ART
ce travail minutieux d'analyse et comme il en est peu dont la culture et l'intelligence atteignent à celles de Proust, leurs témoignages ne nous instruisent guère que sur leur médiocrité. En regard de ces romans-confessions, on rangerait ceux qui développent les phases successives d’une hisioire, d’un conflit et qui, par là, répondent mieux à ce besoin de « divertissement » qui nous hante tous. Mais ces grands cadres une fois établis, comment aller plus loin, du moins pour le moment? Je ne sais pas quelles places respectives attribuer, dans un tableau d'ensemble, aux œuvres de Dorgelès, de Lacretelle et de Giraudoux. Aussi voyons nous les critiques, moins soucieux de juger que de comprendre, écrire des monographies, dessiner le portrait d’un écrivain, faire, en un mot, de la psychologie à propos des livres.
Dès que l'attribution du prix Goncourt nous eût permis de relire ceux de M. Deberly, la vigilance de Fr. Lefèvre livra à notre curiosité quelques détails précieux touchant la personne de l’auteur. Or il importe, si l’on veut éviter de commettre des contresens, de connaître les origines d’un romancier, sa province, son éducation et son métier. Ne convient-il pas, en effet, de rappeler la définition fameuse de Dostoïevsky : « Ecrire, c’est éliminer nos fantômes? » Aussi avons-nous été heureux de relever dans l'interview de M. Deberly, cette phrase significative qu’il nous plaît de dégager dès l’abord : « J'ai commencé à écrire très jeune. Je ne saurais même dire à quelle date remonte cette vocation. Mais j'ai toujours pensé qu'il fallait un autre métier et j'ai organisé ma vie de façon à assurer autrement mon indépendance et, n’attendant rien de la littérature, à pouvoir écrire les livres qu’il me plaisait d'écrire. » On aurait aisément deviné que l’auteur de l’?Zmpudente et du Supplice de Phèdre ne court pas après le succès et possède cette qualité inestimable de n’écrire que lorsqu'il a quelque chose à dire, mais il est agréable de voir ainsi confirmé son diagnostic. Au surplus, les romans que nous avons cités (et le lecteur y joindra l’Ennemi des siens), n’ont rien qui puisse attirer une curiosité maladive ; ils sont robustes, dépouillés de tout artifice et volontairement classiques. Mais il faut s'entendre sur ce mot. Comme :l est bien entendu que Corneille est le peintre du devoir et Racine celui de la passion (toutes notions que l’on acquiert en classes, loin de la scène), on est accoutumé à ne voir dans notre théâtre classique qu’un jeu de sentiments qui s'affrontent ; l’on sait qu’au moment voulu un personnage analysera les mobiles qui le font agir et développera quelque thèse habilement présentée à laquelle répondra un autre personnage. C’est ainsi que les manuels et les morceaux choisis réduisent le drame le plus atroce aux dimensions d’une petite discussion de salon, après dîner. Mais remarque-t-on bien comme nos dramaturges compliquent à plaisir leurs intrigues et surtout comme ils aiment à placer leurs héros dans des situations fausses? A ce dernier point de vue, on peut affirmer que le théâtre de Racine est le chef-d'œuvre de l’Equivoque. Si Phèdre, si Bajazet, si Phyrrus, si Hermione ne voient pas clair dans leur cœur, c’est d'abord parce que l'arbitraire du poète les a mis dans l'impossibilité de comprendre quoi que ce soit à ce qui leur arrive. Bajazet âimait tendrement Atalide quand la politique d’'Acomat le précipite dans une aventure ridicule dont il ne peut se tirer que par
la ruse : et cette ruse doit fatalement le conduite à la mort. Le drame repose sur une duperie. Et comment pourrait-on le reprocher à Racine? Si l'artiste a le devoir de s’effacer devant ses personnages et de laisser à ceux-ci toute leur individualité, il ne reste pas moins qu’il les crée à sa fantaisie et qu'il établit entre eux, sur la scène ou dans son livre, les rapports qui lui plaisent. Nous ne lui demandons, après tout, que de nous donner l'illusion de la vie.
