Quelques reflexions sur l'organisation des volontaires et de la milice de cette province
Il est vraiment pénible de voir des gens récemment arrivés en ce pays, ignorant son histoire, les mœurs et les habitudes de ses habitants, se constituer les organes de l'opinion publique et faire la leçon à ceux qui en connaissent infiniment plus long qu'eux : parmi ceux qui se distinguent par cette outrecuidance, se trouve un certain nombre de rédacteurs de nos feuilles périodiques.
Tout le monde se rappelle que, lors de la publication du rapport des commissaires chargés de soumettre un projet pour organiser la milice sur un meilleur pied, ces feuilles censurèrent ce rapport de la manière la plus sévère, de même que le bill qui, plus tard, suivit ce rapport. Elles voulurent, à la vérité, trouver une amélioration dans le bill, à l'article touchant les volontaires, bien que le projet de loi, présenté par la ci-devant administration, fut en tout conforme au rapport des commissaires. Ces feuilles ayant condamné le rapport,
161 4SI y
et le bill fondé sur icelui, devaient, pour être conséquentes, approuver le rejet, par la législature, de la mesure présentée par l'administration Cartier-Macdonald : car, de fait, suivant elles, le bill étant en tout mauvais, sauf l'amélioration concernant les volontaires, devait être rejeté. Cependant, qu'a-t-on fait ? Ces feuilles ont porté les accusations les plus graves contre la majorité bas-canadienne qui a voté contre ce bill ; et elles ont tiré de ce vote des conséquences calomniatrices contre la population franco-canadienne, alors que le seul crime de la majorité bas-canadienne n'était que d'avoir trop bien suivi leurs avis et d'en avoir pratiquement tiré les conséquences : cela, si nous ne nous trompons pas, s'appelle souffler le froid et le chaud en même temps.
Ces rédacteurs de journaux, qui ignorent notre histoire, prétendent que ce n'est que par le système volontaire que l'on doit entretenir l'espoir de sauver le pays contre l'agression étrangère ; que le tirage au sort, ou le commandement comme autrefois, n'est bon que pour les peuples esclaves de l'Europe. Cependant, quelle a été, d'un bout à l'autre de la province, la réponse de la population rurale faite à l'appelle de Son Excellence le commandant en chef, dans le mois de décembre 1861 ? « Si le gouvernement, a-t-on dit partout, a besoin de nos ser- « vices, que l'on nous commande, nous ferons notre devoir ; « mais nous ne courrons pas de notre propre mouvement au « devant du danger ; car alors nous aurions, ou les nôtre pour « nous, à nous reprocher les accidents et les malheurs qui « pourraient nous arriver, tandis qu'appelés par l'autorité à « défendre nos foyers, nous concevons que c'est la loi, la pa- « trie, Dieu lui-même qui nous commande d'obéir.» Et pourquoi cette réponse universelle, formulée avec quelques variantes, mais toujours la même quant au fond? Parce que la population du pays connaît ce qu'exigent les besoins de la guerre ; parce qu'elle sait que c'est ainsi que la force armée fut organisée en 1812, et que c'est le tirage au sort, le commandement, qui sauvèrent le pays à cette époque.
Ces soi-disant organes de l'opinion publique qui, avec un but machiavélique, si nous en croyons ce qu'ils ont déjà fait, veulent dégoûter, par un épouvantail, les habitants des campagnes de faire leur devoir, pour avoir sans doute le plaisir de crier plus tard à la déloyauté contre eux, appellent la loi actuelle, la loi du pays, telle qu'elle existe depuis l'établissement de la colonie, la conscription ! « institution, disent-ils, qui est bonne seulement pour les autocrates et leurs cerfs.» Eh bien, oui, c'est cette conscription qui a fait marcher nos pères à la victoire, qui les a fait repousser les envahisseurs durant la dernière guerre, et sans laquelle on ne fera jamais rien de bien ; et c'est cette conscription qui a subi l'épreuve du temps, glorieuse de succès, que vous voulez mettre de côté pour y substituer un système nouveau, impraticable dans les campagnes, étranger à nos mœurs, à nos habitudes, à nos souvenirs, et qui a besoin d'être soumis au creuset de l'expérience avant que l'on puisse en parler avec assurance, Ces journalistes, qui ne voient que par les yeux du Times de Londres, bien que nous ne possédions pas les moyens que l'on a en Angleterre pour lever ici des volontaires — la richesse industrielle, — veulent que tout s'accomplisse en Canada de la même manière que de l'autre côté, et que nous abandonnions le certain pour l'incertain, le fruit de l'expérience pour faire des expériences ; et coûte que coûte, quelque soit le résultat, ce sera bel et bon, puisque ce sera anglais et que ces messieurs l'auront recommandé !
Je vais maintenant faire voir ce qu'on peut raisonnablement attendre du système volontaire, ses avantages ainsi que sa faiblesse, indiquant en même temps le moyen de faire usage de la population des campagnes, pour la défense du pays, laquelle, après tout, doit être considérée comme notre principal appui, puisqu'elle forme à elle seule les sept huitièmes de la population entière de le province.