‹ Quelques progrès dans l'étude du cŒur humainChapitre 19 sur 27 · QUINTILIEN · texte numérisé non relu

QUINTILIEN

M. Charles Maurras est né en 1868 aux Martigues, curieuse ville de Provence, à deux pas de Marseille, au bord de la mer latine.

Il a lui-même raconté dans la préface de La Musique Intérieure ses années d'enfance et de jeunesse. Et dans l’Efang de Berre, il a divinement chanté sa petite patrie. |

C'est au Collège catholique d’Aix-en-Provence qu'il se distingua par un goût marqué de Ja culture helléno-latine. Goût d'autant plus surprenant, à cette époque, que l’enseignement universitaire, alors tout imprégné d'idées romantiques, avait éloigné de l’humanisme l'élite de la jeunesse, ainsi livrée à des sentiments opposés aux traditions politiques et littéraires qui avaient contribué, si puissamment, à la formation du génie français.

Dans la vieille cité universitaire, comme dans sa ville natale, un paysage baigné

et parfumé de souvenirs attiques, offrait à sa précoce intelligence un inépuisable sujet de méditation et de rêverie. Déjà, l'enfant annonçait le Maître. Il suffit de passer seulement quelques jours en Provence pour y évoquer les temps glorieux de Rome et d'Athènes, respirer l’odeur des vieux livres avec lesquels on s’égarait, aux heures de l'adolescence, pour lire avidement, dans un coin de campagne, les vers champêtres de Virgile et les exploits des héros grecs.

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La Provence rappelle l’Attique et la campagne romaine. Par la douceur de son climat, la netteté de ses paysages, le flot qui la baigne, par les vestiges de ses antiques monuments, elle est un reflet de la plus brillante civilisation à laquelle s’est superposée la civilisation médiévale exaltée par la littérature des troubadours, trésor où devait largement puiser Le « félibrige ».

A ce mouvement, M. Charles Maurras aura sa part. Mouvénient raisonné autant que généreux en faveur des libertés régionales et de la langue d'oc, il a dû son élan, sa force et ses succès, au grand Frédéric Mistral,

La poésie et l’œuvre de Mistral eurent sur la pensée de Maurras, une immense influence. Mistral qui s'apparente tour à tour, de par sa formation, la puissance de son lyrisme et son génie épique à Homère, Horace et Virgile, Mistral est avant tout un génie latin. Il a réalisé une œuvre impérissable. Non qu’il ait eu l’idée d’imiter Dante, qui fit jaillir la langue italienne de l’idiome toscan : les conditions de temps et de milieux étaient trop différentes. Mistral écrivait le plus pur français. Les traductions qu'il fit de ses poèmes — pour ne point parler de ses autres écrits — l’attestent suffisamment. Il a été surtout l’animateur du fédéralisme moderne. Tout le régionalisme vient de là. En exaltant, comme il l’a fait, sa Provence et le patriotisme local, loin d’affaiblir l’idée de la grande patrie, comme des centralisateurs le lui ont reproché hypocritement, il l’exaltait au contraire, parce qu'il en avait monté la véritable cause et sa plus expressive signification 1.

« Vois, s’écriait-il, grande France, ce que fut notre Provence lumineuse, quelle splendeur elle pourrait reprendre parmi les joyaux de ta parure | »

Nul autre, mieux que M. Maurras ne pouvait aimer et comprendre Mistral. Tous deux avaient vu le jour et grandi dans la même province, tous deux avaient aimé ses clairs horizons, et tous deux se rejoignaient dans la même passion du pays et de la patrie.

Quand on connaît le culte que M. Maurras a voué à Dante, on saisit toute la puissance de sa vénération pour Mistral dans son jugement sur Calendal et Mireille qu'il s'est plu à comparer, l’un à la Divine Comédie, l’autre à Vita Nuova.

