‹ Quelques recherches sur les marais tourbeux en généralChapitre 17 sur 19 · SECTION DEUXIÈME · texte numérisé non relu

SECTION DEUXIÈME

Influence des marais tourbeux sur la formation des sources.

Parmi les nombreux dangers que cause le déboisement des montagnes, on a signalé comme l'un des principaux la diminution des sources et de l'humidité du sol^ qui se fait remarquer partout où de grandes forêts ont été détruites. Chacun peut voir sur les pentes et dans les vallées de notre Jura des torrents à sec au bord desquels tombent en ruine les moulins abandonnés que leurs eaux faisaient jadis mouvoir. Les forêts, on le sait, attirent les nuages et les vapeurs de l'atmosphère, les condensent et, sous leur ombrage, conservent Thumidité, réservoir des sources permanentes.

Les dépôts tourbeux des hautes vallées jouent le même rôle et d'une manière plus évidente encore. Ce que nous avons dit de la vie et de la végétation des sphaignes a prouvé comment ces mousses absorbent les vapeurs de l'air, pour s'en nourrir d'abord, et pour donner au ligneux Thumidité qui doit le soustraire à l'action de l'air et modifier sa nature. Mais cette absorption des mousses hygroscopiques est plus considérable qu'il ne le faut pour maintenir la croissance des marais ; car on voit s'échapper de tous les dépôts tourbeux émergés sans exception , de petits ruisseaux qui se réunissent pour former des rivières ou qui se jettent dans les entonnoirs dont les marais sont ordinairement bordés, du moins dans nos montagnes du Jura. Ces eaux extravasées réunies dans des bassins souterrains reparaissent dans les vallées inférieures en sources limpides que les plus grandes chaleurs de l'été ne peuvent tarir. Tous nos marais tourbeux du Jura fournissent ainsi , directement ou indirectement , des cours d'eau proportionnés à leur étendue ; et comme les tourbières s'élèvent ordinairement en ôùme

au milieu des vallées, on voit souvent les ruisseaux qui en sortent aux deux extrémités s'en aller dans des directions différentes arroser des contrées très-éloignées. Ainsi le marais des Verrières (Jura) laisse d'un côté couler ses eaux vera le Doubs qui les porte au Rhône, tandis que de l'autre il les dirige par un entonnoir vers la Reuse, qui les porte au Rhin.

Toutes les rivières un peu marquantes du Jura sortent des marais tourbeux. L'Orbe a sa source dans ceux de la vallée du lac de Joux, le Doubs dans ceux des environs de Pontarlier. La Reuse jaillit sous des rochers, au fond du Val-de-Travers ; mais il est bien prouvé qu'elle arrive là par des conduits souterrains depuis le \^c d'Ëtailliers et le grand entonnoir de la Brévine ; car lorsque de violents orages passent sur la vallée , la Reuse se grossit et se trouble quelques heures après. Cette rivière elle-même reçoit les eaux du Butte qui sort des tourbières de la Vraconne et de la Chaux de Sçiinte- Qroix; du Bied de Couvet, qui descend du petit dépôt tourbeux des Sagnettes; de là Noiraigue enfin, qui apporte des marais des Ponts ses eaux encore noires et chargées de parcelles tourbeuses. En poursuivant cet examen, on verrait ainsi toutes les principales sources jaillir des dépôts tourbeux ; et je ne doute pas que les mêmes observations ne puissent se faire dans toutes les chaînes de montagnes peu élevées de l'Europe septentrionale. D'innombrables ruisseaux descendent des collines tourbeuses de Tlrlande pour se jeter dans la mer, et tous les voyageurs qui se sont arrêtés aux iles Malouines, ont été frappés de la quantité de torrents, de rivières, qui sillonnent le sol de ces iles. Les recherches géographiques arriveront tôt ou tard à démontrer, j'en ai la conviction, que les dépôts tourbeux sont dans les montagnes peu élevées ce que les glaciers sont dans les Alpes, qu'ils prennent à l'atmosphère l'eau qu'ils gardent dans leur sein et qu'ils distillent goutte à goutte pour en arroser les {prairies et les vallées inférieures. Comme d'immenses éponges , ils recueillent les eaux des orages , celles des neiges qui s'entassent à leur surface et sur les pentes voisines, et ils en règlent la distribution. Et s'il en est ainsi, ne devra- 1- on pas envisager la destruction des tourbières émergées comme nuisible et dangereuse, et ne trouvera-tron pas qu'il est du devoir des gouvernements et dans leurs droits de veiller à la conservation d'un sol auquel l'intérêt de tous est attaché. Car après l'anéantissement de ces marais tourbeux, il ne restera aux hautes vallées que des champs stériles et un froid glacial, contre lequel l'homme n'aura plus aucun moyen de lutter, tandis que les vallées inférieures auront des ravins desséchés pendant la saison chaude, qui à chaque orage se changeront en torrents impétueux et destructeurs.

