‹ Quelques progrès dans l'étude du cŒur humainChapitre 20 sur 27 · ETES SET OR ER OS CPS DPI PRE · texte numérisé non relu

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Quand Chateaubriand se révèle, la Révolution a passé. Tout comme Mne de Staël et Napoléon, son ennemi et son rival, il a reçu l’enseignement des philosophes de la fin du xvirre siècle, et plus spécialement de J.-J. Rousseau.

En réalité, c'est à Rousseau qu'il faut remonter ; c’est lui, c’est son œuvre qu'il convient de démanteler, si l’on veut tarir définitivement la veine romantique.

Il est venu en France à une époque de prospérité intense. Le règne de Louis XVI — on ne le dira jamais assez — fut un règne de grande abondance. C’est une vérité qu'on ne saurait trouver évidemment dans les manuels scolaires qui, de l’'aveu même de primaires nantis, ont pour but d’exalter les sanglantes folies de quatre-vingt-neuf, au détriment de tout un passé si riche. Sans s’attarder, toutefois, sur ces événements, 1l faut bien dire que les réformes qui s’imposaient alors étaient désirées, tout d’abord, par l'Etat. Le rôle de la Monarchie a toujours été d'évoluer progressivement et dans une sage mesure. Si bien que la France demeurait toujours à son rang de première puissance.

Vers le milieu du xviri® siècle, dans une élite nombreuse où l’on s’adonnait trop exclusivement aux choses de l'esprit, Rousseau apportait des théories bouleversantes. Il avait un style magnifique, et son talent fut le véhicule dangereux de ses idées. On ne se méfiait pas. Et ses écrits se répandirent rapidement. |

Ce détraqué prétendit déterminer les règles de la conduite des Etats, il se mit dans la tête d'élaborer des constitutions. Ce n’était plus l'écrivain soucieux de sa véritable fonction, défenseur du juste et du raisonnable, mais le promeneur solitaire qui, poussé par ses élucubrations, s'improvisait moraliste, éducateur, diplomate, législateur, homme d'Etat.

L'anarchie va naître. Peu à peu, le doute s'élève dans les esprits, pénètre les salons, les milieux politiques. On se demande si les folies que débite Jean-Jacques ne seraient pas des idées raisonnables. On finit par le croire : « Beaucoup de ceux! qui avaient part à la conduite des affaires, nommaïient leur droit un préjugé ; ils doutaient sérieusement de la justice de leur cause et de la légitimité de cette œuvre de direction et de gouvernement qu’ils avaient en charge publique. Le sacrifice de Louis XVI représente à la perfection le genre de chute que firent alors toutes les têtes du troupeau : avant d’être tranchées, elles se retranchèrent ; on n'eut pas à les renverser, elles se laissèrent tomber. Plus tard, l’abdication de Louis-Philippe et le départ de ses deux fils Aumale et Joinville, pourtant maîtres absolus des armées de terre et de mer, montrent d’autres types très nets du même doute de soi dans les consciences gouvernementales. Ces hauts pouvoirs de fait, que l’hérédité, la gloire, l'intérêt général, la foi et les lois en vigueur avaient constitués, cédaient, après la plus molle des résistances, à de simples échauffourées. La canonnade et la fusillade bien appliquées auraient cependant sauvé l’ordre et la patrie, en évitant à l’humanité les deuils incomparables qui suivirent et qui devaient suivre. »

La fusillade bien appliquée n’eût atteint qu’une centaine de décerveleurs, d’escarpes et de tape-dur ; elle eût évité des milliers de meurtres, quinze années de guerre, cinq invasions, combien de révolutions, et celles qui nous attendent.

Le romantisme fit siennes toutes les divagations de Rousseau. L’anarchisme

(1) L’Avenir de l’Intelligence.

otgueilleux de Jean-Jacques n’était pas une éclosion naturelle du terroir français. Genevois et calviniste, J.-J. Rousseau avait été familiarisé avec la philosophie allemande. Sous sa plume, c'était le germanisme qui pénétrait chez nous; le germanisme qui, ne trouvant point d'obstacles ni de barrières, s’enracinait en terre française.

