‹ Quelques progrès dans l'étude du cŒur humainChapitre 27 sur 27 · GEORGES BRANDÈS OÙ L'ERREUR SUR LA PERSONNE · texte numérisé non relu

GEORGES BRANDÈS OÙ L'ERREUR SUR LA PERSONNE

Georges Brandès, qui vient de mourir à Copenhague, était un israélite d'origine portugaise. En toutes circonstances, ce « grand Européen », comme l’a appelé M. Lupus Blumenfeld, se révéla comme un grand Juif. Adversaire forcené des « foudres de l'obscurantisme » et des « aboiements fous » de la réaction, il montra toujours, avant, pendant, depuis la guerre, le visage d'un partisan, affamé de justicisme social et de cosmopolitisme ; il soutint, pour le triomphe de la « librepensée » les polémiques les plus âpres, les plus agressives, les plus sectaires et vraisemblablement les plus sincères. Enfin, comme rabbit et prophète des temps nouveaux, il méritait, auprès des amateurs de déclamations politiques, la notoriété d'un spécialiste de grand talent. Mais voici une curieuse erreur sur la personne : c'est en temps que critique des lettres que Georges Brandès fut salué comme un maître.

M. Pierre Mille, au lendemain même de la disparition de l’écrivain danois, le nommait « le plus éminent des critiques de la littérature française à l'étranger ». Brandès avait donné tous ses soins à se créer la réputation d’un critique international, il avait du reste fourni en ce sens une énorme somme de travail, voyagé partout en Europe, séjourné en Allemagne et fréquenté en France. L'œuvre de sa jeunesse, qui demeure son grand’œuvre, comporte — en six volumes compacts dont un seul a été traduit en français — le plus ambitieux tableau qui soit des

Principaux courants de la littérature au XIX® siècle. On aurait tort cependant, à notre avis, d'y voir autre chose qu'une œuvre polémique, et davantage encore de la rapprocher, quelque illusion que Brandès ait pu se faire, des travaux de Taine qu'il présenta comme ses modèles aux compatriotes des faiseurs de Sagas.

Dès l'introduction de ce « drame en six actes », une critique lucide relèverait des aveux caractéristiques. « Mon intention, écrit Brandès, est celle-ci : par l'étude de certains groupes principaux, de certains grands mouvements de la littérature de l'Europe, donner une esquisse de la psychologie de la première moitié du XIX® siècle. » Cette mince phrase porte à la fois une restriction et une complication, qui montrent assez que les scrupules du logicien ne sont pas familiers à Brandès, et qui vont montrer plus encore. Brandès ne se contentera point de décrire ni de juger des courants littéraires, il s’efforcera d’en induire une « psychologie », et du même coup il marque que pour cela il s’en tiendra à l’examen seulement de certains groupes et de certains mouvements : déjà cette méthode paraîtra discutable, qui conjugue plus d’ambition et moins d’information. Mais ne soyons pas dupes : croit-on qu’en fait, et même étudiée dans son ensemble par un critique qui ne s'avouerait pas fatigué avant de commencer, la littérature suffirait à la psychologie des peuples?

Brandès, qui avait prévu l'objection, a parsemé son œuvre de chapitres, d’ailleurs pesants, traînants, interminables, sur la situation politique et sociale des pays dont il traite ; et ces pages, que l’on a si peu envie de tourner, suffisent précisément à révéler sa méthode. On y trouve plus de considérations bavardes et d’une navrante facilité que de renseignements précis ; l’histoire y est brassée à tours de bras ; les éclats d’une parole courroucée autant qu’'oiseuse y tiennent lieu de faits et d'idées. On sent, à chaque paragraphe, la thèse préconçue, le désir de justifier, par un redoublement de paralogismes, cette vieille mystique du Progrès éternel dont M. Brandès fut un sectateur passionné. De même que ce M. Josse des lettres explique toute la psychologie des peuples par la littérature, de même ce nouveau talmudiste explique toutes les transformations sociales par le progrès, — commode excuse |

