VALEUR DE LA TOURBE
La qualité de la tourbe est loin d'être partout la même. L'âge des dépôts, les alternatives végétales qui forment les stratifications déjà décrites et une foule d'accidents influent sur la composition de la matière et en changent la valeur ; de telle sorte que parfois dans un même dépôt et par des transitions presque subites , on rencontre des couches trôs-vpisines qui semblent appartenir à des époques très-éloignées. Il importe d'étudier ces différences si l'on veut exploiter méthodiquement , car, suivant les usages auxquels on destine le combustible, il faut autant que possible faire un choix et éviter le mélange des tourbes de plusieurs densités. Ce mélange a de grands inconvénients et ne peut pas toujours être admis ; c'est le cas, par exemple, pour la carbonisation.
Pour juger de la qualité des couches inférieures des tourbières , les ouvriers emploient une espèce de cuiller terminée par une vrille et portant un manche de dix-huit à vingt pieds de longueur. Quand on veut se servir de l'instrument, on l'enfonce à la profondeur voulue , après avoir préalablement enlevé la découverte ; puis on le retire, et par ce qui reste de matière attachée à la cuiller , on peut en reconnaître la qualité- Mais cet instrument a le grand inconvénient de ramenar des débris de toutes les couches traversées, un mélange dont on ne peut bien exactement apprécier la valeur. Appelé, par mes recherches géographiques sur les tourbières du Jura, à faire de nombreux sondages, j'ai fait construire un perçoir simple, peu coûteux et de facile transport, dont l'usage devrait être admis par les propriétaires jaloux de connaître exactement la valeur de leurs tourbières. C'est une espèce de gouge ou demi -cylindre creux à bords tranchants, de huit pouces de longueur sur deux de diamètre dans le haut, un et demi vers le bas et terminé par une pointe qui lui permet de s'enfoncer plus facilement. Cette première gouge est solidement fixée à un manche en bois de quinze pieds de longueur sur lequel sont marquées des divisions pied par pied pour faciliter les mesures. Un second demi-cylindre creux, tou(rà-fait semblable à l'autre, lui est superposé ou appliqué. Mais au lieu d'être fixé au manche de l'instrument, il est attaché par un poignet mobile à la partie supérieure de la première gouge sur laquelle il peut ainsi tourner. Il en résulte que lorsque le perçoir est enfoncé danslcLSoUji^n faisant faire au manche un demi-tour,
la gouge inférieure se referme sur la supérieure que la pression de la matière rend immobile, coupe la tourbe, enveloppe la partie détachée et la ramène sans qu'elle puisse se mélanger par le passage au travers des couches superposées. L'instrument a alors la forme d'un cylindre creux dont Tintérieur est rempli de tourbe ; et comme sa grosseur diminue vers le bas pour se terminer par une pointe, il représente un cône très-allongé. On peut renfoncer dans la tourbe, après Tavoîr fermé jusqu'à la profondeur à-peu-près d'où l'on veut retirer un échantillon* Alors, par un demi-tour à droite, on l'ouvre, on l'enfonce encore de la longueur de la gouge seulement, puis on le referme et l'on retire ainsi sans mélange un morceau de tourbe qui peut faire exactement juger de la qualité de la matière dans les couches intérieures. On peut encore enfermer dans le cylindre un thermomètre pour les observations de température dans l'intérieur des tourbières.
Ce n'est point toutefois par la densité de la matière et par la couleur seulement qu'on peut juger de la valeur du combustible, puisque les parties étrangères qui y sont mélangées, les terres, le sable, la marne, etc. , modifient la qualité de la tourbe sans qu'il soit possible de les reconnaître à l'œil. En général, cependant, quand la matière estdense, quand elle est d'une couleur foncée et qu^ou ne distingue dans la masse que peu de parties végétales non décomposées ; quand après avoir été desséchée ^ elle est dure et se brise difficilement, on peut admettre qu'elle est d'une bonne qualité. Dans cet état, elle s'enflamme d'ordinaire difficilement, mais elle conservé sa chaleur et son charbon pendant très-longtemps. Une expérience trè^facile à faire» pour reconnaître la qualité de la tourbe , c'est d'en enflammer plusieurs morceaux de même grosseur mais d'espèce différente. En comparant la durée de la combustion, celle de l'incandescence du charbon et la quantité de cendres qui restent après la complète combustion, on saura quelle espèce a le plus de valeur pour les usages divers auxquels on la destine. La tourbe légère et qui laisse peu de cendres est préférable dans tous les cas où l'on a besoin d'un fèu vif et d'une flamme active ,' pour cuire la chaux et les briques, par exemple, pour carboniser la tourbe dans des chaudières ou des alambics, etc. La tourbe dense est employée avec avantage dans tous les cas où l'on a besoin d'une chaleur égale et prolongée.
