‹ Quelques progrès dans l'étude du cŒur humainChapitre 16 sur 27 · CHRISTOPHE COLOMB ET L'ÉGLISE · texte numérisé non relu

CHRISTOPHE COLOMB ET L'ÉGLISE

Peu de temps après son accession au trône pontifical, Pie IX, séduit par les arguments qui lui furent présentés avec une chaleureuse éloquence et tous les signes d’une piété d’apôtre par l’auteur de La Croix dans les deux Mondes, le comte Roselly de Lorgues, invita celui-ci à écrire l’histoire complète de Christophe Colomb « ce héros du catholicisme » dont la V2e la plus en vogue à cette époque était l’œuvre du protestant américain Washington Irving. Son ouvrage, Christophe Colomb, histoire de sa vie et de ses voyages, parut en 1856, fut traduit en plusieurs langues et eut aussitôt un succès extraordinaire dans tous les pays de l'Ancien et du Nouveau Continent.

C'était une révélation foudroyante. Roselly de Lorgues faisait la preuve, non seulement que le Découvreur de l'Amérique était un homme de génie, mais encore un saint, le plus grand de tous, qui réunissait en lui, et à un degré que nul autre n'a atteint, toutes les vertus chrétiennes exigées pour la canonisation : la foi, l'espérance, la charité, la prudence, la justice, la force, la tempérance, la pauvreté, la chasteté et l'humilité ; un saint élu de Dieu, directement inspiré par Lui pour triompher des obstacles et des persécutions que Satan susciterait contre sa mission providentielle. Presque tous les catholiques qui firent cette lecture édifiante se demandèrent avec étonnement pourquoi, plus de trois siècles après sa mort, l'homme sufnaturel qui méritait d’être appelé le plus grand des saints, n’était pas encore sur les autels. Et, aussitôt, une propagande active fut menée dans le monde entier pour la réparation de cet oubli.

En 1863, un bref pontifical rend hommage aux vertus chrétiennes de Eonb et solennise sa grandeur apostolique mais, il n’y est nullement question de la canonisation. À partir de cette date, Pie IX est littéralement et constamment assiégé par Roselly de Lorgues et par tous les porteurs de suppliques, de pétitions et de brochures, parmi lesquels de nombreux prélats, que le pieux et ardent historien a enthousiasmés. En 1866, il leur donne satisfaction en introduisant le procès de la béatification auprès de la Congrégation des Rites. Non seulement il ne préjuge pas la conclusion du procès, mais encore il montre à l'historien du Découvreur les difficultés auxquelles on va se heurter. En premier lieu, Christophe Colomb a-t-il

eu « toutes les vertus chrétiennes à un degré héroïque »? II faut, en outre, que la cause soit présentée par un évêque du lieu, théâtre des actes justificatifs de la sainteté alléguée ou de celui qui contenait la dépouille mortelle du candidat, que des miracles aient été accomplis et qu'il y ait un commencement de culte. Avec une pareille procédure, qui est appliquée à tous les procès de canonisation, celui

de Christophe Colomb est perdu d'avance. Pourtant, Roselly de Lorgues et les

fervents propagandistes, de plus en plus nombreux, qui le suivent, ne se découragent point. Ils font observer — avec juste raison, d’ailleurs — qu'une procédure instituée par un pape peut être abolie, modifiée ou suspendue par un autre. La même année, le Cardinal Donnet, archevêque de Bordeaux, métropolitain des évêchés des Antilles, supplie, par une lettre qui eut un retentissement considé-

rable, le Saint-Père, de vouloir bien introduire la cause de Christophe Colomb :

par voie exceptionnelle.

En 1869, Roselly de Lorgues adresse un vibrant appel au Concile à

réuni au Vatican ; il impressionne un certain nombre de prélats qui signent un postulatum solennel demandant au pape de prendre l'initiative de la béatification par cette procédure exceptionnelle qu'avait déjà sollicitée le Cardinal Donnet. Ce prince de l'Eglise qui fait, auprès des autres cardinaux et des évêques, la plus active, la plus pressante des propagandes, est, et sera jusqu’à sa mort, le chef du mouvement.

Le postulatum est accueilli favorablement par Pie IX. Mais les plus graves événements surviennent à la même époque : la guerre franco-allemande, l'entrée a Rome de Victor-Emmanuel désormais roi d’Italié et la chute du pouvoir temporel. La campagne en faveur de la béatification est pour ainsi dire interrompue. Quelques années après, elle reprend avec une vigueur encore plus grande sous la double impulsion de Roselly de Lorgues et du Cardinal Donnet. Le premier reçoit neuf cent dix lettres publiques et quatre-vingt lettres particulières de cardinaux, patriarches, primats, métropolitains, délégats, archevêques, évêques, vicaires apostoliques, tous l'approuvant et l'encourageant à poursuivre sa pieuse campagne. A la voix de leurs curés et de leurs évêques, des millions de catholiques d'Amérique et d'Europe répondent par des suppliques et de ferventes sollicitations qui sont envoyées à Rome. Les Franciscains, au tiers ordre de qui Colomb a — ou aurait — appartenu, interviennent et, par lettres patentes du Rme P. Bernardin, ministre général de l’ordre de saint François, délivrées le 12 juin 1877, Roselly de Lorgues reçoit le titre de Postulateur de la cause de béatification de Christophe Colomb, tertiaire franciscain.

« L'ordre des tertiaires de saint François qui se glorifie de compter parmi ses membres Christophe Colomb, ce héros apostolique, si remarquable par ses exploits civiques, mais surtout pour ses vertus chrétiennes, désire ardemment proposer à la Sacrée Congrégation des Rites la cause de la béatification de ce Serviteur de Dieu...