Quand M. Charles Maurras vient à Paris, s il n’a pas encore mûri ses de trines qui formeront plus tard le nationalisme intégral, il n’en a pas moins déjà un ensemble d'idées mères que les événements vont lui permettre d'affirmer. Idées qui lui vaudront des admirateurs et des amis, mais seront combattues par tous les préjugés qu'il aura par la suite à vaincre.

Il se consacre d’abord tout entier aux lettres. Avec Jean Mowkihe Raymond de la Tailhède, Maurice du Plessys, Ernest Raynaud, il fonde l'Ecole romane, en réaction contre le romantisme. Il a lui-même expliqué que la critique des lettres l'avait amené à la critique politique. Ses amitiés avec Amouretti, Maurice Barrès, Paul Bourget, Jules Lemaître, le jetèrent dans le combat que devait déchaîner

(1) Le D' Bucker, le grand régionaliste d'Alsace, qui sut maintenir le sentiment français dans sa province, pendant la domination allemande, était un disciple de Mistral,

l'affaire Dreyfus. À partir de ce moment, il laisse prendre peu à peu le pas, dans ses préoccupations, à la politique. La plupart de ces écrivains, déjà célèbres, ne partagent pas entièrement ses idées. À peine Barrès a-t-il franchi son premier stade d'individualisme et de romantisme. Jules Lemaître, républicain d’une nuance modérée, reste fidèle à des institutions que son jeune ami a déjà condamnées du fond du cœur. Quant à Vaugeois, il est radical patriote.

L'influence exercée par M. Maurras est très nette. Il a su imposer à sa pensée une règle, et il poursuit un but. Sans doute est-il le seul à savoir exactement ce qu'il veut ; sans doute a-t-il déjà ébauché tout un programme. Ajoutez à cela une érudition exceptionnelle, une finesse de jugement qui ne laisse pas de surprendre, enfin une prodigieuse mémoire au service d’une intelligence prompte et réfléchie. Il ne tarde pas à exercer un véritable ascendant sur ses camarades même plus âgés. Il parle comme il écrit. C’est le témoignage que ne manqueront pas d'apporter tous ceux qui l'ont vu, dans la salle du Congrès d'Action Française, tenant sous le charme de sa parole, un auditoire haletant. Ni tribun ni orateur — sa voix n'étant pas assez forte pour les réunions publiques — il est le Maître que l’on écoute et dont on recueille toutes les paroles. Vers la fin de 1899, M. Maurras rencontre, pour la première fois, Henri Vaugeois. Et le 127 août de la même année, paraît le bulletin bi-mensuel d'Action Française, sous forme d’une petite revue grise.

Il est curieux de constater qu’à part Maurras, on n’y rencontre pas un seul royaliste. Les uns, comme M. Lucien Moreau et Henri Vaugeois, viennent du radicalisme ; d’autres, sans appartenir à un parti politique bien défini, n’en restent pas moins attachés à la république ; d’autres enfin viennent des partis de gauche et d'extrême gauche, ou de l'anarchie. Il en est de même en matière religieuse. A côté de catholiques pratiquants, se trouvent des tièdes, des indifférents, des positivistes, plus tard des protestants. Le seul sentiment de la patrie menacée les a réunis.

Nous sommes au lendemain de l'affaire Dreyfus. L’honneur français est profondément humilié. L'intérêt national est oublié par les politiciens. Faute de dirigeants habiles, de cohésion, d'unité de vues et surtout de doctrine, les forces de l’ordre ont essuyé une défaite qui semble irréparable. La collusion judéo-maçonnique l'emporte. Et le clan allemand s’est rendu maître de notre politique. Le bouleversement anarchique annonce un âpre retour des persécutions religieuses, une volonté nette de saper définitivement les fondements de la défense nationale. Armée, marine, bureau des renseignements militaires, tout cela est désorganisé ou détruit. Il n’est pas étonnant, devant un tel désastre, que bon nombre d’esprits éclairés et chevaleresques, venus de tous les points de l'horizon politique, se soient demandé : « Où allons-nous ? En quelles mains sommes-nous tombés ? » Ne voulant point recommencer la malheureuse aventure de la Patrie française, il leur fallait trouver d’autres moyens d'action, de nouvelles méthodes. Là était la difficulté.

