même du concret. Ce sont des sensations, des impressions, des émotions massées en quantités incalculables sur chaque centimètre carré de la page, qui la produisent. Jamais peut-être la réalité n'avait été perçue d'une façon aussi fine et aussi touffue.

Ecoutez plutôt ce passage de Combray :

Son appartement particulier [de la tante Léonte] donnait sur la ' rue Saint-Jacques qui aboutissait beaucoup plus loin au Grand-Pré (par opposition au Petit-Pré^ verdoyant au milieu de la ville ^ entre trois rues) y et qui, unie, grisâtre, avec les trois hautes marches de grès presque devant chaque porte, semblait comme un défilé pratiqué par un tailleur dHmages gothiques à même la pierre où il eût sculpé une crèche ou un calvaire. Ma tante n^habitait plus effectivement que deux chambres contiguës, restant Vaprès-midi dans Vune pendant qu'on aérait Vautre. Quêtaient de ces chambres de province qui, — d^ même qu'en certains pays des parties entières de F air ou de la mer sont illuminées ou parfumées par des myriades de protozoaires que nous ne voyons pas, — nous enchantent des mille odeurs qu'y dégagent les vertus, la sagesse, les habitudes, toute une vie

secrète, invisible, surabondante et morale que Vatmosphère y tient en suspens ; odeurs naturelles encore, certes, et couleurs du temps comme celle de la campagne voisine, mais déjà casanières, humaines et renfermées, gelée exquise, industrieuse et limpide, de tous les fruits de Vannée qui ont quitté le verger pour Varmoire ; saisonnières, mais mobilières et domes~ tiques, corrigeant le piquant de la gelée blanche par la douceur du pain chaud, oisives et ponctuelles comme uîie horloge de village, flâneuses et rangées, insoucieuses et prévoyantes, lingères, matinales, dévotes, heureuses d'une paix qui n'apporte qu'un surcroît d'anxiété et d'un prosaïsme qui sert de grand réservoir de poésie à celui qui la traverse sans y avoir vécu. L'air y était saturé de la fine fleur d'un silence si nourricier, si succulent^ que je m'y avançais qu'avec une sorte de gourmandise, surtout par ces premiers matins encore froids de la semaine de Pâques oii je le goûtais mieux parce que je venais seulement d'arriver à Combray : avant que j'entrasse souhaiter le bonjour à ma tante on me faisait attendre un instant dans la première pièce, où. le soleil, d'hiver encore, était venu se mettre au chaud devant le feu, déjà allumé entre les deux briques et qui badigeonnait toute la chambre d'une odeur de suie, en faisant comme un de ces grands « devants de four » de campagne, ou de ces manteaux de cheminée de châteaux, sous lesquels on souhaite que se déclarent dehors la pluie, la neige, même quelque catastrophe diluvienne, pour ajouter au confort de la réclusion la poésie de l'hivernage ; je faisais quelques pas du prie-Dieu aux fauteuils en velours frappé, toujours revêtus d'un appuitête au crochet ; et le feu cuisant comme une pâte les appétissantes odeurs dont l'air de la chambre était tout grumeleux et qu'avait déjà fait travailler et « lever » la fraîcheur humide et ensoleillée du matin, il les feuilletait, les dorait, les godait, les boursouflait, en faisant un invisible et palpable gâteau provincial, un immense « chausson » oii, à peine goûtés les arômes plus croustillants, plus fins, plus réputés, mais plus secs aussi du placard, de la commode, du papier à ramages, je revenais toujours avec une convoitise inavouée m' engluer dans l'odeur médiane, poisseuse, fade, indigeste et fruitée du couvre-lit à fleurs^ .

Je vous lis ce passage pour vous faire sentir ce que Barrés, dans la lettre que nous avons publiée dans le numéro d'hommage, a appelé « l'incroyable surabondance des enregistrements » de Proust,

Et cet autre passage que je vais vous lire, vous fera sentir d'une

(i) Du côté de chez Swann, t. I, p. 50.

autre manière la quantité non plus de sensations, mais de sentiments que Proust est capable de faire tenir dans une simple demi-page décrivant un espace de temps de quelques secondes. C'est au moment où Odette conquise s'abandonne dans les bras de Swann :

// élevait son autre main le long de la joue d^Odetîe ; elle le regarda de Fair languissant et grave qu'ont les femmes du maître florentin avec lesquelles il lui avait trouvé de la ressemblance ; amenés au bord des paupières^ ses yeux brillants, larges et minces comme les leurs, semblaient prêts à se détacher ainsi que deux larmes. Elle fléchissait le cou comme on leur voit faire à toutes, dam les scènes païennes comme dans les tableaux religieux. Et, en une attitude, qui sans doute lui était habituelle, qu'elle savait convenable à ces moments-là et qu'elle faisait attention à ne pas oublier de prendre, elle semblait avoir besoin de toute sa force pour retenir son visagCy comme si une force invisible Veut attiré vers Swann. Et ce fut Swann, qui, avant qu'elle le laissât tomber, comme malgré elle, sur ses lèvres, le retint un instant, à quelque distance, entre ses deux mains. Il avait voulu laisser à sa pensée le temps d'accourir, de reconnaître le rêve qu'elle avait si longtemps caressé et d'assister à sa réalisation, comme une parente qu'on appelle pour prendre sa part du succès d'un enfant qu'elle a beaucoup aimé. Peutêtre aussi Swann attachait-il sur ce visage d'Odette non encore possédée, ni même encore embrassée par lui, qu'il voyait pour la dernière fois, ce regard avec lequel un jour de départ, on voudrait emporter un paysage qu'on va quitter pour toujours^ .

Je cherche encore une fois à vous faire sentir l'extraordinaire bourrage du livre, que la disposition typographique (j'entends celle des premiers volumes) ne faisait que reproduire et matérialiser.

Chaque page est, si j'ose dire, au psychologique, ce qu'elle est au typographique : une myriade de perceptions et d'émotions diverses et simultanées y sont tassées, en étroit contact, en étroite liaison mutuelle et pourtant dans un état de distinction parfaite. On voit, on touche, on respire le tout d'un spectacle, le tout d'un sentiment, d'une pensée. C'est un véritable gâteau, pour reprendre sa métaphore, un véritable gâteau d'impressions que Proust offre à la faim de notre esprit.

Et je tiens à vous faire observer que ce que nous constatons ici n*est que le résultat positif, la rançon esthétique de cette maladresse,

(i) Du côté de chez Swann, II, 19,

de cette lâcheté, au sens physique du mot, de ce manque de tension et d'adaptation nerveuses, de cette exposition à toutes choses, que nous avons signalés tout à l'heure comme le premier trait du caractère de Proust,

Si vous me permettez de me citer moi-même, je vous lirai ici une page de l'article que j'ai donné dans le numéro d'hommage :

Proust trempe d'abord entièrement, profondément, dans la sensation^ dans le sentiment. Dès son enfance éprouver lui prend toutes ses forces^ sauf une : l'intelligence. On le voit captif de ses propres émotions, enseveli sous leur multitude ^ accablé, opprimé déjà ; il n'y a que son esprit qui vole et le transcende, mais sans se proposer d'autre tâche que l'inspection.