« La première! Révolution a fait fermenter le Romantisme, et le Romantisme, à son tour, a inspiré nos autres révolutions. Les jeunes écrivains d'avant 1830 en fournissent un bon exemple ; leur goût littéraire, les éloignant des mœurs et des idées classiques, ébranla leur fidélité à la royauté établie ; à peine commencé, le gouvernement de Charles X provoquait leur aversion, qui ne cessa de croître, Juillet les exauça ou les délivra. Des insurgés, contemporains de cette évolution plus ou moins glissante, ont pu l’ignorer : mais on ne voit jamais très bien ce dont on est trop près. |

« Contre-épreuve de cette ancienne vérité : soixante ans plus tard, lors de la création de l'Ecole Romane de Jean Moréas, la critique du Romantisme tendit à la critique de la Révolution.

« C’est que les dégâts opérés dans l’art avaient aidé à sentir, à comprendre et à situer les maux infligés à l’ordre public. Comme la décadence des lettres avait incliné à admettre la décadence de la patrie, la belle technique renaissante faisait aspirer à d’autres reconstructions que celles de la langue et de l’art. La langue outragée, le rythme torturé, ce royaume des mots où la subversion éngendrait l’ataxie faisaient penser aux subversions nées d’autres divisions cruelles. Sœur légitime de ce que les philologues appellent « le langage individuel », une littérature individualiste tendait à supprimer tout autre lecteur que l’auteur : comment n’eût-elle pas attiré l'attention sur le système social qui oppose le citoyen à l'Etat et, au nom d’un Etat meurtrier de lui-même, provoque tour à tour aux fureurs de l'insurrection et aux torpeurs de l'indifférence civique?

« En remontant de cause en cause sur deux ou trois pentes parallèles, on retrouvait sur chacune d'elles, le même corps d'idées fausses aussi inhabitables a l'esprit humaïn que pernicieuses et funestes au genre humain. Les mêmes termes devaient donc servir à les qualifier. Les deux vocabulaires de la critique et de la politique fusionnant et se complétant : liberté divine du Mot, liberté souveraine du Citoyen, égalité des thèmes verbaux ou des éléments sociaux, vague fraternité créant le « droit » de tous et leur droit à tout. Ces formules rentrant les unes dans les autres, se passaient leurs métaphores en vérifiant à rebours celles de la Réponse

à un Acle d'Accusation :

J'ai dit aux mois : Soyez République, soyez La fourmilière immense, et travaillez, croyez.

« La grande erreur politique, enfin reconnue, illustrant l'erreur esthétique, devenue éclatante, celle-ci servait à son tour à mieux voir celle-là. Libre aux industriels, que cette vérité inquiète et embarrasse, sans qu'ils puissent la contester, d'en accuser confusément un esprit de parti qui n’est qu’en eux. Ce n’est pas de ma faute, disait déjà Fustel, si les choses n’ont qu’un ordre. Je ne fais que le montrer.

(1) Romantisme et Révolution.

« Il faut que tout le monde vive, même l’imposteur, le parasite et le charlatan. Mais qui regardera la double nappe de lumière jaillie de ces plans confrontés en sentira la vérité indépendante de toute personne. Le service actif des idées n’a dépendu chez nous que d’elles. Sont-elles vraies? Sont-elles fausses? Aujourd’hui, comme en 1898, l’auteur de ces études peut redire qu’il se préoccupe d’avoir raison. »

Cette raison s’affirme encore plus quand on envisage les perturbations apportées par le Romantisme à la place des inventions qu'il s’attribue.

« Cet enfant de Rousseau! met en bas ce qui était en haut, et inversement. Tel est le caractère auquel il se fait reconnaître. Mais jadis, il lui suffisait de se nommer, 1l était synonyme de progrès et d'avancement. Aujourd’hui ses avocats ne peuvent plus se contenter de définir tout bouleversement comme un bien en soi. Ils sont réduits à faire valoir que leur révolution littéraire et morale, fut une révolution heureuse : elle retrouva la nature, inventa le peuple, rétablit la naïveté des passions, découvrit ce qu'il peut y avoir de charme d’innoccence et de fécondité dans l'ignorance et dans le manuel d'éducation. Avant le romantisme, il était, paraît-il, impossible d'aimer les jardins qui sentent le sauvage. Tout était apprêté, ruelle, salon et jargon. Le naturel était proscrit, la vérité honnie. D’après ces contrefaçons de l’histoire qui dénaturent le problème pour éviter de la résoudre, Phèdre ni Bérénice ne peuvent élever un soupir de leur cœur sans qu’il soit titré romantique ; le discours du Paysan du Danube devient romantique par les mêmes principes qui annexent Pascal ou Virgile à l’évangile de Rousseau. Cela rappelle l'aventure d’un certain sculpteur qui faisait aux dieux et aux héros, des yeux démesurés ; des amis charitables le menèrent devant la Pallas poliade : Vous voyez bien, s'écria-t-il, comme elle a des yeux, elle aussi! Ce romantique incorrigible .ne se rendait pas compte qu'ils étaient à leur place.

