‹ Quelques reflexions sur l'organisation des volontaires et de la milice de cette provinceChapitre 3 sur 5 · DE LA MILICE RÉGULIÈRE · texte numérisé non relu

DE LA MILICE RÉGULIÈRE

De toutes les conditions humaines, celle qui s'identifie le plus facilement avec la vie des camps, qui prépare mieux l'homme pour l'armée, est sans contredit celle du laboureur. Le laboureur par état, de même que le soldat, est obligé de travailler en plein air. Comme le soldat, il faut qu'il se pourvoie et s'endurcisse contre l'inclémence des saisons. Le laboureur vit de privations ; en hiver, comme en été, il faut qu'il sache se protéger contre les extrêmes du froid et du chaud. Son labeur, en toutes saisons de l'année, est long et pénible, ce qui l'accoutume à la patience, donne de la force à ses membres, fortifie la constitution et produit la douceur et l'obéissance dans le caractère. En un mot, le laboureur, avant d'apprendre à tourner à droite et à gauche, possède déjà la plus grande partie des qualités du vrai soldat. Maintenant, je le demande, est-il sage, est-il de saine politique de mettre de côté la classe la plus nombreuse, la plus apte à former nos meilleurs défenseurs, la classe qui, à elle seule, avec le moins de sacrifices possibles aux intérêts généraux de la province, forme les sept-huitièmes de la milice régulière en temps de guerre ?

Cependant, que va-t-on faire de la loi du colonel Haultain ? de quel avantage, pour l'organisation de la milice régulière, la dépense de deux cent cinquante mille piastres sera-t-elle à la fin de l'année ? Avec cette somme, sera-t-il exercé cent miliciens dans une partie de la province quelconque exclusivement rurale ? Non, tout ira pour faire parader dans les villes des volontaires qui, au dire de leurs organes, ne peuvent s'exercer huit à dix jours consécutivement ; et si la guerre se déclare dans l'intervalle, vous aurez pour protéger nos frontières, ce que nous avons déjà indiqué ! Alors il faudra bien, si nous ne voulons pas tomber de la manière la plus ignoble, sans coup férir, dans les bras de nos voisins, finir par où nous aurions

dû commencer ; par organiser la milice régulière, par avoir recours à la population des campagnes; mais alors il sera bien tard, et faute de vouloir préparer d'avance nos vigoureux et valeureux campagnards, on les enverra à la boucherie pour recueillir les avantages et les lauriers d'une ou plusieurs défaites à la Bull-Run !

Mais si le danger devient imminent et que l'on veuille sérieusement y parer, comment s'y prendra-t-on pour lever la milice régulière et pour la préparer un peu d'avance à entrer en campagne ? La chose est bien simple ; nos devanciers nous ont enseigné ce qu'il faut faire ; suivons la marche qu'ils nous ont tracée en 1812 ; et, quand vous le voudrez, trois semaines après votre ordre général — si vous voulez le promulguer — vous aurez sur pied trente, quarante, cinquante mille hommes si cela est nécessaire. Supposons que le nombre total dans la province des hommes non mariés et des veufs sans enfants, de dix-huit à quarante-cinq ans, soit de cent cinquante mille, ce qui est bien au-dessous du chiffre réel, et que vous vouliez mettre sur pied le contingent le plus élevé qui ait été proposé jusqu'ici, — cinquante mille hommes, — vous aurez en ce cas à prendre un homme sur trois de la classe ci-dessus mentionnée. Cette classe, comme on le voit, se compose d'individus qui n'ont pas encore entièrement pris racine dans la société, puisqu'elle est sans famille ; et pour ce qui est du petit nombre de personnes, appartenant à cette classe, qui peuvent se trouver à la tête d'établissements agricoles, elles pourront toujours trouver facilement des substituts pour les remplacer dans le cas où elles seraient obligées de marcher.

Ainsi, d'après notre supposition, avec un chiffre d'hommes disponibles bien au-dessous de la réalité et le contingent le plus élevé qu'il est probable que l'on demande d'ici à longtemps, nous aurons encore en réserve deux contingents, également nombreux, pour remplacer les hommes appelés sous les drapeaux en premier lieu ; cette réserve, ainsi que les hommes mis en activité, étant composée de ceux dont l'éloignement du

foyer domestique peut se faire avec le moins de sacrifice pour les intérêts agricoles. Nous disons le moins, car il en coûtera sans doute à l'agriculture d'être privée de ce nombre de bras ; mais sauvegarder l'honneur national, conserver son indépendance, défendre ses institutions et tout ce qui est cher à un peuple, mérite bien, ce nous semble, quelques sacrifices. Cette milice régulière appelée sous les drapeaux en vertu de la loi, pour un certain nombre de jours, pourra à la première alarme être mise en campagne pour un an sans que les individus qui la composent aient à se plaindre. Ici vous n'aurez pas d'hommes mariés qui vous demanderont de faire vivre leurs familles, d'hommes de profession, de marchands, qui se plaindront que le déplacement va les ruiner, de commis qui vous diront qu'en abandonnant le comptoir de leurs maîtres leur avenir est perdu sans ressources. Non, avec la milice régulière, vous n'aurez que des jeunes gens, dont l'état n'est pas encore fixé, qui feront de bon cœur, comme leurs pères, le sacrifice d'une année ou de dix-huit mois, pour le service et l'honneur de leur pays.