Le moment oii l'enfant réfléchit sur ses sentasions^ en refuse certaities pour pouvoir utiliser les autres j ne vient pas pour lui. Aucun effort d'ajustement ni d'économie ; il ne se prépare à aucun moment à vaincre la nature ; le Robinson ne fait pas son apparition en lui. Dans l'épaisse forêt de ses jours et de ses nuits, il ne taille aucune planche et ne cherche à se construire aucune maison. Il restera pauvre d'abri jusqu'à son dernier jour ^ jusqu* à ce lit de fer dans cet appartement meublé où, il mourra, face encore à ses sensations^.

Vous voyez de quelle façon on peut, et je crois qu'on doit, mettre en relation le manque d'industrie de Proust et l'épaisseur magnifique de son livre.

Cette épaisseur est un miracle qui ne pouvait se produire que par le moyen ou par la médiation d'un organisme moral complètement privé de défense. C'est parce qu'il ne s'est jamais disputé avec la vie que Proust a pu recevoir l'empreinte avec cette prodigieuse minutie. C'est parce qu'il n'a rien voulu d'abord qu'il a tant recueilli.

Oui, décidément, cette descente de son escalier que je vous racontais tout à l'heure m'apparaît de plus en plus symbolique. La peinture devait venir se coller à son gant et il n'y avait qu'un autre être s'interposant, le protégeant, qui pût empêcher cette adhésion du monde extérieur sur lui.

Si vous voulez mesurer d'une première façon l'importance et l'originalité de l'œuvre de Proust, songez que c'est l'œuvre de quelqu'un qui n'a rien évité. Cette danse à laquelle nous nous livrons instincti-

(0 Hommage, p. i8i.

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vement dès l'enfance et qui nous permet de tourner certains obstacles, d'éluder certains encombrements, de nous rapprocher de certains objets, de nous éloigner de certains autre, de fournir une carrière, au sens propre du mot, Proust n'en a jamais été capable. Et par là même, par cette impuissance première, il a pu recueillir tout ce que nous secouons, enregistrer tout ce que nous dépassons, s'alourdir de tout ce que nous écartons.

Son œuvre nous apparaît donc en ceci d'abord prodigieuse, qu'elle représente la totalité d'une expérience spirituelle, la somme de tout ce qui assaille notre conscience et ne réussit en général à y pénétrer que partiellement.

On y trouve par exemple des descriptions infiniment détaillées de rêves que nous reconnaissons avec une sorte de coup au cœur, mais dont jamais nous n'avions été capables de ressaisir en nous-mêmes le souvenir, une fois éveillés.

On y trouve une peinture des dessous de l'amour, si j'ose dire, j'entends par là de tout ce que nous éprouvons réellement dans cet état mystérieux qu'un mot sert à simplifier, mais qui est fait de mille mouvements profonds et absurdes, de mille petites pensées que nous ne prenons même pas la peine de nous traduire à nous mêmes, et qui sont comme les molécules obscures de notre sentiment.

A travers tout cet Amour de Swann^ qui forme la seconde partie de Du côté de chez Swann et qui, comme l'a remarqué Edmond Jaloux, est à lui tout seul un des plus beaux romans de passion de toute la littérature française, les sentiments du héros sont constamment figurés sur plusieurs étages, si j'ose dire. On voit ce qui se passe à la surface de sa conscience, tout ce qu'il appréhende immédiatement, et en même temps des vues nous sont ouvertes brusquement sur le courant secret qui la parcourt.

Je vous donne quelques exemples :

Swann a pris l'habitude de voir tous les soirs Odette chez les Verdurin :

Rien qu'en approchant de chez les Verdurin quand il apercevait^ éclairées par des lampes y les grandes fenêtres dont on ne fermait jamais les volets, il s^ attendrissait en pensant à l'être charmant qu^ii allait voir épanoui dans leur lumière d'or. Parfois les ombres des imités se détachaient minces et noires, en écran, devant les lampes, comme ces petites gravures

qu'on intercale de place en place dans un abat-jour translucide dont les autres feuillets ne sont que clarté. Il cherchait à distinguer la silhouette d'Odette. Puis, dès qu'il était arrivé, sans qu'il s'en rendît compte, ses yeux brillaient d'une telle joie que M, Verdurin disait au peintre : « Je crois que ça chauffe. » Et la présence d'Odette ajoutait en effet pour Swann à cette maison ce dont n'était pourvue aucune de celles où il était reçu : une sorte d'appareil semitif, de réseau nerveux qui se ramifiait dans toutes les pièces et apportait des excitations constantes à son cœur.

Ainsi le simple fonctionnement de cet organisme social qu'était le petit « clan », prenait automatiquement pour Swann des rendez-vous quotidiens avec Odette et lui permettait de feindre une indifférence à la voir, ou même un désir de ne plus la voir, qui ne lui faisait pas courir de grands risques, puisque, quoi qu'il eût écrit dans la journée, il la verrait forcément le soir et la ramènerait chez elle.

Mais une fois qu'ayant songé avec maussaderie à cet inévitable retour ensemble, il avait emmené jusqu'au bois sa jeune ouvrière pour retarder le moment d'aller chez les Verdurin, il arriva chez eux si tard qu'Odette, croyant qu'il ne viendrait plus, était partie. En voyant qu'elle n'était plus dans le salon, Swann ressentit une souffrance au cœur ; il tremblait d'être privé d'un plaisir qu'il mesurait pour la première fois, ayant eu jusque-là cette certitude de le trouver quand il voulait, qui pour tous les plaisirs nous diminue ou même nous empêche d'apercevoir aucunement leur grandeur^ .

« Swann ressentit une souffrance au cœur. » C'est l'inconscient qui se révèle tout à coup. Tout à coup, et en même temps que lui, nous sentons dans cet être quelque chose de plus qu'il ne sentait, nous le voyons constitué d'un élément de plus que nous ne savions, et qu'il ne savait.

