DE LA MILICE VOLONTAIRE
Le système volontaire, en fait de milice, n'a été introduit que récemment en Canada ; c'est en 1837 et 1838 qu'il a pris naissance, à l'époque de nos troubles civils, et je ne sache pas que les volontaires organisés alors aient fait une campagne qui ait duré au-delà de trois ou quatre jours. Les volontaires de ce temps étaient bien, à la vérité, habillés et armés aux dépens de la province, et exercés au moins aussi fréquemment qu'ils le sont maintenant ; mais, comme aujourd'hui, ils demeuraient à domicile et pouvaient vaquer à leurs affaires sans que leurs- intérêts en souffrissent considérablement. Alors, de même que dans le moment actuel, les volontaires étaient composés de marchands, de commis, d'hommes de profession, d'étudiants, de mécaniciens, de journaliers, etc., parmi lesquels se rencontraient une très-grande proportion d'hommes mariés, ayant des familles à soutenir, fréquemment âgés au-dessus de quarante-cinq ans. Sous ces rapports, les choses ne sont point changées et seront toujours les mêmes relativement à l'organisation des volontaires dans les villes.
L'organisation d'une force volontaire, lorsque le but n'est pas d'armer le citoyen contre le citoyen, mais de résister à l'agression étrangère, doit nécessairement produire les plus heureux résultats : c'est un excellent exemple donné à tous les sujets et un bon avis aux voisins ambitieux qui y voient un qui-vive en permanence. Mais cette force, tout importante qu'elle soit, qui ne peut être organisée efficacement que dans les grands centres populeux, comme il sera démontré plus tard, ne sera jamais suffisante pour la défense du pays en cas de guerre. D'abord parce qu'elle ne peut se recruter que sur un huitième de la population du Canada et ensuite par la nature de son organisation même, composée comme elle le sera toujours, pour la plupart, de personnes mariées, engagées
dans les affaires, ne pouvant abandonner leurs occupations, pendant longtemps, sans causer la ruine de leurs familles. Aussi, voyez comme les journaux ont protesté, — bien à tort, il faut le dire,-r-contre la commission à laquelle on prêtait le projet de faire camper et exercer les volontaires pendant une dizaine de jours consécutifs, puisque le rapport laisse la chose entièrement à la discrétion de l'Exécutif.
Maintenant, supposons que nous ayons la guerre prochainement, est-il raisonnable de présumer que vous pourrez faire marcher cette force volontaire à la frontière pour un temps un peu considérable, disons au moins un an? La réponse est bien simple : la chose est impossible. Une très-grande partie des officiers résignera à l'apparence d'un déplacement prochain; les miliciens volontaires donneront l'avis requis, suivant la loi, et laisseront le service ; et de toute cette organisation si belle, si efficace en apparence sur la parade, il ne vous restera qu'une partie bien faible des cadres, au premier coup de canon tiré par l'ennemi. Mais vous calomniez les volontaires, vat-on me dire ; croyez-vous qu'ils aient peur de l'ennemi? Non, certes, je suis bien certain que les volontaires organisés dans les villes n'auraient pas peur de l'ennemi, et qu'ils défendraient leurs foyers aussi bien que les troupes de Sa Majesté s'ils étaient attaqués sur leur propre terrain ; mais ce que j'affirme, c'est que les volontaires sont d'abord tenus défaire vivre leurs familles et que, sauf un petit nombre, ils ne peuvent se déplacer et abandonner leurs affaires sans se ruiner de fond en comble. Somme toute : les volontaires feront efficacement le service de garnison et défendront bien et vaillamment les villes : si vous exigez d'eux davantage, vous serez cruellement déçus.
Dans le cours de l'été 1812, il se forma à Montréal un cinquième bataillon de milice ; les quatre premiers bataillons de milice d'élite et incorporée ayant été organisés vers la fin d'avril de la même année, quelques semaines avant la déclaration de la guerre. Les premières personnes de Montréal,
avocats, négociants, notaires, bourgeois, gens à peu près tous mariés et engagés dans les affaires, avec un zèle vraiment louable, s'empressèrent de prendre du service dans ce bataillon ; et comme il s'y trouvait un bon nombre d'avocats, on appela ce bataillon, — ceci soit dit sans malice, — The DeviVs own. Les officiers étant tous instruits et fort intelligents, ce bataillon fit des progrès rapides et remarquables, et en peu de temps fut aussi bien instruit et exercé que les bataillons levés plusieurs semaines auparavant. Jusque-là tout allait à merveille ; mais vers la fin de la première campagne, la guerre continuant, il devint évident que le Devils own serait, comme les autres bataillons, forcé de marcher à la frontière la campagne suivante, et il arriva alors, ce qui arriverait encore aujourd'hui, le cas échéant, que la plupart des officiers furent obligés de résigner, ne pouvant abandonner leurs affaires sans compromettre sérieusement leur avenir.
