‹ Quelques recherches sur les marais tourbeux en généralChapitre 18 sur 19 · SECTION TROISIÈME · texte numérisé non relu

SECTION TROISIÈME

Influence des marais tourbeux sur la température et la salubrité de Vair*

Une des grandes raisons qui ont été mises en avant par ceux qui voudraient voir les marais tourbeux anéantis et transformés en prairies, est celle-ci: c'est qu'ils jettent dans l'atmosphère une grande quantité de vapeurs , que cette vaporisation ne peut se faire sans enlever à l'air une portion de son calorique , et par conséquent sans refroidir la température d'un climat où, comme il arrive dans nos montagnes, les céréales sont exposées à être détruites par la gelée pendant les nuità du printemps et même

au milieu de l'été. C'est encore, a-t-oo dit, parce que les eihalaisons malsaines des marais tourbeux produisent des épidémies et abrègent ainsi la durée de la vie de rhomme.

Pour prouver que Tévaporation des sphaignes doit produire un abaissement de tenon pérature, on a attaché à la boule d'un thermomètre des touffes de ces mousses imbibées d'eau , et on les a soumises à l'action de l'air. Il y a eu naturellement rapide évaporation et le thermomètre s'est abaissé de plusieurs degrés au-dessous de la température de l'air. Mais cette expérience très-simple peut se répéter sur toute espèce de matière humectée, et la conclusion qu'on en tire contre les tourbières me parait par conséquent dénuée de fondement.

En effet , en expérimentant de cette manière, on opère sur un cadavre, mais on ne tient aucun compte de la vie végétale. L'évaporation de l'eau dans les sphaignes vivants est, ainsi que l'absorption, un phénomène analogue à l'ascension des sucs dans les végétaux phanérogames. A ceux qui l'ont envisagé comme effet de simple capillarité. De CandoUe répond par cette seule raison que la sève monte dans les plantes qui vivent dans l'eau, et qu'elle ne monte pas dans les végétaux morts. Ceci sera donc important à reconnaître pour diriger Içs observations thermométriques, car alors les expériences devront être faites sur les marais .mêmes, si Ton veut qu'elles soient concluantes.

En admettant même que l'évaporation des sphaignes soit considérable, il n'y aurait rien en cela qui méritât l'anathème qu'on est si disposé à lancer contre les marais tourbeux. Ne saitron pas que tous les végétaux abandonnent à l'air une grande partie de leur humidité. Les physiologistes rapportent de nombreuses expériences de cette évaporalion des plantes qui, par exemple, pour un chou de moyenne grosseur^ peut aller jusqu'à 19 onces par jour. Si cette évaporation refroidit les végétaux, il est clair que le calorique nécessaire est enlevé à la plante même , et s'il y a congélation ou gçlée blanche, c'est par le contact des vapeurs avec les corps froids, et non point par l'abaissement de la température de l'air. Ce phénomène a été parfaitement expliqué par les travaux du docteur Wells. Despretz, après Haies, a fait cette observation que les végétaux doivent être considérés comme autant de syphons , qui tirent de la terre une énorme quantité d'eau , qu'ils déversent ensuite dans l'atmosphère par la transpiration de leurs feuilles ; qu'ils tempèrent ainsi les chaleurs de l'été et diminuent le froid de l'hiver d'environ k degrés Fahrenheit. De ceci nous pouvons conclure : ou bien que les sphaignes ont une évaporation considérable qui jette dans l'atmosphère des vapeurs plus chaudes que l'air froid des nuits, puisque par l'absorption interne ils se saturent d'un liquide à une température assez élevée, que ces vapeurs peuvent d'ailleurs par leur densité empêcher le rayonnement, seule cause ^e la gelée dans les temps sereins ;

ou bien que ces mousses oift une évaporation analogue à celle des autres végétaux , et alors il n'y a rien à ai^uer contre les mousses des marais en particulier.