Un peu plus tard, quand Swann cherche Odette dans tout Paris et qu'il a envoyé son cocher visiter les restaurants où elle peut être encore :

Le cocher revint, mais, au moment où. il s'arrêta devant Swann, celui-ci ne lui dit pas : « Avez-vous trouvé cette dame ? » mais : « Faitesmoi donc penser pour demain à commander du bois, je crois qtte la provision doit commencer à s'épuiser. » Peut-être se disait-il que si Rémi avait trouvé Odette dans un café où elle l'attendait, la fin de la soirée néfaste était déjà

(i) Swann, II, 13.

anéantie par la réalisation commencée de la fin de soirée bienheureuse et quHl n'avait pas besoin de se presser d'atteindre un bonheur capturé et en lieu sûr^ qui ne s* échappait plus. Mais aussi c'était par force d'inertie; il avait dans l'âme le manque de souplesse que certains êtres ont dans le corps y ceux-là qui au moment d'éviter un choc, d'éloigner une flamme de leur habit, d'accomplir un mouvement urgent, prennent leur temps, commencent par rester une seconde dans la situation où ils étaient auparavant comme pour y trouver leur point d'appui, leur élan. Et sans doute si le cocher l'avait interrompu en lui disant : « Cette dame est là », il eût répondu : « Ah! oui, c'est vrai, la course que je vous ai donnée, tiens je n'aurais pas cru », et aurait continué à lui parler provision de bois pour lui cacher l'émotion qu'il avait eue et se laisser à lui-même le temps de rompre avec l'inquiétude et de se donîier au bonheur.

Mais le cocher revint lui dire qu'il ne l'avait trouvée nulle part, et ajouta son avis, en vieux serviteur :

Je crois que Monsieur n'a plus qu'à rentrer.

Mais l'indifférence que Swann jouait facilement quand Rémi ne pouvait plus rien changer à la réponse qu'il apportait tomba, quand il U vit essayer de le faire renoncer à son espoir et à sa recherche * .

« Son indifférence... tomba. » Voilà le mot à noter. Il est d'une simplicité magnifique ; mais il nous montre ici dans toute sa force le procédé de Proust, cette façon qu'il a de toujours nous présenter les autres être% et lui-même dans leur profondeur, avec ce qui se passe en eux de supplémentaire, si je puis dire, avec la totalité de leurs impressions, dans tout leur volume psychologique.

Bien que ce soit une qualité d'ordre plus pittoresque, il nous faut noter ici, — car il provient également de « l'incroyable surabondance de ses enregistrements » — l'art qu'a Proust de reproduire presque sténographiquement les paroles de ses personnages. Là encore il embrasse le tout de ce qu'on pourrait appeler leur être verbal, comme ailleurs le tout de leurs sentiments. Il disparaît vraiment, comme auteur, sous le flot de leurs paroles ; il ne lui impose aucune limite, ni aucune direction. On peut en ressentir parfois de l'agacement ; mais le personnage s'impose ainsi à nous avec une réalité, une abondance, une variété qu'aucun portrait délibéré ne pourrait produire.

Rien ne peut être plus exaspérant que les propos de M. de Norpois,

(i) Swatm, 11, i6.

l'ambassadeur en visite chez les parents de Proust, au début des Jeunes Filles en fleurs. Ecoutez plutôt (je ne puis vous donner qu'un tout petit échantillon) :

Une des choses qui contribuent certainement au succès de M^^ Berma, dit M. de Norpois en se tournant avec application vers ma mère pour ne pas la laisser en dehors de la conversation et afin de remplir consciencieusement son devoir de politesse envers une maîtresse de maison, c'est le goût parfait qu'elle apporte dans le choix de ses rôles et qui lui vaut toujours un franc succès, et de bon aloi. Elle joue rarement des médiocrités. Voyez, elle s'est attaquée au rôle de Phèdre. D'ailleurs, ce goût elle l'apporte dans ses toilettes, dans son jeu. Bien qu'elle ait fait de fréquentes et fructueuses tournées en Angleterre et en Amérique, la vulgarité, je ne dirai pas de John Bull, ce qui serait injuste, au moins pour l'Angleterre de l'ère Victorienne, mais de l'oncle Sam, n'a pas déteint sur elle. Jamais de couleurs voyantes, de cris exagérés. Et puis cette voix admirable qui la sert si bien et dont elle joue à ravir, je serais presque tenté de dire en musicienne^!

Tous les poncifs, toute la vétusté d'expression, toute la timidité devant l'exactitude des mots d'un vieux diplomate de carrière, apparaissent dans ce court passage et là encore nous avons, il me semble, cette même impression d'intégrité, de parfaite prépondérance de la réalité sur les goûts, le choix, les réactions possibles de l'auteur, que nous éprouvions tout à l'heure quand Proust nous décrivait les odeurs de Combray ou nous montrait Swann perdant tout à coup son indifférence. Quelque chose s'installe devant nous, sur nous, qui peut nous gêner, mais que nous ne pouvons ni récuser, ni écarter.

J'aimerais à vous donner encore des échantillons de cette magnifique habitation par le concret de l'œuvre de Proust.

Mais je dois m'arrêter, content si j'ai pu vous faire soupeser l'extraordinaire richesse de cette œuvre, son caractère volumineux et pour reprendre une expression que Proust applique aux imaginations de Swann amoureux « cette sorte de douceur surabondante et de densité mystérieuse », qui en font le premier charme.

Je serai content aussi si vous avez bien compris qu'une telle œuvre ne pouvait naître que de l'être exposé et immobile que je vous décrivais

(i) A l'ombre des Jeunes Filles en Fleurs, I, 30.

en commençant, que de « ce "navire démoli et condamné à un éternel mouillage » que fut Proust dès son enfance.

Pourtant, de même que nous avons reconnu à côté de sa passivité et de son impressionnabiîité radicales, un trait positif dans le caractère de Proust, de même nous devons rechercher, ou nous devons nous attendre à voir apparaître un second aspect de son œuvre, une autre originalité de sa manière.

Il y a la tache de peinture sur le gant ; mais il y a aussi l'entêtement de Proust, son art de demander et d'obtenir, cet appétit, cette exigence, cet effort « pour convertir en quelque chose d'actif le passif qui semblait son lot », et plus généralement encore, dans le plan intellectuel, sa défiance des apparences, son besoin de saisir quelque chose de plus solide que ce qui s'offre d'abord, sa passion de la vérité.