Le général Prévost fut en conséquence obligé de remplacer ces officiers, déjà instruits et en partie disciplinés, par des hommes inférieurs du moins sous le rapport de l'instruction militaire, ce qui eut le résultat le plus fâcheux ; car le 5e bataillon ou Devils own, de remarquable qu'il était, quatre à cinq mois après sa formation, touchant ses progrès et sa belle tenue, devint dans le cours de la campagne suivante — 1813 — inférieur aux autres bataillons, et cela seulement parce qu'une partie considérable des officiers avait été changée. Qu'auraitce donc été si les miliciens eux-mêmes eussent en grande partie été remplacés par d'autres? Mais c'eût été une désorganisation complète, une chose à recommencer. Heureusement, qu'à cette époque, il n'était pas question de conscription et que nos aînés avaient la bonhomie de croire que chaque membre de la société est tenu de défendre, de sa personne, l'état dont il fait partie, lorsque l'état est en danger : les miliciens composant le 5e bataillon, étant commandés pour une année de service, restaient dans les rangs tandis que se faisait la transformation des officiers du bataillon. Pendant ce temps,
les choses ne s'améliorant guères, il devint évident, dans le cours de l'été de 1813, que ce bataillon avait besoin d'être réorganisé, et avant l'ouverture de la campagne suivante, en avril 1814, le général en chef Sir Georges Prévost, fit faire un choix des officiers et des miliciens, qui devaient continuer à faire partie de ce bataillon ; le reste, mis de côté, fut remplacé par un nombre égal d'officiers et de miliciens, choisis dans les autres bataillons de la milice d'élite et incorporée. Ceci fait, on plaça à la tête de ce corps d'élite, qui dès lors fut appelé Chasseurs Canadiens, un officier de la ligne, Thon. Gerald de Courcy, major au 70e régiment d'infanterie. Ce corps, durant la campagne de 1814, fut exercé comme bataillon d'infanterie légère ; et sous la direction de son vaillant et habile chef, le disputa en fait d'instruction, de discipline et de bravoure, aux meilleures troupes régulières, les Wellingtoniens, côte à côte desquelles il eut l'honneur de combattre durant cette campagne. Comme les mêmes causes amènent invariablement les mêmes conséquences, attendez-vous donc, si nous avons la guerre, à voir vos corps volontaires se transformer bien des fois avant qu'ils puissent, composés d'éléments adhérents etjdurables, faire une bonne et fructueuse campagne. Nous avons vu que l'organisation dans les villes d'une milice fondée sur le système volontaire, n'était guère propre à donner, à l'heure du danger, une force mobile capable d'être dirigée sur un point quelconque de la province, manacé par l'ennemi. Mais si les corps volontaires, en temps de guerre, tels que maintenant constitués, pouvaient se maintenir au grand complet, ordre étant donné de marcher à la frontière, ne serait-ce pas une injustice criante que de faire peser exclusivement sur les habitants des villes, le fardeau de la défense provinciale? A la bonne heure ; mais qui est-ce qui parle, me dira-t-on, de lever des volontaires exclusivement dans les villes? Pour ceux qui connaissent l'impossibilité physique de former des bataillons de cette nature dans les campagnes, la chose n'est pas difficile à démontrer.
D'abord, comment ferez-vous pour former une compagnie de quatre-vingts volontaires dans les campagnes ? Si vous voulez que cette compagnie soit efficace, il faut qu'elle soit composée de gens non mariés, de 18 à 30 ans ; et si vous mettez de côté tous ceux qui n'ont pas l'humeur guerroyante, — car ici il ne s'agit pas du point d'honneur, de devoir à remplir ; c'est du système volontaire dont il est question, et, en ce cas, se bat qui veut, — il vous faudra embrasser un vaste territoire, pas moins de deux ou trois paroisses ordinaires, pour former votre compagnie. Il faudra bien du zèle, du temps et surtout beaucoup de dépenses de la part de ceux qui entreprendront cette tâche,
Néanmoins, supposons que vous avez franchi tous les obstacles ; vous avez votre compagnie inscrite, noms et prénoms, sur une belle feuille de papier, comment allez- vous maintenant réunir tous ces braves gens pour les exercer deux ou trois fois la semaine, les miliciens "demeurant aux extrémités du point central, lieu de rendez-vous, et étant éloignés de trois à quatre lieues les uns des autres? C'est vrai, mais les volontaires ne recevront-ils pas un écu par jour, ne peuvent- ils pas payer pour se faire transporter au lieu d'exercice ? Un éci\ par jour ! Mais, sans parler de la perte de temps, il en coûterait le double aux volontaires, dans bien des cas, pour se rendre au rendezvous. Disons donc que l'organisation de compagnies de volontaires dans les parties purement rurales du pays est une chimère. Néanmoins, si à force de persévérance et de sacrifices, il était possible de former ça et là, dans quelques localités particulièrement favorisées par le rapprochement des habitations, quelques compagnies de volontaires, quauriez-vous après tout? Il ne faut pas oublier qu'une compagnie n'est pas un corps, que ce n'est que le membre d'un corps, et que sans les autres parties, la tête en particulier, vous n'avez presque rien. Mais pourquoi, me dira-t-on, la loi passée il y a quelques années et qui subsiste encore, favorise-t-elle particulièrement la formation de compagnies volontaires? Parce que cette loi,