Tout pays, toute civilisation comme tout homme d’ailleurs, sont appelés à subir des périodes d’ébranlement et de lassitude. L'homme peut encore trouver au sein de la société ou dans la famille, sinon en lui-même, les vertus consolatrices qui raviveront son courage moral. Un pays a besoin d’un guide. Le seul homme qui pouvait faire entendre une voix courageuse, se consumait alors dans les tour-

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ments de l'exil. Et la puissance de son autorité se trouvait singulièrement amoindrie par suite de son éloignement et d’un abîme infranchissable : la frontière. Le Chef de la Maison de France, ce grand prince si peu connu et dont la mort devait apprendre au monde la véritable grandeur, le duc d'Orléans, héritier de nos rois, ne se lassa point d’avertir son pays du mal qui le menaçait. Il le fit, en temps opportun, et en des termes inoubliables. C’est lui qui mit en garde la nation contre la fortune anonyme et vagabonde.

Maïs sur qui pouvait-il compter?

M. Charles Maurras avait compris de bonne heure que le régime républicain en France était contraire aux lois séculaires qui ont fait la grandeur de notre pays. Opposée par essence aux méthodes décentralisatrices, ennemie des corporations ainsi que de toutes autres organisations susceptibles de rendre aux provinces et aux communes leurs libertés, hostile au catholicisme traditionnel, et de ce fait, soumise à l'influence germanique, la République lui apparaissait comme « le dernier degré de la décadence française ». Il le dit un jour dans une petite revue grise où il écrivait, et qui était déjà l’Action Française. Cette revue était encore républicaine. M. Maurras y avait écrit, dès le début, comme il avait collaboré à la Gazette de France ainsi qu’à la Cocarde de Barrès. Sa déclaration si nette et tellement imprévue, produisit une certaine effervescence dans le milieu restreint qu'elle atteignait. C’est alors que M. Maurras dit à ses amis :

« — Pourquoi êtes-vous républicains? Par quels préjugés? Par quelle superstition ?

« Un gouvernement n’est qu’un moyen du bien et du salut public. Et pourquoi persister à vouloir conserver un régime si contraire aux intérêts de la France? »

Ainsi guidé par l’amour de son pays, il démontra, aux hommes de bonne volonté, ces vérités éclatantes. HA

On demandait un chef : il était là. Une doctrine : il l'avait. En peu de temps, malgré sa modestie extrême, il devint le Maître. Ses collaborateurs, l’un après l’autre, deviennent royalistes. C’est alors que fut fondée l'Action Française quotidienne, avec Léon Daudet comme rédacteur en chef. L'Action Française est née du patriotisme pour le salut public.

À la tête d’un mouvement qui ne devait pas cesser de grandir, M. Charles . Maurras n’a pas limité son action à la politique. Sans doute, il a lancé l’aphorisme « Politique d’abord » que nous vérifierons en abordant plus tard les sujets politiques. Sans doute il ne se mêle point de donner des directives en matière religieuse : les deux seuls ouvrages qu'il ait écrits et dans lesquels on trouverait à peine ébauchées, sur cette dernière question, des idées personnelles, qu’il avait bien le droit d'émettre à sa vingt-quatrième année, n’ont jamais été considérés par lui ni aucun de ses disciples comme des livres de doctrine. L'on a cru bon de ressusciter, après quinze ans d’oubli, pour les besoins d’une polémique dont le but n'est que trop visible, quelques lambeaux de textes en partie supprimés par l'auteur, et qu’il avait d’ailleurs expliqués, autrefois, dans ses réponses aux asser-

tions calomnieuses que l’on trouvera consignées dans ses trois ouvrages : Le Dilemme de Marc Sangnier!, La Politique Religieuse, L'Action Française et la Religion catholique. Au reste, Charles Maurras, n’a jamais eu un vif penchant pour la métaphysique ou la littérature étrangère, à de rares exceptions près qui se ramènent à des auteurs de formation latine?. C’est la critique littéraire pure de 1885 à 1898 qui l'avait amené à la critique politique. La critique du Romantisme l’amènera à la critique de la Révolution.