Mais je vais plus loin , et je soutiens que l'évaporation des sphaignes est loin d'être aussi considérable que celle des autres végétaux^ ce que j'attribue à leur faculté absorbante. J'ai pris sur le marais une touffe de ces mousses d'une grosseur égale à celle d'un chou ordinaire. On observera que par l'immense quantité de feuilles qui se recouvrent tout le long des rameaux du sphaigne, cette surface se multiplie à l'infini; de sorte qu'en la mesurant approximativement, on aurait une étendue bien plus considérable que celle que présenterait le développement total d'un chou. Une seule tige du Sphagnum cymhifolium L. présente au contact de l'air par son sommet vingt rameaux au moins, sur chacun desquels j'ai compté une quarantaine de feuilles. Comme chacune de ces feuilles recouvre à moitié la supérieure, admettons qu'il n'y ait qu'une surface d'un sixième de ligne carrée par feuille, qui soit mise à nu, nous aurons pour la couronne d'une seule tige un pouce carré. Dans la touffe dont je parle ^ il y a plus de 1,800 de ces tiges et par conséquent une surface de plus de douze pieds pour les feuilles supérieures seulement. Cependant, ce ne sont pas les seules qui soient exposées au contact de l'air ; les rameaux au-dessous de la couronne percent partout. Or, dans les circonstances les plus favorables à une évaporation rapide^ exposée même au soleil pendant une moitié de la journée, cette touffe de sphaignes n'a perdu que 6 onces d'eau en vingt-quatre heures, c'est-à-dire un tiers seulement de ce qu'un chou aurait perdu dans le même espace de temps. Par un temps couvert, la déperdition des sphaignes en vingt-quatre heures n'a été que de 12 deniers.

Ces résultats sont en parfaite concordance avec les observations de M. Adolphe Brogniart , qui dit(^) : « Si l'on expose à l'air libre des organes ou des végétaux dépourvus d'une véritable cuticule comme le sont les feuilles des plantes immergées dans l'eau , ou celles des végétaux cellulaires, on voit une déperdition d'eau très-variable dans son intensité suivant les espèces. Les feuilles des plantes qui vivent habituellement dans l'eau, perdent en général avec une grande rapidité celle que leur parenchyme renferme» (ce que M. Ad. Brogniart attribue à l'absence de la cuticule). « Ce phénomène se présente même dans la plupart des cryptogames aquatiques. Mais dans quelques-unes de celles-ci et dans plusieurs cryptogames aériennes, la déperdition est extrêmement lente, comme on le voit dans les mousses, dans certains fucus, dans les champignons coriaces et surtout dans les lichens. Cette lenteur de déperdition , malgré l'absence de toute véritable cuticule, parait tenir soit à ce que les cellules des cryptogames plus in-

(^) Mémoire 9ur leê fonctions des feu%Ue$. Aimales des «ctences naturelles, décembre 1830.

timément soudées que celles du parenchyme des feuilles ordinaires* laissent moins de passage à l'eau pour s'évaporer, soit parce que dans plusieurs cas, les couéhës extérieures sont assez serrées pour jouer le rôle de cuticule ou d'épiderme , soit enfin par suite de quelque disposition hygrologique du tissu. »

A ces observations dont il est impossible de ne pas tirer des conclusions tout opposées à celles des adversaires de nos marais tourbeux^ j'ai voulu joindre des expériences positives, et j'ai fait de jour, de nuit, dans toutes les circonstances atmosphériques, des observations thermométriques sur nos tourbières. Elles ont confirmé en tout point cette opinion , que les dépôts tourbeux ne sont point une cause de refroidissement pour les hautes vallées. En voici les résultats les plus essentiels.

Sous l'influence des rayons solaires, les sphaignes par suite de la direction et de la forme de leurs feuilles^ s'échauffent extraordinairement à leur surface, de sorte que souvent la température de l'air étant à + 18*^ ou 20^, le thermomètre, dont la boule seulement plongeait dans les mousses, marquait au Soleil + kO et k^^. En général, la température de la surface des sphaignes est à l'ombre la même que celle de l'air, dans ses moyennes journalières , c'est-à-dire que, pendant que l'air se réchauffe, de 6 heures du matin à 5 heures après midi, la température des mousses est un peu moins élevée. Elle l'est au contraire davantage dans la période décroissante de l'air, depuis 3 heures de l'après-midi à i heure de la nuit. A la profondeur d'un ou deux pouces , la température des sphaignes est presque toujours la même que celle de la surface de l'eau.

Pour observer les variations de température pendant la nuit, j'avais choisi près de Bémont un petit marais au sud de l'auberge du Cerf. (*) Vers le nord, à dix minutes de distance, se trouve une petite vallée inférieure, dans laquelle il n'y a ni dépôt tourbeux ni cours d'eau. Je pouvais donc disposer les instruments pour comparer la marche de la température dans ces deux localités. Les observations les plus marquantes par l'abaissement subit de la température ont été celles du ^h juillet 18 II 2. On me permettra de les rapporter en détail.

Dans la vallée de la Brévine , le maximum de la température de l'air avait été pendant la journée de + 1 8° ; à 5 heures du soir sur une colline , à un quart de lieue du marais +10^; sur le marais même + 1 2^. Les sphaignes à la surface indiquaient +15^;

(>] J'ai trouvé chez le propriétaire, M. Nicolas Grether, avec la plus bienveillante hospitalité, tous les secours que je pouvais désirer pour ces recherches. Non- seulement il m'a plusieurs fois accompagné dans mes courses nocturnes et pénibles , qui n'avaient pour lui aucun intérêt direct ; mais il m'a souvent aidé dans des opérations difficiles, avec une inielli{;ence et an zcle dont j'aime à le remercier encore ici.