C'est très-bien ; mais j'entends le journalisme s'écrier : « Quoi ! vous allez commander, faire tirer au sort les hommes « dont vous avez besoin pour défendre le pays ; mais c'est de « l 'autocratisme que cela !» A la bonne heure ; que ce soit tout ce qui vous plaira ; c'est à coup sûr aussi la loi naturelle qui fait une obligation aux peuples, aussi bien qu'aux individus, de se défendre lorsqu'ils sont attaqués ; de repousser la force par la force. Mais en Angleterre, me dira-t-on encore, il n'en est point ainsi ; là, point de conscription ; point de recours, de la part du gouvernement, à l'armement forcé. Toujours l'Angleterre, toujours des exemples pris dans un pays où il n'existe aucune analogie avec le Canada, pas même sous le rapport de la défense publique, avec aucune des puissances de l'Europe. Je voudrais bien savoir où en serait l'Angleterre elle-même, avec son système de se bat qui veut, si la providence, au lieu d'en faire une île, l'eut mise en com-

munication de pied ferme avec le continent de l'Europe ? Il est permis de croire qu'en pareil cas, attirés par ses richesses, des cohortes étrangères eussent parcouru le sol de l'Angleterre en long et en large, plus d'une fois depuis le commencement de ce siècle. Que l'Angleterre remercie donc la providence de l'avoir isolée du reste de l'Europe ; et que, conservant sa prépondérance maritime, elle vive en paixj car dans sa marine est sa force en particulier ; et puissent ses fils, établis parmi nous, penser un peu que l'Angleterre n'est pas l'univers entier, et que ce qui est bon pour une nation insulaire, possédant le trident des mers, ne peut convenir à des peuples situés d'une manière toute différente.

Le commandant en chef ayant fixé d'avance le quartiergénéral, lieu de rendez-vous, de chaque division régimentaire de milice active et régulière, sur l'ordre de l'adjudantgénéral, les lieutenants-colonels commandant les bataillons de milice sédentaire de la province feront diriger leurs contingents respectifs de miliciens, commandés ou tirés au sort, au quartier-général. Là les miliciens arrivant devront être formés en compagnies. Chaque bataillon de milice sédentaire ayant fourni quatre-vingt-quatre hommes, ces hommes formeront une compagnie distincte, et la division régimentaire de milice sédentaire étant composée de dix bataillons, et chaque bataillon, comme il vient d'être dit, fournissant une compagnie, l'on aura dix compagnies de milice active régulière, formant un bataillon de 840 hommes, n'attendant plus que des instructeurs pour commencer l'exercice. En même temps, les officiers nommés par le commandant en chef prendront leurs positions respectives et s'efforceront d'inculquer graduellement dans l'esprit des miliciens cette discipline si essentielle qui ne s'acquiert, comme nous l'avons déjà dit, qu'avec le temps et une longue habitude de commandement de la part des uns et d'obéissance de la part des autres.

Les officiers de chaque compagnie, le capitaine, le lieutenant et l'enseigne, devraient être pris, autant que possible,

dans la circonscription territoriale d'où les miliciens seront tirés. Si les officiers étaient eux-mêmes capables d'instruire leurs miliciens dans l'exercice de l'escouade et de la compagnie, ce serait un grand avantage : car deux ou trois instructeurs dans un bataillon, où officiers et soldats ignorent également les rudiments de l'exercice, est bien peu de chose pour le point de départ. Aussi, en temps de guerre, pensons-nous, il est possible que, parmi les volontaires, quelques jeunes gens déjà un peu instruits et disposés à entrer tout de bon en campagne, soient avantageusement placés comme officiers dans les bataillons de milice régulière, pourvu toujours que leur nombre ne soit pas assez considérable pour faire perdre au corps d'officiers de chaque bataillon, son caractère national et de localité.

Quant aux officiers de l'état-major eux-mêmes, il serait à désirer qu'ils fussent également choisis dans chaque localité régimentaire respective, et il n'y aurait pas à cela beaucoup de difficultés si nous avions quelques années devant nous pour former des sujets. Mais, pris par une guerre à l'improviste, il dépendrait du salut de tous que les officiers de cette classe fussent des hommes expérimentés, autrement notre milice payerait bien cher en face de l'ennemi l'orgueil de n'être commandée que par des compatriotes pur sang. Ce n'est pas seulement sur le champ de bataille qu'on reconnaît la différence entre un commandant qui sait son métier et celui qui ne le sait pas. En garnison ou au camp, il est impossible de se faire une idée correcte, à moins qu'on ne connaisse la chose par expérience, du contentement, du bien-être comparatif dont jouit le soldat sous le commandement d'un homme qui sait ce que c'est que l'économie intérieure d'un bataillon. Avec les meilleures intentions du monde, la plus grande vigilance, les soins les plus paternels et les plus assidus, un colonel étranger à l'organisation militaire laissera souffrir ses officiers et ses soldats qui, de prime abord, placés côte à côte de bataillons commandés par des hommes d'expérience, offriront une apparence

de misère et d'infériorité, et, se sentant humiliés par le contraste, finiront par perdre confiance en leur chef, quelles que soient les qualités de son esprit et de son cœur, s'il ne connaît pas son métier.

Le commandant en chef ayant ordonné une levée de la milice régulière, et après l'avoir assemblée aux différents lieux de rendez-vous, lui avoir donné des personnes pour l'instruire et le nombre d'officiers requis pour la commander, la chose la plus importante, qui se présente ensuite à l'esprit, est le besoin d'un Heu de sûreté pour déposer les armes et accoutrements, ainsi que la munition indispensable pour le service de chaque bataillon. Si l'on veut véritablement une organisation militaire défensive, il faut des arsenaux distribués convenablement sur la surface entière du pays, cela est indispensable. L'arsenal, dans chaque chef-lieu, doit être construit sur le terrain d'exercice, « drill ground, » lequel doit être assez étendu, non seulement pour l'érection de ce bâtiment, mais encore suffisant pour le campement et pour permettre les grandes manœuvres d'un bataillon. La forme du terrain devrait être celle d'un carré long, et ne devrait pas être moins de trois arpents sur six ou sept, ou de quatre arpents sur cinq en étendue : disons vingt arpents en superficie.