Dans les hauts marais du Jura, on rencontre en général plus fréquemment la tourbe légère que la tourbe dense. Les marais des montagnes sont de formation récente ; ils se sont élevés rapidement. Il en est fort peu qui soient recouverts d'humus, et les couches mêmes les plus profondes sont parfois si' peu avancées en maturité que toutes les formes des végétaux sont reconnaissables , et que desséchée , la matière n'est qu'un mauvais combustible. G)mme l'air est l'agent essentiel de la décomposition des végétaux, on peut aider son action en éloignant l'eau des tourbes encore trop jeunes. C'est ainsi que dans
quelques parties de nos vallées on a l'habitude d'isoler par des fossés profonds la partie qu'on veut exploiter, pour la laisser ainsi sur pied, pendant une ou plusieurs années, exposée au contact de l'air. Il en résulte une espèce de maturité hâtée favorable à la qualité de la tourbe. Cette précaution cependant n'est nécessaire que dans quelques localités, car en général la tourbe de nos dépôts jurassiques développe beaucoup de calorique , alors même qu'elle s'enflamme facilement et brûle assez rapidement. Les tourbes de nos marais lacustres y qui sont beaucoup plus denses et mêlées de parties sablonneuses , s'enflamment au contraire difficilement ; mais si elles sont bien desséchées et surtout si on les mêle aux tourbes légères des hauts marais pour en activer la combustion, elles sont un excellent combustible.
Leur décomposition n'est cependant point assez avancée pour qu'on puisse les exploiter au moyen de la drague , comme on le fait dans quelques marais immergés de la France et de la Hollande. Aussi ne connaissons -nous pas la tourbe battue (Baggertorf) ; nous n'avons pas non plus la tourbe piciforme (Pechtorf), matière noire très -voisine des lignites , et qui , desséchée , se brise en cassure luisante et se consume comme du bitume. Cette dernière espèce est d'ailleurs fort rare ; elle n'a été observée que dans quelques contrées et toujours en couches très-minces.
Plusieurs auteurs se sont occupés à rechercher par des expériences comparatives la quantité de calorique développée par les diverses espèces de combustibles. D'après ce que nous venons de dire, on comprend que les résultats énoncés doivent être très-variables pour les tourbes, suivant les localités où la matière a été soumise à l'examen, et qu'il est difficile d'établir par des chiffres une comparaison exacte entre la tourbe et les autres matières combustibles.
Jacobson (*) compte cent quinze pieds cubes de tourbe pour une toise de cent huit pieds cubes de bois de sapin.
Ciseien (*) trouve d'après ses propres essais le rapport suivant : dix-huit quintaux de la tourbe la plus légère valent pour cuire la chaux autant que vingt -un quintaux de bois de sapin. Et en calculant par pieds cubes: i08 pieds cubes de bois de sapin =r 56 pieds cubes de la meilleure tourbe, ou = 76 pieds cubes seconde qualité, ou = 1 08 pieds cubes troisième qualité, ou = 180 pieds cubes quatrième qualité.
Pelouse père donne le tableau suivant des divers combustibles comparés entr'eux sous le point de vue de la puissance calorifiante, évaluée d'après la quantité d'eau qu'ils peuvent porter à l'ébullition et il trouve f ) :
0) Technologùches fTorterbuch, 7« vol., p. 179. (>) Hmdbuch.
i^) On peut consulter avec frait les denx traités de cet auteur : Traité de F éclairage au gaz et Traité de la fabrication du coke et du charbon de tourbe.