Ecoutez ce passsage de Combray. Il va vous faire sentir l'attitude que prenait instinctivement Proust en face des sensations et par quelle aspiration vraiment philosophique sa merveilleuse réceptivité se prolongeait : . . *

Combien depuis ce jour, dans mes promenades du côté de Guermantes, il me parut plus affligeant encore qu^ auparavant de n^ avoir pas de dispositions pour les lettres, et de devoir renoncer à être jamais un écrivain célèbre. Les regrets que j'en éprouvais, tandis que je restais seul à rêver un peu à l'écart, me faisaient tant souffrir, que pour ne plus les ressentir, de luimême par une sorte d'inhibition devant la douleur, mon esprit s'arrêtait entièrement de penser aux vers, aux romans, à un avenir poétique sur lequel mon manque de talent m'interdisait de compter. Alors, bien en dehors de toutes ces préoccupations littéraires et ne s'y rattachant en rien, tout d'un coup un toit, un reflet de soleil sur une pierre, l'odeur d'un chemin me faisaient arrêter par un plaisir particulier qu'ils me donnaient, et aussi parce qu'ils avaient l'air de cacher au delà de ce que je voyais, quelque chose qu'ils invitaient à venir prendre et que malgré mes efforts je n'arrivais pas à découvrir. Comme je sentais que cela se trouvait en eux, je restais là immobile, à regarder, à respirer, à tâcher d'aller avec ma pensée au delà de l'image ou de l'odeur. Et s'il me fallait rattraper mon grand-père, poursuivre ma route, je cherchais à les retrouver , en fermant les yeux; je

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m*attachais à me rappeler exactement la ligne du toit, la nuance de la pierre qui, sans que je pusse comprendre pourquoi, m'avaient semblé pleines, prêtes à s' entr' ouvrir, à me livrer ce dont elles n'étaient qu'un couvercle^.

Ainsi dès l'enfance, en même temps qu'il recevait le monde en lui comme une envahissante merveille, Proust sentait un « devoir de conscience ardu » — c'est sa propre expression — qui le poussait à le comprendre, à lui arracher quelque chose de plus que lui-même, à découvrir la réalité (matérielle ou idéale, il ne savait encore) cachée « sous le revêtement des images ».

Reynaldo Hahn, dans le numéro d'hommage, a raconté une anecdote très significative qui montre combien, dans la pratique, il était fidèle à ce devoir :

Le jour de mon arrivée, nous allâmes ensemble nous promener dans le jardin. Nous passions devant une bordure de rosiers du Bengale, quand soudain il se tut et s'arrêta. Je m'arrêtai aussi, mais il se remit alors à marcher, et je fis de même. Bientôt il s'arrêta de nouveau et me dit avec cette douceur enfantine et un peu triste qu'il conserva toujours dans le ton et dans la voix : « Est-que ça vous fâcherait que je reste un peu en arrière ? Je voudrais revoir ces petits rosiers. » Je le quittai. Au tournant de l'allée, je regardai derrière moi. Marcel avait rebroussé chemin jusqu'aux rosiers. Ayant fait le tour du château, je le retrouvai à la même place, regardant fixement les roses. La tête penchée, le visage grave, il clignait des yeux, les sourcils légèrement froncés comme par un effort d'attention passionnée, et de sa main gauche il poussait obstinément entre ses lèvres le bout de sa petite moustache noire, qu'il mordillait. Je sentais qu'il m'entendait venir, qu'il me voyait, mais qu'il ne voulait ni parler ni bouger. Je passai donc sans prononcer un mot. Une minute s'écoula, puis j'entendis Marcel qui m'appelait. Je me retournai; il courait vers moi. Il me rejoignit et me demanda si a je n'étais pas fâché y>. Je le rassurai en riant et nous reprîmes notre conversation interrompue. Je ne lui adressai pas de question sur l'épisode des rosiers ; je ne fis aucun commentaire, aucune plaisanterie : je comprenais obscurément qu'il ne fallait pas ^...

C'est dans la même hypnose consciente, et qui était plutôt un effort passionné d'application aux choses sensibles pour leur dérober

(i) Swann, 1, 165.

(2) Hommage, p. 39.

leur secret, que Proust lui-même se représente à plusieurs reprises au cours de son livre.

Devant les aubépines d'abord :

Mais j'avais beau rester devant les aubépines à respirer^ à porter devant ma pensée qui ne savait ce qu'elle devait en faire^ à perdre^ à retrouver leur invisible et fixe odeur y à m' unir au rythme qui jetait leurs fleurs^ ici et là, avec une allégresse juvénile et à des intervalles inattendus comme certains intervalles musicaux^ elles m'offraient indéfiniment le même charme avec une profusion inépuisable, mais sans me le laisser approfondir davantage^ comme ces mélodies qu'on rejoue cent fois de suite sans descendre plus avant dans leur secret^ .

Et ailleurs :

Au tournant d'wi chemin j'éprouvai tout à coup ce plaisir spécial qui fie ressemblait à aucun autre ^ à apercevoir les deux clochers de Martinville, sur lesquels donnait le soleil couchant et que le mouvement de notre voiture et les lacets du chemin avaient l'air de faire changer de place, puis celui de Vieuxvicq qui, séparé d'eux par une colline et une vallée, et situé sur un plateau plus élevé dans le lointain, semblait pourtant tout voisin d'eux.

En constatant, en notant la forme de leur flèche, le déplacement de leurs lignes, l'ensoleillement de leur surface, je sentais que je n'allais pas au bout de mon impression, que quelque chose était derrière ce mouvement, derrière cette clarté, quelque chose qu'ils semblaient contenir et dérober à lafois^.

Tout ce qui le frappe, tout ce qui émeut ses sens lui semble ainsi à la fois « contenir et lui dérober » quelque chose. Et le premier mouvement de son génie est de poursuivre ce quelque chose, de tâcher de le reprendre, de l'extorquer au paysage, ou à l'être vivant qui se propose à lui.

De même qu'au voyage à Balbec, au voyage à Vetiise, que j'avais tant désirés, ■ — ce que je demandais à cette matinée, c'était tout autre chose qu'un plaisir : des vérités appartenant à un monde plus réel que celui où. je vivais, et desquelles l'acquisition une fois faite ne pourrait pas m'êtte enlevée par des incidents insignifiants, fussent-ils douloureux à mon corps,

(0 Stoatm, I, 129.

(a) Swann, I, 166.

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de mon oiseuse existence. Tout au plus le plaisir que j'aurais pendant le spectacle, m' apparaissait-il comme la forme peut-être nécessaire de la perception de ces vérités^.

Un auteur anglais a pu écrire tout un article sur le Platonisme de Proust. Ce sont en effet comme des Idées du monde sensible, comme des archétypes de chaque objet ou de chaque être que Proust au début semble vouloir à tout prix découvrir. Il a une véritable faim de vérité, et de réalité immuable, soustraite au temps, donc autre que celle que ses sens lui présentent.

Je crois qu'on ne saurait assez insister sur ce point, ni assez montrer que toute la Recherche du temps perdu est née du besoin de saisir, de posséder l'insaisissable et de l'éterniser en le ramenant à quelque chose de l'ordre de la vérité.

Nous n'y comprendrons rien si nous ne nous rappelons sans cesse la phrase : « Je restais là immobile, à regarder, à respirer, à tâcher d'aller avec ma pensée au delà de l'image et de l'odeur, » — si nous ne nous représentons pas sans cesse cet esprit qui cherche, qui désire...

