SECTION PREMIÈRE
Situation d^s matais tourbeux et leur influence sur les fo^^mès cofitinentales.
Un fait que nous avons déjà entrevu, et qui paf ait être gépéral, c'est le rapport qui existe entre l'étendue et la profondeur des dépôts tourbeux et la température et rhumidité atmosphérique des contrées où ils se trouvent*
En Europe, la région des tourbières s'étend depuis le revers septentrional des Alpes et des Pyrénées, jusqu'aux latitudes du nord où cesse la végétation des plantes ligneuses. C'est donc vers le k^^ ou ttô""^ degré de latitude qu'on commence à voir paraître les dépôts tourbeux ; plus^ bas, vers le sud ^ on n'en rencontre jamais ; car les exceptions que l'on peut citer dans les contrées plus méridionales sont quelques marais situés sur des montagnes dont la température est égale à celle des pays plus septentrionaux. . C'est ainsi que dans le midi de la France on ne voit ]dus de tourbe que sur les montagnes. On trouve des dépôts tourbeux dans les hautes vallées des Pyrénées. Celles des Alpes en sont remplies jusqu'à une hauteur de 8000 pieds.
Dans l'hémisphère méridional, la région des tourbes occupe absolument les mêmes limites que dans l'hémisphère boréal. Darwin rapporte qu'on ne trouve pas de tourbe dans l'ile de Chilœ, par 'tl'' à k^i"" de latitude méridionale, quoiqu'il y ait beaucoup de marécages; du moins n'y rencontre-t-on pas de substance bien caractérisée de cette nature, tandis qu'elle commence à êfare très-abondante dsfns les iles des Chonos, trois degrés plus bas, vers le sud. C'est dans les Iles Malouines par ^T de latitude sud que les dépôts tourbeux se montrent avec le plus d'étendue et de puissance. A cet égard, il y a un rapprochement curieux à faire avec ce qu'on observe en Irlande, où sous une même latitude , au nord, et à température moyenne égale, on rencontre aussi la plus grande quantité de marais tourbeux. L'Irlande, comme les iles Malouines n'est en réalité qu'une vaste tourbière.
En dehors des zones froides et tempérées, il n'y a nulle part de véritable tourbe. Wiegmann dit qu'on en a observé près de Dîamette; mais elle n'a jamais été décrite. Ce sont sans doute des combustibles minéraux composés d'une substance analogue aux bitumes fossiles qu'on trouve si abondamment en Syrie/ ou peut-être des lignites. Les tourbes du Brésil ne sont autre chose que d'énormes amas d'excréments d'oiseaux ou d'autres animaux (^). Ainsi les Guanagues, espèce de gazelles qui vivent en grandes
(0 C'est par inadvertance sans doule que Wiegmann place les iles Malouines sous la zone torride.
troupes dans les plaines de l'Amérique du sud, ont la singulière habitude de déposer leurs excréments dans le même endroit. Il en résulte d'énormes tas de crotins que les Indiens brûlent et qu'on a parfois confondus avec la tourbe (*). On trouve de semblables dépdts, de 50 à 60 pieds d'épaisseur et d'une étendue considérable, aux lies de Ghinche, près de Pisco sur les côtes du Pérou, et dans plusieurs autres parties de l'Amérique du sud, telles que Uo, ho, Arica, etc. M. de Humboldt, dans son célèbre voyage aux régions équinoxiales, a observé des ilôts habités par une innombrable multitude d'oiseaux , surtout des Hérons et des Flammands, dont les excréments entassés et mélangés peut-être à quelques débris de végétaux, donnent une matière combustible qu'on peut extraire à une grande profondeur (*)•
La température moyenne la plus favorable à la formation de la tourbe est de -|- G"" à 8*^ centigrades. C'est la température de l'Irlande et des îles Malouines ; c'est encore la température de nos hautes vallées jurassiques, où les dépôts sont si nombreux et parfois si profonds. A mesure qu'on arrive dans des contrées plu3 froides, où l'activité de la végétation diminue , les marais tourbeux gagnent en étendue mais deviennent de moins en moins profonds ; et cela se conçoit lorsqu'on sait combien la chaleur active la décomposition des végétaux, et combien au contraire le froid la ralentit. Il n'y a dès lors rien d'étonnant que la tourbe ait pu se produire dans les contrées méridionales.
Ce coup-d'œil jeté sur l'ensemble de la géographie des marais tourbeux, prouve évidemment que la température de notre globe n'a pas subi de changement ou du moins ne s'est pas réchauffée depuis l'époque des derniers dépôts diluviens. Quelques naturalistes, se fondant sur la présence dans les pays du midi de certaines espèces de coq^illes fossiles qu'on ne trouve plus vivantes que vers le nord, ont soutenu le contraire. Je ne veux point combattre ici, on le comprend, les théories d'un savant compatriote sur le transport des blocs erratiques , transport qui a pu se faire dans des temps antérieurs à la formation de la tourbe ; mais il est certain que si la température de l'Ecosse, par exemple, avait dû descendre jadis , comme on le prétend, jusqu'aux iles de Madère, on trouverait quelque part, dans le midi de l'Europe, des dépôts tourbeux contemporains de cette époque où la température était moins élevée qu'elle ne l'est aujourd'hui.