Matières emplayées: Eau portée de 0"" à iOO'' :
1 kilogramme bois sec '. 36 kilogrammes.
1 bois tenaot 'Vioo d'^u. ; .... 37 »
» charbon de bois 75 »
» houille grasse moyemie 60 »
» coke tenant "Vioo de cendres .... 66 »
» . tourbe limonneuse en nature . . , • 2S à 30 kilogrammes. » charbon de tourbe tenant 'V^o» de cendres 63 kilogrammes.
Le tableau siûvant rapproche les opinions de plusieurs auteurs sur la valeur de la tourbe comparée au bois et montre combien sont différents les résultats obtenus par les expériences :
Faggot : 8 parties de hêtre = 1 1 de sapin = 9 de tourbe.
Wilderhein: 8 » » =8 »=12 »
Giselen: — » » =7 » =6. »
GmeUn: 2% » » =3% »
Qement: 2% • » ~ 3% »
En thèse générale, on peut soutenu* qu\me toise de bonne tourbe produit autant de calorique qu'une égale mesure de bois de sapin. C'est du moins ce qu'on peut conclure de plus positif en résumant toutes les opinions. Malheureusement je ne puis donner moimôme des conclusions basées sur mes propres expériences, n'étant pas encore à même de faire construire un fourneau assee exact pour reconnaître et comparrer la valeur de nos diverses espèces de tourt)e et celle des autres combustibles. Par le moyen que j'ai indiqué plus haut, j'ai seulement cherché à mettre en rapport toutes les qualités de tourbes des montagnes du Jura. J'ai choisi pour cela des échantillons de densité et de couleur différentes, et j'ai pris sept espèces ou nuances de tourbe des hauts marais pour observer la durée de la combustion par la flamme , le temps de l'incandescence du charbon sous la cendre ^ la quantité de charbon et la quantité de cendres. J'ai obtaïu. le résultat suivant :
Tourbe n° 1. Noire, très -compacte, pâte entremêlée de racines, seules parties reconnaissables ; poids du pied cube : 31 Ib. 3 onces.
Tourbe n®2. Brune, à stratification lamellaire rapprochée, formée de sphaignes, de laiches, d'airelles et de liruyères : Si Ib. 2 onces.
Towrbe a^ 3. Phis fmeéef è pMe^ homogène , fermée de- sphaignes, peu de rachies ou de. tiges de llnaigrettes,: 17Jb. 6 <Hices.
Tourbe n"" k. Plus claire, mélange peu compact de mousses, de linaigrettes et de laiches très-recomiaissaâbles : 16 Ib» 44oiices.
Tourbe n'' K. Couleur suie, formée presque exclusivement de sphaignes (sphagnum capillifolium Ehrh.) : 4 tf Ib. Ik onces.
Tourbe n'' 6. Rouss&tre, filaments peu décomposés, à stratifications annuelles visibles: 1 5 Ib. i h onces.
Tourbe n^ 7. Découverte ou bouxin, à filaments ligneux non -décomposés, formes exk'Tieures trés-nettes : 7 Ib.
Tourbe n°8. Du lac de Neuchâtel, très -dense, couleur suie, joncs et roseaux à peine reconnaissables. Tourbe immergée : 26 Ib. 7 onces.
Tourbe n° 9. De la même localité, varie par l'âge, les formes végétales mieux con- HCTvées: 19 Ib.
Ce tableau montre déjà des différences très-grandes dans la pesanteur ou la densité de la matière. Et si Ton admet l'opinion de quelques savants lignicoles, qu'à poids égaux tous les combustibles sont à-peu-près égaux, on sera convaincu de la nécessité dt^s sondages ou du triage dans les exploitations. De chacune des espèces de tourbe prtVédontes, j'ai coui)é deux morceaux de quatre pouces de longueur sur deux de largeur et un d'épaisseur, et en les exposant aux mêmes circonstances de combustioti, j'ai trouvé :
IgnitioH oh tetnps qttê dure
/m»fi(f«srence du
Combttsticn
Charbon 9ur
Cendres sur
la flamme.
rhmrbon.
complète.
400 parties.
400 parties.
NM. iôiuin. 30 sec.
i W^ 54 rniii.