L'auteur lui-même a marqué que les « polémiques passionnées » que ces volumes ont déchaînées n’ont pas été dues seulement à « l’inintelligence de ses adversaires » mais aussi à « la nature même de son travail ». Il en atténua par la suite certains angles, mais la première édition porte que cet ouvrage fut « une arme... Chaque ligne visait des personnalités et des faits danois.» La critique, aux yeux de M. Brandès, n’a pour but que de « transporter les montagnes, ces montagnes que l’on nomme foi dans l’autorité, préjugés, traditions mortes. C’est elle qui a créé les Châtiments de Hugo et Don Juan de Byron. Elle montre à l’esprit humain de nouvelles routes ». C’est l’étoile polaire du Progrès, mais quelle piteuse étoile, quel radotage politique, aussi enragé qu'artificiel ! Que de mots à la Prudhomme ! Que de niaiseries lyriques ! Cet écrivain, qui aime les comparaisons et les images, organise tout son tableau des littératures européennes par rapport à une « loi » qui en ramènerait les courants à une sorte de flux et de reflux : l’un entraîne et éloigne, jusqu’à finalement le faire disparaître, tout ce qui fut l’esprit et l’âme des siècles pré-révolutionnaires ; l’autre ramène, en vagues toujours grandissantes, les nobles idées de progrès religieux, politique et social. A la « morne poésie du

passé » s’oppose « dans la science, la libre spéculation ; dans la poésie, le libre développement de l'humanité » ; «l’histoire ne connaît rien de plus élevé que l'esprit de progrès, ni de plus divin »… Le volume des Principaux courants qui traite du romantisme en France s’achève par une ode triomphale à Victor Hugo, « le plus biblique des génies modernes », disait James Darmesteter. Brandès s’enthousiasme pour le saint-simonisme comme il s’enthousiasmera pour la Jeune Allemagne ; déjà il avait loué Shelley de ses « odes libertaires », il avait comparé Byron à Job et à David et marqué « à quel point le manteau juif convenait naturellement aux formes de son sentiment » ; c’est encore le messianisme d'Israël qu’il admire dans le socialisme. Enfin, cette histoire du Romantisme accommodée à la Tite-Live, ce drame surnaturel et mystique dont les personnages sont les prophètes d'une religion nouvelle, s'achève dans les tonnerres et les éclats d’une extraordinaire explosion de lyrisme : « L'année 1848 a une importance intellectuelle décisive. A partir de cette date, en Europe, on sent, on pense et on écrit autrement qu'auparavant » ; c’est « la ligne de démarcation rouge..., l'année du tremblement de terre et de l'affranchissement des peuples..., une année jubilaire dans le genre de celle que l'antique législation hébraïque avait instituée », une année « de joie biblique », une « année sainte », Ceci donne exactement le ton de cet ouvrage incohérent, enflé, pléthorique, où constamment l'imagination de l’auteur s’exalte à vide, où un humanitarisme fumeux s'efforce sans cesse de couvrir l'insuffisance de la pensée. Le plus curieux, le plus déconcertant si l’on songe au succès qu'a connu l’œuvre de Brandès, c’est que l'architecture si pauvre, si rudimentaire, si convenue de ce tableau général des littératures en est la seule originalité, le seul intérêt, la seule richesse. Les études que notre pseudo-critique consacre aux individualités les plus marquantes y sont toujours des plus banales, des plus insuffisantes : Brandès analyse les œuvres et les hommes platement, sans un éclair de compréhension, à l’allemande. Mis à part son parti-pris politique, qui est seul à jouer la pensée, ce n'est alors qu'une compilation massive, rien de plus. C'est peut-être en ce sens que Georges Brandès déclarait voici quelques années à M. Frédéric Lefèvre : « Je ne juge guère. » |

On voit combien le grand ouvrage de Georges Brandès répond mal à la définition que l’on donne généralement de cet écrivain. Il fut toujours mû par ses passions politiques, sa haine du principe d'autorité, « le plus dégradant et le plus pernicieux de tous les principes de la terre.., le plus délétère, le plus stupide, le plus humiliant de tous. » S'il « admire avec beaucoup de froideur » Chateaubriand ou si le Rouge et le Noir est son « livre de chevet », ce ne saurait être —- lui-même, encore un coup, s'y trompât-il — pour des raisons d’ordre littéraire. En fait, Brandès n’a jamais loué dans la pensée française que le rôle destructeur qu'elle a joué avec les Romantiques. M. Brandès ne loue qu'eux. Pour lui, la pensée française, c’est la pensée révolutionnaire.