(D'ailleurs vous avez remarqué sans doutfe qu'au début Proust ne concevait la possibilité pour lui d'écrire une grande œuvre littéraire que s'il réussissait à trouver un sujet philosophique. Et c'est parce qu'il n'en trouvait pas qu'il se croyait dépourvu de talent...)

Pourtant ce qu'il cherche, ce qu'il désire, Proust perd assez vite l'idée que ce puisse être quelque chose de vraiment extérieur, quelque chose comme une statue idéale qui serait logée derrière les spectacles qu'il contemple et qu'il n'aurait qu'à dévoiler.

Son appétit se transforme et sans devenir moins intense, se fait plus modeste. Son besoin réaliste se change en le simple besoin de savoir la vérité et ce qu'il cherche désormais à arracher à ses impressions, à tout ce qui vient ébranler ses sens, ce n'est plus qu'une formule où soit décelé ce qu'ils peuvent avoir de général, de perceptible par tous les esprits.

Vous voyez le double mouvement de son esprit. La force d'abord en est si grande qu'il va frapper la réalité Sensible comme un mur et qu'il cherche à la faire écrouler pour voir ce qu'il peut y avoir derrière. C'est exactement le pendant de ses coups de poing dans la porte pour réveiller la concierge.

^i) A l'ombre des Jeûna Filles en Fleurs, I, 17,

Mais la porte ,mais le mur résistent. Et l'esprit de Proust alors, sans rien perdre de son entêtement objectif, s'assouplit, devient « onduleux » si vous voulez, et ne cherche plus, de cette réalité sensible, qui après tout, il s'en aperçoit, lui est intérieure, qu'à extraire la généralité, ou qu'à exprimer les lois.

En d'autres termes, sa tendance métaphysique se transforme en une tendance positive, en un effort pour découvrir au sein de cette masse énorme de sensations et d'émotions dont il est encombré les éléments reconnaissables par tous les hommes, les éléments humains.

Et je crois que nous sommes munis maintenant pour comprendre tout ce que j'ai appelé le deuxième aspect de l'œuvre de Proust, ce qui fait, non plus seulement son charme, mais sa grandeur, ce qui lui donne un caractère classique.

Nous ne manquons pas de livres d'évocation, de livres de souvenirs. Combien de gens ont raconté leur enfance, ont travaillé à nous émouvoir par le récit de leurs émotions passées, ou par des descriptions détaillées du milieu où ils ont grandi! Vous sentez bien pourtant que ce que nous donne Proust"est non seulement d'une beaucoup plus grande perfection sous ce rapport, d'un beaucoup plus grand achèvement, mais en même temps d'un autre ordre.

Oui, je n'hésite pas à le dire, cet acharnement à comprendre, à dépasser l'apparence avec l'esprit, que je vous ai fait saisir, a fini par transformer un livre de pure réminescence en une extraordinaire peintrue de l'homme, des hommes, une peinture aussi vraie, aussi puissante, aussi approfondissante de nos abîmes, si j'ose dire, que les grandes œuvres classiques. Le livre de Proust est aussi satifaisant pour notre intelligence que pour toutes nos autre facultés. Il ne nous caresse pas seulement, il ne nous envoie pas seulement des bouffées de parfum vers les narines ; il ne nous fait pas seulement entrevoir comme un étang souterrain qui luit dans l'ombre la complexité et la bizarrerie de notre moi ; il nous enseigne, il nous explique la nature humaine ; il nous en découvre de nouveaux rouages ; il lui arrache tout un tas de petites lois ; il la porte, il l'élève lentement, même dans ce qu'elle a de plus obscur, jusqu'au niveau de notre raison.

Je voudrais vous faire sentir maintenant par des lectures jusqu'à quel degré cette masse formidable de sensibilité que nous avons soupesée au début et dont nous avons admiré la densité, est imprégnée en même temps de vérité et rayonne pour l'esprit. Je vais prendre

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d'abord un passage pittoresque, un passage comique, mais dont vous ne manquerez pas d'apercevoir la valeur d'humanité, où vous distinguerez cette sorte de lumière explicative de notre nature qui illumine par exemple les pièces de Molière :

TVfme Verdurin était assise sttr un haut siège suédois en sapin ciré, qu^un violoniste de ce pays lui avait donné et qu'elle conservait, quoiqu'il rappelât la fornw d'un escabeau et jurât avec les beaux meubles anciens qu'elle avait, mais elle tenait à garder en évidence les cadeaux que les fidèles avaient l'habitude de lui faire de temps en temps, afin que les donateurs eussent le plaisir de les reconnaître quand ils venaient. Aussi tâchaitelle de persuader qu'on s'en tînt aux fleurs et aux botibons, qui du moins se détruisent ; mais elle n'y réussissait pas et c'était chez elle une collection de chauffe-pieds, de coussins, de pendules, de paravents, de baromètres, de potiches, dans une accumulation, des redites et une disparate d'étrennes.

De ce poste élevé elle participait avec entrain à la conversation des fidèles et s'égayait de leurs « fumisteries j», mais depuis l'accident qui était arrivé à sa mâchoire, elle avait renoncé à prendre la peine de pouffer effectivement et se livrait à la place à une mimique conventionnelle qui signifiait sans fatigue ni risques pour elle, qu'elle riait aux larmes. Au moindre mot que lâchait un habitué contre un ennuyeux ou contre un ancien habitué rejeté au camp des ennuyeux, — et, pour le plus grand désespoir de M. Verdurin, qui avait eu longtemps la prétention d'être aussi aimable que sa femme, mais qui riant pour de bon s'essoufflait vite et avait été distancé et vaincu par cette ruse d'une incessante et fictive hilarité — , elle poussait un petit cri, fermait entièrement ses yeux d'oiseau qu'une taie commençait à voiler, et brusquement, comme si elle n'eût eu que le temps de cacher un spectacle indécent ou de parer à un accès mortel, plongeant sa figure dans ses mains qui la recouvraient et n'en laissaient plus rien voir, elle avait l'air de s'efforcer de réprimer, d'anéantir un rire qui, si elle s'y fût abandonnée, l'eût conduite à l'évanouissement. Telle, étourdie par la gaîté des fidèles, ivre de camaraderie, de médisance et d'assentiment, M^^ Verdurin, juchée sur son perchoir, pareille à un oiseau dont on eût trempé le colifichet dans du vin chaud, sanglotait d'amabilité ^ .

En apparence rien qu'une description admirablement amusante ; mais ne sentez- vous pas la pénétration qu'implique ce petit tableau, et

(i) Swann, l, igo.

le profond effort de l'esprit qui a été cherché ce trait si juste, à la fois si particulier et si général : « Ivre de camaraderie, de médisance et d'assentiment. » Vraiment, c'est bien de la même pression que l'esprit de Proust exerçait sur les clochers de Martinville, qu'il est né. La nature humaine a été sollicitée par lui dans sa profondeur et amenée au grand jour, exprimée, fixée.