3 h'- 18 min.
» 6. li »
Tourbe du lae.
C<' tableau proun^ que dans les tourbes émergées, la combustion, la prodactico du charbon et par ci>iiséquent le calorique développé sont en proportion assez exacte avec la donsilé de la matière : que les cendres au contraire sont« en quantité toujours égale.
sans rapport avec la valeur du combustible; que dans les tourbes du lac par contre, la durée de la flamitae n'est point proportionnée à celle de Tincandescénce du charbon ; que la production des cendres et du charbon n'est point en rapport avec la densité de la tourbe, mais bien avec les matières étrangères qui y sont contenues, et comme le n^ 2 a été extrait près de la surface et le n^ i au fond du dépôt , on se convainc facilement par ce seul fait que c*est à la superposition des couches de sable et à Tinfiltration des parcelles de cette matière dont tes plus grossières sont arrêtées dans la partie supérieure du dépôt, qu'est dû le changement dans la nature du combustible. L'examen de la proportion des cendres produites ne laisse donc aucun doute à l'égard de Faction des élé-* ments étrangers sur la minéralisation de la tourbe.
Ce tableau établit encore la supériorité des bonnes tourbes émergées sur celles du lac. Quand les parcelles limonneuses ne sont pas en trop grande quantité dans la matière , la qualité du combustible ne parait pas perdre beaucoup de sa valeur; mais parfois elles y entrent pour une moitié et alors la tourbe ne peut presque plus se consumer. Il faudra donc dans la fabrication du charbon tenir compte de ces résultats et s'assurer* par des expériences comparatives sur le charbon, quelle différence il peut y avoir, quant à sa valeur, entre celui des hauts marais qui ne contient que 3 à ^% àe cendres et celui des tourbes lacustres qui en renferme de i2 ki^Vo.
On ne me permettra pas, sans doute, de tirer des conclusions plus étendues d'expériences ainsi faites et de baser un rapport du calorique développé sans avoir employé de pyromètre pour le mesurer exactement. Je crois cependant avoir reconnu en toute certitude, autant par les observations précédentes que par d'autres, basées sur des expériences faites plus en grand, qu'à poids égal notre tourbe jurassique vaut surtout pour le chauffage des appartements un peu plus que le bois de sapin dont le pied cube sec pèse, comme on le sait, trente livres^ et qu'à l'égard des tourbes mélangées telles qu'elles se vendent sur nos marchés , on peut admettre que cent vingt pieds cubes de tourbe équivalent à cent pieds de bois de sapin. On voit donc qu'il y a une véritable économie dans l'emploi de la tourbe , puisque, dans le Jura neuchâtelois^ cette matière se vend 12 francs de France la toise de i20 pieds cubes, tandis que le bois de sapin se paie 18 francs de France les 126 pieds cubes ^ suivant la mesure ordinaire. Ce serait donc 1 franc 75 c. que le bois de sapin coûterait plus que la tourbe pour une quantité de matière développant un calorique égal. Les cendres, il est vrai, pourraient compenser cette différence, mais d'un autre côté» la tourbe dégrade beaucoup moins les fourneaux et son emploi évite ainsi des réparations fréquentes et coûteuses.
Les détracteurs des marab tourbeux ont cherché à les faire envisager comme des propriétés inutiles lorsqu'ils ne sont pas exploités, comme des biens morts qui ne donnent
aucun intérêt. Les calculs, que je cherche toujours à faire dans le sens le moins avantageux à la matière tourbeuse , prouvent qu'il n'en est point coptmie on le dit.
Une pose de forêt donne par an-, terme moyen, 2550 livres de bois de sapin., ou en 400 ans 255,000 livres. Sur neuf espèces de tourbes qui ont été pesées, la pesanteur moyenne est de 1 9 livres le pied cube desséché. En admettant que la croissance d'un marais ne soit que d'un pied par siècle, on aurait en iOO années 32,768 pieds cubes de tourbe. Retranchons de ce chiffre la moitié pour le dessèchement, il restera 1 6,38{i pieds cubes de tourbe sèche, ou 31 1 ,296 livres pour la production d'une pose, c'est-à-dire un excédant de 56,296 livres en faveur de la tourbe, excédant qui éqpiivaut à 25 toises ou à une valeur de 300 francs. On pourrait ajouter à ce bénéfice les frais d'entretien et d'emménagement des bois, dont on n'a nul besoin pour la croissance naturelle d'une tourbière.