« … Pour atteindre ce but, il est nécessaire de faire auparavant, par la voie ordinaire, les requêtes ou procès requis et, pour cela, il faut qu’un postulateur soit nommé par l’ordre de saint François auquel il appartient de promouvoir la cause de Christophe Colomb, parce qu’il fut membre du Tiers Ordre et qu'il fut cons-

tamment excité à exécuter son projet par le conseil et avec le secours des Fils de saint François... »

Le Postulateur publie l'Ambassadeur de Dieu et le Pape Pie IX, ouvrage de polémique violente contre les adversaires de la béatification. Carily en a. Quelquesuns même sont des prêtres, estimés pour leur érudition, qui ont étudié la vie de Colomb en remontant aux sources et ses propres écrits, ont découvert et prouvent que l’œuvre de Roselly de Lorgues n’a aucune valeur historique et que, dans maintes pages, elle tient du roman. L’un d'eux, l’abbé Sanguinetti, démontre que la thèse du Postulateur est « insoutenable et dangereuse pour l'Eglise ».

Un prince de l'Eglise, le cardinal-archevêque de Bordeaux, est donc accusé implicitement d’avoir pris la direction d’un mouvement dangereux pour l'Eglise. Le cardinal se plaint :

« Hélas ! le dirai-je? écrit-il en 1877. Du sanctuaire lui-même ont surgi, dans ces derniers temps, les adversaires les plus acharnés de SE qui a eu la SA de donner un monde nouveau à l'Eglise de Jésus-Christ.

Mais la conscience du cardinal n’est pas émue par " objections et les avertissements qui lui viennent « du sanctuaire même » ; il ne prend pas la peine de recourir aux sources de l’histoire vraie ; des citations fausses, des documents qui, comme nous le verrons, sont falsifiés, lui suffisent : Roselly de Lorgues est infaillible.

Cependant, la polémique se poursuit, avec une violence croissante et, tandis que la Congrégation des Rites garde un silence prudent, des catholiques, des religieux fanatisés par le Postulateur et le Cardinal traitent de francs-maçons les prêtres qui ne croient pas que Colomb soit un saint et le disent et l’écrivent.

Après la mort du cardinal Donnet, et à mesure qu’approche l’année 1892 où sera célébré solennellement dans le monde entier le quatrième centenaire de la Découverte de l'Amérique, la violence des partisans de la béatification, préface de la canonisation, devient de la frénésie. Il faut que la Congrégation des Rites se prononce avant cette date. Il le faut à tout prix. Roselly de Lorgues, toujours sur la brèche, a trouvé, pour remplacer le cardinal-archevêque de Bordeaux, le plus frénétique des écrivains, Léon Bloy, qui publie, en 1886, le Révélateur du Globe et, en 1890, Christophe Colomb devant les taureaux, où il fait du Découvreur, le type le plus sublime, le plus miraculeux du héros romantique : l’homme supérieur à son époque et la dominant par son génie et, à cause même de ce génie, isolé, bafoué, persécuté par ses contemporains. Cette légende, forgée par Colomb lui-même qui, en fait de génie, n’avait que celui du mensonge, de la dissimulation et du bluff joint à une imagination extravagante qui devait le faire tomber dans une demi-folie, atteignait forcément son point culminant au xix® siècle ; et elle eut une telle fortune qu’elle aurait pu être utilisée par Léon Daudet dans sa thèse sur ce siècle « stupide ». Léon Bloy l’embellit de nouvelles exagérations, de nouvelles erreurs qui outragent l’histoire et le simple bon sens, et de toutes les truculences de son style. Il compare le Découvreur immaculé, saint et martyrisé à Jésus : le roi Ferdinand est son Judas ; tous les Espagnols de la fin du xv® siècle, les héros de l'épopée des découvertes, les grands catholiques, les vrais savants, sont des Judas : « L'Espagne entière fut aussi coupable que son roi. » Et après avoir raconté la mort de Colomb dans la misère (ce qui est faux), il conclut :

« La noble victime ayant succombé, les ignobles chiens du pillage et de l’aventure se précipitèrent à la curée. En sens inverse de la Croisade sainte rêvée par Colomb, l'Espagne entière s’arracha de son propre sol et se jeta sur le Nouveau Monde comme en une croisade satanique capable de venger l'enfer de toutes les autres croisades des siècles passés. Une cupidité monstrueuse remplaça l’enthousiasme religieux des temps chevaleresques. Les innombrables peuples du nouveau Continent que Christophe Colomb avait enfantés à l'Eglise avec de si grandes douleurs, on en fit un bétail immense pour le travail et l'extermination. L'Evangile ne leur fut pas annoncé, et ils disparurent peu à peu de la terre en maudissant le Dieu inconnu de ces sanguinaires étrangers. »

Cette tirade, sa dernière phrase surtout, est peut-être l’outrage le plus abominable qui ait jamais été fait à la vérité et à l’histoire. Les indigènes ne furent pas exterminés, ils ne disparurent pas ; au contraire, sous l’administration espagnole, leur nombre ne cessa de s’accroître. L'Evangile leur fut annoncé ; ils devinrent chrétiens — sans que l’Inquisition en fit brûler ou emprisonner un seul — tous, à l'exception de quelques rares tribus isolées. Aujourd’hui, les descendants de ces prétendues victimes d’un massacre général représentent plus de la moitié de la population totale de l'Amérique espagnole. Dans quelques Etats, leur M est de quatre-vingt à quatre-vingt-dix pour cent.

Outrage à l'Eglise catholique dont le clergé aurait été complice de cetté monstrueuse extermination ; outrage à tout un peuple. Fait unique dans l’histoire de l'Eglise : des raisons de canoniser un homme sont basées sur des insultes à un peuple catholique. Les expressions suivantes viennent sous la plume de Léon Bloy : « Abomination de l'âme espagnole. — Race sans pardon. — Peuple sanguinaire. — L'Espagne, cette bourrèle de son bienfaiteur. — peter é chiens du pillage. : — Instruments de Satan... », etc.

