‹ Quelques réflexions sur la science en FranceChapitre 1 sur 5 · L. PASTEUR · texte numérisé non relu

L. PASTEUR

Août 1871.

Membre de l’Académie des Sciences.

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Une vérité incontestable et, Dieu merci, incontestée, c’est l’impuissance de l’esprit de système à rien édifier de durable dans l’ordre des sciences physiques et naturelles. « C’est par des expériences fines, raisonnées et suivies, qne l’on force la nature à découvrir son secret. Toutes les autres méthodes n’ont jamais réussi. »

Que le physicien et le chimiste s’éloignent de leurs laboratoires, que le naturaliste délaisse ses collections et les voyages, sur-le-champ ils deviennent incapables de la moindre découverte.

Les conceptions les plus hardies, les spéculations les plus légitimes, ne prennent un corps et une âme que le jour où elles sont consacrées par l’observation et l’expérience. Laboratoires et découvertes sont des termes corrélatifs. Supprimez les laboratoires, les sciences physiques deviendront l’image de la stérilité et de la mort. Elles ne seront plus que des sciences d’enseignement, limitées et impuissantes, et non des sciences de progrès et d’avenir. Rendez-leur les laboratoires, et avec eux reparaîtra la vie, sa fécondité et sa puissance.

Hors de leurs laboratoires, le physicien et le chimiste sont des soldats sans armes sur le champ de bataille.

La déduction de ces principes est évidente: si les conquêtes utiles à l’humanité touchent votre cœur, si vous restez confondu devant les effets surprenants de la télégraphie électrique, du daguerréotype, de l’anesthésie et de tant d’autres découvertes admirables ; si vous êtes jaloux de la part que votre pays peut revendiquer dans l’épanouissement de ces merveilles, prenez intérêt, je vous en conjure, à ces demeures sacrées que l’on désigne du nom expressif de laboratoires . Demandez qu’on les multiplie et qu’on les orne : ce sont les temples de l’avenir, de la richesse et du bien-être. C’est là que l'humanité grandit, se fortifie et devient meilleure. Elle y apprend à lire dans les œuvres de la nature, œuvres de progrès et d’harmonie universelle, tandis que ses œuvres à elle sont trop souvent celles de la barbarie, du fanatisme et de la destruction.

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11 est des peuples sur lesquels a passé le souffle salutaire de ces vérités. Depuis trente ans, l’Allemagne s’est couverte de vastes et riches laboratoires, et chaque jour en voit naître de nouveaux. Berlin et Bonn achèvent la construction de deux palais d’une valeur de 4 millions,, destinés l’un et l’autre aux études chimiques. Saint-Pétersbourg a consacré 3 millions à un Institut physiologique. L’Angleterre, T Amérique, l’Autriche et la Bavière ont fait les plus généreux sacrifices. Sous le ministère de M. Malteucci, l’Italie a marché un instant dans cette voie.

Et la France?

La France n’est pas encore à l’œuvre. La vigilance lui a

fait défaut. Elle a dormi à l’ombre de ses vieux trophées. Mais elle commence à s’apercevoir qu’il s’agit ici d’un grand intérêt national, et que les lauriers de la science doivent toujours reverdir. L’Empereur lui a donné l’exemple. A l’instar de Colbert, il a des espions pour le mérite. Pas une découverte scientifique de ces quinze dernières années qui lui ait été étrangère ; pas une qu’il n’ait non-seulement connue, mais étudiée, récompensée et souvent provoquée.

Cette auguste sollicitude va porter ses fruits. On parle de la préparation d’un Budget de la Science. Les plaintes des savants sont écoutées ; un Ministre ardent au bien les accueille, il en est l’interprète convaincu; le succès ne saurait être douteux (1).

C’est peut-être le moment de faire connaître publiquement nos souffrances et nos misères. Lorsque le malade va guérir, il n’y a aucun péril à lui parler de l’étendue du danger qu’il a couru. Il puise au contraire dans le récit de ses douleurs une ardeur et des forces nouvelles.