à i pouce de profondèHr 4- 4^^;; à 3 pouceà + 1 kf^; la surface de l'eau à i pouce + i 3^. A 7 heures ciel très-pur^ air parfaitement cakne.

Soïr.

Air sur ie marais.

Air dans la vaHée.

SaHace des sphaignes boule immergée.

Surfiace de l'eau

+ fc"

ii »

Matin.

A cette heure toutes les plantes sont couvertes de gelée blanche, sur le marais et hors du marais. La partie la plus élevée des ramules du sphaigne l'est aussi , mais il est impossible d'apprécier la vraie température de cette surface, puisque mon très -petit thermomètre, quand la boule touche la surface congelée, descend à + i^, tandis que si la boule est à peine immergée, il s'élève à +8^. Cette congélation de la surface ne dépasse pas un quart de ligne d'épaisseur. Les feuilles des airelles^ des bouleaux et des autres végétaux sur le marais et hors du marais font aussi descendre le thermomètre à + 0,5® , quand la boule y repose. A 9 heures du matin, l'air étant à + 15 au soleil , cette surface des sphaignes , qui à 5 heures portait encore des traces de gelée blanche suspendue à ses feuilles supérieures, avait déjà une température de +^k^.

Ces expériences sont assez concluantes, et il est inutile, ce me semble, d'ajouter à ces chiffres aucune réflexion*

Les observateurs que je combats ont fait encore un autre raisonnement tout aussi peu fondé, et qui prouve comment un fait superficiellement examiné peut donner lieu aux plus graves erreurs et tromper facilement ceux qui jugent sur les raisonnements d'autrui , sans se donner la peine du contrôle. On a observé à la fin du mois de mai sur le marais un bloc de tourbe qui était encore congelé. On a comparé la température de Pair pendant plusieurs semaines, et l'ayant trouvée en moyenne bien au-dessus du point de congélation, on en a conclu que si ce bloc était encore à la température de la glace, c'était parce que l'évaporation rapide de la matière avait abaissé cette température et qu'ainsi le marais, dans son ensemble, était um cause de refroidissement.

Il n'y a pas même en ceci apparence de logique et cette conclusion est contraire aux plus simples notions de la physique. On sait en effet que les corps n'ont pas tous le même degré dç conductibilité du calorique ; il serait dès lors absurde de prétendre qu'ils

doivent se jrfier à toutes les variations atmosphériques. Or de tous lès corps, le charbon est le plus mauvais conducteur du calorique, et la tourbe, comme matière trè»-voisine du charbon, a à peu près le même degré de conductibilité. 11 est vrai qu'on ne possédait pas jusqu'ici d'expériences concluantes à cet égard. J'ai essayé de combler cette lacune , en faisant des observations sur les couches même des marais tourbeux. J^ai pendant plus d'une année observé tous les quinze jours la température interne des dépôts tourbeux jusqu'à la profondeur de 10 à 12 pieds. Je me bornerai à en donner ici les deux progressions extrêmes.

1 5 avril 1 82^2 . Marais de Bémont à l'ouest du lac d'Etaillères. Le lac est encore couvert d'une couche de glace d'un pied d'épaisseur. L'humus est gelé à 1 % pi^ de profondeur ; la tourbe sous la neige à 1 % pouce seulement. Température de l'air + 3%S0 à l'ombre 0.

Tourbe à % pî^ ^ profondeur + 3^

Dans les exploitations de l'année précédente, les coupes perpendiculaires tournées au nord qui n'avaient point été recouvertes par la neige avaient gelé à 1 1 pouces de profondeur. C'était la plus grande épaisseur de tourbe congelée pendant toute la durée de l'hiver, et cela, il faut bien le remarquer^ sur une surface nue et hors de l'action des rayons solaires. La congélation de la surface ne pénétrait pas à plus de 5 pouces.

15 septembre 1841. Môme localité. Température à l'ombre +15^,60, surface des sphaignes + 29^.

Tourbe à % pied de profondeur +13^

(0 J ai déjà dii que je dois beaucoup à mes amis. C est l*un deux, M. le professeur Guyot, à Neuclià lel, qui, en me procurant dexcellenis thermomètres, m'a fourni les moyens de faire ces recherches avec toute Texactitude nécessaire. Les degrés sont centigrades.