Or si la passion qu’Hélène de Soré conçoit pour son beau-fils Marc! rappelle Phèdre, les sujets traités ailleurs par M. Deberly ne vont pas sans évoquer des souvenirs analogues. Tous sont marqués au coin de l’équivoque ; tous, en bonne logique, doivent se clore sur une vision de mort. Et loin d’en tenir rigueur à l’auteur, nous louerons celui-ci pour l’habileté minutieuse qu’il déploie dans la préparation de ses drames. Comment ne pas s’attacher, par exemple, à l’histoire navrante d’un père qui, par sa rigueur, amène son enfant à dissimuler, à mentir, et devient ainsi l'instrument d’un crime affreux? Par loyauté de conscience, le comte de Bitry?, jeune encore, épouse une petite actrice qu'il a séduite ; son orgueil et les préjugés de sa caste font qu’il ne se résigne pas à cet acte sans souffrances et les années, puis la guerre nourrissent en lui une aigreur peu commune. Son intransigeance
pèse comme une menace sur sa famille qu'il contraint à vivre dans un coin perdu.
de la campagne picarde. Mais l’amertume n’est pas le seul mobile qui pousse cet homme à priver les siens de plaisirs après tout légitimes ; un autre regret, plus profond, le torture. Des trois filles que lui a données sa femme, Isabelle, l’aînée lui déplaît par ce qu’elle offre de ressemblance avec sa mère, l'actrice d'autrefois dont elle reproduit en les accusant l'esprit frondeur, la fougue et la grâce ; aussi
veut-il la réduire et détruire en elle les moindres velléités d'indépendance comme
un chrétien tâche d’effacer les traces qu'une faute aurait laissées dans son âme. Mais il s’y prend bien mal car on ne tient pas une femme par la terreur — surtout quand celle-ci souffre de ne pouvoir employer sa beauté. Isabelle, silencieuse et soumise en apparence, mais prête à se vendre s’il le faut pour acquérir un peu de liberté, cherche l'homme qui la délivrera en l’épousant. Son choix se fixe sur un voisin de campagne, riche et oisif, Fernand de Lérouville ; ce jeune homme n'est point beau ni très fin, surtout il est bien indécis : tandis que son cœur le porte vers Françoise, la seconde des filles du comte, sa sensualité l’entraîne d’abord vers Isabelle qu'il assiège bientôt de ses assiduités. Celle-ci, ignorante du vrai
sentiment de Fernand, s’abandonne et réclame le mariage. Or, une fois ses sens :
assouvis, le jeune homme ne ressent plus pour sa maîtresse que de l'indifférence ; il ajourne sa décision, certain que la fierté de sa victime l’empêchera de rien révéler et peu de temps après, demande la main de Françoise. Quand Isabelle se voit jouée,
elle reporte sur sa sœur la haine qu'elle avait accumulée dans son cœur depuis tant
d'années. Deux lettres anonymes compromettent la pauvre petite aux yeux de son père et de son fiancé ; et quand ceux-ci s’apercevront de leur erreur, il sera trop tard. Françoise se sera suicidée. Tel est le canevas du roman. Or ce qu'une analyse ne saurait rendre est justement ce que M. Deberly a le mieux réussi à
(x) Le Supplice de Phèdre (N. R.F.).
(2) L'Ennemi des Siens, à la N.R.F.
Tone
nous montrer : à savoir l'atmosphère de défiance dans laquelle vit la famille de Bitry, le malentendu qui sépare la fille de son père et qui amène l’un et l’autre à ne plus voir clair dans leur propre cœur. Tout cela est minutieusement établi, et si bien que le lecteur se laisse prendre.
Néanmoins, nous préférons dire, ici même, que l’?mpudente semble avoir une autre valeur. Là, le conflit se resserre et ne se laisse pas narrer facilement. J'y vois d’abord l’histoire d’une femme qui ne possède rien de ce qu’il lui faut pour conserver l'affection de son mari; celui-ci est un intellectuel, désireux avant tout de son confort et que la guerre a dérangé de sa quiétude. « Elle surprenait Georges à Paris, « prêt à boucler ses malles pour la Provence, et le consternait d'autant plus qu'il s'était refusé par principe à la croire possible. Un grand frisson d'horreur le parcourt, puis une révolte l’agita de se voir saisi, obligé de se joindre aux Français dociles qui déferlaient en troupeaux hurlants vers les gares. D’après l’ordre inséré dans son livret, il devait partir le 4 août. Il passa les deux jours qui l’en séparaïient dans une exaltation continuelle, ne pouvant reposer, ni se nourrir, se refusant à croire, malgré les faits, à un effondrement total de l’Intelligence, espérant que les faubourgs allaient se lever, les syndicats s'unir et s’insurger, les hordes libertaires envahir la rue, détruire les voies ferrées et les ouvrages d’art, toute la raison, tous les nerfs de Paris s'opposer à la mobilisation monstrueuse, toutes les femmes se dresser contre tous les hommes. Le troisième jour, il embrassa sa mère et Denise, serra sur sa poitrine le petit Claude et se mit en route, les yeux secs, à jamais dégoûté du bétail humain et ennemi mortel de ses toucheurs.