Voyons maintenant un passage où l'intelligence de Proust a appuyé, comme on dit d'un crayon qu'il appuie, un peu davantage. Il s'agit encore d'émotions infiniment particulières, en l'espèce des émotions de Swann, trahi, abandonné par Odette, et à qui, dans un concert chez M"'® de Sainte-Euverte, où il se sent seul et misérable, la petite phrase de la sonate de Vinteuil vient brusquement apporter le souvenir du temps où son amour était partagé et heureux :

Mats le concert recommença et Swann comprit qu'il ne pourrait pas s'en aller avant la fin de ce nouveau numéro du programme. Il souffrait de rester enfermé au milieu de ces gens dont la bêtise et les ridicules le frappaient d'autant plus douloureusement qu'ignorant son amour^ incapables^ s'ils l'avaient connu^ de s'y intéresser et défaire autre chose que d'en sourire comme d'un enfantillage ou de le déplorer comme une folie ^ ils le lui faisaient apparaître sous l'aspect d'un état subjectif qui n'existait que pour lui, dont rien d'extérieur ne lui affirmait la réalité; il souffrait surtout ^ et au point que même le son des instruments lui donnait envie de crier, de prohiber son exil dans ce lieu où Odette ne viendrait jamais, oii personne ^ oit rien ne la connaissait, d'où elle était entièrement absente.

Mais tout à coup, ce fut comme si elle était entrée, et cette apparition lui fut une si déchirante souffrance qu'il dût porter la main à son cœur. C'est que le violon était monté à des notes hautes où il restait comme pour une attente, une attente qui se prolongeait sans qu'il cessât de les tenir, dans Vexaltation où il était d'apercevoir déjà l'objet de son attente qui s'approchait, et avec un effort désespéré pour tâcher de durer jusqu'à son arrivée, de l'accueillir avant d'expirer, de lui maintenir encore un moment de toutes ses dernières forces le chemin ouvert pour qu'il pût passer, comme on soutient une porte qui sans cela retomberait. Et avant que Swann eût eu le temps de comprendre, et de se dire : « C'est la petite phrase de la sonate de Vinteuil, n'écoutons pas! « tous ses souvenirs du temps où Odette était éprise de lui, et qu'il avait réussi jusqu'à ce jour à maintenir invisibles dans les profondeurs de son être, trompés par ce brusque rayon du temps

d*atnour qu^Us crurent revenu^ s^étaient réveillés^ et à tire d^aiîe, étaient remontés lui chanter éperdument, sans pitié pour son infortune présente, les refrains oubliés du bonheur.

Au Heu des expressions abstraites « temps où j'étais heureux », « temps ùù y étais aimé », qu'il avait souvent prononcées jusque-là et sans trop souffrir, car son intelligence n'y avait enfermé du passé que de prétendus extraits qui n'en conservaient rien, il retrouva tout ce qui de ce bonheur perdu avait fixé à jamais la spécifique et volatile essence ; il revit tout^ les pétales neigeux et frisés du chrysanthème qu'elle lui avait jeté dans sa voiture, qu'il avait gardé contre ses lèvres — l'adresse en relief de la n-Maison Dorée » sur la lettre oti il avit lu : (c Ma main tremble si fort en vous écrivant » — le rapprochement de ses sourcils quand elle lui avait dit d'un air suppliant : « Ce n'est pas dans trop longtemps que vous me ferez signe? », il sentit l'odeur du fer du coiffeur par lequel il se faisait relever sa « brosse » pendant que Lorédan allait chercher la petite ouvrière, les pluies d'orage qui tombèrent si souvent ce printemps-là, le retour glacial dans sa Victoria, au clair de lune, toutes les mailles d'habitudes mentales, d'impressions saisonnières, de créations cutanées, qui avaient étendu sur une suite de semaines un réseau uniforme dans lequel son corps se trouvait repris. A ce moment-là, il satisfaisait une curiosité voluptueuse en connaissant les plaisirs des gens qui vivent par V amour. Il avait cru qu'il pourrait s'en tenir là, qu'il ne serait pas obligé d'en apprendre les douleurs ; comme maintenant le charme d'Odette lui était peu de chose auprès de cette formidable terreur qui le prolongeait comme un trouble halo, cette immense angoisse de ne pas savoir à tous moments ce qu'elle avait fait, de ne pas la posséder partout et toujours! Hélas, Use rappela V accent dont elle s'était écriée : <c Mais je pourrai toujours vous voir, je suis toujours libre! » elle qui ne l'était plus jamais! l'intérêt, la curiosité qu'elle avait eus pour sa vie à lui, le désir passionné qu'il lui fît la faveur, — redoutée au contraire par lui en ce temps-là comme une cause d'ennuyeux dérangements ■ — de l'y laisser pénétrer; comme elle avait été obligée de le prier pour qu'il se laissât mener chez les Verdurin; et, quand il la faisait venir chez lui une fois par mois, comme il avait fallu, avant qu'il se laissât fléchir, qu'elle lui répétât le délice que serait cette habitude de se voir tous les jours dont elle rêvait alors qu'elle ne lui semblait à lui qu'un fastidieux tracas, puis qu'elle avait prise en dégoût et définitivement rompue, pendant qu'elle était devenue pour lui un si invincible et si douloureux besoin. Il ne savait pas dire si vrai quand, à la troisième fois qu'il lavait vue^ comme elle lui répétait : « Mais pour'

quoi ne me laissez-vous pas venir plus souvent », il lui avait dit en riant, avec galanterie : « Par peur de souffrir. » Maintenant, hélas! il arrivait encore parfois qu'elle lui écrivît d'un restaurant ou d'un hôtel sur du papier qui en portait le nom imprimé ; mais c'était comme des lettres de feu qui le brûlaient. « C'est écrit de l'hôtel Vouillement? Qu'y peut-elle être allée faire! avec qui ? que s'y est-il passé ? » // se rappela les becs de gaz qu'on éteignait botdevard des Italiens quand il l'avait rencontrée contre tout espoir parmi les ombres errantes dans cette nuit qui lui avait semblé presque surnaturelle et qui en effet — nuit d'un temps oit il n'avait même pas à se demander s'il ne la contrarierait pas en la cherchant, en la retrouvant^ tant il était sûr qu'elle n'avait pas de plus grande joie que de le voir et de rentrer avec lui, — appartenait bien à un monde mystérieux où. on ne peut jamais revenir quand les portes s'en sont refermées. Et Swann aperçut, immobile en face de ce bonheur revécu, un malheureux qui lui fit pitié parce qu'il ne le reconnut pas tout de suite, si bien qu'il dût baisser les yeux pour qu'on ne vît pas qu'ils étaient pleins de larmes. C'était lui-même^ .