Pour que l’antithèse entre le héros romantique et ses contemporains soit encore plus formidable, Léon Bloy va jusqu’à affirmer qu'il n’y a que la Troisième Personne Divine qui puisse être paraboliquement confrontée à Christophe Colomb ; et il ajoute que la canonisation s'impose d’autant plus que c’est par l'intercession de saint Christophe que sera opérée la réconciliation de toutes les Eglises chrétiennes:

« Les Catholiques élevés comprennent fort bien que l'Homme inouï qui paracheva l'Œuvre des sept jours (!) doit être aussi le fomentateur de la réconciliation et de l'Unité et que l'œcuménique apothéose qu’on lui prépare est avant- -Courrière de la définitive réunion du troupeau du Christ. »

Quant aux prêtres catholiques qui ne croient pas que Christophe Colomb ait ajouté un huitième jour à la Semaine de la Création et soit un saint, ils sont traînés dans la boue. L'abbé Sanguinetti est qualifié d’ « ardent auxiliaire des loges et des tripots démagogiques » et de « mauvais prêtre évidemment dévoué aux fétides passions de la secte maçonnique. » Et Léon Bloy. n'est pas le seul à insulter de : cette manière les religieux qui ont poussé un cri d'alarme. Roselly de Lorgues continue. Après sa mort, en 1898, Macé de Rosèlys publie son œuvre, posthume Les Calomniateurs modernes du Serviteur de Dieu, et écrit dans la préface :

« Les langues vipèrines de la franc-maçonnerie et de l’athéisme darderont en

vain leurs pointes acérées vers la mémoire du merveilleux prne de la foi et de son révélateur. »

Ces « langues vipèrines » — qu'on ne s’y trompe point — sont celles de catholiques y compris quelques religieux.

Cependant, l’année du quatrième anniversaire de la Découverte s'écoule sans que l’ « Ambassadeur de Dieu », le « Révélateur du Globe », ait été béatifié. Mais le 16 juillet de la même année, le pape Léon XIII déclarait par lettre pontificale que Christophe Colomb appartient à l'Eglise : « Colombus noster est », faisait célébrer le centenaire par des solennités religieuses et recommandait d'accorder à à l’auteur de la Découverte « tous les témoignages d'honneur possibles ». /

Tous les témoignages, excepté la béatification. À cette date, la question passionne le monde catholique depuis trente-six ans. Deux papes, près de mille cardinaux, évêques et autres prélats, des millions de catholiques de tous les pays du monde ont été séduits, enthousiasmés et trompés par un écrivain, Roselly de Lorgues, qui a des allures d’apôtre, est connu comme catholique pratiquant et leur a présenté une thèse religieuse et historique édifiante, miraculeuse, et qui, à une lecture superficielle, a les apparences de la vérité — et qui n’est qu’un roman. Mais non la Congrégation des Rites ; un seul témoignage ne lui suffit pas. Elle compulse tous les témoignages, documents, mémoires de l’époque. Elle étudie particulièrement les écrits du candidat à la sainteté, lorsque celui-ci en a laissé. Or ceux de Colomb forment plusieurs volumes. Il suffit de les lire sans même être doué d’un esprit critique d’une rare sagacité : la légende et le roman s'effondrent aussitôt : Christophe Colomb est l'inventeur de sa propre légende ; cet homme qui s’est vanté de posséder toute la science de son époque et de l’avoir accrue est un ignorant, un primaire, un autodidacte orgueilleux ; il a tous les vices et défauts opposés aux vertus chrétiennes ; il est surtout menteur, vil et cruel, et c’est lui qui, le premier, pour s’isoler et se grandir en héros préromantique qu'il est, a calomnié un peuple catholique et quelques-uns de ses héros.

En possession de la vérité, la Congrégation des Rites a résisté à l'assaut. La première des trois phases de la procédure n’a même pas été franchie. Colomb ne sera jamais béatifié. Craignant un échec aux environs de 1892, Roselly de Lorgues et Léon Bloy avaient fait des efforts désespérés. Afin de l’éviter, l’auteur de Christophe Colomb devant les taureaux avait usé d’un moyen d’intimidation monstrueux en pareille matière et sous la plume d’un catholique qui ne connaissait aucune pièce du procès et n’avait même pas lu les documents des xv® et xvi® siècles, imprimés et à sa disposition dans les bibliothèques publiques. Il avait écrit que cette question de la béatification du Découvreur, mettait en présence Dieu et Satan : lequel des deux triomphera? S'il vivait encore, le grand pamphlétaire devrait reconnaître qu'il s’est trompé, où bien affirmer que Satan a vaincu et qu'il est le maître de l'Eglise. 21);

Après 1892, l'enthousiasme faiblit, s'éteint peu à peu ; de temps en temps, des ignorants qui ne connaissent que la légende colombienne tentent, sans aucun résultat, de le rallumer. Le dernier sursaut eut lieu au début de 1926. Une campagne était entreprise en Amérique par la puissante société des « Chevaliers de Colomb » pour obtenir du Saint-Siège la canonisation du Découvreur. Des appels de fonds

étaient faits ; des circulaires étaient expédiées dans toutes les directions, lorsqu'un télégramme de Rome, publié par la presse, fit savoir que : « Au Vatican, on déclare que Colomb ne pourra être canonisé.. On retient contre lui les atrocités autorisées par lui dans les pays découverts. On lui reproche aussi des actes d’immoralité, »

. D'après ce télégramme, la béatification a été rendue impossible par des actes d’immoralité dont Colomb est reconnu coupable et par les atrocités qu'il a autorisées. Bien qu'il n'émane pas officiellement du Vatican, on ne peut CmeHES aucun doute : c'est certainement la vérité, mais non toute la vérité.

