‹ Quelques réflexions sur la science en FranceChapitre 2 sur 5 · JO · texte numérisé non relu

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très ont trouvé l’asile que la pénurie des ressources de la science dans notre pays leur refuse ailleurs.

Quant à la chimie organique, elle attend encore des laboratoires dignes de ses immenses progrès, dignes surtout des trois hommes qui ont marché si brillamment dans les voies ouvertes par leurs maîtres illustres, les Chevreul, les Dumas, lesBalard, les Pelouze: j’ai nommé MM. Wurtz, Berthelot et Cahours.

Les laboratoires, disais-je, sont l’image de la vie et de la fécondité. Si vous voulez vous pénétrer de cette vérité, rendez-vous à la Faculté de Médecine de Paris. Les grandes découvertes chimiques de M. Wurtz y attirent de tous les pays du monde civilisé de jeunes hommes de talent dont les noms vous diront les nationalités diverses : MM. Beilstein, Boutlerow, Oppenheim, Lieben, Bauer, Lourenço, Crafts, Simpson, Atkison,....

J’en pourrais prolonger la liste, et j’ajoute que je ne nomme que ceux dont la science honore déjà quelques productions très-distinguées. La France y est représentée par MM. Friedel, Perrot, de Clermont, Caventou, Wilm, Gauthier,... dont les travaux estimés ont déjà maintes fois appelé l’attention de l’Académie des Sciences.

Oserai-je parler des ressources pécuniaires et matérielles des laboratoires français? Qui voudra me croire quand j’affirmerai qu’il n’v a pas, au budget de l'Instruction publique, un denier affecté aux progrès des sciences physiques par les laboratoires; que c’est grâce à une fiction et à une tolérance administrative que les savants,

envisagés comme professeurs, peuvent prélever sur le trésor public quelques-unes des dépenses de leurs travaux personnels, au détriment des allocations destinées aux frais de leur enseignement. Aussi combien n’en nommerais-je pas parmi eux qui contribuent de leur patrimoine aux dépenses des recherches par lesquelles ils honorent leur pays! C’est dans un laboratoire construit et entretenu à ses frais que M. Dumas et ses disciples ont accompli leurs immortels travaux. Les laboratoires célèbres de MM. Foucault et Fizeau, celui de notre grand chimiste-agriculteur M. Boussingault, leur appartiennent en propre, avec tous les instruments qu’ils renferment.

N’est-ce pas en ceci qu’il faudrait proclamer que la France doit être assez riche pour payer sa gloire? H y a des libéralités individuelles qui humilient la nation : celles-là sont du nombre.

Je termine par un autre exemple frappant de la fâcheuse organisation de notre système scientifique : les faits sont notoires et s’appliquent à un des Membres de F Académie des Sciences. Depuis dix années ce savant n’a pas eu un seul jour à son service l’aide d’un garçon de laboratoire, de telle sorte qu’il n’a pas touché à un ustensile, qu’il n’a pas sali un verre sans avoir été contraint de les essuyer ensuite de ses mains. Que l’on imagine le temps matériel qu’il a dû perdre dans ces occupations de domesticité, temps qu’il aurait employé au profit de tous, en enrichissant peut-être la science et l’industrie de nouvelles découvertes! A toutes les demandes qu’il a adressées pour s’affranchir de cet office subalterne, il lui a été répondu, — et c’était vrai, — qu’il n’y avait pas de rubrique au budget qui pût motiver la création, au profit de ses travaux, d’un emploi de garçon de laboratoire.

Le lecteur excusera, je l’espère, ces tristes confidences. Peut-être même y trouvera-t-il quelques motifs d’un orgueil légitime, lorsque, bientôt, le Ministre de l’Instruction publique, présentant à l’Empereur et au pays le tableau des progrès des sciences dans ces vingt dernières années, pourra faire néanmoins large et belle la part de la France.

Par l’étendue de ce qui a été réalisé, il mesurera ce qui aurait pu s’accomplir avec des ressources mieux appropriées au génie de la nation. Il pourra dire, comme naguère ce savant étranger au moment où il sortait d’un laboratoire de Paris: « J’honorais vos travaux; ils me paraissaient grands. Maintenant que je connais les ressources matérielles dont vous disposiez, je les admire. »

Janvier 1868,

L’article qui précède a été rédigé, au mois de janvier 1868, pour le Moniteur universel , journal officiel de l’Empire. Voici à cpielle occasion :

Mon laboratoire était très-exigu et j’avais de grands projets de travaux, pour lesquels il me fallait de la lumière, de l’air et de l’espace. Comment obtenir ces puissants auxiliaires du travail et de la pensée? Pour m’aider dans la négociation que j’allais tenter auprès du Ministre de l’Instruction publique, je résolus de dire publiquement la vérité sur nos misères et d’en faire en quelque sorte le commentaire de mes démarches.

C’est ainsi que mon article prit naissance, mais il eut une étrange destinée. Le bon a tirer des épreuves du Moniteur était donné au Ministère d’État par une personne dont le nom m’échappe en ce moment et qui trouva mes plaintes compromettantes pour l’Administration. Elle me demanda, en conséquence, des changements nombreux, qui malheureusement auraient altéré le caractère de mon article. Je refusai et je revins au Moniteur informer le directeur-gérant, M. Dalloz, qui me suggéra l’idée de faire passer ma Note sous les yeux de M. Conti, Secrétaire de l’Empereur. Le lendemain de l’entrevue que j’eus avec M. Conti, il m’écrivit que l’Empereur désirait que mon article fût publié. M. Duruy me confia en outre que l’Empereur s’était montré surpris et ému des tristes révélations de cet article. Aussi j’ai toujours pensé que celui-ci n’avait pas été étranger à la circonstance que je vais rappeler.

Six semaines après les incidents dont je viens de parler, l’Empereur réunit aux Tuileries quelques membres de l’Académie des Sciences, MM. Milne Edwards, Claude Bernard, H. Sainte-Claire Deville et moi. A la séance, présidée par l’Empereur, étaient également présents M. Rouher, le maréchal Vaillant et M. Duruy. L’Empereur invita successivement les membres de l’Académie à exposer leurs vues au sujet de l’Enseignement supérieur ; puis, à la fin de la réunion, il demanda à chacun d’eux de rédiger par écrit ses observations et de les envoyer au Ministre de l’Instruction publique.

L’article suivant est la Note que j’enyoyai à cette occasion. J’ai pris pour son titre : Suppression du cumul dans V enseignement des Sciences physiques et naturelles, parce que c’est la principale des réformes que j’y réclame; mais ce n’est pas la seule, et toutes les autres, à mon avis, ont également un caractère d’urgence sur lequel j’aurais appelé l’attention de l’Empereur et de ses Ministres avec un surcroît d’énergie, si j’avais pu prévoir qu’à deux années de distance les malheurs de la patrie seraient liés d’une manière si douloureuse à la faiblesse de notre organisation scientifique. '

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