En France, la littérature et la politique, allant de pair, et s’influençant réciproquement, M. Maurras avait senti la nécessité d’ordonner les réformes sur les deux courants à la fois. La première Révolution ayant fait fermenter le Romantisme qui, lui-même, avait germé dans les profondeurs de l'encyclopédie (principalement dans l’œuvre de J.-J. Rousseau, d'où naquit la Révolution) et le Romantisme ayant engendré à son tour d’autres mouvements révolutionnaires, il était naturel que M. Maurras songeât tout d’abord à rétablir l'équilibre, en agissant simultanément sur les deux fléaux qu'il voulait écarter.

Il fit ses premiers débuts dans la carrière des lettres au moment où y régnait la plus grande anarchie. Plusieurs écoles issues du romantisme s'étaient formées : naturalisme, impressionnisme, symbolisme... et sous ces différentes classifications, c'était encore en réalité le bon plaisir et la fantaisie romantique qui dominaient. - Guidé par l'amour de l’ordre, M. Maurras réagit contre cette littérature d’où la raison était absente. Là, comme ailleurs, il ne se laisse pas guider par l'imagination et le cœur. Non pas qu'il dédaigne ces deux attributs qui sont en lui développés au plus haut point : la Providence l’a doué des plus grandes facultés créatrices, et sa sensibilité, son émotivité même, apparaissent à chaque instant dans les grands actes de sa vie comme dans ses lignes quotidiennes.

« Mais pour former un style ou le régénérer, ces impressions soudaines, nouvelles, fulgurantes, veulent être organisées avec soin et conservées en quelque centre bien défendu qui commande la vie de l’âme et qui la soumette à une règle constanté. Point de style sans fidélité. Point de fidélité sans discipline héréditaire ou volontaires. » Il faut donc rechercher avec une méthode de critique sagace, sévère et juste, l’origine de cette absence d'équilibre qui, après avoir provoqué le désordre dans les esprits, a mis le trouble dans les idées philosophiques et littéraires et jusque dans la politique. On voit déjà se dessiner une des règles de la pensée maurrassienne : l'empirisme organisateur.

Il prend modèle sur Sainte-Beuve, le seul qui, dans cette anarchie où se plaisaient ses contemporains, eût à cœur de rechercher le vrai. Sainte-Beuve « note ce qui est, tout ce qui est, comme il le perçoit, de son style paisible, honnêtement gracieux; mais substantiel et vivant, où tout conspire à peindre et à faire sentir. » C’est dans Trois idées politiques que Maurras souligne ce don de voir, de classer, de proportionner. Analyste, Sainte-Beuve n’a pas conclu. Il ne laisse pas de doctrine, mais rien ne lui est étranger. Histoire, politique, philosophie. tout y est dans son

(1) À défaut de ces ouvrages, consulter « La Démocratie Religieuse » du même auteur, (2) Sauf toutefois Edgar Poë.

(3) Le Romantisme féminin.

œuvre. Il apporte l'expérience des divers âges qu'il a étudiés avec sincérité. Dé sa méthode, de ses travaux, il appartient à ses successeurs de s'inspirer largement.

L'empirisme organisateur est la méthode d’un siècle. Tentative suprême et presque désespérée de l'intelligence pour éclairer l'esprit humain. En un temps où tout est désorganisé, quand les temples et les foyers de plus en plus désertés menacent ruine, quand les institutions sont en ruines, que faire pour intéresser l'esprit public à un redressement général ?

Certains ont recherché les éléments d’une doctrine, en prenant pour base les événements des dix ou vingt dernières années ; d’autres ont tenté un redressement par « l'Action morale ». Tout a échoué. Rien ne tient. Faut-il se résigner à périr ?