Le second. point fait allusion aux relations de Colomb avec Beatriz Enriquez de Arana, jeune fille de Cordoue, qu'il séduisit. Il ne régularisa pas cette situation par le mariage après la naissance d’un enfant, ni même avant sa mort. Des centaines de pages ont été écrites par le Postulateur et ses fervents disciples pour prouver que Beatriz était non la concubine de Colomb, mais sa seconde femme légitime. Roselly de Lorgues invente même un véritable roman, une idylle d'amour chaste et pur dans laquelle il fait intervenir la Divine Providence et qu'il raconte très longuement. Pas un seul paragraphe de cette histoire n’est basé sur un document ou un témoignage contemporain, ni sur un écrit de Colomb ou de son historien, Fernand, fils de Beatriz. Tirons-en quelques citations pour montrer une des manières employées par le singulier Postulateur pour enthousiasmer et tromper des millions FRANS gens :

. Son histoire se bornait à son mariage, comme son bonheur à son union. La ge chrétienne jouit modestement de la gloire de son époux, et ne s'en pare point avec étalage.

«… On dirait que cette union était providentiellement préparée pour fixer Colomb en Espagne, en l’attachant, par les liens de la famille, sur cette terre héroïque devenue sa patrie adoptive. Si l’on considère sérieusement dans quelles circonstances s’accomplit ce mariage, on y surprend un caractère étrange, exceptionnel comme la destinée de Colomb; on y découvre associés: l’inattendu, la grandeur et la souffrance.

« Cette affection fut puissante et généreuse du côté de Christophe, touchante et pe du côté de Beatrix.

. On ne put manquer d’en (de ce mariage) dissuader Beatrix, de lui représenter Coloenk, cet obscur étranger, comme un audacieux hâbleur ou un visionnaire. Elle eut à soutenir l'opposition de ses proches, de ses amies, à braver les commérages et le ridicule, cette arme qui tranche toujours les velléités et emporte les résolutions vulgaires.

« D'autreepart, pour qu’une intelligence aussi ferme que celle de Colomb eût cèdé à l'entraînement du cœur, la beauté de doña Beatrix devait être bien irrésistible, et ses qualités morales former avec sa personne un ensemble merveilleusement harmonieux. Mais s'il l’admira à cause de son charme, à coup sûr il ne s “éprit que par son dévouement et ne l’aima que parce qu elle l’aimait. La reconnaissance, ce généreux sentiment qui s’enracine au plus profond de l'affection

humaine, vint subjuguer la tendresse de cet homme, que rien n'aurait assujettie pendant qu'il renfermait dans sa méditation la plus vaste pensée de la terre.

. « Ce ne fut point un mariage de convenance, de fortune ou de position ; ce fut une inclination, invincible, plus forte que l'ambition, l’expérience et le malheur. Ce lien était mystérieusement destiné à Christophe en épreuve suprême. Il fallait qu'il aimât avec la puissance de son cœur et ressentît un charme souverain, pour que la nécessité de quitter résolument la présence aimée, de vivre volontairement dans l'éloignement et la séparation, afin d'accomplir son œuvre, rendît plus méritoire son sacrifice, plus sublime l’immolation de son cœur. Sacrifice et immolation dont nul n’a jamais parlé et ne lui a tenu compte dans l’histoire. »

Cette dernière phrase est d’un comique effarant. Roselly de Lorgues vient de fabriquer un roman et il reproche aux historiens de n’y avoir pas songé avant lui. Dans un autre paragraphe, il fait allusion au laconisme des uns et au silence des autres. Nous venons de voir comment il supplée à ces lacunes : Colomb a une maîtresse ; 1l en fait la plus chaste, la plus admirable des épouses. Colomb lâche sa maîtresse non au moment de se dévouer àl’accomplissement de la mission qu'il tient de Dieu, mais plusieurs années avant son départ pour la découverte; le Postulateur transforme cet abandon de la mère de son enfant en une « épreuve suprême » qui rend « plus méritoire son sacrifice, plus sublime l’immolation sa son CŒUr ». C’est une raison de plus pour le canoniser !

Des documents découverts en 1902 dans des archives d’ Eipaète mirent fin aux débats sur ce point, du moins pour ceux qui étaient au courant de l'affaire et en eurent connaissance ; c'est-à-dire que la masse du grand public, l'immense majorité des lettrés et de nombreux ecclésiastiques continuèrent à prendre le roman de Roselly de Lorgues pour l’histoire vraie, L’illustre américaniste Henry Vignaud a précisé en ces termes la portée de la découverte qui mit fin aux doutes pouvant subsister en faveur du mariage avec Béatriz :

« 1 nous paraît évident que ces doutes ne sont pas justifiés ; mais s'ils l'étaient à l'époque où ils furent exprimés, ils ne le sont plus aujourd’hui. Ce sont des actes relatifs à Béatriz Enriquez et à sa famille et dont l’un, fait et signé par elle-même, dix ans après la mort de Colomb, énumère ses nom, prénoms et qualités. Elle y déclare se nommer Beatriz Enriquez de Arana, être la fille de Pedro de Torquemada, décédée et être domiciliée à Cordoue, sans faire la moindre allusion à la position de veuve qui serait la sienne et au grand personnage qui serait son époux.