Il y a quelques jours, deux Membres de l’Académie des Sciences s’entretenaient d’un de nos premiers ehi-

(i) Le Ministre de l’Instruction publique, il faut le dire à sa louange, est si bien convaincu de la nécessité de contribuer aujourd’hui aux progrès des sciences dans notre pays, par les laboratoires, qu’il vient de créer à la Sorbonne, sous l’habile direction de M. Jamin, un laboratoire de physique dont les frais d’installation et d’entretien — c'est là qu’est la’ marque de la foi du Ministre — ont été prélevés sur; les ressources ordinaires du budget de son Ministère.

mîstes présentement retenu dans son lit par une fluxion de poitrine. — Que voulez-vous? répondit l’un d’eux, les laboratoires sont les tombeaux des savants. — Celui qui parlait ainsi est M. Claude Bernard, le physiologiste illustre que l’Europe nous envie, et qui relève à peine et comme par miracle d’une longue maladie dont il a puisé le germe, lui aussi, dans son laboratoire.

Mais quel est donc l’établissement où les laboratoires sont à ce degré malsains, humides, obscurs, mai aérés? C’est le premier établissement d’instruction supérieure de la France, celui qui porte le nom de la patrie, comme s’il voulait résumer en lui seul toute sa gloire scientifique et littéraire : c’est le Collège de France (i) !

Vous jugez de ce que doit être la demeure des animaux destinés aux expériences physiologiques. M. Claude Bernard disait un jour que souvent il ignorait si ces pauvres bêtes avaient succombé aux épreuves de l’expérimentation ou aux conditions détestables des locaux qui les reçoivent.

La Sorbonne est mieux installée peut-être? Hélas! le dernier laboratoire de chimie que l’on y ait construit est une pièce humide et sombre de plus d’un mètre en contre-bas de la rue Saint-Jacques. Cela s’appelle, ô dérision ! le laboratoire de perfectionnement et des recherches. Le jeune savant plein de mérite qui y travaille habituellement, et qui est un des professeurs les plus distingués de Paris, souffre d’un asthme. Où en a-t-il pris le germe? Je ne veux pas rendre les laboratoires de Paris responsables de toutes les maladies qui peu-

(i) Quelques changements utiles, mais bien insuffisants, ont été faits récemment aux laboratoires de physiologie et de chimie du Collège de France.

vent venir frapper ceux qui les habitent ; mais vous estimerez que c’est le cœur serré que des questions comme celle qui précède peuvent être posées, surtout quand des hommes sincères n’hésitent pas à y répondre dans le sens que je laisse apercevoir.

Ai-je besoin d’ajouter que les Facultés de province sont tout aussi deshéritées que celles de Paris? Lyon vient de faire quelques dépenses; mais ce n’est un secret pour personne, dans le monde savant, que la vie de M. Bineau, chimiste d’un vrai talent, a été abrégée dans le laboratoire de la Faculté de cette ville, lequel était une véritable cave.

Le Recteur de l’Académie de Bordeaux se plaignait naguère amèrement et publiquement de l’état misérable des locaux affectés à Sa Faculté des Sciences de cette riche cité, qui ne possède même pas de laboratoire.

Parmi les établissements qui relèvent du Ministère de l’Instruction publique, on n’en compterait que deux ou trois dont les laboratoires méritent ce nom. Je citerai FÉcole Normale supérieure. Encore a-t-il fallu l’appui assez direct de l’Empereur. Mais aussi, aux heures de travail, et ces heures-là sont toutes les heures du jour, c’est plaisir à voir la vaste salle qui forme aujourd’hui le principal laboratoire de cette école. C’est là que le maître aimé de toute une colonie de travailleurs éminents, M. Henri Sainte-Claire Deville, accomplit ses travaux célèbres, l’honneur de la chimie minérale. C’est là que MM. Debray, Troost, Grandeau, Caron, Hautefeuille, Lechartier, Lamy, Cernez, Mascart et bien d’au-

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