faite dans le but de répondre aux exigences du gouvernement impérial, qui demandait, en retour des réserves de l'ordonnance cédées à la province, que celle-ci pourvut en partie aux besoins militaires en temps de paix, avait été passée pour créer'une force destinée à servir de police intérieure, pour le maintien de l'ordre et non pour faire face à l'ennemi. Dans ce but, la formation par compagnie était très-raisonnable puisqu'il n'était pas alors probable que l'on eût jamais besoin, pour le maintien de l'ordre, de réunir des masses d'hommes tant soit peu considérables. Maintenant, s'il est à peu près impossible d'organiser les volontaires par compagnies dans les campagnes, comment s'y prendra-t-on pour former les compagnies en bataillons ? Il est clair qu'il ne faut pas y penser et qu'à moins d'avoir l'usage d'un chemin de fer à sa disposition exclusive, la chose est physiquement impossible. Cependant, il ne peut y avoir de discipline, d'armée sans bataillons. Le bataillon, c'est, comme le dit avec tant dé vérité le colonel Lysons, dans son opuscule, intitulée Parting words, etc., etc., « l'unité qui « contient tous les éléments de l'armée, qui se compose elle- « même d'un nombre plus ou moins grand de ces unités.»
Avec des compagnies, quelqu'en soit le nombre, vous aurez des bandes armées et non une armée, parce que sans l'organisation du bataillon il ne peut y avoir de discipline, ce qui est bien différent de l'instruction,
La discipline, c'est l'âme de l'armée ; elle ne s'acquiert qu'avec le temps, au moyen de la connaissance parfaite qu'ont, les uns des autres, tous les membres d'un même corps ; par l'habitude que prennent les uns de commander et les autres d'obéir Cette connaissance, cette habitude crée la confiance mutuelle. Le soldat a confiance en ses chefs parce qu'il sait que c'est d'eux que dépend son succès, sa sûreté même, dans la lutte, à l'heure du danger ; les chefs ont confiance en leurs soldats parce qu'ils savent qu'ils les ont sous la main et qu'ils peuvent les diriger et les faire obéir à volonté. La discipline, c'est l'ensemble de ces causes qui font mouvoir huit cents, un
millier d'hommes, une armée toute entière, à la voix d'un seul qui est comme le cerveau de cette masse compacte et homogène. Trois ou quatre bataillons forment une brigade ; autant de brigades une division ; plusieurs divisions, avec la proportion requise de cavalerie et d'artillerie, une armée sous les ordres du général en chef qui commande et dirige, avec un pouvoir absolu, ces vastes et puissants ressorts. Avec des compagnies isolées et indépendantes, quelle qu'en soit la multitude, vous n'aurez, encore une fois, que des hommes armés et rien de plus, sans organisation, sans subordination, sans discipline; en un mot, vous aurez ce que les Anglais appellent: an armed mob.
Nous avons, pensons-nous, clairement démontré :
1° Que ce n'est que dans les centres populeux, les grandes villes, que l'on peut organiser des bataillons de volontaires ;
2° Que ces bataillons, ainsi formés, ne peuvent être déplacés, pour un temps un peu considérable, sans courir le risque de les voir perdre leur effectif et se désorganiser ;
3° Que dans le cas, ce qui nous paraît impossible, où ces bataillons marcheraient avec tout leur effectif à la frontière, pour un temps indéfini, ce serait une injustice criante faite aux habitants des villes, qui ne sont, après tout, tenus de fournir leur contingent, que d'après le chiffre de leurs populations ;
4° Que l'organisation de compagnies volontaires, dans les parties purement agricoles de la province, est très-difficile, eu égard à la dissémination des habitants sur une très-grande étendue de territoire ;
5° Que la formation de bataillons volontaires, dans les campagnes, dans le but de l'exercice et de la discipline est chose physiquement impossible ;
6° Que sans l'organisation par bataillons, il ne peut se^ former de discipline et conséquemment de bonnes milices sur lesquelles le pays puisse compter à l'heure du danger. Il nous reste maintenant à faire voir les ressources réelles de la province et le moyen simple et efficace de faire surgir la force latente qui est sous la main et qui ne demande qu'un mot pour lui donner vie, force et activité : c'est ce qui va maintenant nous occuper.