En répétant ce calcul par pieds carrés on trouve que l'avantage est encore hien plos grand pour la croissance de la tourbe que pour celle du bois. La société d'agriculture de France a publié en 1825 le rapport suivant sur le produit d'une forêt de sapin pendant 120 années.
Pour un hectare de terrain (notre pose égalant 28'/,^^ acres) on a !'• coupe après 30 ans, 375 pieds cubes de bois, 2"** » 60 » 2812 » »
4'~'et dernière 120 » 27000 » »
Ce qui donne en tout 36937 pieds cubes de bois, plus 230 voies de fagots. Cela fait pour nobre pose 10, {^53 pieds cubes de bois et 6k voies de fagots. En 120 années, une pose de tourbière, dont la croissance est de un pied par siècle, donne 19,660 pieds cubes de tourbe sèche ou 9,207 pieds cubes de plus en matière qu'une pose de forêts. En déduisant 1,000 pieds pour les fagots, ce qui est certainement exagéré, il reste encore en faveur des tourbières un excédant de 8,207 pieds cubes, ou, en admettant pour la valeur la proportion de 100 pieds cubes de bois pour 120 de tourbe, un bénéfice de 90 toises.de tourbe d'une valeur de 600 francs environ, matière prise sur place.
D'après ces calculs, on pourra se convaincre facilement que par une reproduction JMen dirigée qui donnerait quatre à six pieds de tourbe par siècle , on obtiendrait des résultats bien.pli}s avantageux que ceux que donnent la culture et l'emménagement des forêts.
On a encore reproché. à la tourbe de ne pouvoh* remplacer le bois pour un grand nondure d'usages. U est vrai, e(.|iou9 l'avons déjà dit, que la tourbe s'enflamme difii-
cilanent, qu'elle laisse échapper une fumée d'une odeur désagréable et parfois insupportable ; qu'elle développe son calorique très^lentement. Cependant nous avons vu aussi qu^une fois allumée, le feu qu'elle donne dure plus lon^mps, d^une manière plus égale et que le charbon se conserve aussi plus longtemps que celui du bois. Si la tourbe ne peut donc être employée pour fondre le fer et les métaux et pour tous les usages qui nécessitent une température très-^evée et une rapide combustion, elle est au contraire très-avantageusement employée pour le chauJBTage des appartements, pour les distilleries, les teintureries, les fabriques de sucre, d'huile, de garance, etc. On se sert de la tourbe ou seule ou en la mélangeant au bois pour cuire la chaux et les briques, pour chauffer même les chaudières des machines à vapeur, pour fondre le verre. On l'a encore employée à quelques élaborations du fer; au pudlage de la fonte. Chaque année augmente les besoins et IsC consommation de la tourbe dans une proportion énorme. Ainsi dans notre Jura, cette consommation, comme le prix de la matière, a doublé en vingt ans.
n me paraîtrait fort intéressant et en même temps très-utile de faire pour chaque pays un exposé statistique exact des marais tourbeux, afin de comparer la quantité de combustible qu'ils renferment avec les besoins et les exploitations. On pourrait alors se régler là dessus pour la direction des travaux. J'ai essayé cette évaluation pour le canton de Neuchàtel seulement, et j'en donne ici un court extrait que me pardonneront sans doute ceux qui apprécient la valeur des dépôts tourbeux et qui désirent les voir conservés et sagement exploités. On y trouvera d'ailleurs sur la' vente de la tourbe, sur les mesures et les travs^ux des ouvriers , quelques données qui ne seront pas inutiles.