Les marais tourbeux s'étendent sur les rives basses des mers et des lacs, au bord des fleuves et des rivières, au fond des vallées, et quelquefois sur les pentes et les sonunets
(1) D'Orbigny.
(2) Ceci serait une preuve de plus que Tabsence d'air préserve le ligneux , et lui conserve sa propriété combustible.
des montagnes. En France , ils ont formé les rivages de la mer , à l'embouchure de plusieurs rivières, surtout dans lès landes de Bordeaux entre la Seudre, la Charente et les deux Sèvres; vers l'embouchure de la Loire, où se trouve le grand marais de Montoire qui a plus de cinquante lieues de tour ; à l'embouchure de la Seine, et partout où les attérissements des fleuves laissaient sous une eau peu profonde des terres dont la végétation s'est emparée ; partout où ces dépôts formaient dans l'intérieur des bassins où les mouvements des eaux de la mer ne se faisaient pas sentir^ Plusieurs parties des rivages de l'Angleterre, de l'Ecosse et de l'Irlande se sont ainsi élevées par la formation de la tourbe sur toutes les côtes basses. Mais c'est surtout dans les Pays-Bas, sur les rivages de la mer du Nord que la croissance de la tourbe a enlevé aux eaux de la mer la plus grande étendue de sol. Toute la Hollande est assise sur la tourbe, et les sondages qui ont été faits dans ce pays pour trouver de l'eau douce, ont prouvé que la matière tourbeuse s'est toujours formée quand les attérissements ont atteint une hauteur assez grande pour que la végétation ne fût plus inunergée trop profondément. A Amsterdam, un sondage fait en 1605 a traversé les couches suivantes (^): SI pieds de soi tourbeux et sablonneux.
2 S » sable des dunes et argile bleuâtre.
{km sable pur.
Des puits creusés dans les environs de Rotterdam indiquent les couches suivantes :
le 1'^'^ 20 pieds de tourbe mêlés d'argile.
d'argile légère et blanchâtre.
d'argile tenace.
leâ^'ao
de tourbe mêlée d'argile.
d'argile légère et blanchâtre.
de tourbe mêlée d'argile.
d'argile compacte.
d'argile blanchâtre.
le 3™
de limon.
de terre rougeàtre.
de tourbe mêlée d'argile.
de terre brune.
au travers d'un tronc de sapin
Ik
d'argile bleue.
C'est là le sol qui s'étend presque sans interruption depuis le Zniderzée jusqu'à W De Luc, pag. 307.
rembouchure de TElbe, sur uoe largeur qui a souvent plus de vingt-cinq lieues. L'Oweryssel, la Drenthe, la Frise orientale et la Frise occidentale, Groningue, Osnabruck, Oldenbourg et Brème ; tous ces gouvernements populeux et riches, toutes ces campagnes que rbomme a fertilisées et qu'il a couvertes de villes commerçantes et de nombreuses habitations, ont été peu à peu conquises sur le domaine. des mers par la lente et insen-sible croissance de la tourbe.
La presqu'île du Jutland, placée entre la mer du Nord et la mer Baltique, offre partout sur ses rivages de grandes étendues de sol tourbeux. Des golfes qui pénétraient dans l'intérieur des terres ont été séparés peu à peu du bassin de la mer par des amas de sable, et se sont comblés totalement ou en partie par l'accumulation des dépôts tourbeux. Les lacs de Snodstrup et de Store, au nord-est de Roeskilde (Holstein) sont déjà comUés sur une immense étendue ; le centre seul reste encore à découvert ; mais l'espace où la surface de l'eau est encore visible se rétrécit chaque année (^). Les bords du Grubersee, dans le même pays , sont couverts de prairies établies sur la tourbe, et au milieu on voit s'élever une grande quantité de petites îles couvertes de roseaux qui vont achever de combler ce golfe où des vaisseaux naviguaient encore il y a (iOO ans (^).
Les iles et les rivages de la mer Baltique sont aussi couverts d'immenses dépôts de tourbe. L'île de Seeland (Danemark) en a environ 20,000 arpents; la surface de l'ile de Bomholm en est presque entièrement formée. On peut donc dire avec raison que les contrées du nord-ouest de l'Europe doivent une bonne partie de leur territoire à la formation de la tourbe.