Les hommes, une fois réunis, il faut les loger quelque part, et le moyen le plus simple, le plus utile pour leur instruction, est, sans contredit, sous la tente. Bien des gens croient, sans doute, que c'est chose peu importante que le campement et qu'il n'y a pas là beaucoup de chose à apprendre. En effet, pour deux ou trois voyageurs cheminant dans la forêt ou sur le bord de la mer, le soin de se camper est fort simple et ne prend que bien peu de temps. Cependant, pour un millier, dix milliers d'hommes, c'est une autre affaire. Le soldat a bien des choses à apprendre indépendamment de l'exercice. Pour que le soldat soit capable de bien se battre, il faut qu'il conserve sa santé, et, pour conserver sa santé, il faut qu'il ait soin de sa personne, qu'il puisse, sans obstacle, en garnison ou en

camp, obtenir ses repas aussi régulièrement que possible, et se coucher sèchement et confortablement. Une des principales choses à apprendre en camp, c'est de bien vivre, frugalement s'entend. Pour que le soldat vive convenablement, va-t-on l'abandonner à lui-même ? Non, assurément ; car, isolé avec sa ration, s'il ne meurt pas absolument de faim, il souffrira beaucoup. Que faut-il donc faire ? Le réunir par escouade de sept ou de neuf ; ce que les Anglais appellent « to mess together. » Un homme, sur sept ou sur neuf, est donc chargé du soin de la cuisine; les rations de l'escouade lui sont remises, et si le commandant du bataillon est un homme d'expérience, il fera distribuer à ses diverses compagnies les économies faites sur ce que l'on appelle dans l'armée anglaise : « fuel, lodging, and bat and forage money fund.»

Avec un emploi judicieux de ce fonds, chaque compagnie en aura assez pour acheter des pois et des légumes pour faire la soupe, et pourra en outre se procurer du beurre et du thé au moins trois fois la semaine. De plus, il faut que M. le colonel ait pour les hommes sous son commandement l'œil et le cœur d'un père. Il devra ordonner que, dans chaque compagnie, à l'heure des repas, un officier de service aille faire sa ronde et inspecter la nourriture servie aux soldats. L'heure étant arrivée, tout étant près, à l'approche de l'officier du jour, le caporal ou le sergent à la tête de l'escouade commande un « garde à vous ! » Les hommes se lèvent et l'officier examine, goûte même, s'il le juge à propos, ce qu'il y a devant les hommes et écoute leurs plaintes s'ils en ont à faire. La même chose se passe dans chaque compagnie et se répète à chaque escouade.

Aussi, avec ces précautions, ces soins assidus, on peut facilement se convaincre qu'après tout, le pauvre soldat n'est pas bien misérable : car, d'un côté, s'il est tenu à la subordination, à l'obéissance aveugle envers ses chefs, ceux-ci, en retour, lui doivent protection, amour et dévouement sans bornes ; l'officier qui n'a pas d'entrailles pour ses soldats est une brute indigne de la position qu'il occupe.

Le campement d'un bataillon se forme par rues, une compagnie occupant toute une rangée de tentes, avec un espace convenable entre elle et les rangées voisines occupées par les autres compagnies du bataillon. Le campement, pour ce qui regarde sa disposition, ressemble exactement au bataillon luimême lorsque, sur la place, en parade, celui-ci est rompu en colonnes ouvertes, la droite en tête. L'appareil du campement est chose fort lourde, volumineuse, embarrassante ; et s'il fallait laisser à la discrétion de chacun le soin d'élever les tentes et de les préparer pour se mettre à couvert de la pluie ou pour le repos de la nuit, le soldait courrait grand risque d'être trempé jusqu'aux os ou de coucher à la belle étoile. Chaque compagnie ayant ses tentes, et chaque escouade sa tente particulière, il se fait deux ou trois fois par semaine un exercice qui consiste à abattre les tentes, à les plier artistement avec les accessoires, et à les charger dans les voitures destinées à les recevoir. Ceci se fait au son de la trompette, ou au roulement du tambour, car tout cet exercice s'exécute de cette manière ; sur un autre roulement ou sonnerie, on descend les tentes de voitures et dans trois ou quatre évolutions le camp est reformé de nouveau comme par enchantement. Inutile de dire que pelles, pioches, haches, chaudières, en un mot tous les ustensiles du camp, trouvent immédiatement l'endroit qui leur est réservé, soit dans les voitures ou dans le camp.

Si je suis entré dans ces quelques principaux détails de la vie du camp, c'est pour faire sentir la nécessité de préparer le milicien à tous les secrets du métier qu'il peut être tenu plus tard de mettre en pratique, en face de l'ennemi, et pour faire aussi sentir l'importance, disons la nécessité absolue, d'avoir dans chaque chef-lieu régimentaire un champ-de-mars, drill ground, où l'on puisse camper et faire l'exercice.

Maintenant, croit-on qu'un arsenal par chaque division régimentaire de milice active régulière soit chose inutile? Mais il n'y a pas bien longtemps encore, et je me le

rappelle comme si c'était aujourd'hui, que le pays en masse eût accepté la proposition qui nous a été faite avec une indicible joie : «Construisez les arsenaux, a-t-on dit, et nous vous pourvoirons d'armes à titre de prêt! » Qu'a-t-on répondu à cette proposition si libérale, si généreuse, cent fois plus dans notre intérêt que dans celui de la mère-patrie ? Non !.. cela coûte trop cher ; il nous faut de l'argent pour la colonisation. Mais moi aussi je suis en faveur de la colonisation, et cependant je dis qu'avant de vouloir s'agrandir, il convient de prendre les moyens nécessaires pour conserver ce que l'on a. S'agrandir sans penser à se défendre, c'est s'agrandir au profit de l'envahisseur ; c'est inviter, provoquer l'agression que de se déclarer sans défense et sans dessein de se défendre.