En calculant par le cubage, la tourbe perd par le dessèchement plus de la moitié de son volume ; ^e sorte que les morceaux qui, lorsqu'on tes extrait, ont 16 pouces de longueur sur 12 de largeur et trois d'épaisseur, que j'exprime par 16, 12, 3, ou 576 pouces cubes, n'ont plus, étant secs, que 10, 9, 3, ou 270 pouces cubes. Les petites tourbes extraites à 16, 8%, 5, ou 264 pouees cubes, n'ont plus desséchées que 10, II, 3, ou 120 pouces cubes en moyenne. Je dis en moyenne, car le retrait est plus grand, on le comprend, sur les tourbes pâteuses que sur celles qui sont fibreuses et dans lesquelles le ligneux n'est point encore décomposé. En prenant aussi ici une moyenne approximative, il faut pour une bauge (^) ou un char de 120 pieds cubes de tourbe sèche mesurée quand elle est bien entassée, liSO briques de tourbe à 16, 12,3, ou 1100 à 16, 5%, 5. n résulte de là, qu'une pose de 32,768^ pieds carrés donne, pour un pied de profondeur exploitée, 208 bauges de ^andes tourbes ou 195 bauges de petites. On peut baser là-dessus ses calculs pour les différentes épaisseurs des couches.
(0 C'est la mesure la plus usitée dans le hirait Jura.
La superficie des marais du canton de Neuchâtel peut être évaluée à 77^1 poses (^). La profondeur moyenne de tous les dépôts, reconnue par 306 sondages est de 9 V, pieds. Si de cette profondeur on déduit la découverte qui est ordinairement de i Vi pied, on aura pour 8 pieds IB^iO bauges de tourbe par pose, ou pour tous nos marais i2,695,2'iO bauges. C'est là, j'en conviens, une masse de combustible très-considérable. Et pourtant , en supposant que la tourbe n'eut été exploitée nulle part, que les marais fussent exploitables jusqu'au fond dans toutes les localités, on trouverait, en évaluant à 30,000 bauges la consommation annuelle du pays, que cette quantité de matière ne durerait que k^5 années.
Malheureusement on ne peut songer à un avenir aussi éloigné, avant de voir la com^ plète destruction de nos tourbières , si l'on ne prend aucune précaution pour en favoriser la reproduction.
Depuis un siècle environ qu'on a commencé à extraire la matière, on peut sans exagération évaluer à Vio de la masse totale la partie exploitée ou détruite. On peut encore justement baser la profondeur des exploitations futures sur celles qui ont été faites jusqu'à présent, dont la moyenne, sur i39 sondages, donne 7 y, pieds, soit 6 pieds en déduisant la découverte. Les marais du Landeron, ceux de Métiers et du Locle, sont d'exploitation difficile comme tous ceux qui se sont élevés sur les eaux. Il est d'ailleurs permis d'en envisager l'exploitation comme dangereuse par l'impossibilité d'abaisser le niveau des eaux , par la difficulté de la reproduction et par l'influence délétère de ces flaques d'eau croupissante qu'une active végétation ne rempHrait pas: Il faut enfin déduire des calculs la grande quantité de matière perdue par suite d'exploitations mal dirigées , par l'incurie des ouvriers et par leurs travaux pour faciliter l'extraction des troncs qui sont ordinairement mélangés à la tourbe. Celui qui aura pu suivre quelque temps les exploitations dans nos vallées ne s'étonnera pas qu'il se perde chaque année un dixième de la matfôre, car il faut ajouter aux dégâts des ouvriers le dommage qui résulte des tourbes brisées par le dessèchement , l'entassement , le transport , et toutes celles qu'on abandonne sur le marais pendant l'hiver. On pourra résumer d'après cela de la manière suivante les exploitations futures dans notre pays :
77{i4 poses exploitées à 6 pieds donnent 9,52i,'t30 bauges.
Vio déjà exploité, reste sur pied 8,569,287 »
y^^ matière perdue , reste 7,712,359 »
1020 poses à déduire pour le Landeron, le Locle et Mdtiers, reste 6,{iS7,759 »
{}) Autant du moins que j*ai pu les mesurer sans travail trigonoméirique, en parcourant nos marais dans ous les sens et en m'appuyant sur TexceUente carte d'Ostenrald.