« Les prétendues inventions du romantisme existaient fort bien avant lui. Son œuvre a consisté à les changer de lieu pour leur donner en tout la première ou même l'unique importance. C’est ainsi que Thersite n'avait pas été ignoré d'Homère et de ses homérides : l'esprit de la Révolution ou du Romantisme a tendu seulement à le préférer à Ulysse, à Achille, à Hector, à Priam; Don César, Triboulet, Jean Valjean, le Satyre ont reçu de l’art romantique non l’existence mais la mission expresse de détrôner l’Olympe. Le retour à la vérité ne sera point de les proscrire, mais de les remettre à leur rang. »

Impossible d’être plus juste et plus clair. On a beau se réclamer de la liberté, cette liberté n’est qu'un leurre pour toute société, s’il est permis à quelques écervelés, en invoquant leur fantaisie, de bouleverser toutes les règles établies, et, sous prétexte de se sevrer de conventions, d’ériger en une sorte de dogme, tout caprice qui pousse à transformer l’art véritable en une sorte de caricature affublée du même nom.

« On insiste? :en tant que révolutionnaire, insurgé contre les classements, qui sont tous arbitraires, le romantisme met les choses et les êtres où il lui plaît ; son principe le veut, qui est la liberté.

Il faudrait toujours demander : liberté de qui ou de quoi? Mais, nulle part,

(1) Romantisme et Révolution.

(2) Romantisme et Révolution.

LU

l'esprit romantique et l'esprit révolutionnaire ne s’accusent aussi clairement que dans l’idée qu'ils se sont faite de la liberté. Il convient d'examiner avec quelque détail, ce que c’est que la liberté en art. Cela fait voir qu'ils l’ont pensée et pratiquée à faux. ; :

L'esprit classique avait enseigné que l'artiste est libre par la puissance sur la matière, par l’habileté à manier des outils, la connaissance profonde et l'observation aisée des préceptes de l’art, enfin par la vigueur, l’abondance et l'essor des idées qui le meuvent et qui le mènent. L’artiste est libre, en ce sens qu'il fait ce qu'il veut. Mais il ne le fait pas comme il veut. Là, sa liberté est bornée par les lois de son succès ou de son échec. Tous les formulaires de l’art professent cette liberté mais énoncent ces conditions. Chanter, c’est ordonner les cadences, régler les rythmes par lesquels délivrer son âme et sa voix. Maïs du fait qu’on se plie aux mesures du pur esprit, l’on quitte et l’on repousse l'attraction la plus corporelle :

Nunc pede libero Puisanda tellus.

Le lyrique admirable qui, dans ce petit air à boire, faisait probablement une allusion rapide aux mystères secrets de toute poésie, a dit plus explicitement :

Pictoribus atque poetis Quidlibet audendi semper fuit œqua potestas.

Et cette liberté, c’est la liberté du bonheur ; le même critique-poète conseille à ses frères de tout oser, hors ce qui ruinerait l’audace ; il les convie à tout peindre, excepté ce qui décomposerait la peinture :

Sed non ut placidis cœant immitia, non ut Serpentes avibus geminentur, tigribus agni….

Dans un poème qui porte en épigraphe les mots « audendum est » et ne cesse de provoquer le génie à user hardiment de toutes les libertés, André Chénier traduit la restriction d'Horace :

Osons..

Mais inventer n'est pas, en un brusque abandon, Blesser la vérité.

Ce n'est pas entasser sans dessein et sans forme Des membres ennemis en un colosse énorme, Ce n'est pas, élevant des poissons dans les airs, À l'aile des vautours ouvrir le sein des mers

Ce n'est pas sur le front d'une nymphe brillante Hénisser du lion la crinière sanglante. »

Vers 1825, il arrive pourtant qu'à la suite d’influences étrangères trop nettement ressenties, certains lettrés vont s’enfermer dans leurs cénacles et s’éloignent ainsi davantage de leurs lecteurs.

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