Le temps n'est pas éloigné peut-être où l'Angleterre nous laissera à nos propres ressources. Si la province témoignait le désir de prendre la part qu'elle doit assumer dans sa propre défense, je ne doute aucunement que par honneur l'Angleterre ne fût disposée à faire de grands efforts pour nous protéger. D'un autre côté, si nous tirons de l'arrière, n'ayant rien à perdre dans l'abandon de cette colonie, la métropole nous ayant tout cédé, finira par nous dire : « Vous êtes devenus « grands et puissants sous mes soins, vous entrez dans l'âge « de majorité, acceptez votre indépendance et comptez sur nia « bienveillance et les vœux que je forme pour votre prospé- « rite, etc. » Ceci fait, — et ceci arrivera plus vite qu'on ne le pense, — qu'aurons-nous à faire ? La résistance sera alors inutile, et quelle résistance, bon Dieu ! pourrions -nous offrir avec un peuple sans organisation et à qui l'on semble vouloir interdire toute espèce d'esprit militaire ? Il faudra donc être ignominieusement engouffré, sans coup férir, dans l'union amériricaine, où nos institutions, notre nationalité, tout ce qui nous est cher ira faire un triste naufrage ! Arrivés là, pensons-nous que l'on nous traitera en enfants gâtés ? c'est peu probable ; il est plus raisonnable de croire que l'on nous fera payer la plus forte partie de la valeur des pots cassés. Mais supposons que

Ton veuille bien nous traiter sur un pied d'égalité, regardez l'échelle de taxation américaine, réfléchissez un peu sur la portée de la loi fédérale concernant la réalisation des droits sur les importations étrangères, et dites candidement, après cela, si, pour subir le joug humiliant de l'étranger, il ne vous en coûterait pas dix fois plus qu'il ne vous eût fallu pour défendre vos foyers, vos institutions et sauvegarder l'honneur du pays ? D'accord, il faudra payer, me diront ceux qui ne voient dans les affaires les plus importantes de ce bas-monde que le dollar ; mais en retour nous aurons la paix, il ne restera plus d'ennemis sur le continent, et une paix perpétuelle vaut bien la peine qu'on l'achète à un prix un peu élevé. Yous aurez une paix perpétuelle ! Mais à quoi pensez-vous donc ? Comment, une paix perpétuelle lorsque les Américains, maîtres de ce continent, enivrés de l'idée de leur puissance, se croiront de force à provoquer l'Europe entière ! Les guerres seront alors plus fréquentes qu'elles ne l'ont été par le passé, et quel rôle, dans ces conflits futurs, le Canada, le Bas-Canada, surtout en bas de Québec, sera-t-il appelé à jouer ? Les deux rives, nord et sud en bas de Québec, sans aucune protection quelconque, seront alors exposées aux coups de main des corsaires, des plus insignifiants armateurs des puissances avec lesquelles l'Amérique pourra se trouver en guerre. Pensez-vous que les citoyens nos voisins éprouvent pour nous de grandes sympathies ? Non, bien loin de là, et à moins que l'ennemi, en grande force, menace leur propre territoire, on peut aisément présumer, d'après ce que nous en connaissons, que les Yankees verraient sinon avec plaisir, du moins avec la plus parfaite indifférence le pillage d'un littoral exclusivement habité par des Français et des Papistes. Alors, nos pauvres habitants pourraient regretter les arsenaux qu'une législature canadienne s'est refusée de construire, lorsque l'Angleterre offrait de les remplir d'armes à notre usage ; car avec des armes, dans des lieux convenables, il serait possible de repousser,de prime abord, des tentatives faites sur une échelle modérée

et de prévenir par là la destruction des propriétés et le pillage.

Mais il est une foule d'autres raisons qui auraient dû engager la législature à saisir avec empressement la proposition qui lui étaient faite de construire des arsenaux. Serons-nous jamais quelque chose si Ton peut nous considérer et nous exploiter comme un troupeau de moutons ? Youlons-nous avoir un mot à dire dans les questions qui devront influer sur nos destinées? Eh bienî si vous voulez que l'on vous écoute, montrez au moins que vous possédez quelques moyens de vous faire respecter ; faites voir que l'on ne saurait vous fouler aux pieds avec impunité : en un mot, dans les circonstances critiques où se trouve la province, faites quelque chose pour vous organiser militairement ou bien résignez-vous à recevoir la loi d'autrui, à la servitude enfin ; car il n'y a pas d'autre alternative.

Il est bien à regretter que l'assemblée législative, lors de la prise en considération du projet de loi présentée par la ci-devant administration, concernant la milice, n'ait pas pris un peu plus de temps pour le considérer à fond, pour en examiner toute la portée. Avec un peu plus d'attention, on se serait convaincu que cette mesure, proposée dans un temps de crise et d'alarme, possédait une très-grande élasticité, et on aurait pu faire la distinction entre les dépenses essentiellement permanentes et les dépenses annuelles, ces dernières, en temps de paix, pouvant se réduire à peu près à zéro. Malheureusement, une terreur panique s'étant d'abord emparé de quelques têtes, se propagea de proche en proche, entraînant des esprits ordinairement très-réfléchis à former des fantômes qu'un examen un peu plus attentif aurait aussitôt dissipés. Par exemple, on faisait monter le coût de soixante arsenaux à £180,000, c'està-dire, à la somme de £3,000 chacun ; et pour donner une espèce de plausibilité à cette supputation exagérée, l'on calculait la dépense d'un entourage en pierre non demandé et inutile. Le fait est que les arsenaux avec le terrain nécessaire pour le champ-de-mars, n'auraient pas coûté au-delà de

£1500 chacun, et la chose n'est pas difficile à prouver. Voyons un peu : d'abord, quant au coût du terrain : vingt arpents de terre à £25 de l'arpent, c'est à coup sûr, en moyenne, le maximum, puisqu'en général la plus grande valeur de la propriété, à la campagne, n'atteint pas la moitié de ce chiffre, aurait coûté £500, et avec £1,000 de plus vous auriez facilement construit un excellent arsenal en pierre ou en brique à feu. Quant à ce dernier item, nous avons l'expérience du département de l'ordonnance qui a déjà construit et qui peut encore ériger, nous assure-t-on, des arsenaux pour cette somme. Disons donc, en tout, soixante arsenaux à £1500 chacun, £90,000.