Et ceci explique bien ce que, pendant la guerre, on a appelé son double jeu. Le mot est, je crois, de M. Dumur. Brandès ne comprit rien à son « aventure ». Elle Jui parut « impénétrable » ; « Affirmer que je suis germanophile est une pure folie. »

Brandès avait écrit, en faveur de la France, environ cinq mille pages, mais déjà, en 1872, il précisait : « une France dont les sympathies s’étendaient à l'humanité entière », « la France, dira-t-il cinquante ans plus tard, de Lamartine et de Victor Hugo, de Flaubert et de Zola. » Avant son premier voyage en France, tout jeune homme, il aspire à voir Paris, il y pense « avec des sentiments quasi-religieux ». « Paris est la ville de la Révolution », il lui voue « une sorte d’adoration recueillie ». Mais, lorsqu'il doit s’exiler de Copenhague, c’est à Berlin qu'il se fixe, c’est en allemand qu'il écrit, c’est le Berliner Tageblait qu'il honore de sa collaboration régulière : son cœur ne saurait séparer l'Allemagne de la Réforme de la France de la Révolution.

Quand la grande guerre éclate, il se refuse de prendre parti. Il se veut neutre, systématiquement. Il n’examine ni les causes profondes ni les origines immédiates de la guerre ; la violation de la Belgique est une « injustice criante », mais tout «acte politique » est injuste ; il souhaite que «la France et la Belgique soient libres », toutes ses « sympathies » sont pour la France, mais il ne souhaite pas la victoire des alliés, « le cas est trop complexe » : sa haine est égale pour le « gouvernement prussien » avec «son fanatisme» et pour la «Russie tsariste». D'ailleurs, les Français eux-mêmes ne sont-ils pas devenus belliqueux, « jusqu’au dernier » ? Romain Rolland lui-même ne trouve pas grâce aux yeux de Brandès.

Ce n’est rien encore, mais à quoi bon nous échauffer? Les faits sont là. Brandès en vint à adopter les thèses allemandes du Livre blanc. Sa documentation était superficielle. Il imprima noir sur blanc que les Français, au cours de l’histoire, avaient occupé Berlin « une vingtaine de fois ». Finalement, dans une liste de soidisants responsables de la guerre il oubliera le Kaïser, il qualifiera le traité de Versailles comme «le plus monstrueux de l'Histoire », il déclarera que la France d’après la guerre est devenue « l’héritière du militarisme prussien ». On se demande parfois s’il dénonce l'impérialisme allemand ou s’il le caresse.

La pensée de Brandès ne fut sans doute pas volontairement hostile aux alliés, elle fut hésitante, sans vigueur, tout emplie d’un mysticisme qui séparait les hommes non point selon leurs nationalités ou leurs races, mais par classes et par partis. Brandès ignorait profondément la France : il n’a jamais aimé, sous ce nom, que la patrie de la Révolution. Alors même qu'il tâchait à définir l'esprit français, il n’en pénétrait pas l'écorce. Bien avant la guerre, répondant à une enquête sur l’influence allemande, il déclarait les Français supérieurs aux Allemands en mathématiques et « pour tout ce qui a de près ou de loin rapport à l’art », mais il rapportait cette supériorité à la « liberté » dont jouit l’art dans les démocraties.

Ainsi Georges Brandès aura tout pénétré de politique. Il avait de grandes prétentions à la critique internationale. Toute l'Europe se présentait à lui sur le même plan, il en connaissait quasi toutes les langues, il se flattait d’avoir lancé Ibsen, lancé Nietzsche, lancé Claudel. En fait, dès l’année 1908, il admirait Claudel, il fut des premiers à parler de lui, il avait été « frappé » par les drames de l’Ayrbre ; mais « à présent, déclarait-il naguère, Claudel est devenu ultramontain, réactionnaire, chef d’école catholique et je ne trouve pas de sens commun dans des œuvres comme l’Otage. Il m’apparaît aussi inactuel de défendre le catholicisme que de J'attaquer.… Je ne trouve même plus Claudel intéressant »,

De telles phrases, qui révèlent si naïvement une humeur et une méthode, ne suffisent-elles pas à dégonfler la gloire soufflée de ces ouvrages prétentieux? L'étroitesse d’un esprit sans solidité, l’opium d’un messianisme incurable font tomber ces travaux au-dessous du médiocre comme œuvre critique. Mais ils demeureront comme un document plein d'intérêt pour l'historien des idées et mériteront de prendre dans la littérature talmudique une place des plus honorables.

RENÉ GROOS.

Le Gérant : GÉRARD DE CATALOGNE.

ACHEVÉ D’IMPRIMER PAR L’IMPRIMERIE VILLAIN ET BAR, 22, RUE DUSSOUBS, PARIS, LE TRENTE-ET-UN MARS

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