INTRODUCTION
L'emplei de la tonrbe, comme con^ustible^ remonle à une haute antiquité. Les peuples du nord de l'Europie, les habitants des plaines sablcmneuses des bords de la Baltique et de la mer du Nord, brûlaient cette matière au Keu de bois dès le temps des Romains. Du moins Pline écrit dans son histoire de la nature, XVI, i , que les Oiauces font leur feu avec une espèce de terre qu'ils font sécher à l'ombre. La combustîMi a^dentellede quelques^ dépôts tourbeux aura peut-être fait connaître aux hommes la valeur de la tourbe. 0es ineeQifies de cette nature ont dû être jadis assez firéqu€»ito, puisqu'ils le sont encore maintenant. €e que rapporte Tacite dans ses Annales, XIII, 57, en parlant d'une grande combustion du sol dans les environs de Grogne, n'est sans doute que l'incendie d'un marais tourbeux.
Ce n'est cependant guère qu'au milieu du 4 7® siècle qu'on a commencé à s'occuper de la tourbe sous le rapport technique et scientifique. En 1 621 , de Lambreville vit pour la première fois exploiter de la tourbe en Hollande, et fit connaitre ce nouveau com-
bustibles à la France. Le premier ouvrage sur cette matière fut écrit par Schook, Hollandais, en 1658. C'est un livre rempli d'erreurs et d'observations fausses, qui eut pourtant le mérite d'attirer l'attention des savants sur la formation des combustibles minéraux. En 1663, Charles Patin publia à Paris son Traité des tourbes qui mérite à peine d'être mentionné. Degner, Hollandais, est le premier qui parait avoir sérieusement observé les marais tourbeux et décrit quelque^uns des accidents les plus fréquents qui s'observent à leur surface. Après lui et à mesure que le besoin de combustible s'est feit seotir dMS qadques états de l'Europe » on c'est toujours "plus préoccupé d'un sujet qui semble au premier coup-d'œil fort peu intéressant et de médiocre importance. Des sociétés savantes ont proposé des prix. Celle de Gœttingue en 1750, couronna un ouvrage de Bansen ; dix ans plus tard celle de Copenhague accepta celui d'Abildgaard (^) etc. Aii|si, un assez grand nombre de traités ont été successivement publiés surtout en Allemagne , autant pour chercher à expliquer la formation de la tourbe que pour indiquer les meilleurs moyens de tirer parti du combustible. En 1831, l'académie de Berlin ayant de nouveau mis au concours la question de la production et de Vessence de la tourbe^ Wiegmann, professeur de Brunswig, en fit le sujet d'un mémoire. Ses idées sont généralement admises, parce qu'elles sont fondées sur de sérieuses analyses chimiques.
Comment se fait-il que malgré ces savantes recherches, ces nombreuses publications, la tourbe soit encore si peu connue , si peu étudiée , c'est ce qu'A est assez difficile d'expliquer, n est dans la nature de ces faits qui attirent peu l'attention, soit que pour les reconnaître il faille des études préparatoires fort longues et des spécialités très-^^ractérisées ; soit que par leur simplicité même ils échappent aux continuelles investigations des curieux. On ne peut d'ailleurs étudier la matière tourbeuse ei sa formation que sur les marais mêmes, et ces [rfaines humides, uniformes, abandonnées ont dans l^r aspeiA quelque chose de peu attrayant. Et comme la nature n'élève la croissance de la tourbe qu'avec une ex^ trème lenteur; que le phénomène ne peut être appréciable & l'œil nième des vieillards; que les plus belles hypothèses de cabinet sont ordinairemait renversées par les observa^ tiens locales qu'on peut faire varier à l'infini, on se contente de notions vagues sur cette X partie de la géologie qui au premier abord semble à la pwtée de tout le monde. Ainsi se sont accréditées une foule d'erreurs qui n'ont aucun fondement réel. Emises par quelque savant, elk^s reparaissent invariablement chez tous les auteurs qui ont traité le même sujet , et qui trouvent plus commode de jurer sur la foi du maître que de re^^ prendre ses observations pour les contrôler.
(1) Dau Neoet Handbach ûber den Torff. Page 2.
La question de la production des marais tourbeux mériterait cependant une étude attentive et suivie^ Sans parler des profits que certains gouvernements retirent de l'exploitation de leurs tourbières, chacun convient que le bois devient chaque année plus rare, que les forêts s'éclaircissent et disparaissent, et l'on sent de plus en plus le besoin d'utiliser une matière qui le remplace dans les cas les plus pressants* Mais l'incurie qui a amené la destruction des forêts s'oppose également à l'exploitation des marais tourbeux. Le principe de la reproduction de la tourbe n'ayant été jusqu'à présent ni bien expliqué ni généralement admis, les propriétaires les plus économes se bornent à perdre le moins possible de la matière qu'ils enlèvent au sol, sans s'inquiéter s'ils favorisent ou s'ils anéantissent les chances d'une régénération dont ils ne tireront aucun profit. Car les hommes n'aiment pas à prévoir un avenir difficile pour d'autres^ qwmd leurs propres besoins sont satisfaits sans peine. Œaque génération lègue volontiers à la gén^tion suivante sa science, ses monuments et sa gloire ; mais difficilement une part d'un tranquille bien-être qui lui coûterait quelques sacrifices et un peu de son repos. Ainsi généralement, dans notre Jura du moins, on prend la tourbe où on peut l'enlever - avec le plus de facilité, sans s'inquiéter nullement des chances de reproduction. On l'ex^ploite sans ordre, en creusant des canaux souvent nuisibles aux propriétés voisines ; oà en s'ètant à soi-même toute possibilité d'une exploitation subséquente. Si les inconvénients très-graves qui résultent de ce désordre et de cette ignorance , sont maintenant " peu appréciés, ils deviendront bientôt d'autant pluâ senâbles, qu'une fois le mal étabfi, il sera presqu'impossible de le réparer.
Ce petit travail qui doit répondre aux questions proposées par la Société d'émulation patriotique du canton de Neuchàtel, a essentiellement pour but d'attirer les regards de l'autorité sur nos dépôts tourbeux menacés d'anéantissement. Nos hautes vallées jurassiques n'ont presque plus d'autre combustible que la tourbe. Sans ce moyen offert par la nature aux habitants des contrées froides, pour lutter contre les rigueurs du climat, nos vastes foyers d'industrie seraient peut-être abandonnés ; or l'avenir de notre patrie est intéressé au bien-être de ces nombreuses populations d'ouvriers qui vivent d'un travail sédentaire dans la température glacée de nos montagnes. Cette idée ne suffirait-^ pas pour rendre ïe sujet bitéressant^et pour stimuler lès recherches et les expériences qiil devront un jour résoudre les questions qui restent encore problématiques ?