« L’omission d’une telle qualité dans un acte notarié, où elle est de rigueur, prouve que Beatriz Enriquez n’avait pas le droit d’en faire état et mit fin au doute qui pouvait encore exister sur ce point, malgré toutes les lumières dont la critique l'avait éclairé. Pour tout le monde maintenant, c’est un fait certain que la dame de Cordoue ne fut pas la femme de Colomb, au sens où l'entend l'Eglise. Aucun artifice de langage, aucune subtilité théologique ne peut plus modifier ce fait qui est devenu, par la force des choses, la raison majeure pour laquelle il ne semble pas possible de donner suite à aucune proposition ayant pour objet la canonisation du père d’un enfant naturel dont la naissance pouvait être légitimée par un mariage qui n’eut pas lieu. »

Seconde raison qui empêcha la béatification : « Les atrocités autorisées par

Colomb dans les pays découverts. » Le télégramme de presse est bien au-dessous de la vérité. Il ne s’agit point d’atrocités autorisées ou tolérées en temps de guerre par un chef d'armée qui, à tort ou à raison, les croit inévitables ou nécessaires pour soumettre un peuple ennemi, mais d'actes vils et d’une cruauté inouïie commis par Colomb lui-même non contre des combattants mais contre les plus Ino fes des ‘êtres, contre des jeunes filles et des enfants.

L'homme qui avait pris le titre d'Ambassadeur de Dieu, prétendant être chargé d'une mission divine et avoir eu des entretiens avec Jésus-Christ, lequel aurait inspiré tous ses actes, celui dont le x1x® siècle a voulu faire le plus grand des saints, est l'inventeur de la traite des esclaves. À son époque, l'esclavage existait encore en Espagne et au Portugal, mais la loi n’autorisait la vente que des infidèlés meurtriers de chrétiens ou prisonniers de guerre ; leur nombre était très petit. Christophe Colomb est le premier qui ait songé à faire la chose en grand, pour le compte et au profit de l'Etat et à son propre profit, en procédant par rafles. Lorsqu'il eut exposé ses projets à la reine Isabelle, celle-ci s'opposa formellement à leur exécution et renvoya aux Antilles les premiers indigènes qu’il avait amenés en Espagne.Comptant sur des appuis qu'il avait à la cour et espérant vaincre les répugnances de la reine . et lui forcer la main, il lui désobéit à plusieurs reprises. Une fois, il envoya d'Haïti à Séville des centaines d’indigènes qui n'étaient pas des prisonniers de guerre, mais des hommes inoffensifs, des femmes, des jeunes filles, des enfants ; il les fit entasser comme du bétail, pêle-mêle, tout nus sur une caravelle. Ces pauvres gens, qui n'avaient jamais quitté leur île tropicale, traversèrent ainsi l'Atlantique en hiver. Beaucoup moururent en route. Les survivants, au nombre de cinq cents, furent mis en vente sur le marché de Séville. Dès qu’elle eut connaissance de cette atroce vilenie, la reine ordonna d'arrêter la vente. Et les cinq cents malheureux, qui appartenaient à une race débile, moururent tous avant que le CEE eût pu prendre des dispositions pour leur rapatriement.

Bien entendu, Roselly de Lorgues, Léon Bloy et les autres « hagiographes » passent sous silence cet épisode de la vie de leur saint. Mais le doute n'est pas possible ; les documents de l’époque existent, y compris les écrits de la reine et de Colomb lui-même, et de ses propres amis qui ne purent faire autrement que de le blâmer. Son apologiste même, le P. Las Casas, le principal créateur de la légende colombienne, laissa tomber de sa plume épiscopale cette condamnation : « Les infortunes qu’il a éprouvées n'étaient que le juste châtiment de ses procédés envers les indigènes. »

Cette atrocité n’est pas la seule qu’il ait commise. Colomb est un des hommes les plus cruels de l'histoire de la découverte et de la conquête ; il est celui qui a mis le plus de vilenie (il n'est pas inutile d’insister sur ce mot) dans une cruauté sans excuse. Léon Bloy et les centaines de prélats qui se fiaient au roman de Roselly de Lorgues ignoraient tous ces faits et bien d’autres. Mais le Postulateur de la béatification n'ignorait rien. Il avait lu les œuvres complètes de son héros, celles de Las Casas, des autres chroniqueurs ; il avait lu les documents officiels imprimés dans leur texte espagnol et en traduction française. Et il en avait falsifié quelques-uns.

Les historiens dignes de ce nom ont traité Roselly de Lorgues d'illuminé. Mais une question se pose à laquelle il faut répondre par l’affirmative : n’était-il pas de mauvaise foi? Cet écrivain catholique qui, pendant quarante ans, a enthousiasmé des millions de catholiques et des centaines de prélats pour la pire des causes et dont l'influence persiste bien que la preuve soit faite que son œuvre est un roman, ce Postulateur de la béatification de Christophe Colomb réunit en lui, exactement comme son héros, des qualités contradictoires qu’on trouve très rarement dans la même personne. Il est à la fois ou tour à tour un poète, un homme d’imagination ardente, un calculateur roué, un mystificateur, un menteur de la plus insigne mauvaise foi. Et, froidement, sciemment, il a falsifié l’histoire. Les preuves abondent.

En 1501, Christophe Colomb adressa au roi et à la reine la lettre suivante qui est d'une importance capitale car elle est le résumé de ses principaux mensonges : |