Faire appel à de vieilles théories, en forger de nouvelles, construire des systèmes à priori, quelle aberration ! chez un peuple ballotté entre l'intérêt individuel et les passions politiques. L’empirisme est la dernière expérience qui va être tentée : expérience vers l’organisation, vers la vie. Il doit apporter le salut.

Il s'agit de rechercher dans le passé, ce qui a pu être utile et nuisible, soit à la France, soit à la civilisation. S'il est prouvé, par exemple, que le patriarcat contribue à la grandeur des peuples, que la famille est la base de la cité, que telles institutions favorisent et protègent la nation dans la mesure où les autres la menacent ou la ruinent, pourquoi, dans le présent, ne pas s’inspirer de ces constatations? L'empirisme organisateur n’est donc pas en opposition avec toute autre méthode qui poursuit le même but!. Simplement, il emprunte une voie différente. Grâce à lui, l’incroyant respecte et protège la religion catholique, quand il en a saisi l'utilité. Le croyant se félicitera de l'attitude de son ancien ennemi. Et l'harmonie règnera. Loin de rejeter toute théorie tendant au même résultat final, l’'empirisme organisateur en montre l'utilité. C’est « la mise à profit des bonheurs du passé en vue de l'avenir ».

Auguste Comte, comme Saint-Thomas, défend l’ordre, la patrie et la famille. L’empirisme organisateur fera ressortir cet accord entre le positivisme et la religion. L'un et l’autre, en parfaite harmonie sur ce point, ont pour complément l’expérience. Pour des raisons absolument étrangères à tout dogme, l’empirisme organisateur dénonce les graves erreurs qu’on trouve également condamnées par la religion et la morale.

Qu'il s'agisse de l’étatisme ou du libéralisme économique, de l'insurrection de l'individu contre l'espèce, du fatalisme, du matérialisme historique, du naturalisme, du faux dogme de la liberté de tout juger d’après sa conscience, sur tous ces points et tant d’autres il apporte la seule méthode possible de combat. Pour notre siècle, il n’y en a pas d’autre qui ait donné de meilleurs fruits.

Dans une société tout se tient ; et l’on ne saurait braver certains principes sans occasionner de préjudices aux institutions nécessaires, ni amener des troubles correspondants au sein des organisations qui ressortissent à ces institutions ellesmêmes.

Nous verrons, par ailleurs, que la pensée de M. Maurras, qui se justifie dans

(1) La méthode jnridique, par exemple.

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son application à un pays comme la France, peut être éprouvée et reconnue non moins bienfaisante pour l’univers. En ce sens que les vérités qu'il a dégagées pour la France et sous l'angle de la France, s’adapteraient sinon à toutes les sociétés, du moins à ce qu’elles ont de commun entre elles.

+ Dans le monde entier, le nom de Maurras est intimement lié à l’idée de l’ordre. Il représente la contre-révolution. C’est surtout au sein des universités et dans les élites que son influence est remarquable. Les témoignages d’admiration lui parviennent de toutes parts. En Roumanie, en Suisse, en Belgique, en Amérique, partout les forces qui s'organisent pour sauvegarder les principes d'ordre et protéger la civilisation menacée, s’inspirent de sa pensée. Il y a deux ans, dans une consultation qui fit grand bruit, la jeunesse belge désigna Charles Maurras au tout premier rang de ses maîtres politiques. Ce fut d’ailleurs le point de départ d'une nouvelle campagne menée par le germanisme international contre l'Action françanse.

Fidèle à une méthode dont il ne s’est jamais départi, M. Maurras recherchera donc dans le passé, la période où la France a atteint son maximum de prospérité et d'activité, et où son influence extérieure a été prépondéraute. Puis il s'efforcera d’en montrer les causes, d’en tirer des déductions logiques et il en établira les lois. |

Le moment où la France a connu son véritable apogée a été le siècle de Louis XIV. Cette époque fut celle précisément, où sous l'égide d’un pouvoir fort et indépendant, et par cela même générateur et dispensateur de libertés effectives et innombrables, les lettres, les arts, les métiers s’épanouirent librement ; et leur influence dans le monde s’accrut, parallèlement à l’ascendant politique qu'y re le gouvernement.