« On l’oublia dix mois dans un dépôt, où il avait réussi à se rendre utile dès le surlendemain de son arrivée. Un inspecteur passa et il dut partir. Ce fut le régiment, la tranchée, la boue, les marches torturantes, les veilles sans espoir, l’avilissante obligation des dangers courus en compagnie d'esclaves fouettés d'alcool. Rien, à ses yeux, n’auréolait ces sublimes misères. Il vécut là deux ans, simple soldat, féru d’une telle haine contre sa patrie qu'il lui souhaitait à chaque épreuve des maux plus cruels et en aurait avec passion consommé la ruine si, à ce prix, il avait pu rétablir la paix. » |
Voici, ce me semble, un excellent portrait du « révolté », de l’ « antipatriote » par l’égoïsme. Au surplus, Georges n’aura jamais de volonté que pour faire du mal aux êtres dont son tempérament aigri ne s’accommode point. Quand il revient de la tourmente, la vie calme du foyer ne le guérit pas. Jadis secrètement blessé que Denise, sa femme, ait sacrifié la beauté de son corps au sentiment maternel, il s'irrite maintenant de la retrouver si calme, soucieuse avant tout de chérir son enfant et son mari et bien éloignée de flatter le pessimisme de celui-ci. Dès lors, il s’enferme dans un silence dédaigneux. Sur cette histoire excellente se greffe celle de Lola Dimbre, l’institutrice à qui Georges a confié l’éducation de son enfant. Habituée dans sa jeunesse à la vie la plus facile, Lola s’est vue contrainte par les circonstances à gagner durement sa vie; mais il n’est pas dans sa nature de se résigner. La volonté constante de s'évader de sa condition anime tous ses actes et lui dicte les résolutions les plus cruelles. Or, à peine a-t-elle vécu quelques jours dans l'intimité du ménage désuni, que Lola voit s'offrir à elle une occasion de refaire sa vie ; Georges l’attire ; elle travaillera à le séparer complètement de sa
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femme. Celle-ci, d’abord, ne se doute de rien, torturée qu’elle est par l’idée de ne plus remplir auprès de son fils tous les soins qui occupaient sa vie ; bientôt, ce-
pendant, un instinct obscur la pousse à surveiller son mari, et malgré les précautions
des deux amants, Denise découvre leurs relations ; alors naît dans son âme une force qu’elle ne soupçonnait point et qui prévaudrait sur les ruses de Lola si M. Deberly n’y mettait ordre par une conclusion assez mattendue... Mais je préfère ne pas le chicaner sur ce point et dire encore une fois combien est remarquable l'ordonnance de ce roman où, jusqu’à la dernière page, les personnages agissent comme ils doivent agir, une fois posées les données psychologiques du drame.