« Très grands rois, j'étais encore en bas âge lorsque j'ai commencé à naviguer, et je n'ai plus cessé de le faire jusqu’à ce jour. L'art de la navigation porte ceux qui le pratiquent à désirer connaître les secrets de ce monde. Voilà plus de quarante années que je me livre à ce penchant. Toutes les mers fréquentées par les navigateurs, je les ai parcourues. Je me suis trouvé en relations et je me suis entretenu avec des hommes savants, clercs et séculiers, latins et grecs, juifs et maures, et de beaucoup d’autres sectes. Notre Seigneur m'a beaucoup favorisé dans la satisfaction de ce désir, car il m'a donné pour cela l'esprit d'intelligence. Pour ce qui est de l’art de la navigation, il m'en a donné amplement connaissance ; de l’astrologie, il m'a appris ce qu'il suffisait et aussi de la géométrie et de l’arithmétique ; il m'a donné intelligence dans l'esprit et adresse dans les mains pour dessiner cette sphère et y marquer les villes, les rivières, les montagnes, les îles et les ports, chacun à sa vraie place. Pendant ce temps, j'ai vu et je me suis appliqué à parcourir tout ce qui avait été écrit sur la cosmographie, l’histoire, les chroniques, la philosophie et sur d’autres arts, en sorte que Notre Seigneur m'a fait croire d’une façon palpable (m-à-m., avec une main palpable) à la possibilité qu'il y a de naviguer d'ici aux Indes, et m'a enflammé du désir de faire ce voyage, et c’est avec ce désir que je suis venu vers Vos Altesses. Tous ceux qui ont eu connaissance de mon projet en ont nié la possibilité, ils en ont ri et se sont moqués de moi. Toutes les sciences dont j'ai parlé ne parvenaient pas à les convaincre, non plus que les autorités que je leur citais. En Vos Altesses seules j'ai trouvé foi et confiance... »

Voici comment Roselly de Lorgues traduit cette lettre dont il dit : « Dans ce style droit, ferme et concis où les faits tiennent la place des mots, s’empreint le caractère de l’homme » : |

« Sérénissime Prince, je navigue dès ma jeunesse. Il y a près de quarante ans que je cours les mers. J’en ai visité tous les parages connus, et j'ai conversé avec un grand nombre d'hommes savants, avec des ecclésiastiques, des séculiers, des Latins, des Grecs, des Maures, et des personnes de toutes sortes de religions. J'ai acquis quelque connaissance dans la navigation, dans l'astronomie et dans la

géométrie. Je suis assez expert pour dessiner la carte du monde et placer les villes, les rivières et les montagnes aux lieux où elles sont situées. Je me suis appliqué aux livres de cosmographie, d'histoire et de philosophie. Je me sens présentement porté à entreprendre la découverte des Indes ; et je viens à Votre Altesse pour la supplier de favoriser mon entreprise. Je ne doute pas que ceux qui l'appprendront ne s’en moquent ; mais si Votre Altesse me veut donner les moyens de l’exécuter, quelques obstacles qu'on y trouve, j'espère la faire réussir... »

Même à une lecture rapide, la falsification éclate. Mais il est bon de la commenter et surtout d’en chercher les raisons.

La lettre est de 1501, c’est-à-dire postérieure aux voyages de décotertes comme, d’ailleurs, le texte le prouve. Roselly de Lorgues la reporte à une date antérieure au premier voyage, pendant le séjour de Colomb à Cordoue,"peu après son prétendu mariage, c'est-à-dire à la fin de 1486 ou au commencement de 1487. Et, du coup, ce qui est au passé dans l'original, se trouve au futur dans la « traduction » du Postulateur ; cela permet au Colomb de celui-ci d'affirmer qu'il découvrira les Indes et qu'on se moquera de lui. Cela permet aussi à Roselly de Lorgues d'ajouter ce paragraphe au roman d'amour conjugal et d'héroïque renoncement :

« La félicité que lui offrait Beatrix, placée comme une tentation sur la route austère qu'il devait parcourir, ne put enchaîner cette âme tout inspirée de sa mission, et la détourner de son but immortel. »

Roselly de Lorgues affirme que Colomb, « malgré les enchantements de sa liaison. prit sa plume et s’adressa directement au roi Ferdinand en ces termes : « Sérénissime Prince... »

Or, la lettre est adressée à la reine Isabelle de Castille et au roi Ferdinand d'Aragon, mais plutôt à la reine car c’est au nom de celle-ci et pour la Couronne de Castille qu'il découvrit les « Indes » et en prit possession ; les royaumes respectifs des deux époux sont indépendants l’un de l’autre et, en Castille, Ferdinand n'est que prince consort. Roselly de Lorgues professe une grande admiration pour Isabelle maïs il n’aime pas Ferdinand que Léon Bloy qualifiera de « Judas l'Iscariote ». Il ne veut donc pas que la lettre ait été adressée à la reine, afin de pouvoir écrire :

« Cette lettre resta sans réponse. Comme l'avait prévu son auteur, probablement ceux à qui elle fut communiquée s’en moquèrent, et le roi fit comme eux. »

Cette lettre — nous parlons du texte authentique et non de celui du Postulateur — respire un orgueil si insensé, elle contient de tels mensonges et Jésus-Christ y intervient d’une manière si bouffonne qu’elle aurait suffi à arrêter net le procès de béatification avant même que la première phase de la procédure fût franchie. Lorsqu'un véritable saint est favorisé d’apparitions miraculeuses et que Dieu lui a prodigué tous les dons de l'intelligence, il en parle avec humilité. Colomb, dépourvu de cette vertu chrétienne, se vante, avec la plus déplacée et la plus insistante des superbes, de son intelligence, de sa science encyclopédique, et dans d’autres lettres, il se proclame l'Ambassadeur de Dieu. Si encore tout cela était vrai ! On se borneraït à constater qu’il n’a pas l'esprit d’humilité et on lui pardonnerait volontiers. Mais non ! Dans cette lettre et dans d’autres documents, tout est bluff et mensonge. Ce n'est pas vrai qu’il ait commencé à naviguer «encore en bas âge » ni à l’âge de

quatorze ans. Ce n'est pas vrai qu'il ait parcouru « toutes » les mers. Ce n’est pas vrai qu'il soit passé maître dans toutes les sciences qu'il énumère. Cet autodidacte en est resté, presque pour tout, aux rudiments ; il n'avait même — et la preuve est facile à faire — qu’une connaissance tout à fait insuffisante de l’art de la navigation.