Le rayonnement de l ordre français et de la pensée française, à ce moment-là, ont été tels que, même en Prusse, près de deux siècles plus tard, et dans les villes d'Allemagne qui se piquaient de bien penser et dé bien sentir, l'élite se nourrissait presque exclusivement de nos grands classiques ; et le français qu’on y parlait, était encore, dans toutes ses tournures, celui du xvrie. S'il faut faire une place à part à la Cour de Berlin, c'est que le goût sinon les manières de la civilisation française, y pénétrait presque au jour le jour. Et pourtant, ni le Monarque, ni nos dirigeants, ni nos artistes ne se laissaient griser par tant de splendeur. Hommes d'Etat et poètes, généraux et simples artisans, autant les uns que les autres, rivahisaient de dévouement à la chose publique, exaltant ainsi, dans leurs différents rôles, le métier auquel ils s'étaient consacrés, en y apportant leur compétence, en y faisant entrer les réformes nécessaires, en y ajoutant, en outre, le perfectionnement que leur talent ou leur génie propres leur permettaient d'atteindre, sans rompre pour cela avec les traditions de plusieurs siècles qui restaient les assises du progrès.

Cette longue pénétration de la culture française, dans le monde, sera lente à décroître. Partout où elle a agi, elle a laissé des empreintes qui paraissaient ineffaçables.

Quand l’impératrice Catherine II de Russie, accueillera plus tard Diderot, elle croira trouver en lui le digne représentant de la culture française. Presque à la

même époque, à la cour de Berlin, aux plus beaux jours du règne de Frédéric-le- Grand, on se faisait gloire de recevoir un philosophe français, sujet du roi Louis XV. C'était Frédéric II lui-même qui invitait Voltaire. En Allemagne surtout, l’engouement en faveur des lettres françaises dominait tout. A tel point que cette admiration du roi de Prusse pour notre littérature et tout ce qui touchait à notre race, avait fini par émouvoir des écrivains allemands comme Klopstock qui s'en plaignaient amèrement. Et pourtant, ni les vœux exprimés par quelques écrivains de son pays, ni les louanges d’ailleurs méritées que lui décernaient ses poètes, ne purent rien changer aux idées d’un prince qui se plut jusqu’à la fin de ses jours, avec une sorte de coquetterie obstinée, à écrire en mauvais allemand. Il alla même, un peu avant sa mort, jusqu’à proposer, dans un opuscule célèbre, d'ajouter une voyelle à la fin de chaque verbe pour adoucir la consonnance de la langue allemande.

Que diraient les Allemands de 1927 si on leur rappelait cette idée au moins assez curieuse d’un de leurs princes?

A quoi attribuer, également, l'accueil de sympathie réservé à nos troupes, au début des guerres révolutionnaires, par les états allemands, surtout de l’Allemagne du sud, si ce n'est à cette domination protectrice qu'avaient exercée, dans ces pays, les rois de France, pendant près de deux cents ans?

Croit-on que sans leur sage politique, Gœthe eut senti passer en lui comme un souffle latin, et qu'élevé sous la férule bismarkienne, un Heine eût éprouvé pour la France les mêmes sentiments que le Heine de 1799?

Non, la véritable cause de notre rayonnement et de notre puissance fut, à

n’en point douter, l'esprit latin ; mais l'esprit latin qui s’est manifesté, en France, grâce à la conjonction de ces deux forces, à peu près inséparables, la monarchie et l’'humanisme.

