XXVIII
On ne saurait donc trop s’appliquer à la recherche des moyens propres à atténuer ces influences fâcheuses. L’usage de graisses et d’huile de bonne qualité , dont la préparation soit aussi récente que possible; de houilles bien pures; de vastes plateaux qui, placés sous les pièces principales, seraient destinés à recevoir les matières en fusion ; l’extraction journalière des eaux de la cale et leur renouvellement ; la libre et continuelle circulation de l’air dans la chambre de la machine, tels sont ceux dont l’action nous paraîtrait le plus efficace.
Quelle que soit , d'ailleurs , la nature des bâtiments , on devra mettre le plus grand soin à préserver les équipages de la fraîcheur et de l’humidité de la nuit. On leur fera prendre, chaque soir, des vêtements de drap, et au mouillage, les tentes seront conservées sur le gaillard d’avant. L’usage du café et de l’eau-de-vie, qui, d’après les réglements, entrent dans la composition du repas du matin, devra être abandonné si le bâtiment stationne dans des lieux où la fièvre jaune sévisse, et à plus forte raison si elle fait invasion à bord.
Quand , malgré les précautions les plus sévères , elle vient ainsi à se manifester, on doit redoubler de soin dans l’application des mesures hygiéniques, et agir, par tous les moyens possibles, sur le moral des équipages. Les passions tristes, la nostalgie, prédisposent au mal, et les atteintes subies sous leur influence sont, le plus souvent , irréparables. Le chirurgien qui servait sous nos ordres , jeune homme de la plus belle espérance et du plus noble caractère, nous en a offert un douloureux exemple. Eloigné pour la première fois de la France, vers laquelle ses souvenirs et ses affections le reportaient sans cesse , il succomba sans qu’une constitution, encore pleine de force, pût subvenir aux frais d’une salutaire réaction.
On évitera l'accumulation des malades dans les parties du navire où l’air extérieur n’aurait qu’un accès difficile. Cette indication n’est pas toujours aisée à remplir ; mais elle le devint à bord du Méléagre, grâces à la coopération toute philanthropique du brave commandant Peyronnel , que nous avons vu chef énergique , père plein de sollicitude , et médecin dévoué aux instants où la maladie me forçait de suspendre mes fonctions actives. Le gaillard d’avant fut disposé pour recevoir une partie de nos malades; les autres furent disséminés dans le faux-pont. Cette mesure, jointe à la fermeté morale de nos matelots, levés pour la plupart sur les côtes delà Bretagne, me paraît avoir prévenu l’extension de la maladie, et puissamment contribué aux heureux résultats de notre pratique.
Ici se termine notre tâche. Nous l’avons remplie d’une manière bien imparfaite , sans doute , mais l’indulgence de nos juges atténuera ces imperfections ; d’ailleurs , notre but n’a pas été de tracer une histoire complète de la fièvre jaune , mais seulement d’esquisser quelques traits du tableau si compliqué de celte maladie.