Roselly de Lorgues veut que son héros soit le plus savant des hommes de son temps. Mais il se rend très bien compte qu’un saint, quelles que soient son intelligence et sa science, ne s'exprime pas.de la sorte. Il à peur que cette lettre produise une mauvaise impression sur les bons catholiques et principalement sur les théologiens ; c'est pourquoi il la corrige, il atténue quelques-unes des vantardises du Christophore et supprime les autres. Par exemple, l’ « ample connaissance de la navigation » devient, dans sa traduction, « quelque connaissance » ; la liste des sciences est écourtée. Et le don de l'intelligence est supprimé ! Colomb dit qu'il tient tout de Notre Seigneur. Roselly de Lorgues supprime Notre Seigneur ! Il supprime tout ce qu'il y a de religieux, de miraculeux dans les affirmations de son candidat à la sainteté !

Le fait qu'un homme a eu des apparitions de Jésus ou de la sainte Vierge ne suffit pas à prouver qu'il est un saint. Mais s’il a toutes les vertus chrétiennes à un degré héroïque, si la preuve est faite qu’il a eu une mission divine et qu'il l’a accomplie, les apparitions sont un argument considérable en faveur de la canonisation. Christophe Colomb est un de ces grands privilégiés, le plus grand de tous peut-être, si ce qu'il raconte est vrai, puisque Dieu l’a élu pour découvrir un continent ignoré et convertir ses habitants au christianisme, qu’il lui a donné une science universelle, lui a tracé le plan de sa mission non seulement en lui infusant tout cela dans l'esprit mais aussi en lui apparaissant en personne, en lui adressant directement la parole. Or, Roselly de Lorgues, Postulateur de la béatification, passe sous silence l'argument des apparitions et des conversations miraculeuses parce qu’il se rend compte qu'il se retourne contre Colomb. Il flaire la mystification. Christophe Colomb fut, en effet, un mystificateur avant de sombrer dans une demi-folie. Roselly de Lorgues, soutenu par l'immense public qu’il a entraîné, n’en continue pas moins de demander sa canonisation.

Colomb écrit aux Rois Catholiques que Jésus-Christ, d’une manière palpable, : lui a fait comprendre qu’en partant de l'Espagne et en naviguant toujours vers l’ouest, il arrivera au continent asiatique. Qu'est-ce que cela signifie sinon que Jésus lui est apparu en chair et en os? Quel tableau pour un peintre ! On voit le Découvreur penché sur une carte et Jésus lui montrant la route, con mano palpable, avec une main palpable. Et quelle scène ! La scène à faire. pour un vaudeville : car cela ne signifie pas autre chose que Jésus, aussi ignorant que son « ambassadeur », se trompe et le trompe en affirmant, d’une manière implicite mais catégorique, que l’Amérique n'existe pas. Si Roselly de Lorgues a supprimé de la lettre de 1501, la phrase sur la mission miraculeusement révélée, c’est parce que, pipEe à d’autres du même genre, elle rendait la béatification impossible.

Avec le Postulateur, on va sans cesse d’une surprise à une stupéfaction ; après avoir donné, dans un de ses premiers chapitres, la traduction que nous venons de voir, il reprend la lettre dans un de ses derniers où il la remet à sa date de 1501

et à sa place dans le Livre de AA Met mais, cette fois, C "est un résumé ” non une traduction : ir

« Colomb écrit naïvement que la Très-Sainte Trinité lui inspira la première idée de son entreprise ; que ce fut le Rédempteur, c’est-à-dire le Verbe fait chair qui lui indiqua sa route ; que Notre Seigneur s'était montré propice à son désir, lui avait accordé l'esprit d'intelligence ; que Notre Seigneur lui ouvrit ensuite l'entendement d’une façon presque palpable et lui donna la force d'exécution nécessaire. »

Roselly de Lorgues a tiré deux montures du même document. Dans sa première version, il a fortement atténué les vantardises de son candidat à la sainteté et comme, malgré son truquage, il en reste encore quelque chose, 1l en a éliminé complètement Notre Seigneur. Dans la seconde version, la liste des sciences, dans lesquelles Colomb est passé maître et qui est déjà réduite dans la première, est complètement omise, ce qui permet à son historien de la remplacer par l'intervention de Notre Seigneur. Quelle imprudence ! dira-t-on. Colomb affirme que le Verbe fait chair lui a indiqué sa route. Quelle route? Celle de l’Asie où il parviendra en naviguant vers l’ouest. Nous revenons au point déjà signalé : si les miracles dont Colomb se prétend favorisé sont authentiques, s’il a reçu directement de Dieu une mission et des instructions, Dieu l’a trompé. Roselly de Lorgues ne se trouble pas pour si peu. Pour lui, les miracles et la mission de l'Ambassadeur de Dieu sont vrais car Dieu lui avait révélé l'existence d’un continent ignoré, de celui qui fut nommé Amérique. Or, c’est faux. S'il y à un point de l’histoire de Colomb, si obscurcie par tant de légendes amoncelées, sur lequel tous les historiens sont d'accord, c’est sa certitude d’avoir découvert des terres asiatiques. Jusqu'à la fin de sa vie, il s’est entêté à affirmer par écrit que Cuba était l’Asie continentale, alors que le navigateur Juan de la Cosa, cosmographe de sa deuxième expédition, avait déjà dressé une carte — qui circulait dans toute l'Europe — où figurait l’île de Cuba. Et dans le récit de son quatrième et dernier voyage, qui est d’un halluciné, d'un possédé, Colomb écrit textuellement qu'à Panama, il est à une distance du fleuve Gange égale à celle de Pise à Venise ! Et dire que ni Léon Bloy ni aucun autre des écrivains religieux ou laïcs qui ont suivi le mystificateur Roselly de Lorgues n’ont lu les œuvres de leur saint ou que, s’ils les ont lues, ils n'y ont pas vu cette vérité et toutes les autres éclatantes comme la lumière du soleil en Lara midi. » mr dix-neuvième siècle !