; « L'histoire universelle! ne cite pas de trésor intellectuel et moral qui puisse être égalé à l'ensemble des faits acquis et des forces tendues, représenté par la civilisation de la France. La masse énorme des souvenirs, le nombre infini des leçons de raison et de goût, l'essence de la politesse incorporée au langage, le sentiment diffus des perfections les plus délicates, cela nous est presque insensible, a peu près comme l'air dans lequel respire et va notre corps. Nous ne saurions nous en rendre compte. Cependant, nul être vivant, nulle réalité précise ne vaut l’activité et le pouvoir latent de la volonté collective de nos ancêtres. La puissance plastique en fut sans doute autrement vive du temps où, s’exerçant presque seule en Europe, elle francisait un Hamilton, un prince de Ligne. Mais on ne peut pas dire qu'elle est éteinte, car elle conserve ses grands moyens assimilateurs, elle agit, avec lenteur et sûreté, par un invisible ferment. »

Je * *

La valeur des hommes a son prix ; mais celle des institutions l'emporte nécessairement. Les hommes ne font que passer; les institutions, quand elles sont durables et douées des éléments de continuité, permettent aux hommes de se renouveler.

(1) Romantisme et Révolution.

Si la pénurie de grands esprits peut enlever à une nation quelque parcelle de son activité et de son savoir, suspendre ou ralentir momentanément sa marche vers de plus hautes destinées ; cependant, grâce aux institutions, les rouages n'arrêtent pas de fonctionner. L’effort constant des divers organismes du travail aura beau n'être pas toujours canalisé vers un rendement aussi fructueux qu’à d'autres périodes, ces organismes conserveront quand même les sages réglementations destinées à assurer leur grandeur, ainsi qu'à les maintenir aux heures d'épreuves. L'Etat traditionnaliste tiendra toujours son rôle, puisqu’aussi bien il se trouve établi au mieux des intérêts du pays. On n’a pas d'exemple qu’un Etat monarchique, avec prépondérance de l'exécutif, ait sombré faute de compétences. Cela se voit, au contraire, dans toutes les démocraties qui, fatalement, mènent à la dictature, comme les Gracques firent le lit des Césars.

C’est surtout dans les lettres, les sciences et les arts que l’on peut redouter une éclipse du génie créateur, ou même du seul talent. Mais quand l'Etat ne s’abandonne pas, tant que l'élite vit sur de bonnes réserves, il y a tout lieu de s'attendre à une Renaissance.

Les peuples qui ont une histoire — on a dit plaisamment que ce n'étaient pas les peuples heureux — ne se sont maintenus au degré de civilisation où leur effort persévérant les avait élevés qu'en observant les règles éternelles de l’ordre, de l'harmonie, de l'esthétique. Et ceux d’entr'eux qui se sont plu, au cours des âges, à détacher de leur mémoire le souvenir de leur grandeur passée, afin de « s’émanciper », n'ont pas tardé à subir le sort du jeune Icare, ayant négligé la leçon qui s'attache à cette légende. C’est ainsi que tant de civilisations ont sombré.

La grandeur et la décadence des races n’ont jamais été dues à d’incompréhensibles concours de circonstances appelées la fatalité, comme le croient les romantiques. Car s’il est vrai qu'à des périodes de fécondité étonnante succèdent fréquemment d’autres périodes moins brillantes, 1l ne faut voir là que l'indice d’un repos nécessaire et sans aucun danger, du moment que les principes fondamentaux de la civilisation demeurent inchangés et solides. Rome, au temps de sa toute puissance, n'a pas toujours été dirigée par de grands hommes. Mais jusqu’à la veille de la décadence, la sagesse de l'esprit latin avait persisté à travers les siècles.

Un pouvoir personnel éclairé favorise l'éclosion des chefs-d'œuvre. Au contraire, les mauvaises institutions sont une entrave aux productions de haute qualité. Tandis qu'une crise intellectuelle est l'exception, ou ne se voit jamais, dans les pays de vieille civilisation qui se soumettent à certaines règles connues des Grecs et des Latins, elle tend, au contraire, à se généraliser puis à amplifier dès que, au mépris d'anciens principes, chacun prétend se fier à ses aspirations ou inspirations du moment. Dédaigner le beau et le vrai que l’on a sous les yeux, pour s’élancer vers un progrès imaginaire, commencer par bouleverser sans même savoir de quelle manière on reconstruira, céder au goût malsain de créer des perturbations, pour l'unique ambition de faire partager par autrui ce qu’il est convenu d'appeler son idéal, cela revient à provoquer un déséquilibre général et à détruire pour le seul plaisir de détruire.