de tomiie, c'est-à-dire pour 24 S annén an MppoHml b eonaoïmnation à 30,000 (muges par an. ^
De cette tMAke Fépoqine de l'extiaelioii se trovfe déjà eonfflldérableiiiiCTt rapprochée; d'un autre c6té, bt TévahMMtM^M besdw annuels est déjà maintenant au-dessous de la réalité, ^e sera dans qiidfiuea «nnéii «Mftainatnent inférieure de moitié à k censcmi^ matkni réeHe. Nos fUbrifoes d'faidieniie cfansmuent annuellement environ 6000 bauges àei tourbe. On commence dans la i^allée dca^oiilaà caorboniser la matière pour lea besoins de notre immense fid»rication d'horlogerie. On se sert de ce combustflile pour cuire les briques dans pluâeurs localités, peur des dfetilleries d'eau-4e-yie de gaUimme et de liqueurs, pour ceHes de fextrait d'ahmuthe, etc., etc. Et si l'on sait que la tourbe est le seul combnstibte employé pour le chMirfhge dans toutes nos hautes vallées où l'hiver est si rude et si long ; si l'on sait qu'on la brûle encore sur la plupart des foyers pour les besoins du ménage, on jugera », comme je l'ai dit, l'exploitation actuelle ne s'élève pas déjà plus haut que le chiffre qui a servi de base à mes calculs. Voici une seule preuve de la progression dans laqudle l'usage de ce combustible augmente dans notre pays, n y a quatre ans on ne brûlait pas encore de tourbe au Val-de-Travers , où elle était presque inconnue et méprisée ; cette année on en a vendu plus de mille bauges. Appuyé sur ces calcub, je ne crois pas être dans l'erreur en affirmant que dans ISO années, la tourbe sara dans notre Jura une matière très-rare, extrêmement chère, oui, même presque inconnue, si If on ne parvient à en fiàciKter la reproduction.
n est vrai ! des hpmmes qui se croient très-sensés ont souvent fait à mes observations cette tranquillisante réponse : « Eh bien t quand nous n'aurons plus de tourbe, on brûlera du bois » (^). Biais quand les marais ne fourniront plus de combustible, nos forêts qui s'en vont chaque jour s'éclairdssant, tombant, disparaissant sous les coups de la hache pour laisser les crêtes de nos montagnes nues et dépouillées, ces forêts ne seront plus. Qui brûlera du bois alors? Vous , riches , qui aves de somptueuses et chaudes demeures , de moelleux tapis, des lits ;sous le duvet dç l'édredon, et qui savez à pme ce que vous coûtent vos provisions de combustiUie. Vous, qui ignorez les rigueurs de l'hiver dans la montagne et qui trouvez de lourdes pelisses et d'élégants manteaux dès que quelques flocons de neige MaïuAJssept les toits ou qu'un peu de givre se dessine sur la vitre. Oui, vous brûlerez du brâ! Biais le pauvre? Mais celui qui a sa hutte mal jointe dans la firoide vallée où les neiges s'entassent pendant àx mois de l'amiée, où parfois la tem-
n Je serai toojoare heoreux de rappeler avec recooDaissance les secours et les encooragemeots qui m'ont été donnés par Taotorité supérieare du canton de Neochàtei; G*est à ces secours que je dois d'avoir pu continuer avec plus de suite des recherches si intéressantes pour moi.
péntnré desceod jusqu'à la eangébtiDn du mercure? Mais l'ouvrier qui s'assied chaque jour à son travail d'horloger qui le retient sans mouvement pendant douze à quinse heures; umus Tartiéan qui gagne à pebe de quoi dAimer du pain à sa famille; où prendroot-ib le bois pour ae dbanller? La tourbe est le cofabwtible du pauvre. L'habitant des villes ignore combien de .familles nudheureusea sont réchauiSées par quelques hrir ques de tourbe oubliées sur te marais ou perdues sur tes routes et que Tentent ramasae^ U ne sait pas comlnen le froid est horriUe pour eés malheureux qui s'entassent sur lUi peu de paiUe, sous une mauvaise couverture en hmbeaux. U teut donc teur ménager le peu que Dieu leur donne; il faut que celui qui a te prévoyance de l'intelligence et le pouvoir d'arrêter le mal, se mette à l'csuvre anoii poui lui-m^e, du moins pour fr^^ dont te tâche est plus rude et qui pn^Gitaront de sa charité sans la connaître.