Je ne peux pas pousser plus loin sans vous faire remarquer tout ce qu'un passage de cet ordre et de cette qualité apporte de nouveau dans l'art psychologique, dans l'art de peindre les sentiments. Que peut-il y avoir de plus confus,, de plus organique et informe, que la réminiscence du bonheur au sein du malheur ? Ou plutôt ces vagues embaumées du souvenir qui viennent battre un esprit souffrant, à quoi semblaient-elles pouvoir prêter en littérature sinon à quelque thème harmonieux et obscur où l'écrivain eût tâché de faire passer toutes ses puissances de poésie ? Imaginez-vous ce qu'un Barrés par exemple eût écrit, d'ailleurs d'admirable, sur ce thème ?

Chez Proust, il y a la poésie ; mais il y a quelque chose de plus. De cette tempête sentimentale, son intelligence arrive à fixer les moindres contours. Les alternatives de souvenir et de conscience actuelle, les comparaisons détaillées que fait l'esprit de Swann entre le passé et le présent, la rencontre et l'enchevêtrement de ses états d'âme nous sont montrés avec une distinctiin extraordinaires, sont cristallisés pour nous sur la page. Et ils prennent ainsi une sorte de vérité qui les dépasse ; ils deviennent un moment de l'âme humaine, une forme générale du sentiment. Si bien — je pense que vous l'aurez remarqué — si bien qu'au moment où Proust écrit ; « Il se rappela

^i) Swantij II, 117,

les becs de gaz qu'on éteignait boulevard des Italiens quand il l'avait rencontrée contre tout espoir parmi les ombres errantes dans cette nuit qui lui avait semblé bresque surnaturelle... », il continue tout naturellement : « et qui en effet appartenait bien à un monde mystérieux où on ne peut jamais revenir quand les portes s'en sont refermées. » Le on remplace insensiblement le il et le mouvement de généralisation est si profond, si intime, se confond si bien avec la phrase qu'à ce moment-là en effet nous ne pensons plus seulement à Swann, mais nous faisons instinctivement l'application à nous-mêmes de tout ce que Proust nous raconte qui se passe en lui.

Et quand Swann nous est montré face à lui-même et ne se reconnaissant plus, c'est nous-même aussitôt que nous revoyons dans cette même attitude de profond partage intime où le retour du passé parfois vient nous induire.

Une vérité a donc été extraite, sans effort, sans système, d'un complexe de sentiments décrits comme appartenant à un personnage déterminé. Je dis que c'est là le grand art classique. Et je dis que Proust, de par son besoin de solidité, de par son appétit de quelque chose de plus réel que les impressions qu'il subit, nous en donne sans cesse des exemples.

Nous pourrions suivre plus loin son effort vers la vérité, sa recherche des lois. A mesure que le livre avance, on trouve ces lois du cœur humain exprimées sous une forme de plus en plus abstraite, et même de plus en plus didactique.

Celle, par exemple, qui est latente dans le passage que je viens de vous lire et qu'on pourrait formuler à peu près ainsi : « Nos états de conscience passés ne subsistent en nous habituellement que sous une forme virtuelle et nous ne pouvons les ressentir vraiment à nouveau que si le hasard nous fait retrouver une sensation qui leur était associée », — cette loi implicite se transforme dans Sodome et Gomorrhe en une loi formelle dont Proust nous donne, à l'occasion de la reviviscence en lui du souvenir de sa grand'mère, l'exposé détaillé, et qu'il baptise même du titre d* « intermittences du cœur ». Il la présente même sous un aspect encore bien plus général, puisqu'il affirme que nous sommes composés « de séries différentes et parallèles » et puisqu'il insinue que l'unité seule de notre corps peut nous donner l'illusion d'une unité de notre personnalité.

Mais nous ne pouvons pas l'accompagner jusqu'au bout de son

effort pour schématiser son expérience. Il me suffît de vous avoir marqué et fait sentir d'une part sa tendance à extraire de ses impressions quelque chose qui les transcende et d'autre part le résultat de cette tendance : à savoir le caractère d'admirable généralité que revêtent toutes ses peintures, soit du monde et des autres être, soit de sa propre âme.

Certes, nous nous en -rendons compte maintenant, s'il fut « onduleux », « respectueux », s'il commença par subir la forme et tous les angles des choses, s'il céda de toute sa sensibilité sous le sceau de la vie, s'il en reproduisit la confuse empreinte avec une fidélité presque révoltante, il sut tout de même, par la seule puissance de l'intelligence, par la grande et inflexible exigence de son esprit « changer en quelque chose d'actif le passif qui semblait son lot ». Quand on y réfléchit, quelqu'un de si susceptible, quelqu'un que la réalité extérieure et intérieure opprima dès l'enfance si prodigieusement, si cruellement parfois, quelqu'un sur les chemins nerveux de qui tant de blocs bruts de sensations voyageaient et faisaient obstruction, n'aurait pas dû pouvoir écrire, en tous cas n'aurait pas dû pouvoir dépasser le plus désordonné des impressionnismes. D'ailleurs, dans un passage que je vous ai lu tout à l'heure, vous avez dû remarquer quels malaises sa vocation dut traverser avant de se déterminer : les éléments en étaient pour ainsi dire épars. D'un côté il cherchait un beau sujet philosophique, et n'en trouvait pas, de l'autre il éprouvait des sensations, mais si particulières et si vives qu'il ne voyait pas ce qu'il pourrait jamais en faire.

Il fallut en effet d'abord qu'elles disparussent, qu'il fût débarrassé de leur intensité pour que son esprit pût mordre sur elles et les traduire et les dominer. Mais comme il les a dominées ! Comme il a bien su entr^er vers la plus délicate abstraction tous ces impédiments sensibles dont son organisme moral était tout encombré.

Il s'est produit chez Proust un phénomène, ou mieux un miracle, qui compense, à mon avis, l'absence complète de valeur morale qu'on peut reprocher à son œuvre. Vous vous rappelez que le dessein explicite de la tragédie classique était de « purger les passions » en les représentant avec toute la force possible et dans leurs effets les plus déplorables. Ehl bien Proust, d'une façon un peu différente, sans ce vigoureux effort de synthèse que nous admirons chez Racine ou chez Corneille, avec une patience plus lente, mais non pas avec une moindre volonté

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d'éclaircissement, par l'attention, par la curiosité inflexible de l'esprit, par un constant cheminement vers l'évidence, Proust « purge » lui aussi sa sensibilité, et dans la mesure où il a intéressé la nôtre, la nôtre aussi. Il procède à une sublimation, d'ordre purement intellectuel, c'est vrai, mais qui peut finir par avoir des effets moraux, de tout ce qu'il y y a en lui de l'ordre du l'j\t.o; et de Vér.i^'jy.iaL, de tout ce qui occupe sa poitrine et pèse sur ses nerfs.