N'est-ce pas là ce qui s’est produit au xIx® siècle comme à la fin du XvIxI®?

Certes, les intelligences ne manquaient pas alors. Mais, à de rares exceptions,

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si rares qu’elles ne font que fortifier notre jugement, les meilleurs.esprits eux-mêmes se laissèrent griser par cette absence de discipline.

Un long regard sur la production du xix® siècle suffit à nous édifier. Que de talent dépensé en pure perte, et le plus souvent à détruire !

Que de labeur n’a-t-il pas fallu pour réussir à exhumer chez un Hugo, par exemple, quelques perles de tant de déchets ! À côté d’une multitude d'écrivains de ce genre et de très inférieurs, les quelques rares de grand style, aujourd'hui rajeunis, ont été de leur temps méconnus. Qui donc allait se soucier de tirer de l'oubli les œuvres de Joseph de Maistre, par exemple?

Il ne suffit pas de dénoncer et de combattre certains effets ; il faut aussi, et avant tout, en rechercher les causes.

Le désordre et le flottement auxquels il va falloir remédier, és erreurs que l’on devra dénoncer sans relâche, quelle en est l'origine? C’est ce que n’a jamais recherché ou reconnu le libéralisme, sous le vain prétexte, à peine dissimulé, que jouissant de certains avantages plus apparents que réels, il lui parut plus profitable d'alimenter le mal à sa racine, tout en empêchant la plante de croître et de porter ses fruits. En cela, comme du reste dans tous les domaines où il se manifeste, le libéralisme est la clef de voûte de toutes les théories subversives. On a honte pourtant d'être obligé de répéter à chaque instant, cette vérité vieille comme le monde, qu'aucun fléau d'aucune sorte ne peut être engendré sans cause efficiente.

C’est pour en rechercher les causes qu'ayant été conduit à remonter chaînon par chaînon la lignée romantique, M. Charles Maurras s’est plus PALERME arrêté à Chateaubriand.

Capricieux, rêveur, mégalomane, uniquement préoccupé de sa vie, de sa gloire et de son tombeau, Chateaubriand reste avec Rousseau et Napoléon, le plus forcené des individualistes. Il ne connaît que le monde et lui : un monde qu'il défie et trouve encore trop mesquin pour son âme immense. Jules Lemaître qui le considérait comme le père du Romantisme et de toute la littérature du xIx® siècle, disait de lui qu'il était l'inventeur d’une nouvelle façon d’être triste.

Avec Chateaubriand, l'équilibre entre la pensée et le verbe est Tr rompu. Tout se plie et se subordonne au vocabulaire, à la sensiblerie, au Moi. De nos jours, on ne lit guère cet auteur. À part spa à passages du Génie du Christianisme, quelques portraits et les Mémoires d'Outre Tombe, il est presque tombé dans l'oubli, en dépit de son grand lyrisme de poète en prose. Mais là encore, nous vérifions la valeur de l’aphorisme de M. Maurras : « Point de style sans fidélité, point de fidélité sans discipline héréditaire ou volontaire. » Et dans une étude admirablement conduite et saisissante, Trois sdées politiques, M. Charles Maurras analyse avec pénétration la pensée de Chateaubriand, de Michelet, et d’un esprit positif, Sainte-Beuve.

Quelle qu'ait été l'influence exercée par Chateaubriand et le tour personnel qu'il imprima à la littérature de son siècle, avec, si l’on veut, Sénancour et Benjamin Constant, il n’est pas exact de dire qu'il est à lui tout seul le père du Romantisme, comme l'a prétendu Jules Lemaître.

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