Il y avait bien un autre point de vue de la question que celui des exagérations, et qui fut très-bien exposé par l'honorable M. Rose ; mais les opinions étant formées, peu de personnes parurent y faire attention. M. Rose fit donc remarquer, à sa place en chambre, avec beaucoup d'à -propos, que l'on pourrait, pour cette dépense extraordinaire et imprévue, faire appel au gouvernement impérial, avec assurance, afin d'obtenir sa garantie pour un emprunt à 4 ou 4 et demi par cent, y compris le fonds d'amortissement — on ne paie jamais que l'intérêt sur de pareils emprunts, — diminuant, dans un sens pratique, le coût de ces établissements d'un grand tiers. Alors, avec un emprunt de quatre-vingt-dix mille louis, disons à quatre et demi par cent, n'exigeant seulement, pour le paiement annuel de l'intérêt, etc., que £4050, nous aurions formé le noyau de la plus belle organisation militaire possible pour une province comme la nôtre.

» Beauconp de gens, qui seraient bien en peine d'indiquer où se trouve le pivot lorsque la droite ou la gauche d'un bataillon est en tête, me diront: mais qu'est-ce qu'une milice semblable à celles dont les commissaires ont recommandé l'organisation dans leur rapport? peut-on comparer des levées de cette espèce à des troupes régulières? Non, sans doute, la milice exercée un mois chaque année, durant trois années con-

sécutives, ne sera jamais de la troupe régulière; mais j'affirme, sans crainte d'être contredit par un homme d'expérience, que le plan recommandé était un grand pas de fait en voie de former d'excellentes milices et d'établir une organisation efficace, d'une très-grande valeur en temps de guerre. D'abord, n'est-ce donc rien que d'avoir une province partagée, avec soin et méthode, en divisions régimentaires, chaque homme faisant partie de cette division, connaissant son quartiergénéral, pouvant, au premier signal, mettre la main sur sa carabine, sachant où se placer dans les rangs, connaissant les sous-officiers et les officiers de sa compagnie, ses chefs d'étatmajor? Ne comptez-vous pour rien tout ce que le milicien peut apprendre d'utile dans une vengtaine de jours consécutifs d'exercice et d'instruction, touchant la manière de protéger sa personne, de vivre confortablement en grand nombre dans un camp ? Savez-vous que c'est quelque chose d'important que de pouvoir, dans un instant, à un signal donné du clairon, faire placer un millier d'hommes en bataille, chacun connaissant sa place, ses voisins, ses officiers? Eh bien! je dis que, dans vingt-huit jours bien employés, vos miliciens connaîtront tout cela et beaucoup plus. Dans vingt-huit jours, ils apprendront l'exercice de l'escouade, le temps et la longueur des différents pas. Ils se formeront ensuite par compagnies, apprendront à se rompre en subdivisions, et en sections ; à se former sur quatre de hauteur, à droite, à gauche et à volte-face, sur la marche au pas ordinaire ou accéléré. Après cela, étant réunis en bataillon, ils apprendront à faire des conversions sur la droite et sur la gauche ; se rompront en colonnes ouvertes de divisions, de sub-divisions ou de sections, se formant de nouveau en bataille. Dans vingt-huit jours, vous leur apprendrez à former la colonne en masse, sur une division indiquée quelconque du bataillon, la droite ou la gauche en tête ; et la colonne ainsi formée se portant alors sur la droite ou sur la gauche, se déployant sur la marche en colonne de grandes divisions, se reformera de nouveau en bataille. Vous leur

enseignerez aussi à former le carré contre la cavalerie, et à se reformer de nouveau en colonnes et en bataille, et beaucoup d'autres choses encore. Je ne parle pas de l'exercice des armes à feu, manuel et de peloton, cela s'apprend avec le reste et n'est que d'une importance secondaire ; c'est avec les jambes surtout que se forment les troupes. Sachant une fois passablement manœuvrer, le reste s'acquiert facilement.

Encore une fois, tout ceci n'est-il donc rien? Un officier supérieur, actif, intelligent, avec un aide raisonnable, peut facilement enseigner toutes ces choses à huit cents hommes dans un mois, pourvu qu'ils soient en camp. Je demande pardon au lecteur, de cette avalanche de termes techniques ; mais beaucoup de gens ne voulant pas croire aux résultats d'exercices d'un mois, j'ai voulu indiquer tout ce qui peut se faire, avec du zèle et de l'intelligence, dans un pareil laps de temps et loin d'avoir exagéré ce que l'on peut enseigner et apprendre, dans vingt-huit jours, je suis intimement convaincu que l'on peut faire encore plus

Mais le bill ne faisait pas de l'exercice de 28 jours pour la milice régulière, une loi absolue. Le commandant en chef, suivant le degré d'urgence, était libre de dispenser la milice de cet exercice en tout ou en partie. La loi aurait été là, il est vrai, faisant partie des statuts ; mais l'autorité n'était pas tenue de la metlre en force sans nécessité. Une chose restait : l'établissement des arsenaux provinciaux, précieux noyau d'une organisation militaire méthodique et efficace. Puisse la législature n'avoir pas à déplorer plus tard la légèreté avec laquelle elle a repoussé une proposition aussi sérieuse, aussi importante, si intimement liée avec les destinées du Canada ! Chose cependant bien étrange et inexplicable : ceux qui s'opposaient si obstinément à une dépense annuelle de £4050, l'intérêt sur la somme de £90,000, pour l'érection des arsenaux et l'achat des terrains pour les champs-de-mars, drill ground, afin de mettre notre brave jeunesse en mesure de défendre l'honneur du pays et ses plus chers intérêts, en lui mettant

cinquante mille carabines entre les mains, votent quize jours après plus de quatre cents mille piastres de subsides annuels, sans trouver mot à redire, à une compagnie qui, ayant forfait à son contrat, s'est efforcée, ou plutôt s'efforçait dans le temps même, devant un comité du conseil législatif, de détruire la réputation de la voie du Saint-Laurent pour couvrir ses négligences et son excessive cupidité. 0 pauvre humanité !