Tourbe à 3 pieds de profondeur 4- i â k >

D'où il résulte, comme le prouvent d'aiHeurs les observations de toute une année, que la température invariable est dans les tourbières de nos hautes valléels à i pieds de profondeur. Celte température diminue à mesure qu'on pénètre plus avant dans les couches tourbeuses ; du moins jVi trouvé le 1 S juillet IS^ilî, à 1 5 pieds de profondeur, dans les marais de la Vraconne près de Sainte-Croix, la température abaissée à + 2*^. Mais je ne puis établir aucune échelle fixe pour la température au-dessous de 1 pieds. Il ne m'a pas encore été possible non plus de mesurer comparativement la température du sol de la vallée à une certaine profondeur. On sait qu'en Europe la couche du sol où la température est invariable est à <tO, 60 et même 80 pieds.

 Zurich, à 6 pieds, le maximum est de 15^,2, le minimum de 5^,5, suivant lès observations de M. Ott.

A Edimbourg, à 8 pieds, le maximum a été de iO^,0, le minimum de 5^,6, d'après les observations de M. Fergusson pour 1816.

A Strasbourg enfin, les observations de M. Herrenschneider ont donné à 1 5 pieds un maximum de 11^,2S, un minimum de 5^,62.

Cette température invariable de la tourbe à la profondeur de 1 pieds indique évidemment la température moyenne de la vallée où git le dépôt. Des observations trèsexactes et très-suivies faites au Locle depuis 1 SS^i (*) donnent pour moyenne de ce lieu + 7^,72, ce qui doit faire admettre +7® pour la vallée de la Brévine un peu plus élevée et plus froide. Voici quelles sont, au Locle, les moyennes des mois correspondants aux observations que j'ai faites sur les marais.

1841 septembre + U^25

octobre + 5^56

novembre + 3®, 76

décembre + 2^53

(0 Ces observations ont été faites et sont continuées avec le plus grand soin par M. L. G. Jacot-Des. combes, qui a bien voulu me les communiquer.

iShi janvier

février

mars

+ k^Zi

avril

mai

juin

juillet

août

Que prouveat ees observations , sinon que la tourbe est un mauvais conducteur du calorique, que par conséquent un bloc de ce combustible peut rester dans un état de congélation, quoique exposé pendant quelque temps à une température plus élevée de l'air, sans qu'on puisse en conclure que les tourbières sont une cause de refroidissement des vallées où on les trouve.

Il est bien constaté maintenant que les marais tourbeux en croissance n'ont aucune influence pernicieuse sur la salubrité de Tair. Je dis les marais en croissance , car la végétation absorbe le gaz acide carbonique développé à la surface des dépôts. Il en est tout autrement quand les marais sont desséchés et mis en culture. Ce fait avait déjà été affirmé par Sprengel et par Rennie. On sait, en effet, que des colonies ont été établies sur la tourbe au Hanovre, et que là, non-seulement les hommes vivent, mais qu'ils y jouissent d'une parfaite santé, que leurs forces se conservent, et que leur sang est aussi beau que celui de tout autre peuple. — Dans notre Jura, des recherches statistiques sur la longévité dans les diverses localités , ont établi que toutes lés populations voisines des hauts marais ont une vie moyenne plus longue que dans plusieurs parties de notre pays où il n'y a pas de tourbe. Il y a, au milieu même du marais des Ponts, une maison isoléô, dans laquelle habitent trois générations d'une même famille. Tous ces gens- là sont très-sains, très-robustes, et n'ont jamais vu de médecin. Est-ce pour cda peutêtre qu'ils vivent si longtemps?

L'eau des tourbières élevées n'est point malsaine ; le goût en est un peu fade ; il a quelque analogie avec celui des champignons. J'en ai moi-même souvent bu de fortes doses sans en éprouver la moindre incommodité. Parfois même j'ai avalé le liquide contenu dans les sphaignes, en le faisant jaillir par compression, et je n'en ai pas même éprouvé du dégoût (^). Enfin, chacun peut s'assurer que plusieurs espèces de poissons vivent dans l'eau des tourbières, le brochet, la tanche, etc. ; ce fait seul est une preuve que ce liquide ne renferme aucune substance malsaine ou dangereuse.

(<) Od dit que, dans les temps de disette, les Islandais font du pain en mêlant les sphaignes avec un peu de fiirine.

Le préjugé subsiste cependant^ et il ne sera pas sans doute déraciné de sitôt. Car , pour excuser son égoïste incurie, l'homme s'applique à trouver aux œuvres de Dieu un côté faible, défectueux ou nuisible. D'ailleurs nous le savons tous, il est très-difficile de persuader ceux qui ont pour eux la raison la plus opiniâtre, celle de l'intérêt.

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