Partout où les fleuves s'étendaient jadis très au large, où leur cours irrégulier inondait de vastes plaines, le même phénomène a eu lieu. La croissance de la tourbe a élevé sur les eaux de très-grandes étendues d'un sol maintenant fertile , que le laboureur sillonne de sa charrue et où paissent ses nombreux troupeaux. La géographie de l'Europe avait, avant que la tourbe se fut formée, une grande ressemblance avec celle de ces pays nouveaux découverts dans Thémisphère austral. On y voyait, comme dans la Nouvel^ Hollande , de larges nappes d'eau dont le cours incertain allait se perdre au milieu des forêts de joncs et de roseaux. Telles étaient en France la Sonmie, près d'Amiens; la rivière d'Essonne, entre Corbeil etVilleroi ; TOise, l'Aisne, TAronde, la Bresle, la Minette, dans la vallée d'Aumale, l'Authie, l'Ourck, pendant un espace de plus de douze lieues ; la Vesle, depuis Fisn^es jusqu'à Rheims, la Sarthe, la Seine, entre Rouen et Laudebeck ;
0) Dau.
P) Dau.
car ces rivières traversent maintenant de grandes plaines tourbeuses qu'elles couvraient jadis. La tourbe s'est élevée ; elle a resserré leurs Uts dans de justes limites ; elle a régularisé leur cours vagabond ; elle a enfin construit, sur les bords, des digues puissantes qu'aucun effort ne peut renverser. En Suisse, les vastes plaines du Seeland ont été formées de celte manière. En Allemagne, le Verse, l'Elbe, te Danube, la Vistule traversent aussi de vastes dépôts tourbeux. Et partout où les rivières serpentent dans des plaines basses et peu élevées au dessus du niveau des eaux, on est presque sûr que ces plaines reposent sur la tourbe. D existe ainsi sans doute une grande quantité de dépôts tourbeux qui nous sont encore inconnus, et dont il sera difficile de tirer parti, puisque pour les exploiter, il faudrait établir à leur place des digues artificielles et perdre un terrain productif.
Ne pourrait-on pas répéter ici , à propos du niveau des eaux en général , ce que nous avons dit au sujet de la température de l'air, savoir que la formation de la tourbe sur les rivages de la mer et sur les bords des fleuves prouve que depuis la dernière inondation générale, depuis que l'eau est rentrée dans ses bassins naturels, il n'y a pas eu dans la masse liquide de variations prolongées et générales, et que son niveau est resté partout à-peu-près le même.
Enfin les dépôts tourbeux se rencontrent dans les hautes vallées et quelquefois même sur le sommet des montagnes. Et ici, le but de la nature est encore bien visible dans son admirable sagesse. Au fond de quelques vallées où les eaux venaient se réunir dans des bassins trop peu profonds pour qu'elles pussent être soustraites à la corruption, la tourbe s'est établie. Elle a changé ces mares fétides non plus en prairies fertiles, mais en énormes amas de combustible. Et à mesure que les besoins de l'homme le forçaient À détruire les forêts, elle les a remplacées, ces forêts, par des magasins d'une matière aussi précieuse que le bois , où l'habitant des montagnes puise les moyens de lutter contre les intempéries , les frimats des longs hivers.
Les tourbières émergées ont ordinairement une puissance , une épaisseur bien plus grande que celle des dépôts immergés. Le mode de croissance que nous avons expliqué donne la raison de cette différence, puisque Teau qui sert à l'alimentation des hautsmarais se puisant essentiellement dans l'atmosphère, les circonstances favorables à leur croissance ont une durée bien plus longue. H y a des. tourbières émergées qui ont une profondeur de 30 à kO pieds, et il en est qui forment de véritables montagnes au dessus des plaines où elles se sont établies. La température la plus favorable à la formation de cette classe de dépôts^ est une température moyenne de 5 à 8 degrés ; on les trouve fort rarement par une moyenne qui dépasse +10. Toutes les contrées occidentales de l'Europe jusqu'à la Pologne, renferment des marais tourbeux de cette
catégorie, quand le climat se rapproche de cette tanpérature ; et ces dépôts sont plus ou moins vastes et profonds, suivant Thumidité de l'atmosphère. Ainsi les montagnes et les vallées de l'Irlande , les chaînes de l'Europe centrale, les devenues, les Vosges, le Jura, la Forêt-Noire, les Alpes même renferment de ces marais tourbeux émergés, dont un grand nombre sont encore inconnus. Le Jura neuchâtelois seul possède envi^ ron 6675 poses de hauts-marais dont la profondeur varie de six à vingfncinq pieds. Les seules tourbières des Ponts, qui couvrent presque toute la vallée de ce nom , ont une étendue de plus de 4,500 poses, sur une profondeur qui varie de sept à dix -huit pieds. La vallée de la Brévine a près de 1,700 poses de marais tourbeux disséminés en dépôts séparés par les ondulations du sol. Mais il est rare que dans notre Jura tout calcaire la tourbe se forme au sommet des montagnes, comme cela a lieu dans les montagnes granitiques ou plutoniennes.