L'on peut facilement conclure, de ce que nous avons dit touchant le sujet intéressant de la défense provinciale, que la somme de deux cents cinquante mille dollars, octroyée cette année pour cet objet, aurait pu être mieux employée qu'elle ne le sera en vertu de la loi du colonel Haultain. L'administration du jour doit, elle aussi, avoir à cœur l'honneur du pays sa sécurité future ; et si elle désire remplir ses devoirs envers les habitants de cette province et envers la mère-patrie, elle prendra des mesures pour répondre d'une manière satisfaisante à l'attente de toutes les parties. Dans les efforts qu'elle devra faire pour atteindre un but aussi louable, quelles que soient les personnes qu'elle consulte, si elle prend ses renseignements d'hommes pratiques, sachant un peu ce que c'est qu'une organisation militaire, d'hommes tant soit peut initiés au métier des armes, je n'ai aucun doute qu'elle ne propose prochainement la construction d'arsenaux sur toute l'étendue du pays comme étant le point essentiel d'où il faut partir pour arriver à quelque chose d'effectif, d'une utilité réelle en cas de danger.

Ce qui précède, à l'exception de quelques légers changements, a déjà paru dans le Journal de Québec, dans le cours des mois de juin et de juillet derniers. Jusqu'alors le public ne connaissait que l'opinion des organes; mais, depuis cette époque, le gouvernement a mis ses vues au jour, d'une manière formelle, dans son Mémorandum en date du 28 octobre dernier. Si l'organisation des volontaires, avant ce temps, était déjà sujette à bien des difficultés et des objections, elle est devenue depuis, sous la main des hommes actuellement au pouvoir, une véritable monstruosité militaire, le gouverne-

ment ayant été, dans la mauvaise voie, infiniment plus loin que ses organes. En effet, voyez le paragraphe 10, page 29, de la réponse à l'adresse du Conseil Législatif, demandant la correspondance sur la défense coloniale et la milice : « Conte naissant la répugnance du peuple à se soumettre au régime « coëercitif, et l'expression très-marquée d'une préférence « générale pour le système des enrôlements libres, qui permet « aux compagnies de choisir leurs officiers ; ayant des preuves « de l'entrain croissant avec lequel s'organisent les corps vo- « lontaires, quoique l'encouragement qu'on leur donne soit « peu de chose, les conseillers de Yotre Excellence ont d'abord « examiné la question qui a amené la défaite et la résignation « de leurs prédécesseurs. L'opinion du parlement, qui, sui- « vant les membres, était l'expression du sentiment populaire, « est celle qui se recommandait d'elle-même au Conseil Exce écutif. Il s'est donc appliqué à ce sujet, avec le désir de « poser les bases d'une organisation effective pour la défense « du pays, mais en étant convaincu qu'il était nécessaire de « consulter l'esprit public sur le principe de l'organisation voce lontaire, et de régler la dépense de manière à ne pas ajouter « aux embarras financiers qui étaient alors et sont encore un « des principaux obstacles aux nouvelles entreprises du gou- « vernement. »

D'abord, il n'est pas vrai que le peuple du Canada, le Bas- Canada du moins, soit en faveur du système volontaire, ce système étant inconnu dans nos campagnes. Demandez, si vous en doutez, à tous les colonels et lieutenant-colonels qui reçurent ordre d'enrôler volontairement une compagnie par bataillon en décembre 1861. Ils vous diront qu'à l'exception d'un petit nombre, tous les miliciens dans les campagnes déclarèrent qu'ils marcheraient très-volontiers s'ils étaient commandés ou tirés au sort; mais qu'ils ne voyaient pas la nécessité de s'exposer de leur propre mouvement, de gaieté de cœur ; que le gouvernement, s'il le voulait, pouvait obtenir leurs services, quand il le jugerait à propos. L'assertion du

Conseil Exécutif est donc sans fondement et entièrement contraire à l'opinion universelle dans le Bas-Canada. Quant au choix des officiers, par les miliciens, la chose n'a jamais été demandée dans les campagnes, ni aucun désir exprimé à ce sujet, directement ou indirectement, de la part des miliciens : c'est tout bonnement un appât présenté par l'administration aux miliciens pour les engager à s'enrôler tant bien que mal, pour jeter de la poudre aux yeux et rien de plus. Plut à Dieu que cette tentative pour capter la faveur populaire, en fait de milice, ne fut qu'un de ces mille moyens inoffensifs employés tous les jours par ceux qui sont en recherche de popularité ; mais, malheureusement, c'est quelque chose que l'on ne saurait envisager sans trembler ; quelque chose dont la tendance est de faire perdre de vue lanécessité de l'obéissance et de la subordination. En un mot, c'est saper dans ses fondements la hiérarchie militaire, base de toute discipline en donnant au milicien un pouvoir moral sur son officier. Cette erreur fatale, si l'on y persiste, sera le glas funèbre de la défense provinciale. Que les choses continuent encore un an sur le même pied et ceux qui tiennent à l'honneur de défendre le pays, contre l'agression étrangère, pourront se dire : tout est consommé, il ne reste plus maintenant qu'à passer sous les fourches caudines.

En vérité, est-il un homme tant soit peu versé dans l'art militaire, qui ne vous dise que mieux vaut cent fois n'offrir aucune défense que de marcher à la rencontre de l'ennemi avec des troupes dont les officiers ne sauraient rien entreprendre sans consulter leurs soldats et sans recevoir au préalable leur approbation ? car c'est là où nous mène inévitablement le choix des officiers par les soldats. Ce n'est pourtant pas tout ; car, comme si ce n'était pas déjà assez d'intervertir es rôles entre officiers et soldats, le Mémorandum, comme conséquence qui en découle, décharge les sujets de l'obligation de défendre la patrie lorsqu'elle sera en danger. Autrement, sous le rapport pratique, que signifient ces paroles :

« Connaissant la répugnance du peuple à se soumettre au ré- « gime coërcitif et l'expression très-marquée d'une préférence « générale pour le système des enrôlements libres, » si ce n'est dire en d'autres termes : « sortira qui voudra pour faire face à l'ennemi quand il plaira à celui-ci de venir nous faire visite ?» Et voilà l'admirable système de notre ministre de la guerre ! Le pauvre homme ira loin avec des troupes organisées sur un pareil principe : en vérité, c'est décourageant.