Il est dommage que les qualités aient leur revers. J'ai sous les yeux, lorsque j'écris ces lignes, la reproduction d’une T'éfe de Femme en pleurs de Van der Weyden. Ce sujet n’a rien de très neuf et d’autres artistes ont pu le traiter depuis ; ils ont même, j'en suis sûr, apporté dans l'étude des physionomies et des mouvements plus de rigueur ou plus d’exactitude.. Pourquoi l’œuvre du Hollandais me suggère-telle infiniment plus de choses que les leurs? Je l’ignore et, ne sachant attribuer la cause de ce fait à aucun des détails du portrait, j'aime mieux la placer dans l'auteur
lui-même. Ainsi en va-t-il des livres. Certains, que j'estime fort, plaisent à mon
intelligence, maïs ne vont pas au delà ; d’autres, au contraire, m’entraînent bien loin et transportent mon être tout entier. Je reprocherais justement à M. Deberly de me river à son texte et — en général, de ne pas ménager à son lecteur le plaisir de s'évader. Il crée des caractères, c’est entendu, mais il en pousse #09 honnétement la peinture et cela, parce que les personnages qu'il imagine se présentent à lui sous une forme trop abstraire. Mais vous ignorez, après tout, si ces personnages n’ont pas existé ! Alors, je me permettrai de faire appel encore une fois aux révélations de F. Lefèvre. Je lis cette phrase : « C’est au collège des Jésuites d'Amiens que j'ai
fait mes études. Après le baccalauréat, je suis venu à Paris où j'ai conquis ma licence
en droit. Mais avant d'aller plus loin, il m'est agréable que vous notiez que j'ai gardé la plus grande admiration pour mes premiers maîtres. » Or, puisque nous en sommes tous deux à rappeler des souvenirs communs, je demanderai à M. Deberly s’il se souvient d’un exercice, bien amusant, qui occupait le dernier quart d'heure des classes d’instruction religieuse? Une fois que le Père nous avait inculqué les principes fondamentaux de la théologie et de la morale pratiques, il nous abandonnait à notre fantaisie, et nous de lui poser les problèmes les plus ardus, les cas de conscience les plus délicats qu'il résolvait avec une charmante bonne grâce. Parfois le jeu continuait entre camarades durant la récréation et certains de mes amis y acquirent une grande habileté ; dirai-je que M. Deberly me semble le prolonger quand il écrit ses romans? Il aurait fait un théologien remarquable, je n’en
veux pour preuve que ses analyses du caractère d'Isabelle et de Denise ; mais il
ignose l'art de faire prononcer aux êtres qu’il anime un mot qui nous éclaire sur eux-mêmes. Il est trop intellectuel.
Je me trompe cependant, car en relisant Le Supplice de Phèdre, il m'a paru que ce défaut s’atténuait. La place me manque pour analyser ce roman ; au surplus,
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Jj'arriverais trop tard. C’est l’histoire d’une femme qui, à son insu, conçoit pour son beau-fils une passion coupable. Un jour, elle apprend que celui-ci a une maîtresse et voici que la tourmente le désir d’éloigner cette femme qu’elle hait obscurément Elle va la trouver et l’humilie cruellement.
« Elles se regardaient fixement. Si leurs dehors ne trahissaient qu’une faible « émotion, leurs mépris s’échangeaient perçants comme des balles et chacune. « d'elles, dans sa conscience, percevait un choc qui rendait brûlante sa rancune. « Avec des mines qu'elles s’appliquaient, par respect humain, à garder distantes « et paisibles, elles côtoyaient parallèlement ces lisières du drame où il suffit parfois « d'un mot pour nous faire tomber. Leurs mains seules témoignaient un peu d’im- « patience. Mme Aliscan (la maîtresse) demanda :
— Marc est-il au courant du détail intime dont vous venez de faire usage * si délicatement?
— Oui, dit Hélène, il le connaît celui-là. et l’autre!
— Il les tient de vous? |
— Je m'en flatte!
« Elle se sentait comme dévorée de courage physique. La vieille amante « baïssa la tête, réfléchit longtemps, ou, pour mieux dire parut sonder un cruel « futur et déjà, par avance, s'y déchira toute. Quand son visage se redressa, des « pleurs l’inondaient.
— Eh bien! fit-elle, n’en parlons plus! Je m'efface, madame Votre fils n'aura pas à rougir de moi!
— Mais, dit Hélène, si jamais Marc...
— Je n'ai qu'une parole.
— Il me reste, madame, à vous remercier.
« Elle se disposait à sortir. Comme elle avait encore un pied dans l'appartement, Mme Aliscan l’arréta. Ses beaux yeux répandaient une étrange lueur.
— Puisque, fit-elle, nous sommes deux mères, écoutez ceci. dont j'étais sûre, prononça-t-elle avec désespoir, et que m'a confirmé notre affreuse rencontre. Ce n’est pas comme un fils que vous aimez Marc ! C'est autrement. . tout autrement. Regardez en vous.
-« Elle fit entendre un long soupir.
— Madame, je vous plains. »
La page, et celles qui suivent sont excellentes. Dans ce roman, la difficulté consistait justement à aller plus loin que les apparences, à travailler dans l'inconnu. M. Deberly n’a pas triché en l’esquivant. S'il montre parfois un peu de gêne, il a de belles réussites et nous pouvons, sans crainte de nous tromper, attendre de lui de beaux livres,
Lours LŒVEYRE,