Et si nous jetons maintenant pour finir un coup d'oeil d'ensemble sur son œuvre, je crois que ce que nous y admirerons surtout, c'est quelque chose d'assez voisin de ce que Swann admirait dans la sonate de Vinteuil, et particulièrement dans la petite phrase :

Quand après la soirée Verdurin, se faisant rejouer la petite phrase, il avait cherché à démêler comment à la façon d*un parfum, d'une caresse , elle le circonvenait, elle l'enveloppait, il s'était rendu compte que c*était au faible écart entre les cinq notes qui la composaient et au rappel constant de deux d'entre elles qu'était due cette impression de douceur rétractée et frileuse ; mais en réalité il savait qu'il raisonnait ainsi non sur la phrase elle-même mais sur de simples valeurs, substituées pour la commodité de son intelligence à la mystérieuse entité qu'il avait perçue, avant de connaître les Verdurin, à cette soirée où. il avait entendu pour la première fois la sonate. Il savait que le souvenir même du piano faussait encore le plan dam lequel il voyait les choses de la musique, que le champ ouvert au musicien n*est pas un clavier mesquin de sept notes, mais un clavier incommensurable, encore presque tout entier inconnu, où seulement ça et là, séparées par d^ épaisses ténèbres inexplorées, quelques-une des millions de touches de tendresse, de passion, de courage, de sérénité, qui le composent, chacune aussi différente des autre qu'un univers d'un autre univers, ont été découvertes par quelques grands artistes qui nous rendent le service, en éveillant en nous le correspondant du thème qu'ils ont trouvé, de nous montrer quelle richesse, quelle variété cache à notre insu cette grande nuit impénétrée et décourageante de notre âme que nous prenons pour du vide et pour du néant. Vinteuil avait été l'un de ces musiciens. En sa petite phrase, quoiqu'elle présentât à la raison une surface obscure, on sentait un contenu si consistant, si explicite, auquel elle donnait une force si nouvelle, si originale, que ceux qui l'avaient entendue la conservaient en eux de plain-pied avec les idées de l'intelligence. Swann s'y reportait comme à une conception de l'amour et du bonheur dont immédiatement il savait aussi bien en quoi elle était

particulière, quHl le savait pour la « Princesse de Clèves », ou pour « René»^ quand leur nom se présentait à sa mémoire. Même quand il ne pensait pas à la petite phrase, elle existait latente dans son esprit au même titre que certaines autres notions sans équivalent ^ comme les notions de la lumière^ du son, du relief, de la volupté physique qui sont les riches possessions dont se diversifie et se pare notre domaine intérieur. Peut-être les perdons-nous ^ peut-être s* effaceront-elles, si nous retournons au néant. Mais tant que nous vivons, nous ne pouvons pas plus faire que nous ne les ayons connues que nous ne le pouvons pour quelque objet réel, que nous ne pouvons, par exemple, douter de la lumière de la lampe qu^on allume devant les objets métamorphosés de notre chambre d'oii s'est échappé jusqu'au souvenir de l'obscurité. Par là, la phrase de Vinteuil avait, comme tel thème de Tristan par exemple, qui nous représente aussi une certaine acquisition sentimentale, épousé notre condition mortelle, pris quelque chose d'humain qui était assez touchant. Son sort était lié à l'avertir, à la réalité de notre âme dont elle était un des ornements les plus particuliers, les mieux différenciés. Peut-être est-ce le néant qui est le vrai et tout notre rêve est-il inexistant, mais alors nous sentons qu'il faudra que ces phrases musicales, ces notions qui existent par rapport à lui, ne soient rien non plus. Nous périrons mais nous avons pour otages ces captives divines, qui suivront notre chance. Et la mort avec elles a quelque chose de moins amer, de moins inglorieux, peut-être de moins probable^ .

Sans doute c'est ici du miracle musical qu'il est question. Et une assimilation systématique de l'œuvre de Proust à celle d'un grand musicien, nous conduirait à la déformer bien plus qu'à l'éclairer. Pourtant c'est aussi le mérite essentiel de Proust, comme aux yeux de Swann c'était celui de Vinteuil, d'avoir frappé sur « quelques-unes des millions de touches de tendresse, de passion, de courage, de sérénité, séparées par d'épaisses ténèbres inexplorées, chacune aussi différente des autres qu'un univers d'un autre univers » qui composent le clavier obscur de notre inconscient. C'est aussi le mérite de Proust d'avoir frappé sur ces touches d'un doigt constamment infaillible et de leur avoir fait rendre toujours un son parfaitement pur. C'est son mérite de nous « avoir montré quelle richesse, quelle variété cache à notre insu cette grande nuit impénétrée et décourageante d€ notre âme que nous prenons pour du vide et pour du néant. »

(i) Steamt, II, p. 122.

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Mais d'autre part, dans chacune de ses phrases, comme dans la phrase de Vinteuil, « quoiqu'elle présente parfois à la raison une surface obscure », on sent « un contenu si consistant, si explicite, auquel elle donne une force si nouvelle, si originale, que ceux qui l'ont entendue la conservent en eux de plain-pied avec les idées de l'intelligence ».

Voilà peut-être le dernier mot — nous le trouvons dans Proust lui-même — sur le génie de Proust et sur l'essentielle nouveauté et l'essentielle beauté de son œuvre. Alors que toute la littérature depuis le Romantisme a tendu vers l'expression aussi directe que possible, sans doute, mais par là-même aussi informe, aussi inassimilable que possible aux idées, de nos émotions et de nos perceptions inconscientes, Proust au contraire, sans d'ailleurs vouloir en faire une révolution, sans menacer personne, sans lancer aucun manifeste, — Proust a travaillé à une fixation, et non plus à une simple expression, de tout ce qui s'ébat d'obscur dans l'homme, jusqu'à lui communiquer « une force si nouvelle, si originale » que nous pouvons le « conserver de plain-pied en nous avec les idées de l'intelligence. »

Son premier rêve, celui qui le hantait dans ses promenades du côté de Roussainville et de Montjouvain, est donc pleinement réalisé. Sa sensibilité a pris une valeur éternelle. Elle échappe au temps. Et tout un monde avec elle, qui y était pris. Le grand malade, le grand désarmé qu'était Proust, du fond de son lit, grâce à ce doux et inflexible entêtement que je vous décrivais, a fini par remporter la plus difficile des victoires : il s'est imposé tout entier à la mort, et elle reflue intimidée devant sa forme morale intégralement conservée.

LE

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