Dans les Alpes , les dépôts tourbeux sont souvent situés dans de petites vallées arrosées par les eaux qui jaillissent des glaciers supérieurs. Il parait que là ce n'est plus

de rhumidité de l'atmosphère qu'ils s'alimentent , puisqu'ils sont formés de mousses qui s'imbibent par imm^sion , telles que le Hypnum fluitans ; mais leur croissance parait arrêter, ralentir le cours impétueux de ces torrents de montagnes et leur enlever une surabondance de liquide plutôt dangereuse que favorable aux vallées inférieures.

C'est ici le lieu de dire un mot encore de Thygroscopicité des mousses qui forment la tourbe, surtout des sphaignes.

Cette propriété qu'ont certains corps de s'emparer de l'eau ambiante , se remarque dans un grand nombre de corps organisés. De CandoUe, dans sa physiologie végétale, fait observer que plusieurs parties des végétaux sont , comme les cheveux , les fanons de baleine, douées d'une faygroscopicité assez grande pour qu'on ait pu s'en servir à mesurer la quantité d'humidité contenue dans l'atmosphère. Il remarque encore que le tissu végétal est d'autant plus hygroscopique , qu'il est moins chargé de molécules étrangères à sa nature. Sous ce rapport, les sphaignes doivent être assimilés aux matières les plus simples , puisque , comme nous l'avons dit , ce sont les seuls végétaux de leur famille qui ne contiennent pas de clorophylle.

Cependant l'hygroscopicité extraordinaire de ces mousses ne me semble pas être uniquement le résultat de leur composition matérielle ; elle m'a paru , autant que j'ai pu en juger par les observations microscopiques , se combiner avec une seconde force d'absorption qui réside dans la forme des cellules de la plante , et qui n'est plus un phénomène de simple capillarité. La marche ou ascendante ou descendante du liquide dans les sphaignes , sera donc différente suivant que ces végétaux seront vivants ou desséchés. Dans le premier cas, le liquide semble traverser l'intérieur même de la plante en passant d'une cellule à l'autre ; dans le second cas , il s'étend d'abord à la surface extérieure, et s'en empare plus ou moins rapidement, suivant le rapprochement des feuilles et des rameaux entre lesquels il se glisse. Ce dernier fait est une capillarité externe, car les feuilles isolées sans contact avec d'autres sont très-lentement pénétrées par l'humidité. Ainsi, dans la plante vivante, où les deux actions sont simultanées , il se fait par ce double phénomène une absorption qui se continue non-seulement jusqu'à ce que la plante soit saturée, mais jusqu'à ce que les corps étrangers qui la touchent aient subi cette saturation à un égal degré (*).

La quantité d'eau absorbée par les sphaignes est naturellement proportionnée à l'état hygrométrique de l'atmosphère. Une touffe desséchée, pesant 3 deniers 12 grains, a absorbé pendant une nuit brumeuse 7 grains d'eau ^ Je pourrais ajouter ici les chiffres

(>) Noos avons vu que les sphaignes^ une fob saturés, laissent échapper Teau par petites gootelettes par la surface de leurs frâilles.

de nombreuses observations faites pendant une année entière sur des mottes de sphaigne que j'avais arrachées des marais; mais ces chiffres ne prouveraient rien, puisque j'ai pu me convaincre que ces mousses, hors du marais, perdent leur force d'aspiraticm interne et ne se comportent plus comme dans leur état naturel. Dans toutes mes expériences, j'ai toujours trouvé Tévaporation , par un temps serein, beaucoup moins rapide et moins abondante que l'absorption par la partie inférieure du végétal. Une touffe de sphaignes de 22 pouces de surface environ, haute de h pouces et demi^ pesant desséchée i once 21 deniers, a été mise dans un vase ayant ati fond un trou de demi-pouce de diamètre. Par cette ouverture, les sphaignes ont absorbé, en 2 heures 3 minutes, 17 onces et demie d'eau, dans la progression suivante: 1) 5 onces 12 deniers en 7 minutes.

• 60 1 humidité à la surface 1 en 7 heures. Saturation complète.

On voit que j'ai ajouté toujours une même quantité d'eau en observant exactement le temps nécessaire à la pénétration dans le vase des sphaignes. Cette même touffe saturée, exposée à l'air pendant 36 heures n'a perdu que 5 onces d'eau par l'évaporation^ >

Pendant les jours brumeux et couverts, les plantes saturées n'ont rien perdu de leurs poids ; pendant la pluie , les touffes se sont saturées par la surface d'une quantité d'eau plus grande que celle qui est tombée dans un vase d'une même étendue. Ainsi en deux jours, le 9 et le 10 septembre 1842, l'udiomètre a reçu 32 onces d'eau, les sphaignes, par une surface égale 39. L'absorption des mousses hygroscopiques est donc, on le voit, sans aucun rapport avec leur évaporation. Mais ceci tient à une question qui mérite d'être examinée séparément.

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