Cette question sur l'organisation militaire nous remet en mémoire une anecdote fort gentille et surtout pleine d'enseignements, dont le héros n'est rien moins que l'illustre vainqueur d'Isly, militaire distingué sous tous les rapports.

On était au temps où la garde nationale était en grande faveur en France ; certains utopistes en avaient un tel engouement qu'ils prédisaient, dans un avenir prochain, l'époque où la patrie pourrait se passer d'une armée régulière et de la conscription. Au jour dont il est question, une grande revue de troupes régulières et de gardes nationales avait lieu au champ-de-mars, en présence de plusieurs généraux étrangers. Bugeaud, appelé par ceux-ci à donner tous les renseignements de détails de ces deux organisations militaires, eonrmence par ces mots : « La grande et essentielle différence est a d'abord que ceci (montrant les réguliers) est la force armée, ce tandis que ça, (montrant la garde nationale) c'est la faiblesse « armée. » Le grand organisateur savait son métier de soldat et connaissait parfaitement la différence qu'il y a entre le système du service obligatoire et du service volontaire dans les choses de la guerre. Le père la Casquette, comme l'appelaient ses soldats, n'aurait certainement pas voulu commander une armée dont les soldats eussent eu le droit d'élire leurs officiers : c'est une idée tellement saugrenue qu'elle ferait rire de pitié non-seulement les officiers d'une armée européenne, mais encore les simples soldats.

Je ne conclus pas de là qu'il faille mettre sur pied une armée régulière dont la dépense serait au-dessus de nos moyens ;

mais je maintiens qu'entre les deux modes qui se présentent — le volontaire et l'obligatoire, — il est important de choisir le moins mauvais, et que la milice régulière, par la nature de son organisation, sera toujours infiniment supérieure aux levées volontaires.

Il semble que l'expérience soit lettre absolument morte pour certaines personnes. Si ce qui se passe sous nos yeux, parmi nos volontaires, est incapable de nous éveiller au sentiment du danger, l'exemple de nos voisins ne devrait-il pas nous mettre sur nos gardes ? En effet, comment est-on parvenu à faire des levées de troupes dans les Etats du Nord ? A force d'argent, en donnant cent et deux cents piastres de prime par tête ; en offrant quinze piastres par mois de salaire aux soldats qui, indépendamment de cela, sont nourris, vêtus, armés aux dépens de l'Etat ; enfin, en faisant une dépense telle qu'un soldat américain, insubordonné et indiscipliné, coûte cinq fois la somme requise pour le maintien d'un soldat anglais, un des mieux disciplinés, des plus dévoués des armées de la terre. Et c'est ce beau système, MM. les économistes, que vous voulez inaugurer dans votre pays pour en faire la base d'un système à bon marché ! Vous allez me dire, sans doute, que je crée des fantômes pour avoir le plaisir de les terrasser ; que rien de tout cela n'existe ici. Attendez donc un peu que la guerre se déclare, que le premier coup de canon soit tiré, et alors vous verrez où vous en serez avec vos volontaires ; pas un sur vingt ne restera dans les rangs, et que ferezvous alors ?

Vous avez déclaré que le système forcé répugne à nos institutions ; qu'il n'y a que le système volontaire de convenable, et cependant il vous faut des hommes et les hommes ne viendront pas ! Alors, il vous faudra offrir des primes pour les enrôlements et faire en tout point ce qu'ont fait les Etats du Nord, ruiner la province dans une seule campagne, et, de plus, subir le joug de l'étranger ; point d'autre alternative. Peutêtre alors voudrez-vous avoir recours à l'enrôlement forcé, à

l'exemple du gouvernement que vous prenez pour modèle, celui des Etats du Nord ; mais de quelle grâce vous présenterez-vous devant le peuple après lui avoir déclaré que ce genre de levées est contraire aux institutions d'un peuple libre ? Il est permis de présumer que l'on résistera alors ici comme on l'a déjà fait là-bas, et comme on est à la veille de le faire sur une plus grande échelle, si M» Lincoln veut lever sa nouvelle armée de cinq cent mille hommes. Alors il vous faudra plier ; vous avez dit au peuple qu'il n'était tenu, par la nature de ses institutions, de se battre pour la défense de ses foyers, que lorsqu'il le jugerait à propos, et il répondra à ceux que vous chargerez de faire vos levées avec vos propres arguments : «Se bat qui veut!» et vous recueillerez, au milieu des alarmes et des malédictions, les fruits de votre imprévoyance et de votre politique désastreuse. 11 n'y a, pour les peuples qui ont du cœur et qui désirent conserver leurs libertés, qu'un moyen de défendre leurs foyers et leurs autels: c'est parle décret qui statue que chaque homme, en état de porter les armes, est soldat-citoyen à l'heure du danger.

Il semble exister, dans l'esprit de bien des gens, une opinion fort erronée touchant la nature de la milice sédentaire et les devoirs qu'elle est appelée à remplir, durant la paix aussi bien que pendant la guerre, en vertu de la loi maintenant en force en cette province. Beaucoup de personnes croient que l'intention du législateur, dans l'organisation de la milice sédentaire, en lui donnant des officiers de tous grades, depuis celui de colonel à celui d'enseigne, a été d'exercer cette milice, et de la faire marcher à l'ennemi dans tous les cas d'invasion ou de danger imminent. Cependant, avec un peu d'attention et de réflexion, rien n'est plus opposé, je ne dirai pas seulement à l'esprit, mais même à la lettre de la loi. En effet, pourquoi cette 1ère et 2nde classe d'hommes de service, cette classe d'hommes de réserve, si cette milice devait sortir et s'exercer en corps ? Il n'y a véritablement qu'un seul cas où l'exécutif, d'après la loi, serait justifiable d'appeler en

masse, sous les armes, toute une division de milice sédentaire : celui d'une invasion actuelle du territoire habité par telle division elle-même. Dans tous les autres cas, la milice sédentaire n'est obligée que de tenir correctement les rôles contenant les noms, âges, etc., etc., des miliciens, et de fournir les contingents d'hommes de service, demandés par l'exécutif en cas de besoin. En un mot, cette milice est un mécanisme au moyen duquel le gouvernement se procure des soldats citoyens quand il en a besoin. De là la nécessité de nommer à la milice sédentaire des officiers dont la qualification principale est l'influence morale qu'ils sont capables d'exercer sur l'esprit des masses ; des hommes de poids, dans leurs localités, plutôt que des hommes propres à la guerre par leur âge et leurs qualités physiques.