Roselly de Lorgues, qui sait ce qu'il fait et ce qu'il veut, ne se troie pas. Comme il faut soumettre les faits à sa thèse, il recule, pour la seconde fois, devant le texte de 1501, et continue de résumer en falsifiant. Dans sa première version, il supprime la phrase sur la mano palpable de Notre Seigneur ; dans la seconde, il écrit : « Notre Seigneur lui ouvrit l’entendement d’une façon presque palpable. » Il atténue le mot palpable par celui de presque qui n’est pas dans le texte original.

Il agit toujours ainsi lorsqu'il se trouve en présence de documents où Colomb parle de ses relations avec Dieu. Citons encore un exemple bien caractéristique.

A la fin de l’année 1500, Colomb écrit à Juana de la Torre, nourrice de l’infant Juan, une lettre dans laquelle il se plaint des iniquités dont il est victime. Roselly de Lorgues n’en cite pas une seule phrase ; il se borne à dire que « dès que dona Juana

de la Torre eut communiqué à la reine la lettre de Colomb, l’indignation d’Isabelle né fut surpassée que par sa douleur. » Or, dans cette lettre, Colomb parle de deux apparitions de Dieu. Le singulier Postulatetr les escamote |!

Christophe Colomb écrit à la nourrice pour qu’elle communique sa lettre à la reine :

« Très vertueuse dame, si c’est une nouveauté que de me plaindre du monde, son habitude de maltraiter est fort ancienne ; il m'a livré mille combats, et j'ai résisté à tous jusqu’au moment où n’ont pu me servir ni armes ni conseils ; c’est avec cruauté qu'il m'a coulé à fond. L’espérance dans celui qui nous a tous créés me soutient ; son secours fut toujours prompt. Une autre fois, et il n’y a pas longtemps, étant encore plus abaïssé, il me releva de son bras divin, en me disant : « O homme de peu de foi, relève-toi, c’est moi, c’est moi, sois sans crainte |! »

« .… Les nouvelles de l’or que j’ai dit que je donnerai sont que, le jour de la Nativité, étant très affligé et tourmenté par les mauvais chrétiens et par les Indiens, au moment de tout quitter pour sauver ma vie, s’il était possible, Notre Seigneur me consola miraculeusement et me dit : « Prends courage, ne t’abandonne pas à la tristesse et à la crainte ; je pourvoirai à tout ; les sept années du terme de l'or ne sont pas passées, et en ceci comme dans le reste, je te donnerai remède... »

Jésus-Christ descendant sur la terre pour promettre à un homme de lui procurer de l'or ! Encore un fait qui, à lui seul, suffit à prouver que Coïomb est un mystificateur. Mais en admettant que l’apparition et la promesse fussent vraies, l’Ambassadeur de Dieu aurait été, une fois de plus, trompé par Dieu, car il ne trouva pas les abondantes mines d’or qu'il cherchait. Elles seront trouvées, bien après le terme de sept ans, et après sa mort, au Pérou et au Mexique, par d’autres. Colomb est sûr que ces mines existent ; il les a vues, elles sont dans l’île d'Haïti et dans l’isthme de Panama — terres d'Asie — et il affirme froidement, imperturbablement que c'est dans ces parages, oui, à Panama et à Haïti, que Salomon envoya une flotte chercher de l'or pour construire le temple de Jérusalem. Il n’est pas effleuré par le moindre doute : tout ce qu'il sait, il le tient de Dieu, tout ce qu'il fait, est d’inspiration divine.

On comprend que le Postulateur ait fait le silence sur la lettre à la nourrice ; mais c'est une nouvelle preuve de sa mauvaise foi.

Christophe Colomb, son fils Fernand et son ami Las Casas ont créé une légende qui n’a fait que croître et embellir jusqu’à devenir, au xix£® siècle, avec Roselly de Lorgues et Léon Bloy, la plus formidable, la mieux réussie et la plus malfaisante des mystifications historiques.

La question de la sainteté de Colomb est-elle définitivement réglée par la négative? Au Vatican, oui. Les travaux d’érudits probes et d’historiens scrupuleux comme Henry Vignaud et Carlos Pereyra, et les découvertes faites en 1902 dans des archives espagnoles, n’ont fait que fortifier par des preuves nouvelles les décisions de la Sacrée Congrégation des Rites. Mais il y a encore des gens très nombreux pour qui l’œuvre de Roselly de Lorgues ou d’un autre « hagiographe » colombien

est l'Evangile de la huitième journée de la Création. Les Chevaliers américains de Christophe Colomb se sont agités, l’an dernier, sous la direction Œun évêque qui recueillait leurs dons et leurs signatures.

Au milieu de la même année, la légende a pris un qe essor, en Italie, sous l'impulsion de l'Institut Colombo qui publie une revue, Colombo, organe de la propagande économique et politique du fascisme en Amérique. Elle utilise la gloire italienne du Découvreur, elle l'exalte. Elle semble vouloir aboutir à une reprise de la campagne pour la canonisation. Elle n’aboutira à rien, Rome restera inébranlable. Un nouvel abbé Sanguinetti dira que la thèse de la sainteté est « insoutenable et dangereuse pour l'Eglise ». On le couvrira d’injures, on le traitera de suppôt de Satan, de vipère et de franc-maçon en brandissant une nouvelle édition italienne de l'Evangile de la huitième journée. Les Chevaliers italiens de Colomb ne liront pas d'autre livre et si l’un d’eux entr’ouvre un volume de l'édition italienne des œuvres de son saint et y voit un éclair de la vérité, il fermera les yeux et rejettera le livre afin que sa foi ne soit point troublée.

Marius ANDRÉ.

Page 1