Maintenant, que doit-on penser des mesures prises par notre département de la guerre, pour enseigner l'exercice aux officiers de la milice sédentaire ? de ces ordres généraux faisant main basse sur la hiérarchie militaire afin de régénérer ces officiers et de les rendre plus efficaces sous le rapport de l'âge et des qualités belliqueuses ? Que l'on s'est mépris, de tout en tout, sur la portée de la loi, sur les intentions du législateur ! Bien loin de chercher à obtenir des officiers plus jeunes et plus actifs, pour le service de la milice sédentaire, on devrait s'étudier à ne nommer que des hommes âgés, respectables et respectés, qui, par leur influence, pourraient puissamment aider à faire sortir, sans difficultés, les contingents qui pourraient devenir nécessaire pour le service actif. Par ce moyen, ces officiers, pris dans la classe de réserve, ne diminueraient en rien le nombre des personnes propres au service actif, tandis que, par ce qui se pratique aujourd'hui, la province entière est menacée de ne présenter bientôt qu'une population composée exclusivement d'officiers ! En effet, que voit-on dans ces longues listes de nominations et de retraites qui paraissent toutes les semaines dans la Gazette du Canada ? L'épuisement, marchant au pas de course, de la

classe de jeunes gens propres à faire de bons miliciens. D'un côté, ce sont des vieillards respectables, possédant une trèsgrande influence locale que l'on met en retraite, et, de l'autre, des jeunes gens actifs que l'on nomme pour les remplacer. C'est-à-dire que, d'abord, l'on se prive de l'influence morale, dont on a le plus grand besoin, et ensuite de la jeunesse que l'on case sans nécessité, et qui serait mieux employée ailleurs.

Mais le mal ne s'arrête pas là, et ne concerne pas la milice sédentaire seulement ; regardez encore les ordres généraux qui ont rapport à la Force volontaire et qu'y voit- on ? Des résignations sans fin, créant des vides qui sont aussitôt remplis par d'autres personnes, assez souvent avec le seul espoir d'obtenir un rang dans la milice qui leur serve plus tard de titre d'exemption, c'est du moins ce que l'on peut inférer de toutes ces résignations qui ne paraissent fondées sur aucun motif raisonnable. Et où nous mène, je le demande encore une fois, un pareil système? A ne faire qu'un peuple d'officiers en retraite, fainéants et sans soldats.

Il résulte donc, à mon point de vue, de tout ce que je viens de dire, indépendamment des bévues commises à l'égard de la milice sédentaire, qu'une force volontaire établie sur un principe aussi mauvais que celui que l'on a employé, est pire que si nous n'avions rien du tout, parce que, dans ce cas, le sentiment du danger nous ferait faire des efforts pour nous mettre en mesure d'offrir quelque résistance à l'ennemi, tandis qu'avec une vaine apparence d'organisation, nous nous reposerons vraisemblablement dans une sécurité fatale dont on ne sortira peut-être que lorsqu'il n'en sera plus temps.

Il n'est peut-être pas mal maintenant d'examiner un peu le rapport du bureau de l' adjudant-général sur l'état de la milice. Ce rapport commence par avoir recours aux statistiques, ce qui est fort bon lorsque les statistiques sont fondées sur des faits incontestables, et qu'elles ne sont pas arrangées dans le but de démontrer des choses que l'on a, par-dessus tout, à cœur de prouver. On fait, dans ce rapport, un tableau compa-

ratif de la population des cités, grandes villes dans le Haut et le Bas-Canada, afin de mettre en regard le nombre comparatif de volontaires organisés dans les quatre ou cinq principales villes de l'une et de l'autre section de la province ; mais pourquoi n'a-t-on pas été un peu plus loin et n'a-t-on pas comparé la population des villes, bourgs et villages, dans tous les comtés de la province ? Serait-ce par ce que l'on désirait faire voir que la population rurale du Haut-Canada donne neuf volontaires sur mille personnes, tandis que celle du Bas-Canada n'en donne que cinq sur le même nombre d'habitants, et que, conséquemment, le zèle de ceux-ci s'est montré moins grand que le zèle de ceux-là ? Quant aux bonnes dispositions des habitants du pays pour la défense de leurs foyers, il est facile de prouver qu'elles sont aussi grandes, aussi fortes dans une section de la province que dans l'autre, et que, si la politique pouvait être exclue des affaires de la milice, nul pays au monde ne pourrait s'enorgueillir d'un plus beau patriotisme que le Canada sans distinction de race, de religion ni d'origine. L'organisation des volontaires, ainsi que je l'ai déjà fait voir, ne dépend pas du zèle et de la bonne volonté des habitants, puisqu'il y a zèle et bonne volonté partout ; mais uniquement de la facilité de se réunir en nombre un peu considérable pour l'objet de l'exercice. Or, les districts ruraux, dans le Haut- Canada, offrent infiniment plus de facilités pour former des compagnies de volontaires, que ceux du Bas-Canada, et c'est ce que je vais prouver, non en comparant quatre ou cinq grands centres seulement dans le Haut et le Bas-Canada, mais en tenant compte de tous les centres principaux de population dans chaque comté de l'une et de l'autre section de la province.

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